- 1 Nous remercions chaleureusement Guillaume Duranel et Camille Breton pour les échanges stimulants qu (...)
1Qu’elle soit qualifiée de catastrophe, de crise, de désastre ou encore d’effondrement, la situation écologique et sociale actuelle met profondément à l’épreuve notre conception de l’habiter. Effectivement, ce ne sont pas seulement les conditions matérielles de nos lieux de vie qui vacillent, mais aussi les liens affectifs et sociaux qui fondent nos relations à la Terre et à ses habitant·e·s1.
2Bien plus qu’une intégration à la marge, la mise à l’agenda de nouveaux objets de recherche, tels que le changement climatique, l’écocide, la contamination des sols et des nappes phréatiques, l’augmentation des épisodes de fortes chaleurs, la multiplication d’inondations et d’incendies, les déplacements forcés, l’amplification des fractures territoriales et des inégalités d’accès aux ressources et bien d’autres encore, invite à reconfigurer les pratiques scientifiques, tant dans la formulation des problématiques que dans les moyens déployés pour tenter d’y apporter des éléments de réponse (Latour, 2021 ; Tsing, 2017). Elle oblige notamment à revoir notre façon de penser, d’analyser et de rendre compte de l’acte de construire, d’aménager les territoires et, plus largement, de prendre place dans ce monde, mettant ainsi au défi les chercheur·euse·s des disciplines de l’espace (architecture, urbanisme, paysagisme, géographie, anthropologie et sociologie de l’espace, etc.). Il s’agit de remettre au travail les imaginaires dominants (Pignarre et Stengers, 2005), les frontières disciplinaires, la manière d’aborder la complexité du réel et de rendre compte d’entités invisibles ou invisibilisées, humaines comme non humaines (Morin, 1990 ; Descola, 2005 ; Despret, 2019). Il s’agit également de reconsidérer les modalités de diffusion des résultats des travaux menés et des éventuelles prises pour l’action qui en émergent. Plus fondamentalement, il s’agit de repenser le rôle critique de la recherche scientifique, en assumant avec « inventivité » méthodologique sa dimension intrinsèquement normative et performative (Mills, 1959 ; Callon, 1999 ; Lury et Wakeford, 2012 ; Barrau, 2023).
3Dans cette perspective, « donner à voir » l’habiter dépasse le geste documentaire : c’est une nécessité politique et éthique. Il s’agit de rendre perceptible ses vulnérabilités, ses détériorations, mais aussi les expériences marginalisées, les résistances discrètes ou encore les formes de recomposition de liens sensibles aux lieux. Mettre en lumière l’épaisseur de l’habiter apparaît comme un impératif pour « donner à penser » (Stengers, 2013) ce que signifie un lieu habitable, inviter à interroger nos représentations et rapports aux espaces, à ouvrir la réflexion sur d’autres manières de faire lieu dans un monde fortement fragilisé et de plus en plus incertain.
4C’est au regard de ce contexte polycrises (Morin et Kern, 1993) interrogeant sous un jour nouveau les pratiques scientifiques que ce dossier ambitionne de questionner les apports des méthodes visuelles dans les recherches abordant l’habiter, au sens large du terme, au croisement des sciences sociales, de l’art de bâtir, de l’urbanisme, du paysage, du vivant et/ou des disciplines artistiques.
5Les méthodes visuelles connaissent actuellement un succès croissant dans les travaux où l’espace constitue un objet d’étude privilégié (Pink, 2012 ; Bouldoires et al., 2017, Corsi et Buire, 2019), mettant à contribution les compétences de représentation et de communication, notamment graphiques mais pas exclusivement (dessin, photographie, vidéo, cartographie, sons, etc.), des chercheur·euse·s (Evans, 1986 ; Söderström, 2001). En complément d’outils plus classiques, tels que l’observation, l’entretien, le questionnaire ou encore l’analyse de contenu, ces méthodologies produisent des cadres originaux d’enquête et de restitution des résultats (Shinn et Ragouet, 2005 ; Pauwels et Mannay, 2020). L’acte même de dessiner, de photographier, de filmer, d’enregistrer, de cartographier améliore la compréhension des terrains étudiés, en permettant de densifier et de systématiser les observations (Conord, 2007 ; Meyer et Maresca, 2013 ; Chauvin et Reix, 2015 ; Pinson, 2016 ; Raport, 2020), et en révélant des éléments difficilement perceptibles et/ou transmissibles tels que les affects ou les représentations sociales de l’espace habité (Ledent et al., 2019 ; Balteau, 2021). Loin d’être cantonné à un simple usage illustratif, le recours aux méthodes visuelles permet d’éclairer les discours des différentes parties prenantes de l’enquête et de la production de savoirs, dans une forme de complémentarité méthodologique particulièrement utile à l’analyse socio-spatiale.
- 2 Avec l’usage du terme « plus-que-visuel » (ou « more-than-visual »), Laki (à paraître) fait écho à (...)
6Si nous employons le terme « méthodes plus-que-visuelles » (Laki, à paraître), c’est pour insister sur notre conception élargie des méthodes visuelles, telle qu’explicitée dans le manifeste de la revue qui propose d’explorer le champ des pratiques audiovisuelles et créatives pour la recherche au-delà du visuel au sens strict. En effet, la suprématie du visuel sur les autres sens a fait l’objet de critiques tant dans le champ de la recherche que dans celui des pratiques de conception spatiale (Pallasmaa, 2012), au profit d’approches multisensorielles ou multimodales (Dicks et al., 2006 ; Pink, 2011 ; Collins et al., 2017 ; Ibanez Bueno et Marín, 2021). Ces dernières ne se limitent pas à un élargissement des médias employés : elles constituent aussi des modalités d’enquête expérimentales, collaboratives et participatives (Criado et al., 2022)2.
