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Dossier

Figurer l’invisible

Les expériences sensibles comme moyen de repolitiser le devenir des sols urbains
Figuring the invisible: Sensitive Experiences as a Means of Re-politicizing the Future of Urban Soils
Ananda Kohlbrenner et Nadia Casabella

Résumés

Traités par les aménageurs comme une surface inerte dont la principale valeur serait foncière, les sols urbains ont subi de nombreuses dégradations. Scellés sous le béton et rendus invisibles, ces sols ont cessé d’exister en tant qu’objet de préoccupation politique. Face à ce constat, la recherche-action participative « Super terram » a été initiée à Bruxelles en 2021 par une équipe multidisciplinaire soucieuse de repenser la manière dont les sols existent dans les pratiques urbanistiques et de (ré)initier des formes d’attachement et de mobilisation autour d’eux. L’article porte un regard réflexif sur les expériences menées lors de deux types d’actions ouvertes au public : une dérive et deux workshops élaborés avec le duo d’artistes Denicolai&Provoost. Ces expériences proposaient d’éprouver des protocoles d’observation et de description, en s’appuyant sur le dessin comme outil pour percevoir ou imaginer l’invisible et documenter la dynamique du vivant sur le site de Schaerbeek Formation, une friche ferroviaire à Bruxelles.

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Texte intégral

Introduction

1Et si nous abordions le sol non plus comme des surfaces inertes et des espaces vacants, mais comme des milieux épais et dynamiques au sein desquels se déploient et s’entremêlent de nombreuses formes d’existence ? Que cela changerait-il à notre façon d’imaginer et d’habiter ces sols ? Ces questions sont à l’origine du projet de recherche exploratoire « Super terram », mené à Bruxelles et financé pendant 18 mois par Innoviris, l’institution de la Région de Bruxelles-Capitale chargée de la promotion de la recherche scientifique, dans le cadre de son action Co-Create (2021-2023). Conformément à ce programme, le projet « Super terram » visait à soutenir les bruxellois(e)s « qui souhaitent produire de nouvelles connaissances pour comprendre, alerter, visibiliser des situations qui les concernent, qui interrogent notre manière d’habiter le monde […]. Ceci toujours dans une démarche de recherche transdisciplinaire1 ». Dans cette optique, le projet a associé le mouvement urbain BRAL, la faculté d’architecture de l’Université libre de Bruxelles (ULB) et l’agence d’architecture 51N4E. En tant que groupe d’architectes, historien, anthropologue, biologistes, paysagistes et plasticiens, nous souhaitions nous frotter à ces sols urbains et susciter de nouvelles formes d’attachement et de mobilisation, ouvrant ainsi la voie à d’autres manières de concevoir et d’habiter les villes2. Il nous semblait que les savoirs susceptibles d’appréhender la complexité des sols urbains, très largement anthropisés, ne pouvaient être réduits à la chimie, la physique et la biologie, mais que, comme l’avaient déjà souligné d’autres recherches, ils devaient être enrichis par d’autres traditions épistémologiques, émanant des sciences humaines et sociales (Churchman, 2010, Denizen, 2014). Pareillement, dans un moment de crises multiples, marqué par la fragilisation des écosystèmes, nous trouvions que les questions liées à l’aménagement des sols ne pouvaient pas être abandonnées aux seuls planificateurs urbains, mais devaient devenir un sujet de préoccupation collectif et être pensées comme une question d’écologie politique, c’est-à-dire comme une question portant sur « la coexistence possible entre des êtres hétérogènes, humains et non-humains » (Hache, 2012, p. 247).

2Or, comme en témoigne la philosophe Maria Puig de la Bellacasa, la plupart d’entre nous foulent ces sols sans jamais porter attention à la vie qui s’y déploie (Puig de la Bellacasa, 2020, p. xii). Afin d’initier ou renforcer une mobilisation collective autour des sols urbains, scellés sous le béton, soustraits de longue date à l’attention des citadins (Barles, 1999, Meulemans, 2017), il nous fallait trouver de nouveaux moyens de rendre perceptibles les relations de dépendance qui nous lient à des formes de vie dont nous ignorons même jusqu’à l’existence, tapis dans leur obscurité (Hird et Clark, 2013). À la suite d’initiatives récentes associant des approches scientifiques et artistiques autour des sols (Landa et Feller, 2009, Toland et al., 2009), nous avions envie d’explorer la manière dont des approches graphiques pouvaient nous servir d’outils pour appréhender collectivement ces sols, aiguiser nos attentions et nos imaginations afin de devenir un peu plus capables de prendre en considération ces milieux singuliers. Avec « Super terram », il ne s’agissait donc pas tant de nourrir une théorie visuelle sur les sols, que d’explorer, empiriquement, la manière dont le dessin pouvait nous servir d’outil d’enquête et contribuer à faire des sols urbains un sujet de préoccupation collectif, unissant des scientifiques et des professionnels de l’aménagement urbain à des militants, des plasticiens et des habitants.

  • 3 Voir le site internet de Perspective Bruxelles, l’administration chargée du développement et de la (...)

3Le présent article propose de revenir sur les approches visuelles et graphiques que « Super terram » a expérimentées pour l’arpentage du sol dans la friche ferroviaire de Schaerbeek Formation. Ce site, situé le long du canal qui relie la capitale de la Belgique au port d’Anvers, constitue l’assise du principal axe ferroviaire de la région, inauguré en 1835 avec la construction de la ligne Bruxelles-Malines. Il a hébergé la gare de triage de Bruxelles. Aujourd’hui partiellement désaffecté, ce site est regardé par le gouvernement régional comme « la réserve foncière la plus importante sur le territoire bruxellois (environ 40 ha)3 ». Considéré comme un espace vacant ayant subi d’importantes altérations humaines, les sols de cette vaste parcelle étaient, au moment où nous, « Super terram », avions commencé notre investigation, essentiellement appréhendés de par leur valeur foncière, comme lieu stratégique pour le développement logistique du nord de Bruxelles. Suivant la trajectoire de nos explorations, nous reviendrons, dans un premier temps, sur un rapport de l’état des sols du site de Schaerbeek Formation commandité par Bruxelles environnement, l’institution en charge de la politique des espaces verts, des eaux et des sols en région Bruxelles-Capitale. Cette étude contient des observations des forages réalisés in situ, ainsi que l’analyse biochimique des échantillons extraits et des cartes permettant de les géolocaliser. Elle nous permettra de revisiter rapidement les protocoles d’analyse des sols dont disposaient les administrations publiques sur la friche de Schaerbeek Formation. Cette partie nous permettra également de mettre en exergue les questions qui, à la lecture de cette étude et au regard des visites sur le terrain, devenaient insistantes ou des problématiques qui, selon nous, passaient sous le radar de ces analyses, nous invitant à tenter d’autres formes d’exploration.

  • 4 Denicolai&Provoost est un duo d’artistes localisé à Bruxelles. Actif depuis les années 1990, il ras (...)

4L’article présente ensuite deux expériences organisées par « Super terram » et ouvertes au public. Mobilisant des outils graphiques, ces expériences convoquent d’autres réalités des sols du site de Schaerbeek Formation, faisant appel à nos sens et à nos imaginations. Il s’agit d’une dérive réalisée en 2022 et deux workshops élaborés avec le duo d’artistes Denicolai&Provoost4 entre 2022 et 2023. Dans une perspective réflexive, la conclusion de notre article s’intéressera à la portée et aux limites de ces actions : de quelle manière ces expérimentations, en promouvant une conception épaisse des sols comme milieu vivant, peuvent nourrir la transition environnementale et culturelle qui s’impose en matière d’aménagement urbain  et réhabiliter le politique, « ce mélange complexe d’attitudes, d’habitudes, d’affects, d’analyses, cette curieuse manière, acquise au fil des ans, de se mélanger, de s’user, de se frotter les uns aux autres » (Latour et Schultz, 2022, p. 84), vraie fondation d’un projet du vivre ensemble.

1. Au commencement était la reconnaissance de l’état du sol

  • 5 Bruxelles Environnement (2018), Reconnaissance de l’état du sol : Zone FIF du site Schaerbeek Forma (...)

5Alors que nous commencions notre exploration à partir des sols de Schaerbeek Formation, Bruxelles Environnement nous a partagé une étude scientifique qu’ils avaient commanditée à une société de conseil et de services agréée, experte en pollution du sol. Intitulé Reconnaissance de l’état du sol5, cette étude vise à évaluer la qualité des sols, la nature des terres ainsi que les risques liés à la pollution du site en vue de sa réhabilitation. Composée de tableaux d’analyse et de plans d’échantillonnage, l’étude nous renseigne sur les protocoles scientifiques utilisés pour évaluer la qualité des sols, les types d’analyse sur lesquels elle repose, les connaissances sur les sols qu’elle permet d’obtenir et ce qui reste dans l’ombre de ses cadrages spécifiques. Les paragraphes qui suivent rendent compte de la lecture que nous en avons faite et des questions que celle-ci a suscitées.

