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- 1 Une journée anormalement chaude est une journée pour laquelle la température maximale est supérieur (...)
2L’air est une « matière première de l’urbain » (Lussault, 2021), une ressource commune à tous. En périodes de fortes chaleurs, cet air devient brûlant et met à l’épreuve les fonctions vitales des organismes. Il s’immisce, circule et s’installe dans chaque interstice de l’habiter estival. Malgré son caractère impalpable et invisible, la chaleur est un enjeu crucial, exacerbant les inégalités sociospatiales. Elle soulève des problématiques actuelles et d’autres frémissantes de plus en plus prégnantes dans un contexte de changement climatique. En effet, dans la décennie à venir, en France, un habitant sur sept sera exposé à plus de 20 journées anormalement chaudes1 par été (Fontès-Rousseau et al., 2022). Ainsi, la saison estivale, considérée autrefois comme la belle saison, est amenée à devenir la saison la plus à risques et que certains scientifiques désignent déjà comme « la saison du danger » (Dahl, 2021).
3Comment mettre en lumière ce « risque invisible » (Klinenberg, 2022) ? Les récits habitants sur les fortes chaleurs sont empreints de métaphores et d’imaginaires. L’expression « chape de plomb » et les qualificatifs qui s’en suivent – écrasant, étouffant ou encore accablant – sont autant de termes permettant de décrire les sensations provoquées par la chaleur en donnant de la densité à cet air chaud imperceptible. Par le « besoin de tisser des ponts entre les connaissances et les décideurs, et de faire monter le niveau de culture scientifique du grand public » (Masson-Delmotte, 2022), la mise en récit de ces risques socio-environnementaux liés au changement climatique encourage l’expérimentation des codes de l’écriture scientifique en mobilisant notamment des formes de médiation sensibles.
- 2 Cette thèse a été réalisée en collaboration avec le plan climat de la métropole de Lyon, le laborat (...)
4Cet article s’appuie sur une thèse CIFRE (Convention industrielle de formation par la recherche) en géographie sociale2. Cette recherche s’appuie sur les récits des habitants confrontés à des épisodes de fortes chaleurs afin de mettre en exergue les freins et dilemmes auxquels ils sont confrontés, tout en offrant une lecture sociospatiale des inégalités exacerbées face à la chaleur. Durant les étés 2020 et 2021, sur un terrain situé en périphérie urbaine de Lyon (Saint-Priest), les écritures alternatives ont accompagné la construction de cette recherche, avec comme objectif majeur de rendre visibles et sensibles les manières d’habiter avec la chaleur et l’amplification des inégalités. Divers modes de transmission ont été expérimentés pour « mettre en intrigue » (Ricœur, 1983) les témoignages des habitants, du croquis de terrain au podcast dessiné, en passant par des portraits illustrés. Ces restitutions de récits graphiques et/ou audio traduisent, plus largement, les perceptions sensibles que les habitants entretiennent avec leur environnement et l’attention portée aux changements environnementaux (Ingold, 2013). Ces outils créatifs constituent des traits d’union précieux entre les habitants et l’institution publique, en favorisant une posture compréhensive et qualitative de l’action climatique locale s’intéressant au « climat à l’échelle humaine » (Blanc, 2016).
- 3 À l’été 2020, Angela Lanteri réalisait – en formation continue – un master Image et Sociétés : ciné (...)
5Parmi les diverses écritures expérimentées lors de cette recherche, cet article se focalise sur une expérience audiovisuelle en particulier, co-réalisée pendant l’été 2020 avec Angela Lanteri, réalisatrice3. Cet objet, que nous avons nommé « podcast dessiné », s’intitule « Comment faites-vous avec la chaleur ? ». Il centre le propos sur le logement au travers de trois témoignages habitants, trois manières d’habiter Saint-Priest en période de fortes chaleurs. Comment ces habitants gèrent-ils la chaleur qui pénètre et s’installe insidieusement dans leur domicile ? Comment la repousser, la canaliser, l’accepter ? Trois types de logements ont été́ explorés : un logement social (chez Lotfi), un logement en copropriété́ (chez Nicole et Roger) et une maison individuelle en pisé avec jardin (chez Christèle et Orlando). Ainsi, nous nous demanderons comment une expérience sonore et dessinée questionne la production et diffusion du savoir sur l’habiter face aux défis socio-environnementaux ? Dans un premier temps nous détaillerons le caractère collaboratif de cette expérience, puis son intérêt méthodologique sur le terrain, pour finir sur les manières dont ce support audiovisuel interpelle l’action publique locale.
6Le recours aux écritures alternatives en sciences humaines et sociales prend plusieurs formes. Il peut être issu d’une pratique individuelle du chercheur ou le résultat d’une collaboration artiste-chercheur (Roussel et Guitard, 2021). Notre binôme estival est une hybridation de ces deux processus. Cette collaboration audiovisuelle est née dans un terrain fertile aux « pas de côté » de l’écriture scientifique classique. Les écritures alternatives, notamment le dessin, étaient déjà utilisées dans la recherche menée par Malou Allagnat, paysagiste conceptrice de formation. Le dessin lui est rapidement apparu comme un outil de dialogue avec la diversité des « mondes » impliqués dans la thèse : la recherche universitaire, la collectivité publique et les habitants. Il est considéré comme un acolyte dans cette recherche et s’inscrit dans chaque étape de sa construction, favorisant la remémoration, les rencontres et l’immersion. Le projet audiovisuel a été l’occasion d’utiliser autrement ce médium dans le cadre d’une nouvelle collaboration.
- 4 L’été 2020 a été marqué par 42 jours de fortes chaleurs d’après les données du site meteociel.fr co (...)
7Notre collaboration entre étudiante en cinéma documentaire et doctorante en géographie sociale a commencé au début de l’été 20204. Elle fut l’occasion d’expérimenter une nouvelle méthodologie. La construction de l’objet audiovisuel a demandé des échanges nombreux et intenses au sein du binôme, car, ayant toutes deux des cultures professionnelles différentes, il s’agissait de s’accorder sur une grammaire commune. Néanmoins, cela a abouti à des moments privilégiés et des instants opportuns pour prendre le temps de (re)formuler nos envies communes. Cette collaboration s’est également révélée utile pour prendre du recul sur la recherche en cours : le regard extérieur de la réalisatrice, ses questions, remarques et observations sur la fabrique du travail doctoral ont encouragé la réflexivité de la chercheuse sur son terrain, questionnant à la fois la posture, la méthodologie et l’objet de recherche. Le terrain est un apprentissage (Olivier de Sardan, 1995) et cette collaboration a permis de créer un cadre interactif de co-apprentissage (Richmond, 1984).
