1Dans cet article, nous présentons différentes méthodes de visualisation mises en œuvre par des personnes et collectifs qui accompagnent l’existence du Marais Wiels, une zone humide qui a émergé dans la commune de Forest à Bruxelles (Belgique). Ces méthodes s’inscrivent dans des pratiques d’activisme local, d’observation naturalistes, artistiques et spéculatives. En tant que chercheuse et chercheur, nous avons également expérimenté, dès mars 2022, différentes méthodologies de recherche-action à partir d’une ethnographie spéculative et dans une perspective multi-espèces, notamment un jeu de rôles à scénarios prospectifs et la composition politique d’alliances et de jumelages entre zones humides. Ces méthodes visent à rendre visibles et tangibles des relations entre différents types d’entités et à activer des futurs désirables, ce qui peut se traduire par la production collective et expérimentale d’un nouveau paradigme esthétique.
2Le Marais Wiels a émergé en 2007 sur le site des brasseries Wielemans-Ceuppens. L’usine a fortement marqué le quartier voisin, auparavant ouvrier et populaire, soumis à présent à un processus accéléré de gentrification qui en modifie la composition sociale. Trois bâtiments du complexe brassicole subsistent : le Wiels, un centre d’art contemporain, le Brass, un centre culturel communal et le Métropole, un bâtiment abandonné surplombant le plan d’eau. Lors des travaux d’excavation et de dépollution, la nappe phréatique a été percée en plusieurs endroits, provoquant ainsi l’émergence de l’eau qui a donné lieu à un processus de renaturalisation (Balaud et al., 2023, p. 598). La résurgence de la zone humide est liée à un dommage sur un territoire dont les sols et les eaux ont fait l’objet de diverses formes d’exploitation. Ce marais a donc un statut particulier : il s’agit d’un plan d’eau naturel résultant de dommages anthropiques et qui persiste sur et à côté des ruines du capitalisme (Tsing, 2017). Les collectifs et personnes attachées à cette émergence ont commencé à en prendre soin et ont obtenu le rachat de la zone par la région de Bruxelles-Capitale dans le cadre du plan de relance post-pandémique. Pour autant, le plan d’eau et ses abords restent actuellement menacés par des aménagements paysagers et des projets d’assèchement partiel liés à la construction d’infrastructures et de logements. En effet, il s’agit d’un espace singulier qui peine à entrer dans les catégories existantes, qu’elles soient juridiques, paysagères ou urbanistiques : il semble manquer aux institutions les yeux pour la regarder.
3Le Marais Wiels est une écologie complexe composée de plusieurs strates : il n’est pas seulement un îlot de fraîcheur et un bassin de rétention d’eaux pluviales dont les villes ont besoin dans un siècle d’accélération des changements climatiques, c’est également un espace où se côtoient pratiques, savoirs et relations – une cohabitation et une coévolution aussi importantes que la diversité biologique qui le compose. C’est un récit collectif composé sur le territoire et qui peut être investi ensemble : l’histoire de l’usine et les biographies de ceux qui y ont travaillé, l’exploitation de l’aquifère souterrain et la canalisation des cours d’eau en égouts, l’imperméabilisation des sols et les processus de gentrification par l’art, les nouvelles formes de vies et les vagues d’immigration, les « zonards » plus ou moins jeunes et racisés et les naturalistes amateur·e·s, les pratiques de soin et les pratiques artistiques, le mur de graffiti constamment renouvelés, les vernissages des artistes en résidence et les fêtes de quartier, les abeilles domestiques et les frelons exotiques, les personnes sans chez soi qui y vivent au quotidien, etc.
4La rupture de la nappe phréatique par la spéculation immobilière a réalisé un espace hybride – ni artificiel ni naturel – au statut ontologique complexe. Cette indétermination de la friche, espace interstitiel, vague ou opaque, est précisément ce qui a permis la production de modes de vie différents et expérimentaux, la composition de savoirs et de pratiques auto-organisées, ainsi que le développement d’une écologie plus ou moins spontanée à partir des successions (écologiques) et des perturbations (anthropiques). Cependant, si cette dimension interstitielle est chargée de potentialités pour des possibilités inédites d’existence, elle rend aussi plus précaire la pérennité du territoire. Le caractère indécis de l’espace est perçu par le regard des développeurs et par de multiples flux capitalistes, comme une terra nullius, une terre abandonnée ou vide, qui attend d’être planifiée et aménagée ou d’être activée et transformée en une expérience productrice de valeur économique.
5Face à ceux·elles qui voient le vide et la valeur foncière, il a semblé nécessaire, aux collectifs et aux personnes qui ont créé un lien d’attachement avec le territoire, de nommer et de rendre visibles les relations qui le constituent et en font un espace à défendre. Elles ont adopté des pratiques de visualisation qui agissent comme des contre-visions à une façon de regarder qui tend à décomplexifier les territoires. Cette opération n’est pas sans risques : rendre visible une expérience peut la rendre désirable, donc capturable par les flux de valeurs capitalistes. En effet, la communauté doit rendre perceptible le sens produit par le territoire au risque de participer à un processus de gentrification à proximité d’institutions culturelles qui se dotent d’extensions événementielles et récréatives (café, bar, restaurant) avec vue sur le marais.
6Les pratiques qui seront présentées, malgré leur caractère hétérogène, nous aident à prendre en compte les liens sociaux, environnementaux et mentaux entre les trois écologies esquissées par Félix Guattari (1989) qui se développent en nous aidant à visualiser sa complexité : elles permettent de « donner consistance » à l’écologie. Nous essaierons de démontrer comment ces pratiques situées peuvent composer une nouvelle façon de regarder, de sentir et de produire du sens en relation directe avec l’écologie en opérant un nouveau paradigme esthétique. Cette dimension pourrait bien prendre une importance cruciale à notre époque, ainsi que l’énonçait Guattari :
La puissance esthétique de sentir, bien qu’égale en droit aux autres puissances de penser philosophiquement, de connaître scientifiquement, d’agir politiquement, nous paraît en passe d’occuper une position privilégiée, au sein des Agencements collectifs d’énonciation de notre époque (Guattari, 2022, p. 149).