1.1. Grille, points et listes

6Tout commence par l’établissement d’une grille de 66 cases de 100 sur 100 m chacune (Image 1) subdivisant le périmètre d’étude. Le terrain, accidenté et accueillant une végétation diverse, est ainsi décomposé de manière géométrique en unités commensurables et comparables, malgré les singularités de chacun de ses recoins. S’ensuivent des forages, réalisés entre juin et juillet 2018, sur des horizons variables (entre 0,3 et 8 m) et avec des épaisseurs d’un demi-mètre environ. Répertoriés sur les plans, ils apparaissent, de manière abstraite, comme une constellation de points jaunes, turquoise et pourpres, de forme ronde ou triangulaire. En y prêtant une plus grande attention, leur disposition semble relever de la facilité ou difficulté de perforer le sol : il n’y a pas de points sur les talus du chemin de fer ni sur les buttes de terre transportées sur place il y a une dizaine d’années.

Image 1 – Plan général d’emplacement des forages (ronds) et piézomètres (triangles) réalisés en 2017 et 2018, issu du rapport sur la reconnaissance de l’état des sols.

Image 1 – Plan général d’emplacement des forages (ronds) et piézomètres (triangles) réalisés en 2017 et 2018, issu du rapport sur la reconnaissance de l’état des sols.

© Bruxelles Environnement, 2018.

  • 6 Nous nous référons ici aux observations reprises sur la plateforme européenne pour la science citoy (...)
  • 7 Il s’agit du travail mené par Camille Michielsens lors du stage qu’elle a réalisé durant l’été 2023 (...)

7Force est de constater que cette grille fait abstraction des spécificités du terrain, notamment son microrelief, et les opportunités qu’il offre pour de nombreuses espèces de se nourrir, se reproduire ou nidifier ne sont pas prises en considération. Pourtant, comme en témoignent régulièrement les naturalistes amateurs6 et comme en atteste le relevé de terrain réalisé par une stagiaire en biologie engagée au sein de notre équipe7, ces buttes et cavités du sol cachent et protègent les animaux (comme le lérot ou la fouine) des bruits des trains et du reste d’activités installées aujourd’hui sur le site, dont une entreprise de recyclage de terres. Elles hébergent aussi une végétation caractérisée par une strate arbustive et arborescente, contrastant avec la partie plus plate où dominent les graminées et herbacées, offrant ainsi une plus grande diversité trophique.

Image 2 – Contraste entre les parties accidentées et la partie plane de la friche de Schaerbeek Formation.

Image 2 – Contraste entre les parties accidentées et la partie plane de la friche de Schaerbeek Formation.

© Nadia Casabella, 2022.

8L’étude minutieuse de la disposition des points pourpres sur la carte de l’état du sol suggère une forme de méfiance à l’égard de certaines parties du territoire. Chaque nouvelle enquête s’appuie sur les précédentes, accordant une attention particulière aux endroits où une pollution avait déjà été détectée, confirmant leur présence et leur permanence. L’accumulation de ces points de prélèvement à l’extrémité sud du site s’explique par les pollutions mises en évidence lors d’enquêtes menées en 2015. Ce que nous comprenons alors c’est qu’une densité accrue de prélèvements correspond aux zones a priori les plus affectées par la pollution, ce qui peut, in fine, biaiser les résultats globaux. Comme l’avait déjà mis en exergue une étude sur les terres potagères de Bruxelles : prélever davantage d’échantillons dans les zones où les teneurs en polluants sont élevées amplifie l’importance accordée à ces polluants et impacte l’image finale du site (Cahn et al., 2018).

  • 8 HAP est l’acronyme d’hydrocarbures aromatiques polycycliques, une pollution organique, plus ou moin (...)

9Concernant l’étude de Schaerbeek Formation, ces points se regroupent sur un endroit aujourd’hui délimité par des peupliers de grande taille, un lieu qui se distingue facilement depuis l’ensemble de l’assiette du site et dont les sols se caractérisent par la présence confirmée d’hydrocarbures, de métaux lourds et HAP8 : « Sable, moyennement fin, un peu de gravats, très peu de briques, un peu de cendres, faible odeur de diesel, gris brun foncé, forage mécanique » (Bruxelles Environnement, 2018, annexe 4, p. 122). Or, il est fort à parier que ces hydrocarbures, dont la concentration est très localisée, loin d’être représentatifs de l’état des sols de l’ensemble de la zone d’étude, résultent de fuites d’un ancien dépôt de diesel destiné à remplir le réservoir des locomotives, implantée de façon précise sur ce site.

1.2. L’histoire dans les chiffres

10Plus au centre du site, sur la prairie de terre noire (où nous mènerons les expériences « dérive » et « Slow terram » sur lesquelles nous reviendrons plus loin), les analyses de laboratoire et le résumé technique qui sert à les interpréter changent de ton. Les analyses effectuées sur des échantillons prélevés à une profondeur de 2 à 5 m révèlent le passé historique de cette assise ferroviaire. Ils rappellent qu’elle était autrefois une plaine alluviale de la Senne, une zone marécageuse asséchée puis remblayée pour permettre la construction du premier corridor ferroviaire belge à la fin du xixe siècle. Sans surprise, ce remblai, dont l’épaisseur est estimée à 7 m, contient des pollutions en métaux lourds, vestiges des transformations industrielles et des matériaux utilisés pour façonner cette infrastructure. Cadmium, cuivre, zinc, plomb et mercure sont listés parmi les substances chimiques des sols décrits comme étant composés de « Sable moyennement fin, un peu de béton, des fragments de brique, très peu de cendres, très peu de mâchefers, brun foncé, forage mécanique » (Bruxelles Environnement, 2018, annexe 4, p. 122).

Image 3 – Carte topographique et hypsométrique de Bruxelles et ses environs, 1858.

Image 3 – Carte topographique et hypsométrique de Bruxelles et ses environs, 1858.

© Commission française de la Culture de l’agglomération de Bruxelles.

  • 9 Les sables bruxelliens sont des sables quartzeux variant de couleur blanchâtre à rouille, remontant (...)

11Aujourd’hui considérées comme des pollutions orphelines, ces matières étaient hier des éléments de notre environnement bâti, désormais réduits en débris et déplacés jusqu’ici. Les premières visites que nous avions faites avec « Super terram » sur le terrain et la lecture de l’Atlas du sous-sol géologique de la Région de Bruxelles-Capitale (Demeter, 1992) nous avaient laissé penser que la rehausse et l’aplatissement du relief avaient été réalisés à l’aide des tonnes de sable transportées des carrières creusées dans la périphérie de la ville. L’idée que ce sol ne soit pas uniquement constitué de sable bruxellien9 plus ou moins homogène, mais qu’il provient d’une assise urbaine sans cesse retournée, creusée et modifiée nous interpelle, tout comme la magnitude de ses remaniements, car le volume total de terres de remblais polluées s’élève à environ trois millions de mètres cubes, soit presque cinq millions de tonnes (Bruxelles Environnement, 2018, annexe 10, p. 179 et suiv.). Tout cela ajoute une nouvelle dimension à notre enquête : ne devons-nous pas, comme le suggère le chercheur et paysagiste Seth Denizen (2019), éviter de scinder les connaissances empiriques des sols de l’histoire et de la politique des villes ?

Image 4 – Carte géotechnique de Bruxelles, feuille 31.3.4.

Image 4 – Carte géotechnique de Bruxelles, feuille 31.3.4.

© Institut Géotechnique de l’État, 1984.

1.3. Ce que ces protocoles nous donnent à voir et à penser

12Utilisée comme outil d’analyse, la grille de l’état du sol donne l’illusion d’un sol continu et lisse, réduisant toute différence à une variation statistique. La philosophe Vinciane Despret explique que dans les pratiques scientifiques professionnelles « la question de la variété a été remplacée par celle de la variation : on ne cherche plus des événements […], mais des effets variables au sein des procédures de contrôle » (Despret, 2009, p. 391). Le protocole de collecte de données est tout aussi problématique : il opère en faisant des trous, isolant et cassant la trame des relations de l’écosystème sol. Par ailleurs, le cadrage adopté par cette étude crée de nombreux angles morts : l’impact des actions humaines telles que le déplacement des sols, leur excavation ou encore leur pollution, est considéré uniquement comme un ensemble de contingences ou d’externalités affectant un sol supposé naturel, sans tenir compte des interdépendances et des trajectoires multiples de son évolution. Or, reconnaître ces dynamiques permettrait « de faire parler les sols de leur propre histoire, de leurs usages et de celle des paysages dans lesquels ils évoluent » (Duchaufour et al., 2020, p. 192).

13De plus, le fait d’isoler l’analyse des pollutions des paramètres morphologiques de ces sols (érosion, compacité, pertes de matières organiques, acidification, etc.) ou de leurs interactions avec le vivant (qui les compose, les transforme et les habite) restreint leur appréhension à une seule de leur dimension, celle qui semble la plus menaçante pour notre mode d’existence : leur pollution. Certes, ces terres héritent d’un monde industriel et ferroviaire façonné par les scories et imprégné de multiples particules chimiques. En approchant ces sols, nous réalisons que le passé n’est pas du tout parti. Il demeure, telle une présence fantomatique, à nos côtés. Il est imprégné de la créosote, ce poison qui recouvrait autrefois les traverses des voies ferrées. Il évoque les particules de cadmium transportées par les airs depuis le site de Carcoke, tout près de là, actif dès 1928 et hébergeant des activités industrielles lourdes (cokerie, carbochimie, chimie, dépôts de déchets chimiques, etc.). Il garde la trace des mâchefers, ces résidus issus de la combustion du charbon ou de la coke dans la sidérurgie et épandus sur les sols pour en améliorer la texture, tout en les contaminant en métaux toxiques. Aujourd’hui encore, une partie du site de Schaerbeek Formation sert au stockage et au tri des terres provenant des chantiers de fouilles et de dépollutions de la compagnie de chemin de fer belge, la SNCB, auxquels s’ajoutent d’autres dépôts (dépôts sauvages, boues et matériel de démolition).