8Au cours de l’enquête, il nous semblait important de vivre et de ressentir les épisodes de fortes chaleurs au même titre que les enquêtés. Aussi, la chercheuse a résidé, pendant les trois mois de l’été, chez une famille de la commune et la réalisatrice s’est déplacée presque quotidiennement sur le terrain, y compris aux heures les plus chaudes. Expérimenter et vivre son objet d’enquête permet d’en saisir toute l’ « intensité » et la « sensibilité » (Favret-Saada, 2009). Prendre le risque « d’être affecté » est un principe fondateur du travail de description ethnographique, tel que le conçoit Jeanne Favret-Saada, qui met sur un même niveau l’enquêteur et l’habitant. Par ailleurs, avoir « le ciel pour terrain » (La Soudière, 2004), forge une approche singulière dans la construction de l’enquête qui nécessite de vivre ces aléas autant que les habitants et impose une temporalité pouvant être « prévisible ou incertaine, de longue ou de courte durée » (Louis et al., 2016), en fonction de la spécificité de l’objet de recherche. Bien que l’immersion sur le terrain durant la période estivale ait été anticipée, cela n’éloignait pas l’incertitude vis-à-vis des prévisions météorologiques et la présence ou non de périodes de fortes chaleurs, leur date et leur durée.
9La crise sanitaire de COVID-19 et le confinement de printemps 2020 qui en a résulté ont également marqué le contexte de l’enquête, suscitant une méfiance plus importante de la part de certains habitants. Dans ces conditions multicrises, le travail de terrain a nécessité une forte réflexivité et une grande capacité d’adaptation. Le projet audiovisuel, intervenu dans la construction du terrain, a constitué un socle sécurisant face à ces flottements. Il a permis de construire, en binôme, des alternatives pour reconfigurer la méthodologie à l’épreuve d’un contexte sociosanitaire vacillant.
- 5 Il était initialement question de réaliser un film documentaire, sa forme évolua cependant au cours (...)
10La méthodologie du projet audiovisuel s’est construite en parallèle d’autres outils mobilisés dans la recherche doctorale. Dans un premier temps, la réalisatrice et la chercheuse ont conduit seules leurs entretiens en fonction de leurs objectifs respectifs : l’une visant à construire le projet de film5, l’autre à recueillir des données pour sa thèse. Les nombreux échanges au sein du binôme eurent lieu entre deux entretiens grâce à l’accueil de la Maison des jeunes et de la culture (MJC) Jean Cocteau, située dans le quartier de Bel-Air à Saint-Priest. Ce point d’ancrage a été un espace de convivialité stratégique pour penser le projet commun et a permis de prendre un peu de distance tout en restant sur le terrain. S’y ajoutèrent les échanges informels avec les adhérents et salariés de la MJC, apportant des éléments de contexte infusant dans la réflexion. Après cette phase de terrain conduite en parallèle, une fois le projet de film affiné, son sujet et ses personnages choisis, ce fut ensemble que le binôme rencontra les habitants, leur demanda leur accord et réalisa les tournages. Le montage se fit ensuite séparément avec, de nouveau, de nombreux allers-retours au sein du binôme.
11Plusieurs raisons expliquent le choix de cette méthode alternant collaboration et temps de travail individuels. Tout d’abord, la phase de terrain de la thèse, portant sur un objet d’étude saisonnier, exigeait une mobilisation intense de la chercheuse durant les trois mois d’été afin de mener à bien un grand nombre d’entretiens. Pour être exploitables, ces entretiens devaient être réalisés dans des conditions comparables, en suivant un guide semi-directif et un protocole identique. La présence de la réalisatrice lors de certains entretiens aurait constitué un changement de paramètre important, risquant d’influencer les résultats. Il n’était pas non plus souhaitable de parler de projet de film à l’ensemble des enquêtés, car cela aurait pu constituer un frein supplémentaire à la collecte des témoignages, déjà complexe en raison du contexte de crise sanitaire.
12La réalisatrice de documentaires mena, quant à elle, un travail exploratoire de repérage, privilégiant un nombre de rencontres limité, avec des échanges plus libres, plus longs et répétés. Elle passa aussi beaucoup de temps à observer les espaces publics (bancs publics), les commerces (établissements de restauration rapide) et les événements associatifs (soirée jeux, marche sportive) pour penser le projet de film, avec ses propres contraintes de durée, de narration et de forme.
- 6 Colloque du GT15 AISLF, 25 et 26 mai 2023, Paris, France.
13Finalement, ce fut la réalisatrice qui rencontra en tête-à-tête les personnes susceptibles de participer au film, ce qui eut l’avantage de les rassurer. Un entretien, en particulier dans le cadre d’un film documentaire où les participants renoncent à l’anonymat (Raoulx, 2009), doit être une rencontre, fondée sur une relation de confiance entre enquêteurs et enquêtés (Beaud et Weber, 2003). Ce « contrat de confiance6 » s’est construit au fil de l’été, à travers des échanges répétés le temps d’un café, d’un thé à la menthe ou d’un cornet de glace. Ce lien précieux, établi progressivement, a permis d’impliquer les enquêtés dans l’élaboration du format et du déroulé de l’objet audiovisuel.
14À la suite de ce travail de repérage, des échanges entre la réalisatrice et la chercheuse ont permis de préciser le projet audiovisuel en le resserrant sur une seule échelle sociospatiale étudiée dans la thèse : le logement. À partir de cet angle, nous décidons de retenir trois ménages habitant des typologies résidentielles différentes : maison individuelle, appartement en copropriété et logement social.
Image 1 – Caractéristiques des enquêtés, tableau et axonométries annexes au podcast dessiné « Comment faites-vous avec la chaleur ? ».
© A. Lanteri, M. Allagnat, 2024.
15L’échelle du logement a retenu notre attention, car, dans des situations de fortes chaleurs, l’habitat peut être, en fonction de ses caractéristiques sociospatiales, perçu comme un cocon ou un carcan. Pour garantir un environnement climatique confortable face à la chaleur, les habitants mettent en œuvre diverses adaptations. Ces pratiques et valeurs s’ancrent dans un « espace domestique [qui] impose et transmet des normes sociales, et particulièrement des normes spatiales et géographiques » (Staszak, 2001) faisant apparaître le logement comme « creuset des inégalités sociales et environnementales » (Charles et al., 2007). Le travail de thèse montre que la chaleur amplifie les inégalités liées aux conditions de logement, comme la suroccupation, la qualité de l’isolation ou encore la qualité de la climatisation achetée qui dépend du revenu et du statut d’occupation auxquelles s’ajoutent les inégalités environnementales qui induisent des différences en matière d’exposition aux nuisances urbaines et d’accessibilité aux aménités.