7La résurgence de l’eau a transformé la morphologie du territoire et donné lieu à de nouveaux processus de socialisation. L’émergence de l’eau a activé (Stengers, 2009) plusieurs habitant·e·s du quartier à défendre sa persistance en entamant un processus de politisation qui diffère des pratiques militantes classiques et en construisant la lutte à partir des besoins de la situation. Ces activistes, qui se rencontrent au gré de leur fréquentation de la zone humide, ont adopté la dénomination de « fées » (qu’elles orthographient fé·e·s en écriture inclusive). Cette communauté, activée par l’émergence de l’eau, a commencé à produire des pratiques situées de soin et d’attention envers la faune, la flore, partagée avec les riverain·e·s, mais également avec les personnes sans abri qui vivent sur l’espace. Au fil des années, les savoirs et les pratiques qui cherchent à ressentir et à accueillir les besoins (Stengers, 2020) qu’exprime l’écologie du Marais ont produit une cohabitation multispécifique : « un commun de fait, issu d’usages coutumiers non-humains et de pratiques consacrées par le temps entre des êtres vivants : un commun sauvage » (Balaud et al., 2023, p. 605). À la communauté biologique et humaine, il faut donc ajouter une communauté multi-espèces qui cherche à habiter et à se repenser par l’expérimentation.
8Les fé·e·s ont été parmi les premier·ère·s à comprendre l’importance des méthodes de visualisation pour accompagner la lutte pour l’existence du marais. Dès les premières années du combat, en plus des instruments de lutte traditionnels – manifestations, pétitions, recours en justice et lobbying politique –, iels ont travaillé avec le marais à la production d’un imaginaire. En 2015, Léon Méganck, agent communal retraité et naturaliste amateur, suggère de caractériser la friche en « marais du “Wiels” », les fé·e·s adoptent l’appellation « Marais Wiels ». La nomination de ce qui est qualifié par le Plan régional d’affectation du sol de « Zone d’Intérêt régional no 7 » en « Marais Wiels » est une pratique spéculative : par une fiction prospective, elle contribue à façonner un monde que ses auteur·rice·s, les fé·e·s, aimeraient voir advenir et qui n’est pas encore réalisé. Ce premier geste spéculatif a permis de donner une consistance au plan d’eau, à ses abords et aux processus socio-écologiques, en proposant un nouveau cadrage afin de constituer une contre-vision, d’attirer, par le regard, l’attention sur un milieu de vie, notamment en empruntant les codes de certaines pratiques artistiques (Image 1). À la revendication du territoire en tant que biotope, s’ajoute la reconnaissance du marais comme une expérience importante en soi pour le quartier que les fé·e·s ont appris à percevoir en le fréquentant quotidiennement. Cette manière précaire d’habiter le milieu doit s’exprimer et être visible au-delà de l’écologie elle-même, à cause des nouvelles captations capitalistes des flux de valeurs, des projets immobiliers publics et privés qui continuent à se projeter sur un espace dont l’importance dérive précisément de sa forme a-projectuelle. Si d’un point de vue spéculatif, les relations font déjà monde de manière située ; pour persister, elles doivent proliférer, se rendre existantes, visibles et/ou perceptibles aux institutions, aux autres habitant·e·s.
Image 1 – Un point de vue sur le Marais. Installation réalisée par deux fé·e·s en « off » d'un Parcours d’artistes, 1er octobre 2023.
© Geneviève Kinet, 2023.
9Parmi les pratiques adoptées, les fé·e·s produisent des affiches dont elles parsèment le quartier depuis plusieurs années. Sur ces affiches, souvent dessinées à la main, figurent des espèces vivant dans le marais : cygne, grèbe castagneux – adopté comme symbole de la lutte –, cormorans, triton, etc. Par ailleurs, ces animaux sont souvent accompagnés de phylactères qui expriment les objectifs et les slogans de la lutte. Ainsi, le phylactère « Sauvons tout le Marais Wiels ! » (Image 2) reprend l’une des revendications des fé·e·s : la sauvegarde de l’ensemble du plan d’eau. En effet, la section qui se trouve à côté de l’entrée nord de l’espace n’est pas reconnue comme tel dans l’atlas hydrographique officiel afin de permettre un éventuel développement immobilier futur. Ces affiches peuvent être massivement placées sur la barricade métallique qui cache le Marais Wiels aux passant·e·s depuis la route principale, elles sont également présentes sur les murs du quartier, notamment sur les abris de bus. Les vignettes associées aux dessins tentent d’exprimer un désir du point de vue des non-humains : la nécessité de ne pas construire sur le marais, de le laisser persister.
Image 2 – Affiche sérigraphiée, photographiée dans le quartier.
© Geneviève Kinet, 2024.
10Ces affiches sont l’une des matérialisations d’une pratique que les fé·e·s tentent d’exercer avec les entités présentes pour comprendre et exprimer leurs besoins, en pratiquant ce que nous avons appelé « penser avec les zones humides » (Cirillo et Wei, 2023a). Empruntant les codes de la promotion touristique, iels ont choisi un logo reproduit sur des gadgets (cartes postales, tote bags, tasses) qui agissent comme des vecteurs de cet imaginaire. Ces différents modes d’expression invitent à s’intéresser aux formes visuelles qui créent une communauté de valeurs, un imaginaire à la fois commun et pluriel, qui déborde dans l’espace du quartier, au-delà des limites physiques du plan d’eau et de ses abords.
11À ces exemples s’ajoutent d’autres expérimentations. Depuis plusieurs années, iels organisent des visites guidées du marais, des « Crade Parties » pour nettoyer collectivement le plan d’eau et ses abords ainsi que des opérations de fauchage collectif de la roselière. Iels accompagnent activement et régulièrement des artistes, des enseignant·e·s avec leur classe, des universitaires ou encore des associations qui traversent le marais avec leurs pratiques respectives. La persistance de l’expérience du Marais Wiels dépend donc – au même titre que d’autres formes de luttes plus classiques – de la capacité des personnes impliquées à rendre visible et perceptible la valeur de l’ensemble de l’écologie présente.