7Nous explorons l’hypothèse que les méthodes plus-que-visuelles constituent des dispositifs particulièrement bien adaptés pour renouveler le regard porté sur nos (mi)lieux de vie et sur les rapports que nous entretenons avec eux. En même temps, ce renouvellement ne va pas de soi. À l’instar des outils plus classiques, ces méthodes ne sont pas axiologiquement neutres, et leur utilisation ne garantit en rien la capacité de celles et ceux qui les mobilisent à se défaire des systèmes de valeurs préexistants (Chapel, 2010). Il nous a donc semblé pertinent de questionner en quoi et comment les méthodes visuelles permettent d’aborder les problématiques environnementales et sociales liées à l’habiter, mais aussi de (ré)interroger les apports, défis et fragilités qu’implique leur mobilisation.
8Ce faisant, ce numéro thématique ouvre une brèche entre, d’une part, le champ des méthodes visuelles qui balise et échafaude des modalités de recherche afin d’assurer leur valeur scientifique et, de l’autre, des auteur·rice·s occupé·e·s à revoir les modalités opératoires des sciences et leurs implications en termes de relations au monde. Ce second mouvement est marqué par des auteur·rice·s comme Donna Haraway, Bruno Latour, Anna Tsing, Tim Ingold ou encore Philippe Descola, même si leur interrogation première n’est pas celle des méthodes visuelles. Pourtant, au travers d’une préoccupation qu’on pourrait qualifier d’« éco-onto-logique », ces auteur·rice·s s’intéressent particulièrement aux relations entre sciences et art, entre texte et visuel. Selon Bruno Latour et Peter Weibel (2005) la « crise de représentation » ne marque pas uniquement le politique, mais est « générale et planétaire, […] elle concerne aussi les domaines scientifiques peinant à renouveler leurs problématiques et leurs méthodes – et […] elle prolonge celle qui agite, depuis maintenant deux siècles, les mondes de l’art, en quête de pertinence politique et de liens renouvelés avec les sciences sociales3 ». Avec un master en arts politiques, des expositions ou encore ses pièces théâtrales, Bruno Latour organisait ainsi des rencontres entre art et sciences pour répondre à cette crise de représentation. Effectivement, alors que les Modernes ont arpenté, mesuré, cartographié en long et en large la planète Terre, nous découvrons n’avoir que des connaissances très parcellaires des modalités relationnelles de l’habiter (Paquot, 2020), au point de devoir remettre fondamentalement en chantier nos outils de compréhension et de représentation du monde (Chapel, 2017 ; Grégoire, 2024 ; Arènes, 2025). C’est à ce vaste chantier qu’Anna Tsing et ses collègues, notamment, se sont attelés avec leur « Feral Atlas », un travail collectif et interdisciplinaire d’exploration de l’Anthropocène mené à partir de multiples points d’entrée qui décentrent non seulement les sujets d’étude – vers des perspectives plus qu’humaines – mais aussi les types d’enquête – vers des assemblages de productions aussi bien académiques qu’artistiques ou ethnographiques. Pour Anna Tsing et ses collègues, le défi méthodologique est si important que ce projet ne débouchera ni sur un diagnostic ni sur un inventaire, mais sur un manuel pour l’enquête de terrain (Tsing et al., 2024). L’atlas n’est qu’un point de départ : il ouvre des questions plutôt que de fixer des faits. Nous pourrions multiplier les exemples. Les enjeux sont considérables, les tentatives pour y répondre le sont tout autant.
9En écho avec ces projets phares, ce numéro rassemble des enquêtes et des propositions qui viennent de disciplines et contextes très hétérogènes. Ces contributions témoignent du fait que plus personne n’échappe aux enjeux écologiques et à leurs innombrables ramifications (économiques, sociales, géopolitiques, existentielles, méthodologiques, sensibles, esthétiques, etc.) qui, de front ou de biais, s’imposent désormais ou devraient s’imposer. Les articles qui composent ce dossier s’inscrivent dans une posture explicitement engagée, assumée et justifiée par un sentiment d’urgence qui accentue le rôle politique des chercheur·euse·s et de leurs travaux. En remettant à l’ouvrage les regards portés par les sciences sur l’espace (construit ou non) à l’ère de l’Anthropocène, ils contribuent aussi, chacun à son échelle, à fabriquer d’autres récits, voire d’autres ontologies.
- 4 Selon l’European Environment Agency (EEA), le secteur a généré environ 333 millions de tonnes de dé (...)
- 5 L’effet rebond désigne le phénomène par lequel les gains d’efficacité énergétique sont en partie an (...)