Image 2 – Synthèse des témoignages habitants à l’échelle du logement, frise synthétique extraite de la thèse.
© M. Allagnat, 2022.
16Le critère du statut du logement se justifie également au regard du fonctionnement de l’action publique qui diffère selon qu’il s’agisse de logement collectif ou individuel, social ou privé. C’est en anticipant la réception du projet au sein de la métropole de Lyon que cette distinction est faite. Par ailleurs, d’autres critères tels que la facilité à s’exprimer potentiellement face caméra, la qualité du relationnel qui s’est établi, la faisabilité supposée d’un tournage à domicile, sont mis en avant pour choisir les personnes susceptibles de participer au projet.
- 7 Cette réserve exprimée par les enquêtés aurait pu évoluer avec le temps et l’approfondissement de l (...)
17Le binôme réalisatrice-chercheuse retourna alors, ensemble cette fois, auprès des personnes pressenties pour exposer le projet et solliciter leur participation. Certains exprimèrent alors des réserves vis-à-vis de la caméra. Les effets de sa présence sur le terrain sont des questionnements méthodologiques majeurs, notamment dans les méthodes documentaires. Le double effet de la caméra, à la fois moteur et inhibiteur, requiert de négocier7, en amont, sa présence sur le terrain (Calbéric, 2011). Plutôt que de rechercher d’autres habitants motivés pour apparaître à l’écran, nous avons préféré, au vu de l’importance de la relation déjà tissée, modifier le format de la réalisation pour qu’il soit acceptable par tous. C’est alors que le dessin prit toute sa place dans le projet et que l’idée d’un film glissa vers un objet audiodessiné.
18Dès le début, l’intuition et l’envie d’intégrer le dessin au film étaient présentes, compte tenu de son rôle central dans le travail d’observation et d’analyse de la thèse. Ce n’est cependant qu’en explorant les questions formelles soulevées par le dessin que nous avons pleinement exploité les atouts de cette forme audiodessinée, qui s’est avérée particulièrement adaptée pour rendre visibles et audibles les expériences vécues face à la chaleur. La forme finale du projet résulte ainsi d’une hybridation (Grésillon, 2020) des compétences au sein de notre binôme : la réalisatrice dans la conduite d’entretiens enregistrés en vue d’un montage et la chercheuse dans le dessin. S’est alors engagée une nouvelle négociation avec les enquêtés sur ce qui serait enregistré. Ainsi, ces rebondissements illustrant « la rugosité du terrain » font partie des « bricolages et petits arrangements » testant la réflexivité de l’enquête (Guyot, 2008).
Image 3 – Mise en place du discours, chemin de fer préparatoire du podcast dessiné « Comment faites-vous avec la chaleur ? ».
© A. Lanteri, M. Allagnat, 2020.
19Le projet de film devenu un objet audiodessiné, il fallait lui donner un nom. Aucun des termes communs ne convenait : film renvoie à une forme vidéo, podcast à une forme audio sans image, film d’animation à des illustrations en mouvement. Nous retenons finalement l’appellation podcast dessiné : un enregistrement audio, écoutable à la demande et surmonté de dessins fixes.
20Cette version hybride a permis d’impliquer pleinement réalisatrice et chercheuse dans la fabrique de l’objet audiovisuel. Nous supposons que le dessin a été mieux accepté tout d’abord pour sa capacité de discrétion. Les habitants dessinés deviennent des personnages et le dessin renforce le sentiment d’anonymat. En effet, « le dessin assume l’artificialité́ de sa représentation, sans chercher à duper son spectateur sur sa nature d’artefact » (Lascaux et Rigaud, 2022). Le processus de mise en dessin, des croquis préparatoires jusqu’au médium final, a d’ailleurs été un objet de curiosité pour les habitants, facilitant ainsi les échanges. Le dessin, et plus largement l’image, constitue, selon le contexte socioculturel du terrain (Guitard et Seignobos, 2023), une matrice d’un rapport social (Terrenoire, 1985). L’image est faite pour solliciter le regard et sa construction sur le terrain peut entraîner une curiosité créative.
- 8 Exposition « NOUS LES ARBRES » à la fondation Cartier pour l’art contemporain de juillet 2019 à jan (...)
21Le caractère fédérateur du dessin a par ailleurs été confirmé dans d’autres méthodologies parallèles au podcast dessiné. Des observations dans des espaces publics ont notamment fait l’objet de carnets de bord illustrés. Le croquis a été un outil d’analyse de ces espaces, dont il s’agissait de conter les ambiances estivales. Croquer un instant, un temps donné, c’est donner une dimension narrative aux déplacements des ombres et des habitants. Le dessin est alors un moyen de garder une trace de ces moments furtifs et de « faire connaissance avec son terrain » selon l’expression du botaniste Francis Hallé8, un ancrage et une analyse fine permise grâce au temps long du croquis. L’illustration s’est ensuite insérée dans le terrain d’enquête comme un intermédiaire facilitant les rencontres avec les habitants dans l’espace public. Dans ce contexte, l’aspect « ludique » du dessin favorise la « curiosité » et constitue « un moteur pour la discussion » (Arango et al., 2022). Ainsi, au cours de l’été, le croquis s’est avéré́ être, au-delà̀ d’un compte-rendu des ambiances du terrain, un prétexte pour rencontrer et interagir avec des habitants curieux et ainsi renforcer le recueil de témoignages dans les espaces publics étudiés.
22Les mêmes effets ont été relevés lors de la construction du podcast dessiné. Le cadrage des croquis s’est fait en collaboration avec les habitants, certaines prises de vues étant même mises en scène par ces derniers. Nicole, par exemple, se prend au jeu de recomposer le décor de son quotidien matinal. Elle rejoue le petit-déjeuner, les fenêtres ouvertes pour laisser passer l’air frais du matin.
Image 4 – Nicole dans sa cuisine, dessin extrait du podcast dessiné « Comment faites-vous avec la chaleur ? ».
© A. Lanteri, M. Allagnat, 2020.
23Christèle et Orlando, quant à eux, ont reconstitué le déjeuner dans la cuisine, les volets fermés pour se prémunir du soleil. Ces scénographies minutieuses nous permettent de décortiquer chaque étape d’une journée en période de fortes chaleurs. En déroulant ce fil, les récits estivaux se précisent : le choix des espaces de vie, la position des corps, etc. Ces mises en place sont également un prétexte pour relancer la discussion avec les habitants sur leur confort d’été dans leur logement. Au fur et à mesure des conversations informelles, les propos s’étayent et se consolident. Cette implication proposée aux habitants a permis de « sortir du rapport classique enquêteur-enquêtés pour entrer dans un processus de recherche et de création en commun » (Ott, 2022).