12La deuxième méthode de visualisation présentée est pratiquée par des naturalistes amateur·e·s qui suivent certaines espèces : avifaune, macro-invertébrés, amphibiens, flore rudérale. Elle s’inscrit dans l’histoire des sciences de la vie, au moment où les techniques de prélèvement de l’ADN environnemental rendent obsolètes ces méthodes taxonomiques traditionnelles basées sur la morphologie des spécimens observés. Ces techniques naturalistes d’observation et de nomination rendent visible un paysage de communautés et de populations d’espèces, augmentant par là même l’agentivité de ces acteurs non-humains, leur capacité à influer sur certaines dimensions anthropiques qui les affectent : « au niveau spatial, le recording consiste à explorer, dans ses moindres recoins, un territoire de vie partagé avec d’autres vivants » (Manceron, 2015, p. 35). La visibilisation de manifestations de présences, auparavant négligées, la contemplation de leurs générations et métamorphoses, de ces détails du monde, transforment également les sensibilités de ces observateur·rice·s à partir d’un plaisir à la nomination qui participe à un repeuplement du monde (Bertrand, 2019).
- 1 Entretien collectif avec la CEBE (Commission de l’environnement de Bruxelles et des environs), asso (...)
13La matérialité des outils de fabrication et diffusion des images entraîne des modifications importantes. Au départ, les photos naturalistes d’amateur·e·s sont produites pour une vérification par des expert·e·s objectivant la valeur probatoire de ces traces. Les dispositifs numériques ont bouleversé les usages classiques de l’image naturaliste par une circulation inédite des pratiques : « ça démocratise et ça généralise le goût d’essayer de mettre un nom sur les choses1 ». L’intégration d’un appareil photo aux téléphones portables fait de chaque usager·ère un producteur de données visuelles géolocalisées. De plus, certaines applications assistent l’usager profane à l’identification visuelle de la flore et de la faune tandis que d’autres procèdent à des reconnaissances à partir d’éléments sonores (chant des oiseaux ou infrasons émis par les chauves-souris). Ces dispositifs singularisent des entités terrestres en tant que parties co-constitutives de paysages visuels et sonores. Cette singularisation permet à son tour deux modes inédits d’existence de ces traces.
14D’une part, l’application Observations.be, gérée par la fédération naturaliste belge francophone Natagora, entraîne la géolocalisation des traces, donc leur agrégation spatiale, ce qui produit une archive de la composition d’une société d’espèces attachées à un site physique. Cette mutualisation des observations modifie les perceptions scientifiques de l’environnement urbain, bouleversant la biologie de la conservation. En effet, l’abondance et la constance des données ainsi récoltées modifient l’état de l’art en milieu urbain, par exemple en entomologie (Vereecken et al., 2021). La production de preuves attestant l’exactitude de la passion amatoriale relève d’un paradigme indiciaire (Ginzburg, 1980). Les observations génèrent des preuves de présence par la visualisation de fragments de corporéités (Image 3). Ces traces documentées acquièrent ainsi une valeur de preuves, qui s’opposent à une simplification réductrice des incidences environnementales engendrées par les projets d’aménagement du territoire, en leur opposant une contre-vision des connaissances environnementales. En retour, ces dispositifs numériques modifient les pratiques naturalistes et peuvent entraîner un certain appauvrissement :
Observations.be développe un type d’observation atomistique ou spécifique, donc on voit des espèces, mais je regrette, une collection d’espèces ça n’a pas plus d’intérêt qu’une collection de timbres ou qu’une collection de vignettes de boîtes de camembert. Il faut pouvoir mettre tout ça ensemble, ce qui manque c’est une vision écologique au sens scientifique. Il faut pouvoir mettre tout ça en relation, voir quelles sont les formations et les associations végétales, quelles sont les influences réciproques de ces plantes entre elles et avec la faune2.
- 3 Étude qualitative menée sur les pages des groupes attachés à deux friches entre septembre 2021 et s (...)
15D’autre part, ces traces sont diffusées sur les réseaux sociaux, l’analyse des pages des collectifs engagés dans la défense de friches3 indique que la qualité esthétique des morphologies engendre un intérêt et un partage accru des messages (Image 4). L’économie de l’attention propre au fonctionnement des réseaux leur attribue une valeur qui se traduit en engagement des usager·ère·s. Contrairement aux bureaux d’études chargés des rapports d’incidences environnementales ou aux administrations chargées de la gestion de l’environnement, les observations ainsi encodées font l’objet d’une diffusion qui produit une circulation inédite de ces traces terrestres, dont la dimension politique est indéniable si l’on suit Rancière :
La politique porte sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire, sur les propriétés des espaces et les possibles du temps (Rancière, 2000, p. 14).
16Nous proposons donc de nous pencher sur deux images représentant des entités habitant le marais pour essayer de suivre leurs effets politiques.
Image 3 – Triton alpestre, observation no 212618201.
24 octobre 2020, coordonnées GPS 50.8252, 4.3257 (± 15 m), Andries Bosman, observateur occasionnel (sept observations depuis 2020), [en ligne] https://observations.be/observation/212618201/
17Cette photographie est un indice de la présence de l’espèce observée et de la relation entre l’observateur et le biotope. Au 11 mars 2025, sur le polygone constitué par le Marais Wiels, 6 327 observations furent réalisées par 145 utilisateurs. La mutualisation de ces observations a permis de rendre compte d’un paysage de 379 espèces. Si les preuves de présence de certaines espèces ont permis d’invalider le rapport d’incidences environnementales qui avait conclu en 2017 à l’absence d’intérêt biologique du site, elles n’entraînent pas la conservation de la biodiversité existante. En effet, au regard du droit de l’urbanisme, le zonage des parcelles l’emporte sur le droit de l’environnement.
18Cette mise en scène du Marais Wiels s’éloigne des conventions naturalistes qui imposent de ne pas saisir l’espèce observée. Plusieurs éléments formels sont remarquables à cet égard : la main d’enfant accueillant l’amphibien, un triton alpestre, est séparée par une barrière Heras de l’arrière-plan sur lequel on distingue successivement deux plantes invasives (Buddleja à gauche et à droite, Renouée du Japon au centre), la roselière sud, le plan d’eau, une ruine classée de la brasserie et la ligne de chemin de fer L124. L’observateur a produit une image synoptique, qui rend compte de la présence d’une espèce au sein d’un environnement que la composition formelle décrit comme un milieu de vie urbain. Simultanément, la photographie atteste de certaines dimensions de la relation entre l’observateur, l’espèce et le lieu. L’image est donc à la fois la trace d’une relation entre humains et autres qu’humains et l’indice d’attachements qui se réduisent difficilement à une pratique naturaliste classique.