  • 10 À propos des systèmes de traitement et de dépollution des sols en région de Bruxelles-Capitale, ain (...)

14En se focalisant essentiellement sur les pollutions chimiques, le rapport sur l’état du sol restreint le champ des possibles. Face au risque de renouer avec des sols pollués, les seules alternatives jugées recevables par les instances en charge de leur qualité, telles que Bruxelles Environnement, semblent être soit de les excaver pour les assainir dans des centres de traitement qui, en brûlant certaines substances toxiques, anéantissent également la vie qui s’y trouve, soit de les confiner, sous le béton ou dans des espaces inaccessibles10. En résumé, en ne visibilisant qu’une dimension, on finit par privilégier des solutions techniques plutôt qu’une approche écologique du sol vivant. Non loin de là, les potagistes de Navez Possibles, attachés à un terrain pareillement pollué, réclamaient qu’on leur laisse la possibilité de tenter de composer avec ces contaminations plutôt que de les voir systématiquement évacuées ou neutralisées. Leur démarche s’appuyait sur des recherches bruxelloises contemporaines démontrant que les polluants n’agissent pas partout de la même façon (CIDESOL, 2021) et s’inscrivait dans une réflexion politique plus large visant à « trouver les moyens d’en hériter autrement qu’en les abandonnant » (Cahn et al., 2018, p. 292).

Image 5 – Observation du couvert végétal sur une des cases de la grille reprise en haut, réalisée par Plant & Houtgoed.

Image 5 – Observation du couvert végétal sur une des cases de la grille reprise en haut, réalisée par Plant & Houtgoed.

© SUPER TERRAM, 2023.

1.4. Vers d’autres façons de percevoir et d’appréhender ces sols

  • 11 Voir Plant & Houtgoed (2023), « Sondage du sol », dans SUPER TERRAM, Bottin Super terram, Bruxelles

15Conscient des limites d’une approche centrée uniquement sur la pollution des sols, Bruxelles Environnement cherchait déjà, au moment où nous amorcions le projet « Super terram », à transformer ses pratiques. Avec sa stratégie « Good Soil » adoptée en 2019, elle tentait de faire exister les sols urbains autrement, en proposant une gestion intégrée de ces derniers qui combine la vision physico-chimique (contamination et pollution) avec leurs caractéristiques biologiques. Dans cette dynamique, « Super terram » s’est associé à Plant & Houtgoed, une entreprise d’aménagement du territoire composée de bio-ingénieurs et de paysagistes, afin de soutenir cette évolution. Nous avons donc croisé l’analyse de qualité des sols avec l’observation du couvert végétal sur certaines des cases de la grille discutée précédemment, mais aussi en dehors de celle-ci, notamment sur la réserve naturelle du Moeraske, longeant l’assise ferroviaire. Ces analyses ont révélé que des sols pollués ou considérés comme « pauvres », car faibles en nutriments, pouvaient accueillir une importante biodiversité, contribuant ainsi à nuancer une lecture strictement chimique de leur qualité et l’interprétation de ce qui constitue un « bon sol11 ».

16De même, les relevés des naturalistes amateurs et nos premières visites sur le site, en compagnie de biologistes et d’écologues, ont révélé la présence de lézards des murailles (une espèce peu commune à Bruxelles), installés dans les cavités du ballast le long des voies ferrées, d’abeilles qui nidifient dans les tas de terres abandonnées là, ou encore de plantes qui ont su s’accommoder de ces terres anthropisées telles que les Prêles des champs, les Réséda blanches, les Millepertuis, les Buddleias, les Lotiers corniculés, etc. C’est pourquoi, comme les lieux hantés des présences étranges et inquiétantes dont nous parlent les auteurs d’Art of Living on a Damaged Planet (Tsing et al., 2017), les terres de Schaerbeek Formation, bien que polluées et fortement anthropisées n’en demeurent pas moins l’habitat de multiples formes de vie qui cohabitent et parfois tirent parti de ce qui reste de l’infrastructure ferroviaire et de ses sols abîmés.

Image 6 – Reproductions des relevés effectués par Camille Michielsens lors de son stage durant l’été 2023.

Image 6 – Reproductions des relevés effectués par Camille Michielsens lors de son stage durant l’été 2023.

© SUPER TERRAM, 2023.

17Le rapport de l’état du sol qui nous est parvenu au tout début du projet « Super terram », a suscité autant de questions qu’il en a éclairées et les interrogations qui nous avaient rassemblés et qui s’intéressaient au sol en tant que « nœud de relations » (Raffestin, 1989), sont devenues plus insistantes encore. Il s’agissait d’appréhender ces sols non plus uniquement comme composés d’éléments distincts et passifs pouvant être listés et étudiés de manière séparée (pollutions, végétaux, infrastructures, etc.), mais bien de nous pencher sur leur interaction multiple et inventive, leur capacité d’auto-organisation hors des cadres normatifs, que le géographe Matthew Gandy qualifie d’« écologie queer » (Gandy, 2015). C’est pourquoi, dans une démarche exploratoire et expérimentale, sans aucune prétention à fournir des réponses précises et parfaites, nous avons voulu tester des modes d’attention et des protocoles de recherche visuelles pour explorer d’autres manières de voir et de restituer ce qui se tramait dans l’opacité des terres de Schaerbeek Formation et dont nos premières visites de terrain ne nous avaient donné qu’un aperçu.

2. Explorer le potentiel des approches graphiques pour figurer ce qui anime la friche

  • 12 Le recours à cette approche et ses points d’ancrage théorique, exposés ci-dessous, doivent beaucoup (...)

18Depuis une vingtaine d’années, le dessin, en tant que méthode de recherche et d’expérimentation, fait l’objet d’un nouvel intérêt de la part des sciences humaines et sociales, donnant lieu à une profusion de travaux (Tondeur, 2018, Roussel et Guitard, 2021). Tirant parti de cette émulation, nous souhaitions explorer comment ce type d’approche pouvait nourrir et aiguiller l’enquête collective que nous entendions mener à Schaerbeek Formation pour appréhender et figurer l’écologie singulière de cette friche ferroviaire12.

  • 13 L’exemple du saumon avec lequel Ingold introduit l’ouvrage consacré aux recherches menées à l’Unive (...)
  • 14 Soil Care Network est une communauté́ interdisciplinaire et mondiale de chercheurs et de praticiens (...)

19Nous étions inspirés par l’anthropologie graphique de Tim Ingold (2011), qui incite le chercheur à prendre le temps de s’immerger au sein de son terrain à accepter d’être affecté par ce dernier et à tenter de saisir, in situ, ce qui s’y joue par le croquis. Sa conception du dessin comme moyen de rendre justice à la vitalité du monde (Ingold, 2016), c’est-à-dire l’idée que le geste de la main sur le papier, en traçant des lignes, ne cherche pas à donner une représentation figée anatomiquement ou botaniquement réaliste, mais plutôt à restituer quelque chose de l’énergie qui l’anime, à aiguillé notre travail13. Par ailleurs, au regard des carnets de terrain de l’anthropologue Michael Taussig (Taussig, 2011), pour qui le dessin permet de capturer l’imperceptible et le métaphysique, mais aussi des projets participatifs utilisant le dessin pour représenter l’invisible tel que Drawing Energy (Bowden et al., 2015), il nous semblait que l’expression graphique pouvait constituer un moyen créatif et accessible à tous de représenter ou d’imaginer ce qui anime les sols de Schaerbeek Formation et qui échappe souvent à nos capacités visuelles. L’approche par le dessin nous semblait d’autant plus intéressante que nous étions sensibles à l’idée que, tapies dans l’opacité de la terre, de nombreuses formes d’existence sont affectées par nos manières de vivre et de bâtir aussi bien que par nos façons de les étudier. Comme l’a mis en exergue la fondatrice du réseau « Soil Care Network14 », Anna Krzywoszynska, avec l’exemple de la dégradation du monolithe de sol exposé au public lors du congrès mondial du sol de Rio en 2018, dans la plupart des cas, le vivant qui se déploie sous nos pieds a plus à y perdre qu’à y gagner à sortir de l’obscurité (Krzywoszynska, 2020). De ce point de vue, l’outil graphique constitue un moyen peu invasif et préjudiciable pour rendre compte et faire compter ce qui compose, vit et interagit avec les sols de Schaerbeek-Formation.