24Ainsi, la construction de cette écriture alternative collaborative sur le terrain, faite de bricolages adaptatifs, a été riche d’apprentissage mutuel, à la fois dans le positionnement de la chercheuse sur son terrain, accompagné d’une tierce personne, et dans l’implication des enquêtés dans la fabrique du terrain à travers un projet audiovisuel.
25Fabriquer son « climat du chez-soi » (Subrémon, 2010) en période de fortes chaleurs demande des exigences particulières faisant appel à une attention portée à son espace de vie à la fois pratique et sensible. Lors de nos rencontres, la principale question posée aux habitants apparaît très pragmatique « et vous : comment faites-vous avec la chaleur ? ». Les réponses étaient d’abord centrées sur les pratiques, des ruses et tactiques (de Certeau, 1990) pour se prémunir de la chaleur jusqu’à l’installation de système de rafraîchissement instantané tel que la climatisation. Au fil du temps, les discours se sont décentrés des usages et adaptations matérielles pour aborder les perceptions sensibles et émotionnelles, traduisant les rapports que les habitants entretiennent face à un environnement qui change (Ingold, 2013 ; Centemeri et al., 2016). Éprouver la petite brise qui se faufile entre le salon et la cuisine, contempler la « vue aérée » depuis sa fenêtre, sentir l’odeur de la chaleur… Ces signes sensibles d’un quotidien en surchauffe nous renvoient au lien mésologique que l’humain entretient avec son espace domestique (Mauss, 1904-1905 ; Deffontaines, 1957 ; Subrémon, 2010). L’attention portée aux changements de son environnement révèle des inquiétudes concernant, par exemple, la santé mentale face aux aléas climatiques et sanitaires ou la récurrence des épisodes de sécheresse.
- 9 À ce titre, certains habitants ont joué de cette capacité du dessin à transformer la réalité en dem (...)
26La construction d’une image, comme le choix de la prise de vue ou de la composition, participe à une rhétorique visuelle qui fait de l’image un instrument analytique et un fondement de l’argumentation (Terrenoire, 1985). Le dessin, comme toute image, est « un outil qui rassemble les trois principes fondamentaux d’une analyse : la description, la recherche des contextes, l’interprétation » (La Rocca, 2007). La mise en illustration du podcast a donc fait partie du processus d’analyse. La composition des dessins, à savoir « sélectionner ce qui sera vu, donc, ce qui ne le sera pas » (Terrenoire, 1985), structure l’analyse scientifique. Dans la composition du dessin, il est en effet impossible de représenter l’entièreté d’une scène sous peine de saturer l’œil. Le regard s’y promène entre des espaces détaillés au pinceau noir et d’autres plus aérés. Le dessin a ainsi la capacité de transformer les scènes en mettant en exergue certains éléments participant activement à l’ambiance de chaque espace domestique9.
Image 5 – Processus de mise en dessin, schémas annexes au podcast dessiné « Comment faites-vous avec la chaleur ? ».
© A. Lanteri, M. Allagnat, 2021.
27Par ailleurs, la mise en couleurs du podcast dessiné a également une valeur heuristique. Le choix d’une palette de couleurs restreinte, composée de quatre teintes communes à l’ensemble des récits, permet de donner une unité aux trois témoignages. Cette palette a également été élaborée sous forme de gradient, permettant de représenter la luminosité de chaque espace de vie plutôt que ses couleurs réelles. Ces ambiances de lumière et d’obscurité nous informent sur la manière dont les habitants gèrent la chaleur dans leur logement : les illustrations oscillent ainsi entre l’appartement lumineux de Lotfi et le logement sombre de Nicole et Roger qui, les volets fermés, nous disent « vivre dans le noir l’été ». Cette pratique d’occultation permet de garder la fraîcheur dans le logement, tout du moins au début d’une période de fortes chaleurs. Les campagnes de sensibilisation sur les bons gestes en périodes de fortes chaleurs insistent d’ailleurs sur les bienfaits de l’occultation diurne et de l’aération nocturne en période de canicule, des pratiques à moindres frais et accessibles à tous. Une astuce abordable (à condition de disposer de volets), mais qui entraîne des compromis, voire des dilemmes incitant les habitants à négocier avec la chaleur. Vivre dans le noir la journée implique une dépense d’électricité supplémentaire et un bouleversement des repères temporels. La nuit, certains habitants doivent choisir entre dormir les fenêtres fermées dans un espace silencieux, mais étouffant, ou aéré, mais potentiellement soumis aux nuisances sonores. En été, le silence devient ainsi un luxe qui renforce les inégalités environnementales.
28Lotfi explique ainsi savoir que l’occultation diurne permet de se prémunir de la chaleur, mais l’idée de fermer ses volets en journée lui est insupportable : il a l’impression d’être coupé de son environnement, d’être comme « un poisson dans son bocal et de se tamponner aux parois de son aquarium ». Vivant seul dans un appartement composé d’une pièce principale, d’une cuisine et salle de bain, Lotfi, à travers son témoignage, souligne l’importance pour lui de se sentir en contact avec le reste du monde.
Image 6 – Mise en couleurs des pratiques habitantes, dessins extraits du podcast dessiné « Comment faites-vous avec la chaleur ? ».
Haut : dans l’appartement de Roger et Nicole ; Bas : dans l’appartement de Lotfi.
© A. Lanteri, M. Allagnat, 2020.
- 10 Lanteri Angela et Allagnat Malou, « La parole, la doctorante et la preneuse de son », Le Grain des (...)
29Par sa cadence, le podcast dessiné accorde une grande importance au rythme de la parole des habitants et traduit les émotions. Il s’agit de prendre le temps d’écouter ces récits individuels, dans la lignée de la posture d’écoute attentive adoptée sur le tournage et durant l’été. Cette matière sonore, au cœur du podcast dessiné, est habituellement considérée dans les recherches en sciences humaines et sociales comme un instrument de travail. Cette matière sonore enregistrée sur le terrain est transcrite, puis passée au crible d’une grille d’analyse pour alimenter la rédaction des résultats ; étape finale de la diffusion. Ces différents filtres peuvent avoir tendance à rogner la fidélité et la sensibilité des témoignages recueillis comme les hésitations, les soupirs, les silences ou les accents, autant d’aspérités du discours qui participent à se projeter dans l’instant de la rencontre avec l’enquêté10. Les ambiances sonores qui accompagnent ces paroles participent également à l’immersion. Les sons de la chaleur sont multiples, comme l’air brassé du ventilateur, le son de la ville qui entre par les fenêtres ouvertes ou les feuilles mortes qui craquent sous l’effet de la sécheresse.