10Le secteur de la construction figure parmi les principaux contributeurs à la dégradation environnementale. En Europe, il génère plus de 35 % des déchets produits, consomme environ 50 % des ressources naturelles, contribue fortement à l’artificialisation et à l’imperméabilisation des sols, et exerce une pression majeure sur les écosystèmes et les ressources naturelles (EEA, 2024). L’usage fait des bâtiments représente près de 40 % des consommations d’énergie et émet 35 % des gaz à effet de serre. Malgré les nombreux travaux documentant la situation, les avancées en matière de politiques publiques et l’évolution progressive des pratiques professionnelles, ces impacts perdurent à tous les niveaux. Le secteur de la construction constitue toujours le plus grand producteur de déchets en Europe4, les surfaces bâties ont augmenté de 60 % en seulement deux décennies (Behnisch et al., 2022), ou encore, les gains attendus des politiques de « performance énergétique » des bâtiments sont en grande partie annulés par l’effet rebond5 (Hens et al., 2010). Au-delà des dommages écologiques, les espaces produits s’avèrent, de surcroît, peu résilients face aux effets du changement climatique et souvent peu capables de prendre soin de celles et ceux qui les habitent (Ledent et al., 2019).
11Cette impasse écologique et sociale ne résulte pas, en soi, d’un déficit de connaissances, mais de la conception occidentale « moderne » de l’habiter, profondément façonnée par des logiques de croissance économique, d’exploitation, d’extraction, de contrôle et de dépossession, dont on peine à se défaire tant elles structurent encore nos imaginaires, nos pratiques, nos institutions, et nos disciplines scientifiques (Stengers, 2013). Ces logiques s’expriment à toutes les échelles : des grands projets d’aménagement aux détails constructifs, de la conception des espaces à la manière dont leurs usager·ère·s les investissent. Effectivement, derrière la situation écologique et sociale actuelle se profile une crise plus profonde encore : une crise de notre sensibilité, de notre manière de percevoir la Terre que nous habitons et les autres êtres vivants avec lesquels nous la partageons.
12Les articles rassemblés ici apportent, chacun à leur manière, des éléments de réponse à cette crise de sensibilité, en cherchant à réactiver une écologie de l’attention à nos environnements (Tronto, 1993 ; Abram, 2013 ; Tsing, 2017 ; Citton, 2024). En réaction à certaines logiques et pratiques scientifiques qui ont contribué, de diverses manières, à l’appauvrissement de notre compréhension du monde (Debaise et Stengers, 2023), ils explorent et expérimentent des modalités d’enquête et de restitution qui seraient capables de saisir et de rendre compte, selon des perspectives revisitées, nos (mi)lieux de vie exploités, fragilisés, perturbés et irrémédiablement détériorés par les activités humaines.
13Ces articles contribuent ainsi à visibiliser les multiples manières de percevoir et d’habiter ces espaces. Ce faisant, ils ne visent ni à clore une question de recherche ni à énoncer un savoir généralisable. Ils cherchent plutôt à susciter des questionnements, à remettre en mouvement ce qui nous relie, ce qui fait sens et « ce à quoi nous tenons » (Hache, 2011). Ces contributions constituent autant d’invitations à explorer des visions alternatives du monde, à nous engager dans une éthique de la relation, à réapprendre l’art de l’attention et du prendre soin (Tronto, 1993 ; Hache, 2011 ; Tsing, 2017).
14Ce renouvellement du regard ne se fait pas à partir du « point de vue de nulle part » (Nagel, 1993), d’une prétendue objectivité sans posture et sans histoire (Daston et Galison, 2012) : il s’agit de savoirs fabriqués à partir de terrains concrets, de problèmes situés et spécifiques (Haraway, 1988 ; Bellacasa, 2014). Il nous faut donc d’emblée présenter les situations à partir desquelles les auteur·rice·s de ce numéro thématique ont revu et repensé l’habiter.
15Nous ouvrons ce dossier avec Miléna Koutani qui explore l’utilisation de la bande dessinée comme méthode d’identification et de restitution des potentialités du mouvement des communs dans un contexte de nouveau régime climatique. À travers la mise en récit graphique de la lutte du collectif des Jardins Joyeux à Rouen, elle montre comment le dessin-écriture permet de capturer les dynamiques de résistance, d’occupation et de transformation d’un espace menacé par un projet immobilier et, surtout, les représentations et sensibilités contrastées qui se structurent autour de ce lieu, des entités qui l’habitent et de leur devenir. En proposant une approche multiperspectiviste des milieux de vie, la bande dessinée apparaît comme un levier pour nourrir l’imaginaire collectif et ouvrir des pistes pour penser d’autres futurs habitables.
16Malou Allagnat et Angela Lanteri nous plongent ensuite dans l’intimité des logements français en période de fortes chaleurs, esquissant les contours d’un quotidien transformé par le réchauffement climatique. À travers un podcast dessiné, elles donnent à voir et à entendre l’ambiance pesante créée par son accumulation, les tactiques déployées par les habitant·e·s pour s’en prémunir, leurs questionnements et dilemmes sur l’adaptation de leur lieu de vie, mais aussi leurs sensations d’enfermement, sentiments d’impuissance et inquiétudes face à des épisodes appelés à s’intensifier. Leur podcast dessiné rend ainsi perceptible cet enjeu social majeur, mais encore peu documenté du point de vue sensible des habitant·e·s.