Image 4 – « Le Marais Wiels a le grand plaisir de vous faire part de la naissance de 5 tritons alpestres ! »
[en ligne] https://www.facebook.com/photo/?fbid=10159981878431918, © Geneviève Kinet, 2023
19L’image suivante diffère de la précédente par son mode de diffusion, elle est postée le 25 avril 2024 à 16h35 par Geneviève Kinet, fé·e du Marais Wiels et administratrice du groupe Facebook « Marais Wiels » (5 700 membres), génère 216 interactions et 32 commentaires. En apparence plus conforme au canon naturaliste – « Ces tritons, je ne les ai pas trouvés au bord de l’eau, mais sous une racine de Renouée du Japon sur le chemin » – l’image n’est pas enregistrée sur observations.be bien que l’autrice soit une contributrice régulière sur ce site (400 observations depuis 2020). Le titre initial, « Le Marais Wiels a le grand plaisir de vous faire part de la naissance de 5 tritons alpestres ! », est erroné d’un point de vue linnéen : deux commentateurs, le responsable de la direction patrimoine culturel à l’administration régionale de l’urbanisme et un membre d’une association naturaliste, font remarquer que deux espèces différentes sont visibles. Une application de reconnaissance confirme finalement qu’il s’agit d’un triton alpestre (Ichthyosaura alpestris) et de tritons ponctués (Lissotriton vulgaris). La légende de l'image est donc modifée par la circulation de l’observation : « RECTIFICATION!!! 1 triton alpestre et 5 tritons ponctués!! Carnet rose au ventre orange! Le Marais Wiels a le grand plaisir de vous faire part de la naissance de 5 tritons alpestres! ». Ce n’est pas seulement l’enregistrement de la présence d’une espèce comme partie d’un paysage biotique qui se joue, les circonstances spatiales et temporelles dans lesquelles l’observation a été effectuée indiquent des comportements – nidification, prédation, migration, reproduction – et des caractéristiques physiologiques qui racontent la biographie d’individus autres qu’humains : « C’est à même la peau des choses, et nulle part ailleurs, que se lit leur destinée singulière. […] Ce n’est pas que le monde est muet, mais que nous avons oublié sa langue » (Bertrand, 2019, p. 238-239). Réalisée au mois d’avril d’une année pluvieuse, la migration de ces tritons en vue de la reproduction indique la complémentarité entre le plan d’eau, site de reproduction, et ses abords non gérés, qui abritent les refuges hivernaux de ces amphibiens. La coprésence de deux espèces différentes de tritons indique que le milieu de vie existant accueille une diversité complexe, inattendue et fragile dans les interstices des flux métropolitains.
20Si le mode de production des deux images proposées est similaire, leur diffusion diffère. Le triton alpestre sur la main de l’enfant est une observation encodée dans un inventaire. Ces données mutualisées constituent une archive commune qui donne consistance à l’histoire environnementale du marais. En effet, la détection d’espèces est un outil qui rend visibles les présences biotiques du marais tout en permettant de témoigner de la nécessité de leur préservation. La forme esthétique de la première ne correspond pas à la tradition des sciences naturelles mais met en scène une expérience sensible et corporelle. Dans le premier cas, cependant, la relation générée par la diffusion ne produit pas une communauté sensible qui pourrait se rencontrer physiquement. La seconde, partagée sur Facebook, est destinée à une communauté virtuelle considérée par l’algorithme comme constituée de personnes attachées à l’espace : la production d’une image informe une communauté d’attention virtuelle. Les deux commentateurs sont éloignés du marais, bien qu’ils partagent certains intérêts : un attachement pour les espèces de tritons observées et un désir de précision dans la nomination.
21Ces pratiques naturalistes participent à une politisation de pratiques de soin et d’attention, au départ du voisinage et à partir d’une passion pour les vivants. L’attachement à certaines espèces, médiées par une relation de visualisation, repose sur une attention naturaliste aux détails, une manière d’habiter un milieu de vie qui génère des engagements. Lorsqu’elle s’accompagne de processus de mise en commun, cette méthode de visualisation produit des effets politiques. Cependant, les enjeux posés par ces engagements sont multiples, leur spectre politique n’est pas défini par l’objet de l’attachement. Les sentiments d’urgence et de perte suscités par l’extinction de la biodiversité, matérialisés autour d’un lieu du quotidien, peuvent conduire à des mouvements de contestation au nom d’un droit à la ville vivante et multispécifique ou à des revendications de conservation et de classement de friches bruxelloises en réserves naturelles urbaines. Lorsque les origines historiques et coloniales des doctrines de conservation de la nature sont reconduites, ces prescriptions peuvent exclure certains usages (graffeurs, personnes sans chez soi, groupes de jeunes) à partir du moment où leur fonction écologique, en tant que réserves, ou sociales, en tant que parcs, deviennent exclusives et réglementées. Qu’elles soient simplement documentaires ou qu’elles fassent l’objet d’un travail des formes, les images sont l’objet, au même titre que les discours, d’une lutte pour leurs significations. Se vérifie ainsi l’hypothèse d’une puissance propre du travail des formes, aux effets indéniablement politiques, mais non déterminés dans leur positionnement. Susceptibles d’avoir une dimension critique et émancipatrice, pour peu qu’elles soient portées par une stratégie antagoniste, elles peuvent également servir une politique écologique autoritaire qui fonde sa légitimité sur une injonction conservationniste.
- 4 Parmi les différentes expositions, nous avons recensé depuis 2018 : « Un pavé dans la mare », Quart (...)
22Parmi les pratiques visant à donner consistance au Marais Wiels, de nombreuses pratiques artistiques4 cherchent à rendre sensibles des dimensions moins visibles. La première que nous analysons est en partie participative. Les artistes qui la proposent, Tom et Nicolas Valckenaere, ont établi une relation quotidienne et située avec le territoire et expérimentent des moyens de rendre sensibles à l’œil humain les êtres vivants invisibles ou moins visibles de la zone humide, à savoir les macro-invertébrés et micro-organismes subaquatiques, fondamentaux pour l’écologie du marais. Pour leur installation, l’eau de la zone humide est contenue dans des verres à bière (Image 5). En jouant sur la résonance entre le passé, les verres immergés de pils, et le futur, les organismes présents dans les eaux, ils tentent de donner une visibilité à l’entrelacement de vies qui composent le marais en tant que milieu. En effet, les eaux sont séparées des abords par une clôture installée par l’administration régionale de l’environnement, le plan d’eau et ses berges ne sont donc pas facilement accessibles.