- 11 L’usage d’illustrations fixes a également été dicté par des questions pratiques, car une animation (...)
30L’usage d’illustrations fixes complète la logique de synthèse des données appliquée aux formes, aux couleurs et à l’audio11. L’animation des images représenterait une couche d’information et d’interprétation supplémentaire. Au contraire, l’absence de mouvements superflus fixe l’attention sur le son et la parole des habitants. Les dessins fixes accentuent l’ambiance pesante que l’accumulation de chaleur peut procurer. Cette lenteur ressentie sur le terrain fait écho aux nombreux témoignages recueillis dans la thèse. Pour raconter ces états du corps, les récits abondent de métaphores et d’analogies : « on est raplapla », « dans un état léthargique », « on est salade cuite », « on n’a plus de ressort », « on est conditionné par cette chaleur qui nous bloque », « on est pris, on est enfermé par la chaleur », « c’est plombant », « avec cette chaleur qui remonte dans les jambes, on a l’impression d’avoir des ficelles qui nous tiennent, on devient un pantin ». Autant de témoignages d’un état de lenteur, voire d’immobilité, que les dessins fixes permettent de transmettre. Les dessins autant que les sons permettent de saisir la dimension spatiale sensible des rapports sociaux et fabriquent un outil scientifique qui s’ancre dans la géographie sociale (Chenet, 2019).
31Les méthodes de suivi sont des outils particulièrement pertinents pour étudier les changements socio-environnementaux accélérés par le changement climatique. Dans le cas de cette recherche sur les épisodes de fortes chaleurs, les outils d’enquête utilisés se sont ancrés dans différentes temporalités : le temps de la saison estivale, le temps d’une période de fortes chaleurs (de la hausse des températures jusqu’à l’orage) et le temps diurne et nocturne. Afin de recueillir les changements de pratiques face à l’accumulation de la chaleur au cours de l’été́, la méthodologie s’est construite, entre autres, avec des outils de suivi estivaux : comme une observation participante dans une famille, une immersion dans des associations et le podcast dessiné.
32Ce dernier, faisant appel à la méthode du cinéma documentaire, privilégie l’observation participante comme le prolongement du processus d’immersion (Cyrulnik, 2018). Cette immersion avec les habitants résulte d’une posture compréhensive, traditionnellement utilisée dans les enquêtes qualitatives en sciences sociales, qui met l’habitant au cœur de la recherche et « prend au sérieux » son discours (Favret-Saada, 1977). En déployant les échanges de juillet à septembre, nous avons pu entendre les discours des habitants s’étayer, se consolider ou se modifier. Ce suivi estival, instauré avec les habitants s’est transformé, a posteriori, en recueil de données. Le fait de retourner voir, à plusieurs reprises, les mêmes personnes, dans les mêmes endroits, nous a permis de percevoir une évolution des pratiques et des ressentis.
33En exemple, le témoignage de Nicole et Roger qui nous racontaient, au début de l’été, l’importance des « petits gestes qui ne mangent pas de pain » pour préserver la fraîcheur à l’intérieur de leur logement, comme fermer ou entrouvrir des volets à la bascule des températures. Cette rigueur quotidienne semblait suffire. Lors d’une deuxième rencontre, nous les avons retrouvés avec un ventilateur et, à la fin de l’été, à l’occasion du tournage, une climatisation portative était installée dans le salon. Cette situation, similaire à d’autres rencontrées dans le cadre de la recherche doctorale, montre le moment à partir duquel les gestes pour se préserver de la chaleur ne suffisent plus, incitant certains habitants à passer le cap et à s’équiper d’une climatisation.
34Cette envie d’accroissement de confort et la décision d’achat d’une climatisation peuvent être catalysées par différents facteurs. Tout d’abord, l’équipement peut être encouragé par mimétisme social (Beslay et al., 2010), à l’instar de Lotfi qui a acheté un nouveau ventilateur à la suite de plusieurs « impulsions » comme il dit. Dans un premier temps, son ami Mimoun s’exclame « il fait chaud chez toi, tu n’as pas de ventilateur ? », puis son beau-frère lui parle des promotions du moment. Enfin, lors d’une visite chez sa mère, celle-ci lui montre son nouveau ventilateur, cite le nom du modèle et encourage Lotfi à investir là-dedans : « ma mère s’est achetée un très beau ventilateur ». Se socialiser avec la fraîcheur de la ventilation ou climatisation peut également favoriser l’idée de s’équiper à son tour. Les personnes travaillant dans des bureaux climatisés « ont tendance à vouloir recréer un climat intérieur analogue chez elles, et elles aspirent très vite à équiper leur logement d’une climatisation » (Zélem, 2018) ; d’autres habitants ont vécu dans des pays où la climatisation est une norme, ce qui les encourage à investir. Enfin, l’influence publicitaire et les prix cassés de l’été exercent également une influence importante sur l’équipement en climatisation. Les témoignages d’habitants équipés montrent que la climatisation en elle-même peut aussi être source d’inégalité, la qualité de l’équipement dépendant du revenu et du statut d’occupation.
Image 7 – Se prémunir de la chaleur, dans l’appartement de Roger, dessins extraits du podcast dessiné « Comment faites-vous avec la chaleur ? ».
© A. Lanteri, M. Allagnat, 2020.
- 12 Chaque parole habitante reprise dans l’article provient de la recherche doctorale.