17Les deux articles suivants nous embarquent dans les potentiels de régénération des territoires. Virginie Pigeon partage ses expériences de cartographie alternative menées dans l’estuaire de la Loire et en Région wallonne. Par son travail, elle contribue à repenser la cartographie comme un acte participatif, ouvert à l’intersubjectivité, et capable de produire de nouveaux récits à même de renforcer l’attachement aux territoires, aux paysages et à celles et ceux qui les habitent. Nous faisant pénétrer dans les coulisses de la fabrication de ses cartes, elle met en lumière les choix opérés et la façon dont elle-même, chercheuse et paysagiste, prend position en se représentant dans les cartographies. Vincent Delbos-Klein revient, quant à lui, sur son expérience de chercheur-cinéaste qui travaille depuis huit ans en Inde, dans le Rajasthan, autour des luttes écologiques et plus spécifiquement d’une action collective organisée autour d’un dispositif socio-technique de rétention d’eau – la Johad. Fasciné par ce processus qui restaure à la fois l’environnement et la société, il en filme les lieux comme les acteur·rice·s. Dans son article il expose comment la recherche-création permet de tisser un espace de co-construction de connaissances et de représentations, tout en pointant les enjeux éthiques, politiques et épistémologiques d’une sociologie filmique qui risque d’adopter une posture occidentalo-centrée.
18Le dossier se clôture avec deux contributions qui rendent compte de protocoles aux formes plus exploratoires, menés à Bruxelles. Valeria Cirillo et Allan Wei nous emmènent d’abord autour d’une zone humide, le marais Wiels, qui se trouve sur le site d’anciennes brasseries. Leur article nous montre comment, à contre-courant de l’imaginaire de la friche et des velléités d’aménagement, des êtres et des collectifs repeuplent ce territoire a priori délaissé. En particulier, il discute de la place des méthodes de visualisation comme consubstantielles à ce processus. Que ce soient des formes d’activisme, des observations naturalistes, des formes artistiques ou des pratiques spéculatives, ces méthodes – dont les apports et qualités ne sont pas pour autant équivalents – contribuent à faire apparaître certains invisibles et des liens inattendus, mais aussi à consolider l’émergence de collectifs (multi)situés. Autour d’une autre friche urbaine, Ananda Kohlbrenner et Nadia Casabella racontent comment des citoyen·ne·s, associations, architectes, chercheur·euse·s et artistes se sont mis à la recherche de manières de sonder des sols pollués, afin de s’y relier autrement que comme reste inerte et indésirable d’activités humaines. Par le détour de dessins, archives, bouts d’histoires, expériences et rituels inventés, iels ont esquissé de nouvelles images de ce lieu, prêtes à questionner les projets d’aménagement qui voudraient réduire ces sols à une simple ressource foncière. Cette enquête collective témoigne des liens complexes et denses entre méthodes de recherche, données produites et leurs effets en termes de planification urbaine.
19Pour compléter ce dossier, dans le cadre d’un entretien, nous revenons avec Alexandra Arènes et Axelle Grégoire sur le travail qu’elles mènent depuis le projet interdisciplinaire « Terra Forma » (2019) élaboré avec Frédérique Aït-Touati et la SOC (Société d’Objets Cartographiques). Avec autant de créativité que de rigueur, ces chercheuses explorent graphiquement la force politique et ontologique des cartes et d’autres outils de spatialisation. Elles activent leurs propositions dans une diversité de situations et contextes via des ateliers, workshops, expositions et travaux scientifiques, afin d’affiner notre compréhension de la manière dont différents dispositifs de visualisation contribuent à (re)composer nos relations au monde.
20Bien que la dimension visuelle ne constitue pas toujours la préoccupation première des travaux réunis ici, chacun a été amené à se confronter à des questions méthodologiques et épistémologiques qui l’ont orienté vers des médias plus-que-textuels. Par les ouvertures ou les décentrements de regard qu’elles visent à produire, ces recherches constituent autant de remises en question de certaines méthodes et grilles d’analyse qui guident largement les travaux scientifiques, les pratiques architecturales, urbanistiques et les politiques publiques associées. Dès lors, si les méthodes plus-que-visuelles y sont différemment mises à contribution, leur mobilisation est toujours discutée et légitimée au regard de la nécessité de « réapprendre l’art de l’enquête », moins pour répondre à un manque de connaissances que pour expérimenter des modalités permettant d’« apprendre à voir autrement » (Despret, 2025, p. 15-16). Par extension, les protocoles méthodologiques déployés sont aussi justifiés au regard des limites, voire des dérives, d’outils et cadres conceptuels classiques. Limites qui se situent tantôt dans la capacité à capter ce qui se passe ou à en rendre compte, tantôt dans le fait de véhiculer un compte rendu suffisamment intelligible.
21Face à la nécessité d’appréhender des existences et exigences d’autres espèces que l’humaine, certaines contributions revisitent des outils hautement spécialisés et codifiés des sciences. Virginie Pigeon, Axelle Grégoire et Alexandra Arènes transforment de l’intérieur les codes de la cartographie et de la modélisation, pour développer des supports qui permettent d’arpenter et de décrire les territoires à partir de points de vue alternatifs, davantage terrestres, pluriels et sensibles. C’est également à partir du constat de l’incapacité de méthodes classiques, ici celles relatives à l’analyse des pollutions des sols, qu’Ananda Kohlbrenner et Nadia Casabella mobilisent le dessin comme un moyen d’enquête collectif et peu invasif « pour explorer d’autres manières de voir et de restituer ce qui se (trame) dans l’opacité des terres » : leur faune et flore, les variations de leurs compositions, leurs reliefs, les interdépendances et réseaux qui s’y créent ou encore ce qu’elles nous disent du passé. Ce type de démarche, quasiment expérimentaliste, se retrouve également dans ce que proposent Valeria Cirillo et Allan Wei en revisitant des méthodes d’observation naturalistes et en initiant des voies nouvelles comme le déploiement de pratiques spéculatives.