Image 5 – Wiels Pils, installation réalisée par Tom et Nicolas Valckenaere pour l’exposition « Les Cheveux Mouillés », janvier 2023, Bruxelles.
Matériaux : aquarium, bryophytes, zooplancton, pouzzolane, verres de l’ancienne brasserie Wielemans-Ceuppens.
© Tom & Nicolas Valckenaere, 2023.
23Tom et Nicolas Valckenaere organisent également des ateliers d’art en commun in situ où ils prélèvent des échantillons d’eau. Pour visualiser le « monde sous-marais », une table équipée de loupes, d’un microscope et d’ouvrages d’identification scientifiques des invertébrés et des micro-organismes (Image 6) est mise à disposition des personnes qui viennent pour l’atelier et les passant·e·s afin d’observer ceux·celles qui peuplent la zone humide. Les deux artistes entrent dans l’eau pour prélever des échantillons à différents intervalles et accompagnent l’observation en décrivant la morphologie des organismes, mais également les significations de la présence d’invertébrés spécifiques, indicateurs de la biodiversité et de la qualité de l’eau. Chaque organisme, avec ses caractéristiques et ses particularités, participe ainsi à l’écriture d’une histoire du territoire par lui-même.
Image 6 – Bac et loupe employés pour l’atelier « Le monde sous-marais ».
© Valeria Cirillo, 2023
24Cette pratique expérimentale n’est pas reconnue comme une pratique artistique, contrairement à d’autres œuvres comme la plaque gravée de macro-invertébrés qui recouvre l'un des seuls bancs du Marais Wiels, face au plan d'eau. Bien qu’ils adoptent les méthodes de visualisation propres aux pratiques naturalistes, ces relevés participatifs d’invertébrés ne prétendent pas avoir de valeur scientifique. Si Tom et Nicolas Valckenaere partagent leur relation d’attention envers ces êtres vivants invisibles, ils ne suivent pas un protocole, ne procèdent pas à l’enregistrement de leurs observations et ne produisent pas de publications ou de traces. Les ateliers ont une valeur pédagogique, d’autoformation et fournissent des instruments pour apprendre à reconnaître la faune aquatique. En prélevant des macro-invertébrés dans l’eau sans les toucher, ils produisent des savoirs sensibles pour les adultes et les enfants, constituent des moments collectifs dans un espace partagé et participent à la composition de la collectivité humaine du Marais Wiels. Cette pratique a été prolongée par une collaboration avec un naturaliste amateur, passionné par les entités invisibles à l’œil nu, ce qui a permis de saisir les traces de micro-organismes en élargissant considérablement les possibilités visuelles de l’œil (Image 7).
Image 7 – Un cosmarium, algue verte unicellulaire, observé au microscope et photographié.
[en ligne] https://www.facebook.com/photo/?fbid=2291040424427493, © Patrice Deramaix, 2023
25Au-delà des participant·e·s, ces images sont publiées sur la page Facebook du Marais Wiels avec une brève description du micro-organisme représenté. En ce sens, la photographie et le dessin participent d’une méthode d’identification anatomique et d’une production esthétique. Le dessin, en particulier, permet d’exprimer les traits essentiels des organismes et de visualiser leur mouvement grâce aux petites flèches (Image 8).
Image 8 – Croquis d’une amibe Mayorella observée au microscope.
[en ligne] https://www.facebook.com/photo/?fbid=2369401979924670, © Patrice Deramaix, 2023
- 5 Hervé Brindel, La Maison des cloportes, installation sonore immersive, boucle de 50 min, 2025, [en (...)
26Parmi les pratiques artistiques, nous souhaitons également attirer l’attention sur les méthodes sonores de visualisation. À l’occasion de l’exposition « Marais Wiels Marais Wiels » en février 2025 au Brass, Tom et Nicolas Valckenaere ont collaboré avec Hervé Brindel, réalisateur d’une installation sonore immersive La maison des cloportes5. Cette mise en scène de traces enregistrées pendant trois ans autour du Marais Wiels constitue l’archive d’une enquête quasi quotidienne, les auditeur·rice·s y sont invité·e·s à visualiser le paysage sonore, recomposé pour l’occasion dans l’espace du Brass. Pour donner consistance à cette trajectoire sonore comme méthode de visualisation, Hervé Brindel a invité dans son « théâtre, fait uniquement d’ombres sonores » plusieurs impressions de lithographies incisées in situ par Éléonore Scardoni, qui sont inspirées par la forme visuelle du sonogramme (Image 9) :
- 6 Éléonore Scardoni, SONOGRAMMES, Fragments de paysages sonores d’une biodiversité bruxelloise 2022 – (...)
Chaque couche d’impression reflète une variation dans la texture, la couleur ou la profondeur, évoquant les modulations d’un son à travers le temps et l’espace. Cette approche crée une analogie visuelle et sensible entre l’invisible du son et sa transcription graphique tangible. Ainsi, je transforme les sons, habituellement perçus comme immatériels et fugaces, en éléments concrets et perceptibles, traduisant l’évolution et les nuances d’un paysage sonore par un travail d’impression et de gravure.6
Image 9 – Marais du Wiels à Forest. Il pleut, fragment d’écoute offert aux regards no 2, 2023, impression lithographique.