20Deux protocoles d’expérimentation collective, utilisant des méthodes graphiques, sont relayés ici. Le premier, que nous avons appelé « la dérive », organisée par les chercheurs du projet, propose d’utiliser différentes méthodes d’inscription pour témoigner, lors de l’expérimentation, des entrelacements du vivant qui animent la friche. La seconde, élaborée pour les workshops « Slow Terram » par un duo d’artiste associé au projet, fait intervenir le dessin a posteriori, après un temps d’immersion sur le site. Les pages suivantes détaillent ces expérimentations, les méthodologies graphiques explorées et la manière dont, chemin faisant, elles ont nourri nos questions de recherche. Quelle nouvelle forme de mobilisations permet le recours à de tels outils ? De quelle manière les protocoles de recherches expérimentés et l’emploi de méthodes visuelles peuvent-ils rendre visible et sensible la dynamique du vivant sur cette friche ? Et, ce faisant, en quoi ces méthodes peuvent-elles faire compter des formes d’existences jusque-là négligées dans les réflexions sur le devenir du site et, plus largement, sur l’aménagement de nos villes ?

3. Une dérive pour percevoir et se relier autrement

  • 15 La « Brussels 2030 Summer Assembly » est l’une des premières étapes de la préparation de la candida (...)
  • 16 Cette brochure a été auto-éditée en trois langues, français, anglais et néerlandais par « Super ter (...)

21En juillet 2022, dans le cadre de la « Summer Assembly15 », le projet « Super terram » a proposé une « dérive ». Librement inspirée de la démarche des situationnistes (Debord, 1956), celle-ci proposait une déambulation semi-programmée sur la friche ferroviaire de Schaerbeek Formation. L’idée était d’amener des Bruxellois sur ce lieu excentré peu connu et accessible et de susciter un intérêt pour son paysage singulier qui ne répond ni aux critères d’un parc urbain ni à celui d’une friche renaturalisée. Huit haltes avaient été imaginées et reliées à des repères que nous avions choisis sur le site : un pin solitaire, le croisement de voies de chemin de fer, un grand tas de terre devenu colline, etc. Pour accompagner cette expérimentation, une brochure distribuée aux participants associait à chacune de ces haltes un court récit à lire à haute voix, in situ16. En proposant d’articuler une présence sur le territoire – un ici et maintenant – avec d’autres lieux et d’autres temporalités, ces récits entendaient offrir une forme de détournement ludique ou susciter un sentiment d’étrangeté susceptible de renouveler les perceptions routinières (telles que le prévoit le programme des dérives situationnistes), mais aussi de donner à sentir une forme d’appartenance à un réseau plus large d’interdépendances entre humains et non-humains. Nous voulions créer des sortes de chambres d’écho, amplifiant l’expérience, lui conférant des profondeurs historiques et des horizons géographiques kaléidoscopiques. Pour chacun de ces récits, nous avions élaboré une proposition d’action. Pour les accomplir, une feuille A3, pliée en quatre, ainsi que des crayons allaient être distribués.

22Le mardi 5 juillet à 18 h, une trentaine de participants (collègues, amis, acteurs du monde associatif et culturel bruxellois, membres d’administrations publiques, etc.) répondent à notre invitation et nous rejoignent au point de rencontre localisé au croisement entre un grand axe routier, l’avenue de Vilvorde, et une voie ferrée désaffectée reliant le canal au site de Schaerbeek Formation.

3.1. Voyager en sol incertain17 (avec une feuille et un crayon)

  • 17 Ce titre s’inspire librement de celui de l’ouvrage de Matthieu Duperrex (2019) intitulé Voyages en (...)

23Rassemblés en trois petits groupes de huit à dix personnes, nous commençons la trajectoire en montant, en file indienne, un petit talus buissonneux. De celui-ci, le vaste plateau de Schaerbeek Formation se déploie sous nos yeux. Au milieu des hautes herbes, entourant celui ou celle de l’équipe de « Super terram » qui leur servira de guide pendant la dérive, les personnes présentes sont invitées à écouter un premier texte, Plaine inondable, proposant une immersion dans des temps anciens :

Bien avant que le train ne soit implanté dans la vallée, que la plaine ne soit asséchée et que la Senne ne soit enterrée, l’eau était omniprésente. Si nous étions par exemple dans les années 1450, après l’orage, vos souliers s’enfonceraient dans les sols boueux et vous auriez à présent de l’eau jusqu’aux genoux […] (SUPER TERRAM, 2022, p. 3).

Image 7 – Dérive Super terram, les participants à la halte « plaine inondable ».

Image 7 – Dérive Super terram, les participants à la halte « plaine inondable ».

© Ananda Kohlbrenner, 2022.

24Si la mission associée à cette première halte invite à prendre note, sous forme écrite ou graphique, les sensations et odeurs qu’évoque cette première immersion, la variété des exercices proposés impliquent pour chacun de tenter de nouvelles formes d’expression : écrire et dessiner, mais aussi produire des sons, gratter sur le papier ou encore transcrire sous forme d’onomatopée ou de notation musicale les sons perçus au pied d’un arbre. Bien qu’au début quelques-uns des participants nous questionnent sur le projet et sur la portée de l’exercice, ils se prêtent bientôt tous au jeu. Au gré de la déambulation que nous faisions ensemble, nous souhaitons inviter chacun à considérer des formes de vies invisibles à nos yeux, mais essentielles à nos existences.

25Ainsi, les groupes passant par le point que nous avons nommé « colline coupée » lisent un fragment du roman The Grassling d’Elizabeth-Jane Burnett (Burnett, 2019, p. 58) traduit par nos soins :

Je veux une éruption de plus avant de retourner en ville, une touche de plus. De retour au bois, j’appuie mon majeur contre le sol, laissant de petites empreintes de peau sur la terre. Dans l’espace sol de ces empreintes vivent jusqu’à un milliard de bactéries. Le chiffre est presque insondable, comme les années-lumière ou la dette mondiale. Il y a 7 milliards d’humains sur la terre, mais un milliard de bactéries tous les quelques centimètres en dessous. Si jamais ça donnait lieu à une mutinerie, je ne donnerais pas cher de nos peaux (SUPER TERRAM, 2023, p. 8).

26Les participants sont alors invités à « faire un pas de côté » pour imaginer la vie qui se déploie sous l’empreinte laissée par leurs pieds : « À quoi pourraient ressembler ces petites créatures intraterrestres ? Puisez dans votre imagination et dessinez-les sur le papier » (SUPER TERRAM, 2022, p. 8). Après la lecture collective vient un moment plus individuel, où chacun prend le temps, de son côté, de transcrire sur le papier la forme et la dynamique de cette vie souterraine qui ne peut être qu’imaginée.

27Une autre halte, celle du « corridor ferroviaire », présente la théorie de « l’Umwelt » du naturaliste Jakob von Uexküll selon laquelle la perception du monde que les humains ont diffère de celle qu’en ont les non-humains (Despret, 2012) et qui invite les participants à choisir un animal et à tenter de voir ce qui les entoure à travers ses organes sensoriels, à le décrire avec des mots ou à le figurer au moyen du dessin. La lecture collective de ces extraits de textes nous invite à imaginer et représenter des choses inédites ou insoupçonnées. Les dessins qui en résultent, même s’ils sont tâtonnants, osent l’exercice et explorent de nouvelles manières de figurer les sols au fur et à mesure que les haltes se succèdent.

28À regarder au-dessus de l’épaule des participants qui se sont arrêtés pour esquisser quelque chose sur le papier, on sent bien qu’ils explorent ici, parfois timidement, souvent audacieusement, des langages graphiques insolites. Plutôt que des représentations naturalistes figées dont nous parle Tim Ingold, les dessins qui résultent de ces exercices témoignent, parfois de manière figurative parfois de manière plus abstraite, d’une volonté de saisir les trames interconnectées du vivant qui animent la friche. Le sol continu et lisse de la grille, support des savoirs cartographiques et techniques, est remplacé par des gribouillages entrelacés, sens dessus dessous ou encapsulant les échelles du micro et du macrocosme. Ces tracés deviennent un moyen d’expression libre, faisant émerger un sol vibrant, avec lequel l’interaction devient plus immédiate et intuitive.

Images 8 et 9 – Dérive Super terram, A3 réalisés par des participants.

Images 8 et 9 – Dérive Super terram, A3 réalisés par des participants.

© SUPER TERRAM, 2022.

3.2. Signes et traces comme indices de présences latentes

29Parmi les gestes et déplacements que nous voulions initier avec la dérive, il y avait aussi l’idée de porter attention à ce qui passe habituellement sous le radar de nos observations ou de donner un sens nouveau à des éléments autrement considérés comme insignifiants. À la halte « tunnel aux pétroglyphes », des inscriptions, gravés sur les murs d’un tunnel deviennent des dessins symboliques « généralement associés aux peuples préhistoriques de l’Holocène » (SUPER TERRAM, 2023, p. 16). De même, à la halte « de retour d’une machine rouillée », les participants sont invités à collecter « un petit morceau de matériau, fabriqué par l’Homme » (SUPER TERRAM, 2023, p. 18). Les personnes qui passent par ces stations semblent s’amuser à imprimer contre le mur la marque de ces inscriptions sur le papier en le frottant avec leur crayon ou à collecter les résidus d’activités humaines passées.

Image 10 – Dérive Super terram, halte « tunnel aux pétroglyphes ».