35Le suivi au long cours permet également de tisser une relation de proximité et d’intimité avec les enquêtés, favorable aux discours portant sur les émotions et les sentiments. Les témoignages recueillis dépassent ceux du récit d’un quotidien et font part de sensibilités individuelles face à un environnement qui change. Nicole, à la fin de l’été, nous confie ainsi que la gestion de la chaleur est plus difficile et « en a ras le bol ». Elle fait état d’une fatigue mentale qui prend forme dans un contexte multicrise de fortes chaleurs additionnées à la crise sanitaire de COVID-19 : « L’été 2020, on va le marquer d’une croix. Vous voyez ces 2-3 jours de chaleur, il n’y en aurait pas eu, ça aurait été, à peu près. Mais là, ça m’a complètement esquinté, complètement ». Cette fatigue du corps fait particulièrement échos aux résultats de la thèse portant sur les confrontations corps/chaleur qui nous donnent à voir des sensibilités et relations spatiales plurielles. En effet, la surchauffe estivale s’immisce dans les ressentis et les « expériences spatiales des corps » (Barthe-Deloizy, 2010) : en modifiant nos besoins, elle met à mal notre capacité à contrôler nos émotions. Cette chaleur n’est pas la seule cause de ce trop-plein, mais peut agir comme la « goutte d’eau qui fait déborder le vase » d’émotions souvent préexistantes : l’énervement, le découragement, l’appréhension, le stress, la peur, etc. Les émotions s’inscrivent dans des espaces du quotidien en lien avec des attaches sociales particulières (familiales, voisinages, etc.) rendant les cohabitations parfois difficiles. Par exemple, vivre à plusieurs implique de partager un espace domestique et thermique identique. Or, chaque membre du ménage n’a pas la même tolérance, les mêmes besoins thermiques et/ou des rythmes de vie identiques. Les désaccords thermiques au sein de membres d’un même foyer ont été un sujet récurrent dans les témoignages recueillis, impliquant des gestions de la chaleur parfois contradictoires. Chaque membre du ménage est ainsi « un radiateur supplémentaire12 » selon Sofiane et l’ambiance devient d’autant plus insupportable lorsque l’appartement s’avère trop exigu par rapport au nombre de résidents. Lorsque la chaleur persiste, les témoignages relatent une fatigue mentale et physique qui s’accentue. Cette chaleur, matière impalpable, est décrite dans les récits habitants comme une présence supplémentaire qui vient peser sur la vie quotidienne et dans les espaces pratiqués. Durant l’été, les dettes de sommeil s’accumulent et le corps ne récupère pas.
36Le podcast dessiné transmet également des sentiments d’inquiétude liés à la récurrence des épisodes de sécheresse. Au fil des étés et des épisodes de sécheresse, Christèle nous confie son inquiétude par rapport aux changements qu’elle peut observer dans son jardin : « Au niveau de la sécheresse, on ne sait pas trop comment gérer le jardin. Là notre pelouse, c’est de la paille. En effet, depuis deux ans, j’ai tellement la trouille pour mon noyer donc je l’ai arrosé l’année dernière et mon mari l’arrose cette année. Là, l’herbe, il faut essayer de voir sur le long terme est-ce qu’un jour il y en aura encore ?! ». Pour certains habitants, les jardins domestiques constituent une pièce supplémentaire de la maison où ils peuvent entretenir une relation quotidienne avec le vivant (Frileux, 2013), mais ces paysages du quotidien deviennent des repères des changements de l’environnement et peuvent exacerber les sentiments d’inquiétude face à la proximité des impacts.
37Les témoignages mettent ainsi à jour les dilemmes et questionnements qui émergent sur les manières de recomposer les modes d’habiter face aux fortes chaleurs constituant un défi socio-environnemental de taille.
- 13 Un comité de terrain composé d’acteurs institutionnels issus de différentes délégations a ainsi été (...)
38Dans cette recherche doctorale CIFRE, en parallèle des enquêtes estivales réalisées avec les habitants de Saint-Priest, une autre méthodologie s’est construite au sein de la métropole de Lyon. La collectivité constitue un terrain secondaire dans la thèse pour analyser la manière dont les récits habitants interpellent l’action publique13. Comment l’étude des fortes chaleurs s’intègre-t-elle dans le fonctionnement sectoriel et temporel de l’institution ? Comment habiter avec la chaleur questionne-t-il les actions qui y sont menées ? Dans ce cadre, les écritures alternatives, notamment le podcast dessiné, ont permis d’embarquer les acteurs institutionnels sur le terrain, de les immerger dans les vécus estivaux des habitants et d’amorcer le débat sur la transversalité de ce sujet dans l’institution.
- 14 Bilan énergétique de la France pour 2021, « La consommation d’énergie par secteur ou usage en Franc (...)
39Lors du démarrage de la thèse, l’équipe chargée du Plan climat-air-énergie territorial (PCAET) établissait deux constats. D’une part, la question de la chaleur estivale est encore peu présente dans les politiques publiques énergie-climat qui, à l’échelle du logement, s’attachent en priorité à la question des économies d’énergie et se focalisent donc sur la saison hivernale à travers l’enjeu du chauffage qui représente 60 à 70 % de la part des dépenses énergétiques des ménages14. Les partenaires opérationnels de la collectivité comme l’ALEC (Association locale pour l’énergie et le climat) accompagnent les ménages à réaliser des économies d’énergie en hiver avec une panoplie de conseils de comportements (fermer les volets à la tombée de la nuit, baisser le chauffage en son absence…) ou de conseils techniques (isoler les bâtiments, changer le système de chauffage…).
- 15 Comme Atmo Auvergne-Rhône-Alpes ou l’Observatoire régional climat air énergie (ORCAE).
40D’autre part, même si la question de la vulnérabilité aux fortes chaleurs a bien été identifiée par l’institution (citée dans le volet « Adaptation » du PCAET), le sujet est principalement abordé sous l’angle de la surchauffe urbaine, aboutissant à la mise en place de mesures pour quantifier le confort thermique et à l’étude des solutions de rafraîchissement (végétation, matériaux, revêtement de sol, etc.). Aussi, les diagnostics élaborés au sein du PCAET sont basés sur des données issues d’observatoires régionaux15 et déclinés de l’échelle du territoire de la métropole de Lyon à celle de la commune.
41Dans l’action publique, l’échelle domestique est uniquement prise en compte par les services médico-sociaux dans le cadre de la « gestion de crise » pour les publics considérés les plus vulnérables en cas d’alerte canicule : personnes âgées, personnes en situation de handicap, public de la protection de l’enfance, PMI, adultes vulnérables, etc. En effet, la métropole de Lyon constitue un acteur de la cellule de veille à travers la Direction Santé et PMI (Protection maternelle et infantile) chargées de la gestion du dispositif canicule en lien avec les Maisons de la métropole. Il se traduit par des appels téléphoniques réguliers et des visites à domicile auprès de ces publics.
42Ces approches permettent certes de faire évoluer l’action publique locale, mais passent à côté de l’inconfort vécu par les habitants lors des épisodes de fortes chaleurs. Ainsi, le podcast dessiné apporte un éclairage nouveau sur ces problématiques, tant par les éléments de contenu qu’il draine, que par un changement de posture qu’il provoque : il s’agit de se mettre en position d’écoute active des habitants. Le podcast dessiné constitue alors un support pertinent pour interagir avec les acteurs institutionnels, permettant de les faire réagir à partir de situations concrètes et d’amorcer un débat.