© Éléonore Scardoni, 2023
27Enfin, nous souhaitons présenter des méthodes de visualisation mises en pratique à l’occasion d’ateliers participatifs de recherche-action. Pour ce faire, nous avons expérimenté certaines pratiques spéculatives, inspirées par l’acronyme SF que nous empruntons à Donna Haraway :
SF. Ces deux lettres forment une figure omniprésente dans ce livre. C’est celle de la Science-Fiction, mais aussi des Fabulations Spéculatives, du Féminisme Spéculatif, des Faits Scientifiques, des jeux de ficelles et du « jusqu’ici », du « sans garantie » (Haraway, 2020, p. 9)
28Ces outils méthodologiques et stratégiques permettent de contribuer à la production de sens : elles rendent sensibles et visibles des entités matérielles (animaux, plantes ou minérales) et immatérielles (rêves, désirs, flux économiques) dont les présences sont souvent imperceptibles ou difficiles à visualiser. En ce sens, nous incluons ces méthodes spéculatives parmi les autres méthodes de visualisation dont nous observons et accompagnons la mise en pratique. En effet, une partie de la recherche en sciences humaines et sociales connaît un tournant spéculatif (Laki et al., 2024) notamment en anthropologie et ethnographie multi-espèces (Tsing, 2014), dans les Black Studies (Benjamin, 2018) et en éthologie (Despret, 2021). Ces courants expérimentent avec l’outil de la SF pour dépasser le paradigme de la représentation et rendre visible des points de vue autres qu’humains. En ce sens, elle invite à parler avec plutôt que de parler pour ces entités. Lorsqu’elle déborde de l’académie pour être mise en pratique par des activistes dans les quartiers et les espaces publics (Laki et al., 2024), la SF est une méthode de création collective de fictions donnant lieu à des laboratoires de construction de mondes. Lorsqu’elle est pratiquée pour réfléchir sur des situations spécifiques, en compagnie de collectifs hétérogènes composés d’activistes, de militant·e·s, d’artistes, de naturalistes ou encore d’habitant·e·s, la SF permet de constituer des imaginaires plus qu’humains et d’opérer pour et avec les territoires. Elle peut ainsi devenir une « stratégie visant à sensibiliser les académiques et le grand public à des mondes plus qu’humains » (Laki et al., 2024, p. 27). En effet, la fabulation spéculative produit un saut du présent vers des futurs non réalisés qui peuvent être souhaitables ou indésirables, elle aide donc à visualiser l’intention (Jordan, 2023) des luttes d’émancipation menées avec et à partir du milieu de vie et à composer des visions de mondes désirables.
29À l’automne 2023, dans le cadre du festival Feral organisé par le Centre international de formation aux Arts de la Scène (CIFAS), nous avons proposé un jeu de rôle grandeur nature in situ pour un groupe d’une vingtaine de personnes. Le jeu s’est développé en plusieurs étapes. Dans un premier temps, les participant·e·s ont choisi au hasard une carte présentant un personnage accompagné d’une brève description. Les personnages sont informés par l’enquête socio-écologique menée dans le cadre du projet de recherche prospective Triton (Wei et Deligne, 2024), qui a permis d’identifier et de décrire 24 personnages : humains, animaux, plantes, éléments minéraux et chimiques, bâtiments et déchets, spectres. Parmi ces personnages, nous avons inclus la promotrice immobilière, deux espèces de plantes invasives, deux fé·e·s, une goutte d’eau, un cygne noir. Inspiré·e·s par une affichette observée sur le terrain (Image 10), nous avons ajouté certains habitats constitutifs du milieu de vie comme la roselière.
Image 10 – « Je suis la Roselière, habitat d’intérêt patrimonial. J’ai évidemment les pieds dans l’eau, mais il faut m’entretenir », affiche sérigraphiée, photographiée au point de vue principal sur le Marais Wiels.
© Allan Wei, 2023
30Après une dizaine de minutes pour lire la carte et s’identifier à leur personnage tiré au sort, les participant·e·s se sont mutuellement présentés par binômes successifs pendant une vingtaine de minutes. Chaque participant·e est irréductible à son rôle et libre de se définir par ses actions. Cette partie du jeu opère sur deux aspects spéculatifs : extraire son personnage et rencontrer ceux des autres joueur·euse·s permet de visualiser un certain nombre d’êtres vivants et non vivants qui habitent l’espace et, simultanément, de composer une cartographie du milieu de vie à partir de l’incarnation des personnages par les participant·e·s au jeu et des relations possibles entre elles. Les participant·e·s ont ainsi atterri non seulement dans une zone humide, mais aussi dans un milieu de vie où les non-humains qui composent le biotope, les personnages qui représentent l’histoire sociale du territoire et les différents flux économiques, politiques et sociaux, peuvent être visualisés. La SF agit comme une loupe sur certaines entités présentes et leurs relations, inaccessibles par une visualisation immédiate. L’opération est conçue en écho à la stratégie adoptée par les fé·e·s pour montrer que la friche n’est pas un espace vide, mais un milieu de vie à l’écologie complexe. Ce moment de l’identification au personnage permet de diriger l’attention, cette pratique ludique traduit la tentative de l’ethnographie spéculative (Tsing, 2014) de « donner accès au point de vue, autrement inaccessible d’une autre espèce » (Mengozzi et Wacquez, 2023, p. 172). Ce jeu de rôle invite les participant·e·s à spéculer sur ce que pourraient être les besoins des entités autres qu’humaines, identifiées par la recherche académique, et à la raconter aux autres participant·e·s. Le jeu se déroulant en plein air et en public, dans l’espace concerné, l’essentiel des échanges se faisant oralement, cette pratique spéculative ne produit pas de traces visuelles, l’enregistrement d’une trace sonore, écrite ou esquissée, a été confiée à une dessinatrice (Image 11).
Image 11 – « Penser avec les Zones humides, Imaginer des avenirs désirables », présentation en binôme par les participant·e·s au jeu de rôle de leur personnage tiré au sort (Festival Feral, septembre 2023).
© Nino André, 2023.
31Dans un deuxième temps nous avons mobilisé la méthode des Physical Narratives (Kuzmanovic et al., 2019) afin d’amener les participant·e·s à adopter des points de vue inhabituels dans des environnements situés : trois scénarios prospectifs ont été présentés afin de permettre une projection dans des futurs proches. Face à des événements perturbateurs plausibles d’ordre écologique (canicule, inondation, zoonose), technique (blackout, agent atmosphérique lié à la géo-ingénierie, incident nucléaire) ou politique, les participant·e·s ont été invités à créer des alliances entre les personnages incarnés. Ils et elles ont dû imaginer comment faire face à la situation, comment penser et composer des alliances mais aussi comment affronter les compositions hostiles qui pourraient mettre fin à la persistance du marais. Ce jeu de SF a proposé à ceux·celles qui jouaient des personnages autres qu’humains d’imaginer des modes d’expression en dehors du langage verbal pour se présenter aux autres. Pour négocier les alliances, les participant·e·s pouvaient cependant communiquer dans un langage courant. Chaque participant·e a ainsi dû se raconter et convaincre d’autres de s’allier pour faire face à la perturbation et identifier ceux·celles qui pourraient vouloir accélérer le désastre plutôt que de le contenir. Les personnages humains et non-humains ont donc imaginé comment composer des intelligences collectives en fonction de l’éventualité à laquelle ils étaient confrontés, des proximités et des inimitiés catalysées par les événements perturbateurs.