Image 10 – Dérive Super terram, halte « tunnel aux pétroglyphes ».

© Ananda Kohlbrenner, 2022.

30Pour tenter de saisir les enchevêtrements humains et autres qu’humains qui se déploient sur le site, à la halte « croisée des voies » l’extrait du cahier de terrain parle de la pédologie du site, de « ce nouveau sol [qui] crée un biome différent connu sous le nom de “prairie calcaire” (ou prairie alcaline) » dans lequel pousse notamment la « Senecio vulgaris (séneçon vulgaire), une plante originaire d’Australie et qui est venue ici au moment où les moutons étaient importés pour l’industrie textile à Verviers » (SUPER TERRAM, 2022, p. 13). En guise d’exercice, il propose :

Observez autour de vous la végétation qui se déploie, choisissez deux plantes avec lesquelles vous avez une affinité́, cueillez-les pour les coller sur votre papier. Imaginez d’où elles viennent et comment elles sont arrivées là. Si vous savez comment elles s’appellent, écrivez-le, sinon, inventez-leur un nom (SUPER TERRAM, 2022, p. 13).

Image 11 – Dérive Super terram, halte « croisée des voies ».

Image 11 – Dérive Super terram, halte « croisée des voies ».

© Nadia Casabella, 2022.

31Connaître ou imaginer : en associant ces deux possibilités, nous souhaitons valoriser différents modes d’intelligibilités et soutenir qu’aucun prérequis n’est nécessaire pour prendre part à cette exploration, car, au-delà de la distinction entre les « experts » et les « profanes », entre les « connaisseurs » et les « amateurs », ce que nous souhaitons susciter avec cette dérive, avec tous ceux et celles qui y prennent part, c’est un intérêt et une préoccupation commune pour ce lieu. Au-delà de leur caractère ludique, ces actions sont également des occasions de considérer les traces laissées ou abandonnées sur place et qui, parfois, se mêlent aux sols pour former de nouveaux milieux, comme le souligne ce participant qui a choisi de relever un peu de terre, signalant que « in dit stof zit er al veel Anthropocene » [dans cette poussière, il y a déjà beaucoup d’anthropocène] (Image 12).

Images 12 et 13 – Dérive Super terram, A3 réalisés par des participants.

Images 12 et 13 – Dérive Super terram, A3 réalisés par des participants.

© SUPER TERRAM, 2022.

  • 18 Cette table ronde, organisé le 21 octobre 2022, articulait trois sessions de travail collectif : su (...)
  • 19 À l’exemple du livre de Patrick Henry, Des tracés aux traces : Pour un urbanisme des sols (Henry, 2 (...)

32Dans le même temps, à l’issue de cette expérience, au-delà de son caractère abîmé ou pollué, ce site apparaît aussi aux participants comme un milieu vivace et inventif. En témoignent les A3 réalisés et exposés à l’occasion d’une table ronde18 que nous organisions plus tard, en octobre 2022, avec des représentants des administrations publiques, des associations environnementales, des praticiens de l’aménagement du territoire, etc. Présenté côte à côte sur une grande planche, le quadrillage des feuilles dépliées expose une vision fractale démultipliée du site de Schaerbeek Formation qui diffère grandement des cartes, plans et photos du site plus familières de ce public. Ce que ces dessins font exister c’est d’autres manières de « représenter » les sols que celles, en coupe, qui apparaissent dans les dessins des architectes, urbanistes et paysagistes qui tentent de tenir compte de ce qu’il y a sous la ligne d’horizon19. Ces dessins placent le regard ailleurs en offrant des points de vue non du haut, du dessus ou de l’à-côté comme le ferait une carte ou une photographie, mais de l’intérieur, de l’en dessous. Ils montrent un territoire qui, loin d’être plat, est profond, épaissis par des cailloux, de la boue, de la matière vivante ainsi que par des histoires, des sensations liées à une expérience vécue ou spéculée : « je suis fatiguée de marcher, mes sabots sont embourbés ». Un lieu qui, loin d’être vide et inanimé, grouille. C’est du moins l’impression que renvoient les traits tourbillonnants, les multiples rayons d’interconnexions ; les dessins du maillage en tension et parfois craquelés du sol. On y distingue le rassemblement de motifs organiques ou des petites bêtes aux yeux écarquillés qui cherchent leur chemin à travers les cailloux avec des phylactères où il est écrit « le corps séché de papy est bien utile pour nous laisser un peu d’espaces entre les cailloux » ; mais qui s’exprime aussi au moyen d’onomatopées « PRSSHUUUW PRSSHUW » ou une série de lignes accidentées et sinusoïdales. Autant de manières de donner une voix à ces sols, parfois en témoignant d’une forme de sollicitude : « ça te fait mal quand on te marche dessus ? ».

Images 14 et 15 – Exposition des A3 produits à l’occasion de la dérive lors de la table ronde organisée par « Super terram » en octobre 2022.

Images 14 et 15 – Exposition des A3 produits à l’occasion de la dérive lors de la table ronde organisée par « Super terram » en octobre 2022.

© Giulia Ravera, 2022.

4. Slow terram : prendre le temps, ancrer les perceptions

33En octobre 2022 et en avril 2023, deux workshops ont été organisés par les artistes bruxellois Simona Denicolai et Ivo Provoost (Denicolai&Provoost) auxquels nous avons pris part au même titre que les autres participants. Appelés « Slow terram », ceux-ci entendaient créer un temps long d’observation et de perception sensorielle sur la prairie de Schaerbeek Formation, au même endroit que celui où nous avions fait la dérive. L’invitation, rédigée en trilingue entremêlé et envoyée à la liste de nos contacts respectifs, donne le ton de cette proposition :

  • 20 Extrait du courriel d’invitation envoyé le 3 octobre 2022 à la liste de contacts des partenaires du (...)

Nous nous plongerons dans la couche la plus externe de la croûte terrestre, et plus spécifiquement à l’un*e des usagèr*es de ce territoire-ci facing our neus, nos yeux, our bouche, notre mémoire, our gecentraliseerde or decentralized database via une session d’observation totale, ancré et active dans le hic et nunc della situation collective//slash//intime. Se connecter visuellement, et aussi sensitivement/sensuellement. Kijken, s’imprégner de la forme, prêter attention aux visiteureuses éventuel*les (insectes, gastéropodes, …), aux énergies du sol, aux sons, au vent […]20.

34L’idée était de prendre le temps d’expérimenter des formes de perception qui ne passent pas que par le regard ou l’attention portée au territoire, mais aussi par le ressenti de celui-ci. Plutôt que de traverser un paysage, il s’agissait de s’installer et de s’ancrer dans un lieu spécifique, de la fin de la journée jusqu’à la tombée de la nuit, pendant deux heures et demie.

Image 16 – Slow terram I, l’installation : les participants prennent place à équidistance, en cercle, dos à dos.

Image 16 – Slow terram I, l’installation : les participants prennent place à équidistance, en cercle, dos à dos.

© Ananda Kohlbrenner, 2022.

35Le 19 octobre 2022, 12 personnes répondent présentes à l’invitation : amis, collègues, curieux. Au total nous sommes 15 à nous retrouver au point de rencontre situé, comme pour la dérive, à l’entrée de la friche ferroviaire donnant accès au plateau où nous mènerons cette expérimentation. Le choix de ce site en particulier n’est pas insignifiant :

  • 21 Toutes les citations reprises dans cette section et non suivie d’une référence sont issues d’un ent (...)

On avait choisi la grande prairie entre autres parce que c’était un lieu habité par les plantes d’une manière qu’on ne connaissait pas, tu as ce sous-sol un peu noir qu’on n’a pas l’habitude de voir […] et puis aussi parce que tu as cette sensation d’ouverture et moi j’adore les endroits comme ça parce que ce sont des lieux, et il y en a pas beaucoup, sans programme en tout cas au stade ou on en était il n’y avait pas encore de programme et donc pour moi, et c’est quelque chose qu’on partage avec Ivo, c’est des endroits où on peut projeter l’imaginaire21.

36Chaque participant était invité à prendre un petit banc et à s’installer, en cercle mais dos à dos, regardant vers l’extérieur « pour être ensemble, mais individuellement ». Lorsque chacun et chacune a pris place, Simona Denicolai fait résonner son tambour dans une « dimension rituelle, qui visait à l’ancrage ». Plusieurs coups sont donnés, puis nous restons là, tranquilles et en silence, jusqu’à la nuit tombée.

Image 17 – Slow terram I, les participants toujours installés en cercle à la fin du jour.

Image 17 – Slow terram I, les participants toujours installés en cercle à la fin du jour.

© Ananda Kohlbrenner, 2022.

37Si l’annonce mentionnait la réalisation d’un dessin, celui-ci n’interviendra que dans un second temps :

On ne voulait pas que tout le monde soit là avec son carnet, en train de dessiner, à ce moment-là. On trouvait même que le potentiel ennui de toutes ces heures passées assis là, à percevoir ces changements de lumière était important, parce que sinon, on est constamment occupé [ici] on était entre l’observation et le ressenti.

38Finalement, le tambour résonne à nouveau, marquant la fin de cette forme singulière de méditation et le moment de nous retrouver pour boire un verre ensemble.