22Certains tirent profit de dispositifs mobilisés depuis longtemps dans le domaine scientifique, à l’instar du travail de Vincent Delbos-Klein qui articule l’analyse sociologique avec un dispositif filmique. D’autres s’appuient sur des outils (audio)visuels encore peu convoqués dans le milieu scientifique, pour leur capacité à saisir et à rendre accessibles des informations qui le sont difficilement par le texte seul. C’est le cas du podcast dessiné de Malou Allagnat et Angela Lanteri qui croise la puissance évocatrice du dessin – notamment à travers un travail subtil de colorimétrie – avec la force de l’audio, afin de rendre palpables les effets concrets et quotidiens des fortes chaleurs que les statistiques échouent à véhiculer. Le travail de Milena Koutani permet, quant à lui, de saisir d’autres façons d’être au monde qui émergent dans les luttes urbaines, en tirant profit du contexte de renouvellement de la bande dessinée où la fiction devient un vecteur d’exploration de nouveaux imaginaires, nourris notamment par les collaborations avec des anthropologues et des philosophes telles que celle entre Pignocchi et Philippe Descola (2022), Vinciane Despret et Pierre Kroll (2024) ou Philippe Squarzoni et Bruno Latour (2024).
23Pour déployer l’art de l’attention visé, à l’instar de nombreuses recherches qualitatives en sciences sociales, les travaux présentés ici s’appuient sur des enquêtes au long cours. En complément d’outils plus classiques tels que l’observation et l’entretien, les méthodes visuelles y jouent un rôle central : elles renforcent l’immersion dans les terrains de diverses manières, tout en facilitant les déplacements de regards portés sur ces mêmes terrains, aussi bien pour les chercheur·euse·s que pour les éventuel·le·s acteur·rice·s qu’iels embarquent avec elleux.
24Cette immersion s’incarne dans les formes de collaboration que les chercheur·euse·s ont su établir avec d’autres acteur·rice·s concerné·e·s par le(s) sujet(s) traité(s). Le recours aux techniques plus-que-visuelles facilite les interactions (Harper, 2002) en constituant un espace d’échange sensible et réflexif autour des expériences vécues. Ces dispositifs constituent un levier pour raviver les souvenirs des occupant·e·s d’un tiers lieu, un prétexte pour interagir avec des habitant·e·s ou encore un médiateur permettant de tisser progressivement un rapport de confiance avec les enquêté·e·s.
25Dans certains cas, les méthodes visuelles constituent de véritables outils de co-construction de savoirs. Elles permettent de créer des espaces de médiation à la fois esthétique et scientifique, conçus comme des lieux d’interaction et d’articulation entre différents langages et différents êtres, et non pas comme des chaînes de transmission de messages ponctuées d’intermédiaires (Hennion, 2015). Les supports (audio)visuels mobilisés sont alors pensés comme des dispositifs « ouverts » à l’appropriation par une diversité d’acteur·rice·s (Houlstan-Hasaerts et al., 2020) ; des « objets-frontières » qui facilitent le dialogue entre des groupes hétérogènes tout en permettant la multiplicité des points de vue (Trompette et Vinck, 2009 ; Star, 2010 ; Fevry et Vanneste, 2018). Les contributions qui s’appuient sur des collaborations avec des artistes l’illustrent directement. Plus classiquement, le travail de Virginie Pigeon mobilise des cartes mentales pour intégrer les enquêté·e·s comme co-acteur·rice·s de la recherche, mettant à profit et au travail l’« expérience incarnée, sensible et située » de ces « témoins » porteurs de savoirs « autres que scientifiques ». De leur côté, les modèles de cartographies alternatives élaborés par le studio SOC sont explicitement conçus comme « des outils qui favorisent l’interaction entre des disciplines et des acteur·rice·s varié·e·s » en vue de les rassembler et d’ouvrir de véritables espaces de coopération autour des enjeux de reterrestration (Entretien, ce numéro). En ce sens, plusieurs articles de ce dossier répondent pleinement à l’invitation initiée par Chauvin et Reix (2015) à approfondir la voie des recherches participatives (ou, à tout le moins, collaboratives), grâce aux modalités et perspectives ouvertes par les approches visuelles.
26Le « pouvoir d’immersion » des méthodes plus-que-visuelles (Koutani, ce numéro) renforce aussi les observations et analyses en incitant le ou la chercheur·euse à prêter une attention accrue à ce que le terrain peut révéler suivant une démarche itérative : depuis son observation initiale, jusqu’à sa compréhension progressive et l’élaboration des supports de restitution (Ingold, 2011 ; Causey, 2017). Partir sur le terrain avec l’intention de réaliser un film, une bande dessinée, un podcast dessiné ou une cartographie alternative, tout en étant guidé par la volonté de contribuer au renouvellement des regards portés sur l’espace, engage une posture de vigilance particulière. Cela oblige à s’intéresser aux détails, à identifier et à saisir des angles morts, des entités, des situations, des représentations et des ressentis généralement passés sous silence et/ou difficilement perceptibles, exprimables ou partageables par les méthodes de collecte et de communication plus conventionnelles.