32Cette deuxième phase du jeu de rôle a permis aux participant·e·s de se projeter collectivement dans des futurs composés avec l’écologie du marais et de visualiser les alliances et les conflits possibles. En répétant le jeu à d’autres occasions, notamment avec une classe d’élèves de l’enseignement secondaire, nous avons constaté que la première phase d’incarnation du point de vue des personnages devient plus claire lorsque s’esquissent par l’échange les relations d’affinité et de conflit. Enfin, la projection dans les scénarios prospectifs a permis de réfléchir à des outils ou des pratiques dont l’écologie pourrait avoir besoin, mais qui ne sont pas encore présents. En effet, un moment conclusif est consacré à l’expression de propositions, par exemple la composition d’une archive qui pourrait conserver les traces des luttes menées au fil des années, mais aussi de différents êtres vivants ayant habité le marais et qui pourraient s’éteindre. Les fé·e·s du futur ont exprimé le besoin de savoir quels chemins et stratégies de lutte ont été empruntés dans le présent : comment retrouver leurs traces, de quelle manière conserver le souvenir de ceux·celles qui ne seront plus là ? En ce sens, la visualisation de situations futures aide à insérer dans les fissures du présent des désirs exprimés avec le milieu de vie et à envisager des pratiques avec lesquelles agir dans le présent.
33Au printemps 2024, dans le cadre d’un programme intitulé « Eukairos 2054. Rencontres des pratiques collectives et militantes de fictions spéculatives », nous avons été invités par Jean-Baptiste Molina, membre du collectif Désorceler la finance, à co-produire un atelier de « labofiction » sur des alliances entre zones humides résurgentes en milieu urbain. Ce laboratoire de SF, collectif et oral, s’est également déroulé in situ et a produit l’ouverture d’un accès à travers une clôture à un autre marais bruxellois, le Marais Biestebroeck situé à 2,30 km du Marais Wiels dans le quartier populaire de Cureghem (Anderlecht). Le scénario prédéfini a projeté les participant·e·s dans un avenir post-capitaliste où Bruxelles est (re)devenue une constellation de marais, dans un monde marqué par un nord inondé et de vastes zones marquées par la sécheresse et la désertification. Les participant·e·s, réparti·e·s en binômes, ont imaginé leur mode d’existence dans un milieu partagé avec d’autres espèces. Lors de la présentation collective de ces différents modes de vie, certains binômes ont esquissé différentes alliances possibles, traçant des perspectives de fédérations entre zones humides. Le scénario était orienté vers la production d’imaginaires sur des alliances entre zones humides résurgentes en milieu urbain avec une intention implicite : leur émergence est souhaitable et permet d’expérimenter de nouvelles cohabitations.
34Ce deuxième atelier de SF est inspiré par un récit et des pratiques d’alliances proposés depuis 2022 dans le cadre de notre recherche-action avec le collectif des fé·e·s et ceux d’une autre zone humide, le lac Bullicante à Rome, issu de la rupture d’un aquifère en 1992. Comme le Marais Wiels, ce plan d’eau est habité par les ruines d’une usine de soie artificielle et le squelette d’un centre commercial qui émerge de l’eau. Cette stratégie a été conçue avec le Forum du Parc de l’Énergie, un collectif en lutte avec le lac, et le collectif Stalker à Rome, qui avait signalé à la chercheuse la présence d’un lac jumeau à Bruxelles. À partir de cette rencontre, nous avons entamé avec les deux communautés un échange de connaissances sur les perspectives multi-espèces et les formes de lutte pour la reconnaissance des deux milieux de vie. Cet échange s’est exprimé à travers la création d’une alliance qui a pris la forme de plusieurs rituels.
35À Rome, le 17 septembre 2022, les eaux des deux lacs ont fait alliance lors d’un rituel de jumelage, elles ont été mélangées, puis répandues sur le sol. La ritualisation a été pensée comme un outil de visualisation et de consolidation des liens qui existent entre les deux zones humides pour générer les communautés à travers un moment de célébration commune. Ce rituel s’inscrit dans une pratique spéculative. Il compose une manière de sentir qui tient les corps en contact et génère une forme composite : magique, théâtrale et performative (Jordan, 2023). L’alliance a été produite comme une expression de la volonté des eaux des deux lacs de s’allier à l’issue d’une semaine d’échange de connaissances et de pratiques de lutte. Cette écoute des besoins des deux lacs par les collectivités, interprétée comme une intention de s’allier, s’inscrit dans les pratiques de la SF et a permis de générer un récit qui peut proliférer hors du territoire. En effet, la visualisation des points communs entre les deux lacs a amené les deux communautés à réfléchir à une condition plus générale. Si les deux lacs ont émergé en raison de la spéculation immobilière qui exploite, endommage et abandonne les territoires, ces résurgences ne sont pas uniques : d’autres alliés et de nouvelles alliances peuvent se manifester. Inspirée par cette piste spéculative, la recherche a permis d’identifier les caractéristiques communes de plusieurs zones humides urbaines résurgentes en milieu urbain : hydrologie, urbanité, féralité, conflictualité (Cirillo et Wei, 2023b) et de les rencontrer. En retour, des collectifs à Madrid, Tunis et Berlin ont été contactés et ont contribué à l’occasion du deuxième rituel réalisé à Bruxelles en septembre 2023 (Bastin et al., 2024).
36Le choix du Marais Biestebroeck pour le second laboratoire de fiction s’inscrit dans cette démarche. Le 21 septembre 2024, une nouvelle alliance a été nouée entre le Wiels et le Marais Biestebroeck, menacé par la spéculation immobilière. Plusieurs zones humides bruxelloises ont été visualisées sur une carte pour réfléchir à une condition commune à l’échelle métropolitaine et à de futures alliances (Image 12). Cette célébration a laissé quelques traces sur le territoire, les échanges d’eaux ont été accompagnés de l’installation de panneaux indiquant la direction et la distance de différentes zones humides urbaines menacées avec lesquelles un jumelage est réalisé ou désiré (Image 13). La cartographie et les traces laissées sur le site tentent de rendre visibles la présence sur le territoire des alliances locales tissées et d’autres qui pourraient être nouées.
Image 12 – Cartographie participative des zones humides résurgentes dans le bassin de la Senne à Bruxelles réalisée à l’occasion de l’alliance entre le Marais Wiels et le Marais Biestebroeck le 21 septembre 2024.