39Le déroulé de cette action sera adapté pour le deuxième workshop, le 23 avril 2024, au même endroit, mais sous une pluie battante. Ce jour-là, nous sommes une dizaine de personnes à nous réunir pour ce qui est devenu, en raison des conditions météorologiques, « une marche, la plus lente possible ». Si cette fois nous étions en mouvement, l’intention était la même : aiguiser nos sens et être au plus proche de nos ressentis. De fait, il ne s’agissait pas de marcher comme nous l’aurions fait si nous avions été en balade, mais de nous déplacer « comme à pas feutrés », nous abaissant parfois pour toucher le sol ou changer de point de vue, marquant des temps d’arrêt, chacun à son rythme. Le point d’arrivée était un tunnel traversant, sous les voies ferrées. C’est à cet endroit que les tambours sont joués, marquant la fin de cette expérience au moment précis où des bourrasques traversant le tunnel nous chassaient hors de celui-ci. Nous nous sommes alors tous retrouvés au pied d’un tracteur pour partager nos impressions, le temps d’un apéritif. Malgré la pluie, les discussions se sont poursuivies longtemps avec les participants. « Je me souviens qu’il y avait un urbaniste qui disait que pour lui, ça rentrait dans les expériences qui l’intéressaient pour penser l’urbanisme dans les espaces verts ». Il y avait aussi une femme qui travaillait au service de la planification urbaine et qui se demandait si, finalement, nous ne devrions pas laisser cet espace en friche, nous abstenir de l’aménager ; ainsi qu’un passionné d’histoire qui nous a rappelé le sort qu’ont connu de nombreuses friches bruxelloises bétonnées pour des projets immobiliers. Nous discutons collectivement de ce que signifierait ne rien faire sur le site, et du courage politique que cela impliquerait.

Dans la discussion qu’il y a eu après, moi ce que je trouvais super intéressant c’est qu’on puisse se dire collectivement qu’on ne pouvait pas simplement arriver là avec de grosses pelles, tout bétonner sans du tout faire attention […] à toute la vie qu’il y a ici.

Image 18 – Slow terram II, le départ des participants, sous la pluie.

Image 18 – Slow terram II, le départ des participants, sous la pluie.

© Ananda Kohlbrenner, 2023.

4.1. Restituer l’expérience par la main, en dessin

40Ainsi que le spécifiait l’invitation au workshop, l’idée était

  • 22 Extrait du courriel d’invitation envoyé le 3 octobre 2022 à la liste de contact des partenaires du (...)

de produire un dessin en différé (après un jour ou deux) à l’issue de cette expérience/rencontre cosmique : un dessin qui a comme objectif de raconter visuellement le/la vivant*e observé*e, son microcosme, mais aussi les énergies qui l’entourent et la connexion observateurice/observé*e22.

41Le temps écoulé entre la rencontre et le dessin visait à laisser les sensations s’imprégner dans le corps et être filtrées par celui-ci, mais pas seulement. Plutôt que de réaliser un dessin d’observation reproduisant le plus fidèlement possible ce qui se déployait sous nos yeux, il s’agissait de retranscrire, de mémoire, toutes les impressions résultant de l’immersion dans la plaine de Schaerbeek Formation, de ce qui avait été perçu des interactions entre tout ce qui compose, habite, anime, perturbe et traverse ce site et qui avait pu être capté lors de l’expérimentation in situ.

Quand tu es face à quelque chose, tu as le modèle qui est là si tu es là avec ton carnet quelque part, c’est comme s’il fallait bien le dessiner, tu vois. Or là, comme il y avait cette latence aussi, ce n’était pas du tout la question de faire de beaux dessins [mais] une manière comme une autre de tracer un souvenir qui est inscrit dans le corps dans les dessins.

42Pour les deux sessions du workshop, trois jours après l’expérience menée sur le site, nous nous rencontrions à nouveau avec les participants, cette fois dans l’atelier de Denicolai&Provoost, avec nos dessins. Disposés sur une grande table, côte à côte, ceux-ci constituent autant de tentatives de restitutions de ce qui a été éprouvé. Certains inscrivent la vibration des plantes au passage du vent, d’autres tracent la trajectoire solaire, gardent le témoignage de la rencontre avec un insecte, ou font exister la répercussion des coups de tambour. Quelques-uns marquent la frontière entre le dessus et le dessous du sol et de ce qui la traverse, d’autres manifestent l’éclaboussure des pluies, signalent le passage d’un train dans la nuit, tracent la courbe d’un pont, marquent l’angle d’un bâtiment ou impriment le poids de pas dans la terre. Ces dessins ne sont pas des illustrations de ce qui a été vu, mais plutôt des tentatives de traduction d’une expérience engageant l’ensemble du corps et qui sont prolongées dans un geste de la main sur le papier, parfois avec lenteur et précision, d’autre fois de manière plus vive et impulsive.

Image 19 – Slow terram I, autour des dessins dans l’atelier de Denicolai&Provoost.

Image 19 – Slow terram I, autour des dessins dans l’atelier de Denicolai&Provoost.

© Ananda Kohlbrenner, 2022.

43Les discussions autour des dessins, à la suite des deux sessions du workshop, ravivent le souvenir de ce qui a été expérimenté et qui est tantôt individuel et tantôt partagé. Nous retrouvons, ici et là, quelque chose qui nous avait, nous aussi, marqués : le silence à la tombée de la nuit, la vibration du sol lors du passage d’un avion au-dessus de nos têtes ou encore de petites bêtes presque imperceptibles qui s’activent au pied de graminées. Pour celles et ceux d’entre nous qui ont participé aux deux workshops, c’est aussi l’occasion d’apprécier la transformation du lieu au fil des saisons ainsi que l’expérience différenciée que cela produit de rester assis ou de se déplacer, même avec lenteur.

Quand on regarde [les dessins] de la première série et ceux de la deuxième, dans ceux de la deuxième, il y a beaucoup plus de mouvements, de dynamique dans les traits, dans la manière vraiment de dessiner les traits que dans ceux de la première, où tu sens que là les traits sont plus posés en général. […] Et ça je trouve intéressant parce que du coup, dans l’ensemble tu sens l’expérience, tu sens aussi que les données de l’expérience, collectivement, elles ont été différentes.

Image 20 – Slow terram II, autour des dessins dans l’atelier de Denicolai&Provoost.

Image 20 – Slow terram II, autour des dessins dans l’atelier de Denicolai&Provoost.

© Ananda Kohlbrenner, 2023.

4.2. Le livre comme expérience de l’expérience

44Suite au premier workshop, Denicolai&Provoost proposent de réaliser une édition avec l’ensemble des dessins, pour faire quelque chose « avec les traces de cette expérience ». Une microédition (trois exemplaires) en très grand format (A0). L’idée était que cet ouvrage ne puisse pas être feuilleté comme n’importe quel autre livre, mais que, de même que l’action que nous avions menée à Schaerbeek Formation, il propose une expérience qui engage l’ensemble du corps et requiert une certaine patience.

Le livre, ce qui était important pour nous, c’était la taille. D’ajouter au format du livre la question de l’expérience, de comment est-ce qu’on feuillette un livre, parce que du coup ça devient très physique, parce que c’est vraiment grand un A0. Et donc de rajouter l’expérience à la trace de l’expérience, que ça devienne une expérience en soi de regarder ça.

  • 23 L’album 30-015 SUPER TERRAM, Denicolai&Provoost et Tatsuya Inuikawa, Slow terram, 2023 peut être co (...)

45L’ensemble des dessins seront imprimés sur du papier affiche et assemblés avec la complicité de La rivière sèche, l’atelier de reliure bruxellois de Tatsuya Inuikawa. Des trois exemplaires réalisés, l’un sera offert en donation et mis à disposition du public par les archives de la ville de Bruxelles23. Intégrer cet ouvrage aux collections de cet établissement était une manière d’affirmer que la friche de Schaerbeek Formation faisait pleinement partie de Bruxelles et de son histoire. C’était aussi une manière d’attester du fait qu’elle n’était pas juste un espace vacant « en attente d’être transformé », mais qu’elle constituait un lieu vivant, avec une existence propre, « un lieu là, maintenant » qui méritait attention. Conserver cet ouvrage dans ces fonds était un moyen de préserver un témoignage de la friche telle que nous en avions fait connaissance par ces expériences graphiques.

Image 21 – Slow terram, l’ouvrage en préparation dans l’atelier de reliure.

Image 21 – Slow terram, l’ouvrage en préparation dans l’atelier de reliure.

© Ananda Kohlbrenner, 2023.