27Plusieurs auteur·rice·s ont eu recours aux méthodes visuelles pour visibiliser des données (rendues) discrètes, qu’il leur a fallu d’abord identifier puis retranscrire. Des « traces » ténues, mais précieuses, en ce qu’elles permettent de documenter l’épaisseur de l’habiter. Les travaux de cartographie de Virginie Pigeon, Alexandra Arènes et Axelle Grégoire constituent autant de collections de traces différemment convoquées en fonction des thématiques abordées : des choses auxquelles on tient, des états oubliés du paysage, des empreintes, des résidus d’activités humaines ou encore des entités géochimiques ou biologiques. Chez Ananda Kohlbrenner et Nadia Casabella, les résidus polluants témoignent explicitement d’activités humaines passées, mais d’autres traces (petits débris, graffitis…) sont également activées, parfois purement par l’imagination, afin de peupler davantage les milieux de l’enquête (« À quoi pourraient ressembler ces petites créatures intraterrestres ? Puisez dans votre imagination et dessinez-les sur le papier »). Donner corps à des traces permet aussi de faire exister ce qui n’est plus, mais qui a compté, comme le montre la bande dessinée de Miléna Koutani qui fait perdurer une lutte urbaine mise en échec en restituant la « mémoire de ceux qui l’ont un bref instant rêvé et habité », ce que le lieu a été mais aussi, voire surtout, de ce qu’il aurait pu devenir.
28De même, la majorité des articles réunis dans ce dossier tirent profit des méthodes plus-que-visuelles pour identifier et retranscrire des formes d’attachement généralement peu, voire pas considérées. Les territoires apparaissent non pas comme des espaces à exploiter et à aménager, mais bien comme des lieux dans lesquels se développent sans cesse des relations affectives, des formes d’attention, des savoirs situés, des désirs, des interdépendances et des alliances entre humains et non-humains, qu’ils soient durables ou éphémères (Morizot, 2020). Le dessin, la cartographie, la bande dessinée, la vidéo ou encore la photographie constituent autant de témoins de ces attachements que de moyens pour les identifier, en rendre compte, voire en favoriser l’émergence.
29Un peu à rebours d’une conception objectivante de l’image comme preuve (Daston et Galison, 2012 ; Aït-Touati et al., 2015), les méthodes visuelles sont ici souvent activées pour prendre au sérieux et retranscrire des émotions. Couleurs, paroles habitantes, hésitations, soupirs, lenteur, bruit d’un ventilateur ou d’une fenêtre entrouverte composent la trame multisensorielle du podcast dessiné de Malou Allagnat et Angela Lanteri. Ce dispositif nous plonge dans l’ambiance pesante de la chaleur estivale, de plus en plus accablante, qui fatigue les corps et les esprits, transforme le logement en un espace hostile et, au-delà de ses murs, alimente les inquiétudes face à la multiplication annoncée des épisodes caniculaires. La bande dessinée de Miléna Koutani véhicule l’émotion d’un ancien squatteur se remémorant le chant matinal des rougequeues noirs et le traumatisme induit par la destruction d’un lieu investi, habité et défendu collectivement.
30En cherchant à repeupler les scènes de l’habiter, les articles présentés ici s’inscrivent dans une approche résolument multiperspectiviste et incarnée de nos (mi)lieux de vie, mêlant l’explicite et l’implicite, le sensible et le matériel. Les méthodes visuelles y sont mises à contribution pour faire exister, dans le monde de la recherche, et dialoguer, dans un même support, la diversité des entités, usages, affects, interdépendances, représentations, divergences ou encore rapports de force. Chaque auteur·rice collectionne, rassemble, sélectionne, croise et tisse des liens entre de nombreuses données hétérogènes. Extraits d’entretiens, dessins, éléments observés in situ sont travaillés et compilés dans un support (audio)visuel unique, rendant compte de la multiplicité de l’habiter. Ils donnent à voir des terrains profondément incarnés et hétérogènes. Plutôt que de chercher à en lisser les aspérités, il s’agit de les rendre visibles et de révéler ainsi toute leur épaisseur, jusqu’à esquisser une ontologie pluriverselle (Escobar, 2018).
31Si tout·e chercheur·euse est amené·e à s’interroger sur ce qu’iel observe, sélectionne et choisit de transmettre, le recours aux méthodes plus-que-visuelles rend ces questionnements d’autant plus tangibles et exigeants. Le travail de collecte, de sélection, d’assemblage et de restitution des données – cadrage, agencement des scènes, cadence de leur enchaînement, palette colorimétrique, etc. – deviennent autant de gestes analytiques, que de terrains d’expérimentation méthodologiques et épistémologiques. Derrière ces choix narratifs, c’est la posture même du ou de la chercheur·euse qui se trouve mise au travail. Sorti·e·s de leur zone de confort en se frottant à des disciplines et outils tantôt éloignés de leur champ de compétences, tantôt familiers mais en négociation avec d’autres parties prenantes et/ou de nouveaux objectifs, iels deviennent tour à tour « chercheur·euse-dessinateur·rice », « chercheur·euse-cinéaste », « architecte enquêteur·rice » ou encore allié·e·s d’un binôme engagé dans une « aventure audiovisuelle ». Iels s’engagent dans une démarche réflexive, souvent tâtonnante, sur les potentialités offertes par le visuel, et parfois l’audio, comme outils de production et de transmission de connaissances. Dans le cadre du présent dossier, cette posture est renforcée par l’ambition de générer des réflexions et des perspectives quant à nos manières d’habiter le monde à l’ère de l’Anthropocène. Alors que « personne ne dispose tout fait sur étagère ni des sujets, ni des affects, ni des comportements, ni des institutions pertinentes » pour ce faire (Latour et le collectif « Où atterrir ? », 2025, p. 34), il s’agit en premier lieu de déconstruire nos cadres de référence pour mieux les reconstruire.