43Le podcast dessiné propose une entrée en matière sur les questions de changement climatique à rebours de ce qui se pratique alors dans l’institution. Contrairement aux méthodes habituellement mises en place dans les groupes de travail et ateliers de l’institution, le podcast cherche à mettre en avant des témoignages individuels, au domicile des personnes, sans commentaire ni analyse de la chercheuse ou de la réalisatrice, tout en respectant le rythme et les mots des personnes entendues. Le public destinataire du podcast dessiné, interne à la collectivité, est mobilisé en plusieurs comités. Les participants sont des agents occupant des postes de responsables de service ou de chargés de projet. Nous avons ainsi testé une première version auprès d’un groupe restreint d’agents proches de ces sujets au sein de la Délégation transition environnementale et énergétique (DTEE) et de la Direction de prospective et dialogue public (DPDP) de la métropole de Lyon, puis, sa version finale, plus courte que la première, dans le cadre d’ateliers plus larges rassemblant une vingtaine d’acteurs institutionnels issus de l’aménagement du territoire et de l’espace public, de l’habitat et du logement, du médico-social et de la politique de la ville. Nous avons remarqué que ces moments de diffusion constituent également des temps de rencontre entre acteurs institutionnels qui se connaissent peu, illustrant de faibles collaborations transversales entre les services travaillant dans le social et la technique. Les diffusions collectives du podcast dessiné ont ainsi encouragé l’interconnaissance des agents, nécessité première à toute collaboration interservices.
44Lors des diffusions, le podcast dessiné a surpris par ses partis pris francs : « Les habitants parlent lentement ! » a ainsi réagi un acteur institutionnel de la DTEE. Son caractère immersif, par les choix formels opérés, est en revanche très apprécié : « On se replonge dans l’été, dans la canicule, grâce au rythme de la parole habitante et des dessins fixes. On a l’impression d’être avec eux » (acteur institutionnel, DTEE), « Le support est agréable à écouter, fluide, on a l’impression de rentrer chez eux [les habitants] » (acteur institutionnel, Délégation solidarités, habitat et éducation, DSHE).
45Cette mise en contexte sensible nous semble importante pour maintenir l’attention sur le sujet de la chaleur tout au long de l’année et non pas uniquement en contexte de crise caniculaire. Les habitants comme les acteurs institutionnels rencontrés lors de la recherche ont ainsi relevé que le caractère saisonnier des fortes chaleurs pouvait favoriser une amnésie freinant l’action publique. Le souvenir de ces crises de fortes chaleurs, limitées dans le temps, et la nécessité d’agir qui en découle semblent en effet s’effacer après l’été. Le podcast dessiné permet donc de réactiver cette mémoire de la chaleur : « je me souviendrai longtemps de cette dame avec sa petite ficelle de boucher pour accrocher ses volets » (acteur institutionnel, DTEE). En plongeant les professionnels dans l’intimité des récits de l’habiter estival, nous suscitons également l’empathie et l’émotion, rarement sollicités dans un cadre institutionnel, pour contribuer à mobiliser sur le sujet grâce à d’autres leviers que ceux utilisés jusqu’à présent : « le podcast incarne les données plus factuelles, que l’on ne peut avoir avec les approches barométriques » (acteur institutionnel, DPDP), « ces récits nous extraient des grandes analyses que l’on a l’habitude de voir à la métropole » (acteur institutionnel, DTEE).
46Le podcast dessiné donne ainsi à voir et à entendre des habitants pour lesquels les services travaillent au quotidien, souvent sans avoir la possibilité de les rencontrer. En effet, dans une administration de près de 9 000 agents au service d’une population de 1,4 million d’habitants, il peut s’avérer difficile de percevoir de manière concrète le sens de leur action. Ce type de support amène avec lui une force d’incarnation et d’humanité visant à favoriser l’engagement des agents du service public territorial à prendre le sujet au sérieux.
47Les discours habitants relatent un récit qui montre que les préconisations publiques diffusées auprès de la population pour se prémunir de la chaleur viennent parfois se confronter à des besoins plus intimes et complexes. En écoutant les habitants, on perçoit des dissonances entre leurs pratiques et représentations et les discours institutionnels uniformisés tels que : fermer ses volets la journée, ne pas arroser son jardin en période de sécheresse, remplacer les volets à battants par des roulants ou encore ouvrir les fenêtres la nuit pour capter la fraîcheur nocturne. En miroir, les habitants nous partagent leurs ressentis : la crainte de vivre dans le noir l’été et de se couper du reste du monde pour Lotfi, l’inquiétude de voir son jardin dépérir pour Christèle, celle de ne plus pouvoir aérer de haut en bas pour Roger ou encore la crainte de subir les nuisances nocturnes en ouvrant ses fenêtres. Ces récits habitants, que le podcast dessiné transcrit, illustrent la « variété́ de modes d’éprouver et d’attester de la valeur de l’environnement » (Centemeri et al., 2016). Ainsi, le partage de ces témoignages permet aux acteurs institutionnels d’élargir leur appréhension de la problématique et de saisir les limites des actions mises en place.
48En effet, le fonctionnement organisationnel de la métropole de Lyon en « silos thématiques » tend à inhiber la mise en place d’actions et de préconisations transversales (Cossais, 2021 ; Courtial-Sabatier, 2022). Cet effet silo résulte d’un cloisonnement des services, lui-même issu d’une spécialisation des différentes parties d’une organisation hiérarchisée (Diamond et al., 2002). Le podcast dessiné montre que la chaleur s’immisce dans chacune des facettes de la vie des habitants. Cette vision systémique questionne l’action publique sous un angle structurel dans sa capacité à faire face aux défis socio-environnementaux. Derrière ces discours de l’habiter, se dessinent des « points de vue sur » (Lefebvre, 1968) qui sont des porte-voix, des formes d’interpellations de l’action publique sur la fabrication de la ville. Ces vécus et ressentis habitants peuvent être considérés comme une forme « d’engagement » avec l’environnement (Thévenot, 2006), à travers lesquels des enjeux peuvent être soulevés pour susciter le débat. La connaissance de ces modes d’habiter soumis à l’adaptation au changement climatique constitue un enjeu majeur pour l’action publique. Or, aujourd’hui, les plans d’adaptation au changement climatique ne prennent pas assez en considération le « climat à l’échelle humaine », les récits ordinaires relatant la manière dont les habitants s’ajustent « face à la perturbation de l’ordre quotidien » (Blanc et Laigle, 2015).