Conclusion : Tenir aux sols, vers des attachements politiques

46Les sols urbains nous échappent. Scellés sous le béton, ils sont soustraits au soin et à l’attention des habitants ; lorsque l’accent est mis sur leur pollution, ils constituent une présence inquiétante à évacuer ou à neutraliser ; pour leur valeur foncière, ils sont traités comme une matière inerte, interchangeable et à disposition des projets d’aménagement urbain. À contre-courant de cette tendance, et en prenant le territoire de Schaerbeek Formation comme terrain d’expérimentation, l’ambition de « Super terram » était de renouer avec ces sols, d’enquêter sur les formes de vie et d’alliances que leur opacité maintient cachées, de repolitiser la question de leur aménagement à partir des écologies singulières qui s’y trament. Au sein du projet, nous nous sommes rendu compte que, puisqu’ils restent largement méconnus et que les décisions les concernant restaient le plus souvent confinées aux cercles restreints des experts et aménageurs urbains, il nous fallait avant tout trouver des moyens de les visibiliser. Alors que, dans notre culture occidentale contemporaine, la manière de percevoir le vivant est largement subordonnée aux outils et pratiques épistémologiques des technosciences (Haraway 1989, Daston et Galison, 2012), avec « Super terram » nous avons voulu explorer d’autres manières de concevoir la vie des sols en assumant une forme d’inventivité méthodologique.

47Les différentes explorations graphiques, sensibles et immersives reprises ici ne se limitent pas à révéler l’existant. Elles participent à la production d’une nouvelle forme d’intelligibilité des sols qui, plutôt qu’en creusant des trous, perforant ce maillage ou érodant ces milieux, passe par le déploiement de nos capacités sensorielles et la mise au travail de nos imaginaires. Les dessins qui résultent de ces expériences ne se contentent pas de représenter des substances orphelines ou des espèces individuelles, mais donnent à voir des enchevêtrements matériels et vivants, leurs connexions et leurs assemblages.

48Le détournement ludique proposé dans la dérive, par l’articulation d’une présence sur le territoire – un ici et maintenant – avec d’autres lieux et temporalités, comme a pu le montrer l’analyse dans les pages précédentes, a suscité un sentiment d’étrangeté mettant à l’épreuve nos perceptions de l’environnement et, parfois, un sentiment d’appartenance à un réseau plus large d’interdépendances. De plus, les dessins issus de la dérive, plutôt que de figer les sols de Schaerbeek Formation comme des milieux dévastés et potentiellement dangereux, tel que le laissait voir le rapport de l’état du sol, capturaient ces lieux comme des milieux dynamiques et créatifs où de nouvelles manières de composer avec cet héritage ne cessent d’être inventées (Tsing et al., 2017, p. G4). Pour leur part, les dessins produits dans le cadre de Slow terram nous invitent à ralentir, à consacrer du temps à ces sols et à considérer d’autres temporalités que celles qui régissent nos vies, comme nous y encourage par ailleurs la chercheuse Maria Puig de la Bellacasa (2015). Elles nous incitent à prendre en compte ces « éco-temporalités » dont se font l’écho les récits de l’ethnographe Déborah Bird Rose (2012) et qui auraient des implications très concrètes sur la manière dont nous, humains, concevons l’espace urbain, car, si parfois des milliers d’années sont nécessaires pour la constitution de quelques centimètres de sols, seules quelques minutes suffisent aux pelleteuses pour les ravager.

49Les dessins qui résultent de ces expériences, au-delà des représentations biologiques et botaniques usuelles, donnent à voir quelque chose de la vitalité du monde comme nous y invite Tim Ingold (2013). Cependant, en proposant de différer le moment de l’observation de celle du dessin, l’exercice réalisé dans le cadre de Slow terram fait un pas de côté par rapport à la méthode de l’anthropologie graphique qu’il préconise. Avec cet exercice, il ne s’agit plus d’associer l’observation à l’analyse comme le propose Tim Ingold (2011), mais de rendre compte de ce qui subsiste de cette expérience après coup, de ce qui s’est imprégné dans le corps et l’esprit comme une trace de ce qui nous a affectés.

50Bien que ponctuelles et exploratoires, les actions menées avec la dérive et Slow terram ont été l’occasion de développer collectivement de nouvelles compréhensions de ce qui se joue dans et avec les sols des villes. Isabelle Stengers et Didier Debaise appellent « dispositifs génératifs » ces « modes d’agencement intentionnels, fabriqués collectivement, qui tout à la fois présupposent et induisent la capacité de celles et ceux qui y participent de faire sens en commun à propos de situations qui les impliquent » (Debaise et Stengers, 2021, p. 136, Laki, à paraître). En tentant de « figurer » les sols urbains, nous avons exploré collectivement des dimensions jusque-là peu considérées, nous rendant plus aptes à « tenir aux sols » non plus comme des surfaces inertes, mais comme des milieux vivaces dont dépendent de nombreuses formes d’existantes (dont les nôtres) et avec lesquelles nous ferions bien d’apprendre à mieux composer.

51De ce point de vue, la portée de ces expériences est profondément politique, car suivant la formule des philosophes Isabelle Stengers et Didier Debaise, ces expériences collectives contribuent à rendre au monde un peu de son épaisseur, c’est-à-dire, « à peupler ou repeupler les zones d’expérience que la modernité a dévastées [en nous rendant capables de] créer des rapports attentifs avec les autres habitants de cette terre » (Debaise et Stengers, 2021, p. 137), ce qui a des implications directes sur le régime du visible, sur ce qui est vu, entendu et ressenti. En rassemblant des représentants d’administrations publiques, des artistes, des habitants, des professionnels de l’aménagement urbain, des militants et des scientifiques, ce que proposent la dérive et Slow terram ce sont des expériences collectives qui suscitent une curiosité et nourrissent une forme d’attachement et de responsabilisation envers la vie foisonnante que les sols abritent. Ces méthodes d’observation du sol se distinguent des pratiques scientifiques et des politiques d’aménagement du territoire professionnelles tant par ce qu’elles nous amènent à expérimenter que par les nouvelles perspectives qu’elles ouvrent. Elles nous incitent ainsi à repenser nos responsabilités et à interroger nos manières d’habiter et d’aménager ces sols. Cela implique à la fois de prendre pleinement conscience des menaces que font peser des politiques socio-environnementales délétères sur nos habitats et de raviver nos attachements à l’égard de multiples formes de vie que ces sols hébergent et qui ne cessent de nous surprendre.

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Bibliographie

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BOWDEN Flora, LOCKTON Dan, GHEERAWO Rama, BRASS Clare (2015), Drawing energy: Exploring perceptions of the invisible, London, Royal College of art.

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Notes

1 Voir le site internet d’Innoviris [en ligne] https://www.innoviris.brussels/fr/program/co-create

2 Cette question de la mobilisation citoyenne se pose aussi à l’échelle de l’Union européenne secouée par l’urgence d’une transition environnementale qui aurait besoin des sols descellés et vivants, comme explicité dans l’« EU Soil Strategy 20230 », commission européenne [en ligne] https://environment.ec.europa.eu/topics/soil-and-land/soil-strategy_en?etransnolive=1, de nouvelles formes d’attachement citoyen envers le sol ont du mal à voir le jour.

3 Voir le site internet de Perspective Bruxelles, l’administration chargée du développement et de la planification en Région Bruxelles-Capitale, [en ligne] https://perspective.brussels/en/node/576

4 Denicolai&Provoost est un duo d’artistes localisé à Bruxelles. Actif depuis les années 1990, il rassemble Simona Denicolai et Ivo Provoost. Leur travail propose de perturber nos modes de pensée habituels, nos comportements routiniers et l’organisation des espaces qui nous sont familiers. Leurs interventions, spécifiques à chaque lieu, mobilisent différents moyens (performance, vidéo, installation) pour mettre en scène des récits et des espaces au sein desquels les espèces vivantes ou animées (humains, machinerie, animaux, outils) deviennent des complices de recherche dans un processus joyeusement militant. Voir leur site internet [en ligne] http://www.denicolai-provoost.com

5 Bruxelles Environnement (2018), Reconnaissance de l’état du sol : Zone FIF du site Schaerbeek Formation. Rapport SOL/00184/2018 réalisé par ABO, Bruxelles, dorénavant référencé comme suit (Bruxelles Environnement, 2018) dans le corps du texte. Nous remercions vivement les responsables de la Gestion intégrée des sols de Bruxelles Environnement de nous avoir permis de prendre connaissance et d’utiliser cette étude.

6 Nous nous référons ici aux observations reprises sur la plateforme européenne pour la science citoyenne et le monitoring de la biodiversité [en ligne]. URL : https://observations.be.

7 Il s’agit du travail mené par Camille Michielsens lors du stage qu’elle a réalisé durant l’été 2023 dans le cadre de son master en zoologie et biologie animale, Michielsens Camille, « Trace de la faune et de la flore », dans SUPER TERRAM, Bottin Super terram, Bruxelles, 2023.

8 HAP est l’acronyme d’hydrocarbures aromatiques polycycliques, une pollution organique, plus ou moins toxique, distincte des pollutions minérales, comme les métaux lourds (non radioactifs). Les deux étant très fréquentes et abondantes sur les sites industriels (Duchafour et al., 2020).

9 Les sables bruxelliens sont des sables quartzeux variant de couleur blanchâtre à rouille, remontant à l’Éocène, présents en grande quantité à Bruxelles.

10 À propos des systèmes de traitement et de dépollution des sols en région de Bruxelles-Capitale, ainsi que des alternatives méritant d’être étudiées, voir notamment le rapport du projet CiDéSol - Citoyens pour la Dépollution des Sols, CiDéSol, Rapport scientifique 1, Bruxelles, 2021, dorénavant référencé comme suit (CIDESOL, 2021) dans le corps du texte.