32Ces « pas de côté » vis-à-vis des cadres scientifiques établis soulèvent une question centrale : comment garantir et faire reconnaître la rigueur scientifique (propre à chaque champ disciplinaire), lorsque les protocoles sont à réinventer, tant dans leurs formes que dans les êtres qu’ils convoquent ? D’autant que, comme le soulignent Alexandra Arènes et Axelle Grégoire dans l’entretien qu’elles nous ont accordé, « faire exister le langage visuel autrement que comme une médiation […], c’est souvent difficile à tenir ». Cela renforce les exigences de transparence, d’explicitation et de justification des postures et des cadrages adoptés. En même temps, cette démarche favorise une reconnaissance pleinement assumée par les auteur·rice·s de la part de subjectivité qui, inhérente à toute recherche, se fait ici plus saillante, à la fois par leur posture explicitement engagée et par la mobilisation des médias (audio)visuels. Chaque trait tracé, chaque cadrage reflète un point de vue singulier, nécessairement situé et orienté, et une sélection parmi d’autres possibles. Autrement dit, la mise en exergue d’un certain récit plutôt qu’un autre. Dans une démarche de « sociologie attentive aux phénomènes émergents », ce travail de composition (au même titre que celui d’écriture, du choix du terrain et du protocole de recherche) s’établit en conscience des lignes de force à exploiter et des éléments à accentuer pour « contribuer à la performation continue du social » (Callon, 1999).
33Les auteur·rice·s réuni·e·s dans ce dossier se font porte-parole d’entités, de mouvements, d’affects peu visibles dans l’objectif de leur donner une existence publique et d’en faire des sujets de préoccupation politique (Callon et al., 2001). Or, si tester des protocoles permettant de déplacer les regards constitue une première étape fondamentale, encore faut-il parvenir à mettre en mouvement les fruits de sa recherche pour nourrir, voire générer, des réflexions et des imaginaires au-delà des murs de son laboratoire (Latour, 1999). Les méthodes visuelles se prêtent particulièrement bien à cet exercice en permettant aux chercheur·euse·s de reconfigurer leur relation au grand public, aux pouvoirs publics comme aux autres disciplines scientifiques, suivant le pari de mieux se faire comprendre et d’interagir plus fluidement (Nocerino, 2016).
34De fait, les créations (audio)visuelles présentées dans ce dossier ont pour vocation de circuler et d’opérer aussi dans des registres autres que scientifiques. Elles permettent de « rendre sensible une situation pour lui conférer la puissance de nous sensibiliser » (Despret, 2025, p. 20), en agissant comme des médias immersifs, capables de transmettre des récits sensibles, situés et épais de l’habiter, difficilement restituables par l’écrit seul. Il s’agit de tirer profit de la « force d’incarnation et d’humanité » de certains supports (audio)visuels pour favoriser l’engagement, en mettant les destinataires « en position d’écoute active » de cet habiter face aux défis socio-écologiques (Allagnat et Lanteri, ce numéro), comme les chercheur·euse·s ont tenté de l’être vis-à-vis de leur terrain. Par exemple, dans le podcast dessiné de Malou Allagnat et Angela Lanteri, le travail de composition s’efface pour mettre en avant les vécus et ressentis des habitant·e·s, sans commentaire ou narratif analytique, afin de nous immerger dans l’inconfort des logements en surchauffe, des disparités et des vulnérabilités qui s’y jouent. Les protocoles de Valeria Cirillo, Allan Wei, Ananda Kohlbrenner et Nadia Casabella font, quant à eux, la part belle au non-humain en nous immergeant dans le vivant des territoires urbains en friche, afin de nous inviter à considérer autant leurs caractéristiques physio-chimiques que biologiques. La microédition des dessins réalisés pendant la dérive « Super terram » (Kohlbrenner et Casabella, ce numéro) a d’ailleurs été consignée aux Archives de la Ville de Bruxelles pour assurer une certaine persistance à ces expériences, toucher d’autres publics, voire acquérir une certaine légitimité institutionnelle.
35Si face à la catastrophe, la simple description du statu quo constitue en elle-même un acte engagé, il s’agit aussi de s’atteler à « Fabriquer de l’espoir au bord du gouffre » pour ne pas sombrer dans le désarroi (Terranova, 2023). En donnant à voir des obstacles à lever, des points de vue autres qu’humains, des ressources et sensibilités à activer, des liens à tisser ou encore des perspectives de renaturation et de reterrestration à explorer (Aït-Touati et al., 2019 ; Pigeon, 2023), les articles réunis ici poussent le potentiel performatif de la recherche afin d’ouvrir des possibles (Debaise et Stengers, 2016 ; Gueguen et Jeanpierre, 2022). En exacerbant des bougés à l’œuvre dans des luttes urbaines et/ou écologiques ou dans des pratiques et représentations ordinaires, ils tracent en filigrane le potentiel d’un droit à la ville renouvelé intégrant, cette fois, le vivant non humain (Van Dooren et al., 2016 ; Laki et al., 2020, Tironi et al., 2024). Le film de Vincent Delbos-Klein « esquisse […] la possibilité d’un autre monde » en montrant à quel point une lutte écologique réussie peut régénérer un territoire dans ses dimensions physiques, écologiques et sociales. La bande dessinée de Miléna Koutani montre les potentiels de soin et de coopération des modes d’occupation alternative des tiers lieux (Descola et Pignocchi, 2022). En nous plongeant dans des lieux vivants qui importent à celles et ceux qui les habitent, qui font l’objet de soin, d’attention et de désirs à contre-courant des logiques d’exploitation, les cartes de Virginie Pigeon et les images mobilisées par Valeria Cirillo et Allan Wei ouvrent « de nouveaux potentiels fabuleux – ce que nous pourrions faire en commun » (Pigeon, ce numéro).
