1Nous arpentons les routes sur une bande de territoire transfrontalier franco-suisse qui s’étend d’Yverdon-les-Bains à Besançon. Nous traversons quartiers suburbains et zones pavillonnaires, villages et hameaux, en alternant déambulations à pied et trajets en voiture sur les voies de circulations qui constituent souvent les seuls espaces publics à notre disposition. Composé de deux sociologues et d’un photographe, notre trio se déplace en crabe sur le trottoir ou directement sur l’asphalte, « l’œil qui voyage » (Miller, 1982) rivé sur ce qui borde la voie de circulation en zone habitée : les clôtures. De prime abord si banales, nous prenons néanmoins au sérieux ces médiatrices entre le public et le privé, entre le passant et l’habitant.
2Chemin faisant, nous pensons au mouvement des enclosures dans l’Angleterre du xvie siècle, moment charnière dans l’histoire des communs. Alors que la coutume voulait que forêts, pâturages et autres étangs communaux soient laissés à la gestion collective des paysans par les seigneurs, l’usurpation de ces espaces, leur attribution à des fonctions uniques (telle la pâture) et leur enclosure ont, selon Karl Marx, marqué le début du capitalisme. La matérialisation, par la clôture, de la propriété d’une terre habitée procède-t-elle du même mouvement que celle d’une terre exploitée ?
3Nous avons aussi à l’esprit l’imagerie promotionnelle de la maison individuelle des années 1960, la fameuse « Chalandonette », devant laquelle pose un couple et ses deux enfants, le gazon vert éclatant orné de plates-bandes fleuries se présentant à la vue de tous et toutes. Ces nouveaux lotissements cultivaient l’intervisibilité (Guinchard et Ogorzelec, 2018) et les relations de bon voisinage se déroulaient par-dessus les haies, croisillons en bois ou murets ; constructions volontairement basses. La thèse pionnière de François Nowakowski (2022) montre que les clôtures n’ont cessé de s’élever ces deux dernières décennies. Elles intègrent également des matériaux nouveaux, les transformant en assemblages. C’est ainsi qu’un grillage se voit doté d’une bande de plastique tissé vendu sous l’appellation « brise vue ». Or, les manières d’interagir à travers les clôtures dépendent directement de leur texture comme de leur hauteur – de leurs auteur·eure·s serait-on tentés d’écrire.
4Un déplacement s’est opéré : de la délimitation de l’espace à l’occultation – souvent partielle, parfois totale –, la clôture gagne en puissance. Ce sont désormais moins les habitats et leurs habitant·e·s que les clôtures que l’on voit. Nos photographies engagent notre point de vue, autrement dit le fait d’être situés dans l’espace public. Les clôtures « vues depuis ici » (« seen from here », Gibson, 2015) laissent apparaître l’action inscrite en leur sein : elles empêchent tant le franchissement visuel que physique et constituent un obstacle sensoriel, matériel et symbolique à la perception de ce qui se trouve derrière : l’espace privé.
5L’enjeu du montré et du caché est cependant protéiforme. Il ne s’agit pas seulement de ne plus être vu – ni depuis l’espace public ni par les proches voisins – mais aussi de montrer quelque chose à la place. Les clôtures nous gardent à distance, parfois véritables remparts. Elles révèlent aussi à l’observateur et à l’observatrice l’intention de (re)présentation à l’attention de celui ou celle qui s’attardera ou s’apprêtera – ou non – à la franchir. Les passant·e·s que nous sommes sont invité·e·s à complexifier le regard, confronté·e·s à ce que révèlent leurs aspects : matériaux, textures, formes et couleurs ; l’histoire de leurs transformations et de leurs arrangements.
6Puisque l’enjeu est visuel, nous quittons les mots pour écrire en images. En nous inspirant du travail pionnier de Gilles Paté (Paté, 2003 ; Paté et Argillet, 2005) et en poussant plus avant le geste, nous laissons parler les photographies, sans légendes ni éléments de contexte.
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© Snorri Van Tieghem
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