11 Voir Plant & Houtgoed (2023), « Sondage du sol », dans SUPER TERRAM, Bottin Super terram, Bruxelles.

12 Le recours à cette approche et ses points d’ancrage théorique, exposés ci-dessous, doivent beaucoup à l’implication de Kim Tondeur au sein de l’équipe de recherche de « Super terram », à sa pratique et ses investigations dans le champ de l’anthropologie graphique. Nous l’en remercions vivement.

13 L’exemple du saumon avec lequel Ingold introduit l’ouvrage consacré aux recherches menées à l’University of Aberdeen sur l’anthropologie graphique est de ce point de vue particulièrement explicite. Ainsi il substitue au dessin d’observation qui, en offrant une représentation aisément identifiable du poisson, lui ôte aussi tout signe de vie, le dessin d’une ligne, expression de la vie qui l’anime. (Ingold, 2016, pp. 1-20)

14 Soil Care Network est une communauté́ interdisciplinaire et mondiale de chercheurs et de praticiens animés par l’amour, la fascination et le dévouement pour les sols. [en ligne] URL : https://www.soilcarenetwork.com

15 La « Brussels 2030 Summer Assembly » est l’une des premières étapes de la préparation de la candidature de Bruxelles au titre de capitale européenne de la culture en 2030. Elle souhaite initier des processus de création de la ville collaborative, en fournissant une plateforme pour explorer des futurs urbains souhaitables, dans et au-delà̀ du contexte bruxellois. La semaine est organisée du 4 au 8 juillet 2022 par Brussels2030, l’Université́ libre de Bruxelles, la Vrije Universiteit Brussel, la Brussels University Alliance (VUB & ULB), le Réseau des Arts Bruxelles-Brussels Kunsten Overleg, l’OpenLab.brussels, le Brussels Studies Institute, la Brussels Academy, la VUB Crosstalks et weKONEKT.brussels.

16 Cette brochure a été auto-éditée en trois langues, français, anglais et néerlandais par « Super terram ». Les extraits de textes, repris dans le corps du texte, sont issus de la version francophone de celle-ci, reprise dans la bibliographie comme suit : SUPER TERRAM, Dérive, Summer Assembly, Bruxelles, 2022. Les récits mélangeaient plusieurs registres : scène historique rédigée par nos soins, extrait de roman ou d’essai, notes de terrain, etc.

17 Ce titre s’inspire librement de celui de l’ouvrage de Matthieu Duperrex (2019) intitulé Voyages en sol incertain : Enquêtes dans les deltas du Rhône et du Mississippi.

18 Cette table ronde, organisé le 21 octobre 2022, articulait trois sessions de travail collectif : sur les freins et les opportunité à la mise en œuvre de nouveaux processus de projet, plus précautionneux et attentifs à la vie qui se déploie dans les sols, sur la possible mise en œuvre de pratiques de régénération des sols in situ lors des chantiers, pour composer avec la vie déjà sur place et sur l’imagination de scénarios prospectifs dans lesquels humains et autres qu’humains cohabitent les friches de manière symbiotique.

19 À l’exemple du livre de Patrick Henry, Des tracés aux traces : Pour un urbanisme des sols (Henry, 2023).

20 Extrait du courriel d’invitation envoyé le 3 octobre 2022 à la liste de contacts des partenaires du projet et de Denicolai&Provoost.

21 Toutes les citations reprises dans cette section et non suivie d’une référence sont issues d’un entretien réalisé avec Simona Denicolai par Ananda Kohlbrenner le 28 juin 2024.

22 Extrait du courriel d’invitation envoyé le 3 octobre 2022 à la liste de contact des partenaires du projet et de Denicolai&Provoost.

23 L’album 30-015 SUPER TERRAM, Denicolai&Provoost et Tatsuya Inuikawa, Slow terram, 2023 peut être consulté aux archives de la ville de Bruxelles (AVB) ou via leur catalogue [en ligne] https://www.udesk-avb.eu/ucat/main/fre. Les deux autres exemplaires sont conservés l’un dans les bureaux de l’agence d’architecture 51N4E, partenaire du projet et l’autre à l’atelier de Denicolai&Provoost. L’équipe du projet ainsi que Denicolai&Provoost remercie chaleureusement l’ensemble des participants de nous avoir permis d’utiliser leurs dessins : Anna Katharina Tretter, Sandrine Tonnoir, Ivo Provoost, Ananda Kohlbrenner, Victorio Romieri, Éric Angenot, Kurt Ryslavy, Bernadette Kluyskens, Stéphane Bourhis, Laura Chambefort, Johanna Bendlin, Chantal Vanoeteren, Laurent Havaux, Simona Denicolai, Caroline Jadot, Jean-Philippe Convert, Kim Tondeur, Christian J. Pollok, Sarah Behets, Fanny Moschos et Michel Bastin.

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Table des illustrations

Titre Image 1 – Plan général d’emplacement des forages (ronds) et piézomètres (triangles) réalisés en 2017 et 2018, issu du rapport sur la reconnaissance de l’état des sols.
Crédits © Bruxelles Environnement, 2018.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-1.png
Fichier image/png, 4,1M
Titre Image 2 – Contraste entre les parties accidentées et la partie plane de la friche de Schaerbeek Formation.
Crédits © Nadia Casabella, 2022.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 3,8M
Titre Image 3 – Carte topographique et hypsométrique de Bruxelles et ses environs, 1858.
Crédits © Commission française de la Culture de l’agglomération de Bruxelles.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 1,2M
Titre Image 4 – Carte géotechnique de Bruxelles, feuille 31.3.4.
Crédits © Institut Géotechnique de l’État, 1984.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 754k
Titre Image 5 – Observation du couvert végétal sur une des cases de la grille reprise en haut, réalisée par Plant & Houtgoed.
Crédits © SUPER TERRAM, 2023.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 2,1M
Titre Image 6 – Reproductions des relevés effectués par Camille Michielsens lors de son stage durant l’été 2023.
Crédits © SUPER TERRAM, 2023.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 316k
Titre Image 7 – Dérive Super terram, les participants à la halte « plaine inondable ».
Crédits © Ananda Kohlbrenner, 2022.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-7.JPG
Fichier image/jpeg, 4,4M
Titre Images 8 et 9 – Dérive Super terram, A3 réalisés par des participants.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-8.jpg
Fichier image/jpeg, 232k
Crédits © SUPER TERRAM, 2022.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-9.jpg
Fichier image/jpeg, 131k
Titre Image 10 – Dérive Super terram, halte « tunnel aux pétroglyphes ».
Crédits © Ananda Kohlbrenner, 2022.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-10.JPG
Fichier image/jpeg, 2,7M
Titre Image 11 – Dérive Super terram, halte « croisée des voies ».
Crédits © Nadia Casabella, 2022.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-11.jpg
Fichier image/jpeg, 5,0M
Titre Images 12 et 13 – Dérive Super terram, A3 réalisés par des participants.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-12.jpg
Fichier image/jpeg, 186k
Crédits © SUPER TERRAM, 2022.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-13.jpg
Fichier image/jpeg, 186k
Titre Images 14 et 15 – Exposition des A3 produits à l’occasion de la dérive lors de la table ronde organisée par « Super terram » en octobre 2022.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-14.jpeg
Fichier image/jpeg, 2,2M
Crédits © Giulia Ravera, 2022.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-15.jpeg
Fichier image/jpeg, 2,3M
Titre Image 16 – Slow terram I, l’installation : les participants prennent place à équidistance, en cercle, dos à dos.
Crédits © Ananda Kohlbrenner, 2022.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-16.JPG
Fichier image/jpeg, 3,1M
Titre Image 17 – Slow terram I, les participants toujours installés en cercle à la fin du jour.
Crédits © Ananda Kohlbrenner, 2022.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-17.JPG
Fichier image/jpeg, 2,7M
Titre Image 18 – Slow terram II, le départ des participants, sous la pluie.
Crédits © Ananda Kohlbrenner, 2023.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-18.JPG
Fichier image/jpeg, 3,3M
Titre Image 19 – Slow terram I, autour des dessins dans l’atelier de Denicolai&Provoost.
Crédits © Ananda Kohlbrenner, 2022.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-19.JPG
Fichier image/jpeg, 2,0M
Titre Image 20 – Slow terram II, autour des dessins dans l’atelier de Denicolai&Provoost.
Crédits © Ananda Kohlbrenner, 2023.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-20.JPG
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Titre Image 21 – Slow terram, l’ouvrage en préparation dans l’atelier de reliure.
Crédits © Ananda Kohlbrenner, 2023.
URL http://journals.openedition.org/rfmv/docannexe/image/1867/img-21.jpg
Fichier image/jpeg, 125k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Ananda Kohlbrenner et Nadia Casabella, « Figurer l’invisible », Revue française des méthodes visuelles [En ligne], 8 | 2025, mis en ligne le 09 juillet 2025, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rfmv/1867 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14baf

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Auteurs

Ananda Kohlbrenner

Chercheuse au laboratoire LoUIsE, faculté d’Architecture La Cambre-Horta, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Nadia Casabella

Chargée de cours, faculté d’Architecture La Cambre-Horta, Université Libre de Bruxelles (ULB)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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