36À l’instar des récits spéculatifs (Haraway, 2015 ; Stengers et Debaise, 2015), ces créations (audio)visuelles revêtent une flexibilité interprétative que certain·e·s auteur·rice·s mobilisent en connaissance de cause, dans une logique d’autonomisation des résultats au-delà de l’espace académique, soit le premier et seul cercle de diffusion qu’iels peuvent à peu près maîtriser. Ces médias ont pour vocation d’agir, à nouveau, comme des objets-frontières : des supports à partir desquels s’articulent des savoirs, des perspectives et des interprétations issus de registres disciplinaires et expérientiels hétérogènes (Star, 2010), en aidant à reconstituer nos capacités d’expression qui font défaut face à la catastrophe écologique (Latour et le collectif « Où atterrir ? », 2025).
37Ce dossier convoque une épistémologie attentive aux savoirs situés, aux formes d’engagement et aux puissances transformatrices des représentations. Alors que les traités de méthodes tendent à faire disparaître les contextes dans lesquels ces dernières ont émergé (Law, 2004), les questions méthodologiques sont abordées ici en lien étroit avec les situations qui ont rendu l’enquête nécessaire, les interrogations qu’elle soulève et les milieux dans lesquelles ses résultats vont circuler. D’où vient la recherche ? Et où va-t-elle ? Les méthodes d’enquête ne font sens et ne peuvent être évaluées qu’à l’aune des contextes spécifiques dans lesquels elles sont engagées.
38Ce numéro thématique se situe à la croisée du champ des méthodes visuelles et d’un mouvement de remise en question des rôles et des modalités de la recherche au regard de la situation socio-écologique. Si certains auteur·ice·s majeur·e·s de ce mouvement, par ailleurs largement convoqué·e·s dans ce dossier, ont su asseoir leur légitimité, il importe de ne pas perdre de vue que nombre de chercheur·euse·s qui questionnent l’ordre établi s’engagent dans une trajectoire aussi exigeante que risquée. Interroger les pratiques scientifiques à la lumière de leurs effets sur les modes de connaissance et d’engagement dans le monde suppose en effet un investissement important. En premier lieu, cela implique de prendre le temps nécessaire à la prise de distance critique, à la mise au travail des cadres de pensée comme des outils de la recherche, à la réinvention des relations avec les autres êtres concernés par la recherche. Dans le cas de la mobilisation des méthodes plus-que-visuelles, cela signifie aussi de s’impliquer dans des formes d’enquête et de restitution complexes et chronophages : réaliser un film, concevoir un podcast dessiné, élaborer une bande dessinée ou encore façonner des cartographies alternatives constitue un travail supplémentaire, loin d’être négligeable, à celui de l’enquête et de la rédaction textuelle. C’est, enfin, assumer la difficulté de faire reconnaître la légitimité de modalités encore peu instituées (Vander Gucht, 2012), souvent expérimentales, voire spéculatives, qui s’aventurent aux frontières, voire aux marges, des cadres académiques conventionnels.
39À cela s’ajoute la crise structurelle que traverse la recherche scientifique. Une crise liée à un manque de moyens de plus en plus criant, plaçant de nombreuses institutions de recherche indépendantes dans une situation de précarité qui compromet la bonne poursuite de leurs missions. Une crise idéologique ensuite, qui se caractérise par une défiance croissante envers les disciplines qui interrogent les fondements mêmes de nos sociétés, défiance qui s’est par ailleurs muée en une véritable chasse aux sorcières aux États-Unis depuis le 20 janvier 2025. Ce contexte fragilise en premier lieu les humanités critiques, mais il risque également d’accentuer la fracture entre les sciences humaines et sociales et les sciences dites « dures », alors même que ces mondes doivent plus que jamais (ré)apprendre à s’articuler (Stengers, 2023). Un risque d’autant plus élevé qu’il concerne les deux parties : les chercheur·euse·s engagé·e·s dans des champs critiques pourraient être tenté·e·s, à leur tour, de céder à des logiques d’ostracisation, rejetant d’emblée des formes de recherche perçues comme trop institutionnelles, trop techniques ou insuffisamment engagées, parce qu’elles ne partagent pas les mêmes cadres critiques. C’est pourquoi le travail de médiation auquel nous tentons de participer avec ce dossier nous apparaît si important : cultiver l’attention, aiguiser les outils, pratiquer le soin ne sont pas de simples slogans, mais des actions terre-à-terre, à réaliser laborieusement dans le quotidien de la recherche. Un travail humble, mais exigeant et indispensable de calibrage et d’alignement entre terrains, méthodes, épistémologies et ontologies, dont dépend la manière dont les sciences habitent le(s) monde(s) aujourd’hui.