49S’il est difficile – voire présomptueux – d’attribuer au seul projet audiovisuel l’évolution des modes d’action publique, notre démarche a pu contribuer à faire bouger les lignes tant sur le fond (prise en compte des fortes chaleurs comme une problématique transversale) que sur la méthode (écoute des habitants) et sur la forme (appropriation de mises en récit sous forme d’écritures alternatives). Il convient de rappeler le contexte politique et organisationnel de cette recherche à cheval entre deux mandats électoraux aux aspirations politiques différentes : une majorité socialiste et la République en marche (2015-2020) suivie d’une majorité Europe écologie les verts (EELV) depuis 2020. De nouveaux chantiers sont aujourd’hui engagés par la collectivité sur les enjeux d’adaptation à la chaleur, notamment dans le cadre de l’élaboration du PCAET 2026-2031 avec une phase de concertation mise en place à travers une Convention métropolitaine pour le Climat. Cette dernière, qui se déroule cet automne 2024 avec cinq sessions de travail, réunit une centaine d’habitantes et habitants de la métropole de Lyon, reflétant la diversité de la population en termes de genre, d’âge, de territoires, de catégories socioprofessionnelles ou encore de niveaux de diplôme. La diffusion du podcast dessiné a été sollicitée dans ce cadre, faisant de ce dernier, non plus un outil de sensibilisation des services en interne, mais aussi un moyen d’alimenter le débat public.
50Certains risques environnementaux sont caractérisés par des « transcriptions visuelles qui marquent les esprits par l’instantanéité des dégâts qui en résultent : inondations, séismes, cyclones, etc. » (Némoz et Gisclard, 2022). Les épisodes de fortes chaleurs, plus discrets, ne font pas partie de ces événements immédiatement visibles, bien qu’ils constituent un enjeu social majeur. Transcrire les récits de celles et ceux qui habitent avec cette chaleur au quotidien peut pallier le « manque de représentations symboliques » (Némoz et Gisclard, 2022) de cet enjeu. Dans ce cadre, les méthodes visuelles aident à constituer une « description dense » de ces défis socio-environnementaux en donnant à voir et à entendre « l’épaisseur » (Geertz, 1983) de l’habiter avec la chaleur qui se fait de plus en plus pesante.
- 16 Un podcast dessiné monté à travers des transcriptions d’entretiens réalisés lors du terrain de thès (...)
51Le podcast dessiné « Comment faites-vous avec la chaleur ? » en est une illustration pertinente. Cette méthode, qui s’est construite et affinée sur le terrain, a pris forme au sein d’un binôme estival entre une réalisatrice et une chercheuse. Cette collaboration, qui s’est d’ailleurs prolongée à travers d’autres projets audiovisuels16, aboutit à une méthode sonore et dessinée qui apporte une brique supplémentaire à la production et diffusion du savoir sur l’habiter face aux défis socio-environnementaux.
52Tout d’abord, au sujet de la production des données, le fonctionnement en binôme a encouragé la réflexivité sur le terrain, des croisements de regards d’autant plus nécessaires lorsque le terrain saisonnier est régi par l’incertitude des prévisions météorologiques et un contexte sociosanitaire instaurant un climat de méfiance. La construction du podcast dessiné basée sur une relation de confiance avec les habitants constitue un outil de suivi pertinent pour analyser les changements de pratiques durant l’été, mais également pour capter des discours sensibles qui se dessinent face à l’accumulation de la chaleur.
53La production de ces données sonores et dessinées apporte également une réalité supplémentaire aux travaux portant sur l’habiter face à un événement climatique et météorologique extrême (Brisepierre, 2011 ; Haouès-Jouve et al., 2011 ; Blanc et Laigle, 2016 ; Molina et al., 2023). Les choix réalisés pour la composition des dessins et leur mise en couleur ont fait partie du processus d’analyse et participent à rendre compte des pratiques habitantes. Les dessins fixes, faisant le lien entre les trois témoignages, donnent la cadence en accentuant l’ambiance pesante que la sensation de chaleur peut procurer et dirigent l’attention sur la parole des habitants. Le podcast dessiné permet de traduire l’importance de la parole d’origine, d’autant plus importante que le sujet, comme celui de l’habiter face à la chaleur, est porteur d’émotions et de sentiments amplifiés.
54Donner à entendre cette parole d’origine a également toute son importance dans le cadre d’une diffusion au sein d’une collectivité comme la métropole de Lyon. En effet, les projections du podcast dessiné ont un double intérêt, à la fois institutionnel et académique. Avec cette nécessité d’accorder les temporalités distinctes de la construction d’une recherche, d’une part, et de l’action publique, d’autre part, le podcast dessiné permet de créer des « espaces de réflexivité » (Desmoulin et Tribout, 2014) constituant un intermédiaire essentiel pour former des liens entre ces deux « mondes ». Les projections, réalisées au sein de plusieurs services, ont aussi constitué un outil de terrain servant à recueillir les représentations des acteurs institutionnels alimentant les recherches portant sur l’action climatique locale.
- 17 Communiqué de presse sur le lancement de la Convention métropolitaine pour le Climat publié à Lyon (...)
55Aussi, le podcast dessiné permet d’interroger nos modes de construction des instruments d’action publique (Lascoumes et Le Galès, 2010), comme le PCAET, qui résultent, le plus souvent, d’un « entre soi » écartant les représentants de la société civile (Bertrand et Almaric, 2017). Le podcast dessiné, et plus largement la thèse, donne à entendre des données qualitatives qui, peu communes dans l’institution, proposent une lecture transversale d’une problématique socio-environnementale d’actualité. Ainsi, si cette recherche n’a pas permis à la collectivité de construire un plan opérationnel, elle participe tout de même à la sensibilisation des acteurs institutionnels en mettant l’accent sur l’importance des récits, qui constituent une forme de médiation sensible pour construire l’adaptation au changement climatique (Blanc et Laigle, 2015). Actuellement, la métropole de Lyon a engagé une démarche dans l’objectif d’ouvrir la construction de l’action climatique locale aux habitants : la Convention métropolitaine pour le Climat. Ce dispositif compte mettre les « défis posés par la chaleur dans un contexte de changement climatique17 » au premier plan et a pour objectif de formuler des propositions citoyennes d’actions concrètes. Cette démarche – en cours – ne permet pas encore le recul nécessaire pour établir des analyses, mais demeure un terrain à suivre de près pour percevoir l’évolution des stratégies d’adaptation au changement climatique.
56Aujourd’hui, le podcast dessiné, accessible en ligne, continue de faire son chemin. Il est utilisé au sein de réunions publiques et de séminaires institutionnels et académiques et constitue un outil pour sensibiliser un nombre élargi d’acteurs à cette question. Au fil du temps, cet objet audiovisuel peut devenir une archive témoignant des transformations socio-environnementales (Arango et al., 2022). Cet enjeu d’archivage sur les manières d’habiter face à la chaleur est d’autant plus important dans un contexte où les prévisions climatiques annoncent une accélération de la fréquence et de l'intensité des journées estivales, des fortes chaleurs et des canicules.