© Valeria Cirillo, 2024.
- 7 Balade (anti)spéculative organisée à l’initiative de Désorceler La Finance (BE), Inter-Environnemen (...)
37Les rituels d’alliance ont été conçus comme une stratégie de prolifération du récit de la résurgence des zones humides au sein des ruines du capitalisme. Nous avons pu constater les effets que les rituels commençaient à produire depuis la célébration du premier rituel à l’automne 2022. En effet, nombreux sont ceux qui ont contacté et rencontré les fé·e·s du Wiels, le collectif Stalker, le Forum et nous-mêmes pour entendre l’histoire de cette relation. La forme rituelle autour d’un plan d’eau émergent (dans l’édifice démantelé d’une banque) a été reprise à l’occasion d’une « ballade (anti)spéculative » en septembre 20247. À Bruxelles, ce premier jumelage entre le Marais Wiels et le Lago Bullicante (Rome) a été évoqué par les médias régionaux, par certains conseillers et échevins au niveau municipal, par les bureaux d’études chargés de la participation aux aménagements et par la commission royale des monuments et sites chargée d’évaluer l’intérêt patrimonial.
Image 13 – Poteau indicateur installé au Marais Biestebroeck à l’occasion du rituel réalisé à l’occasion de l’alliance entre le Marais Wiels et le Marais Biestebroeck le 21 septembre 2024.
© Valeria Cirillo, 2024.
38L’analyse des méthodes de visualisation pratiquées avec le Marais Wiels a permis de montrer que, dans leur mise en pratique, les méthodes sont plus souvent hybrides que la délimitation initialement adoptée. Les pratiques artistiques empruntent aux codes des pratiques naturalistes, lesquelles peuvent également informer les pratiques spéculatives, notamment pour donner accès aux points de vue plus qu’humains ou pour constituer des traces des moments de composition collective.
39La première méthode de visualisation, qui relève de l’activisme politique, a été mise en œuvre par les fé·e·s et a permis de visibiliser pour le quartier, pour la commune et pour la région l’importance de ce milieu de vie inédit. Elle a amené ce collectif à emprunter les codes des pratiques artistiques et commerciales, à se former aux pratiques naturalistes et à pratiquer certaines tentatives spéculatives. Toutefois, le caractère informel de l’organisation et l’absence d’assemblées publiques peuvent représenter des limites tandis que la création d’une association sans but lucratif au printemps 2022 répond à la demande des pouvoirs publics d’une personne morale susceptible de représenter les fé·e·s et de participer à une cogestion du site.
40La deuxième méthode de visualisation, pratiquée par les naturalistes, peut être qualifiée de scientifique, bien qu’elle soit le fruit de pratiques amateures. Elle emprunte aux sciences naturelles des protocoles de recherche et des instruments – l’observation comme rapport à l’environnement, la morphologie comme mode de reconnaissance et d’identification, la photographie comme mode de véridiction et l’inventaire comme dispositif de mutualisation et de constitution de savoirs communs. La numérisation de ces instruments a entraîné une visibilisation et une diffusion sans précédent de ces pratiques au sein de communautés virtuelles. Cette méthode peut cependant produire une capture des données générées et reconduire une séparation historique entre le sujet observant et l’objet observé.
41La troisième méthode de visualisation peut être qualifiée d’artistique, elle joue des codes scientifiques pour ouvrir de nouvelles perspectives sensibles. Lorsque la pratique est collective et participative, elle permet de repeupler le territoire d’existences insoupçonnées, l’expérience est alors sensible, elle peut se révéler pédagogique et alimenter une communauté actuelle. Cette méthode peut également participer d’une capture des valeurs nouvelles générées par les relations entre les composantes du milieu. La reconnaissance de la production artistique peut, dès lors, se réaliser à l’exclusion d’autres valeurs, sociales et politiques par exemple.
42Enfin, nous avons proposé la spéculation comme quatrième méthode de visualisation. Elle est informée par l’actuel et par la recherche, mais ouvre des horizons improbables au regard des codes académiques dont elle s’affranchit. Les ateliers de SF et les rituels peuvent aider à visualiser la situation présente : des liens et des relations avec des autres qu’humains difficilement perceptibles sur le terrain, ainsi que des présences intangibles (rêves, désirs, flux de captation, entités disparues) qui agissent ou pourraient agir sur l’écologie et qui ne se manifestent pas au niveau visuel. Cette méthode agit principalement par la production d’une sensibilité transversale, individuelle et collective, s’inscrit dans l’action créée par l’espace du jeu ou du rituel et permet de visualiser certains futurs possibles, de les initier dans l’espace-temps présent. Lorsqu’elle est pratiquée par des collectifs activistes et militants, ce dernier type de méthode peut produire des effets politiques composant de nouvelles alliances et clarifiant des fronts antagonistes. La ritualisation permet simultanément de convoquer des présences et d’assembler des agencements émergents et de les rendre sensibles. Cette sensibilité partagée peut donner consistance à l’écologie locale.
43Ces différentes méthodes de visualisation, pratiquées par des personnes hétérogènes en termes de classe, d’origine, de parcours et de formation – naturalistes amateurs, activistes, artistes, équipes académiques de recherche, riverain·e·s, etc. – composent un récit collectif qui peut être investi ensemble et qui répond au besoin du territoire d’être vu, perçu, habité. Chacune de ces méthodes doit toutefois être accompagnée dans les effets qu’elle produit sur le terrain : sans une pragmatique attentive et située, chaque méthode peut produire des effets contraires à ses intentions. Lorsqu’elles sont accompagnées par des pratiques situées et incarnées dans des processus collectifs, ces méthodes de visualisation activent des manières de sentir et de penser (Escobar, 2018) au-delà des méthodes visuelles, lesquelles reposent sur le sens de la vue et des instruments qui l’amplifient. Sur les terrains métropolitains que nous avons accompagnés, il s’agit moins d’un décentrage culturel ou cosmologique que d’une intensification des relations multispécifiques dans des milieux marqués par l’imprévisibilité caractéristique de notre époque. Ces relations participent donc à la composition d’un nouveau paradigme esthétique, capable de produire non seulement de nouveaux regards, mais aussi de maintenir et de réinventer une capacité coopérative et interspécifique à former des milieux de vie, à activer des résurgences.