1Depuis le « plan IA » lancé par Emmanuel Macron en 2023, les Intelligences Artificielles (IA) et Intelligences Artificielles Génératives (IAGen) occupent une place centrale dans les politiques publiques d’innovation, présentées comme leviers de productivité et de compétitivité. Cette dynamique prolonge une logique antérieure, où le numérique — et désormais l’IA — apparaît comme une panacée structurelle face aux tensions économiques (Delcambre, 2014). Dans ce contexte, la numérisation puis l’automatisation des processus organisationnels deviennent des impératifs politico-économiques, en particulier dans les secteurs considérés « en retard », comme le bâtiment. Si la transition numérique dans ce secteur reste complexe et se heurte à certaines résistances, elle est paradoxalement accélérée par l’introduction de l’IA, dont « leurs utilisations induisent des craintes, des interrogations, mais aussi de fortes attentes en vertu des promesses énoncées » (Jeannin, 2020 : 106). Ce secteur, historiquement peu numérisé mais désormais fortement ciblé par les dispositifs d’innovation, constitue un terrain fécond pour observer les effets concrets des injonctions à la modernisation algorithmique.
2Alors que les Sciences de l’Information et de la Communication (SIC) se sont de longue date attachées à analyser les effets des appropriations technologiques sur les pratiques professionnelles et organisationnelles, l’émergence de ce qui est aujourd’hui présenté comme une rupture « en profondeur dans le monde du travail, redéfinissant compétences et rôles dans presque tous les secteurs » (Mamou-Mani, Mamou-Mani, 2025 : en ligne) rend d’autant plus nécessaire l’élaboration d’un cadre théorique apte à en saisir les dynamiques et à en restituer la portée sociétale. Ainsi, face au caractère nébuleux que représente l’incorporation des usages des IAGen en contexte organisationnel, cet article vise à proposer un cadre théorique pour penser leurs usages communicationnels, en croisant Économie Politique de la Communication (EPC) et communication des organisations. Ce cadre repose sur la notion de biotope organisationnel (Benhamou, 2023) et sur un syncrétisme théorique articulant EPC et communication des organisations. Il envisage un espace normatif et socio-technique structuré par des injonctions politico-économiques et des logiques socio-sémiotiques, dans lequel les organisations ajustent leurs trajectoires sous l’effet des logiques de rationalisation. Celle-ci désigne « l’organisation de l’agir collectif par sa mise en information » (Bouillon, Galibert, 2021 : 9) : une dynamique transversale aux dispositifs techniques, aux pratiques de travail et aux modes d’interactions professionnelles. Dans une perspective analogue, Philippe Bouquillion, à propos des industries culturelles, montre comment les processus d’industrialisation (et donc de rationalisation) façonnent les conditions de production et modèlent les formes de coopération et de création, en les soumettant à des logiques de standardisation, d’efficience et de rentabilité. Dans le prolongement de cette approche, nous proposons d’analyser les usages de l’IA générative non comme des choix techniques ou individuels, mais comme des pratiques enchâssées dans une idéologie de production rationalisée, structurée par des normes et idéologies parant les organisations de contraintes communicationnelles. Ce cadre permet une analyse à deux échelles :
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- 1 Par « échelle macroscopique », nous entendons les dynamiques observables à un niveau national ou se (...)
D’abord, à l’échelle macroscopique1, en interrogeant les rapports de pouvoir, les cycles d’innovation et les structures idéologiques qui encadrent la diffusion et les appropriations des IAGen dans les organisations ;
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Ensuite à l’échelle mésoscopique, en examinant les formes d’appropriation, de délégation cognitive et de reconfiguration des échanges info-communicationnels dans les organisations.
3Ainsi, l’apport principal de cette réflexion réside dans un œcuménisme théorique entre deux champs cloisonnés des SIC : l’économie politique de la communication et la communication des organisations. En les croisant autour de la notion de rationalisation et du concept de biotope organisationnel, elle propose un cadre critique pour penser les usages de l’IAGen à deux échelles — macro et méso — et en révéler les implications systémiques dans les régimes contemporains de communication automatisée en contextes organisationnels. Pour ce faire, notre réflexion se déploie selon trois axes principaux.
4Dans un premier temps, il s’agit de revenir sur la notion de biotope organisationnel afin d’éclairer les processus d’appropriation technologiques et les usages professionnels qu’ils induisent. Envisagé comme un espace socio-technique normatif structuré par des injonctions politico-économiques, ce concept permet de saisir comment les organisations ajustent leurs trajectoires et reconfigurent leurs pratiques communicationnelles au contact de nouvelles technologies, en l’occurrence l’IAGen. Dans un second temps, nous montrons que l’IAGen est largement perçue comme un levier de rationalisation. Ce constat se retrouve à la fois dans les discours managériaux recueillis lors de l’enquête de terrain et dans les textes de littérature grise produits par les entités qui régissent le secteur du BTP. Dans ces différents espaces discursifs, l’IA apparaît comme une solution aux dysfonctionnements organisationnels, promue pour son efficacité supposée en matière d’automatisation, de centralisation et d’optimisation des flux info-communicationnels. Enfin, dans un troisième temps, nous analysons la manière dont ces discours de légitimation et ces logiques de rationalisation masquent en réalité des reconfigurations fragiles. Loin de stabiliser les coopérations et les échanges, l’introduction de l’IAGen tend à engendrer des tensions symboliques et relationnelles : affaiblissement des interactions humaines, dépendance accrue aux dispositifs, fragilisation de la transmission des savoirs. Ces effets appellent une vigilance critique quant aux conditions de légitimation de la rationalisation algorithmique dans les organisations.
- 2 Nos précédents travaux (Benhamou, 2023) nous ont permis de définir l’idéologie numérique comme un h (...)
5Ce travail prend racine dans une recherche doctorale menée en contrat Convention Industrielle de Formation par la Recherche (CIFRE) entre 2020 et 2023 avec une PME du BTP. Les travaux doctoraux qui en ont émergé ont montré comment la numérisation s’inscrivait dans un biotope organisationnel façonné par des injonctions politico-économiques mais aussi sociosémiotiques, contraignant les entreprises à ajuster leurs trajectoires sous le poids d’une idéologie numérique2.
- 3 Les résultats présentés ici sont issus d’une catégorisation des producteurs de discours opérée dans (...)
6Dans le prolongement de cette réflexion, l’intégration de l’IA générative (IAGen) ChatGPT 4.0 dans l’entreprise partenaire au début de l’année 2023 a constitué une opportunité d’exploration complémentaire, non mobilisée dans le manuscrit doctoral, et qui s’inscrit dans la continuité d’une communication présentée au congrès de la SFSIC 2025 (Rennes) sur les relations entre IA et management. Pour cette étude, deux terrains complémentaires ont donc été réalisés. D’une part un corpus de littérature grise (72 documents) portant sur les discours de légitimation spécifique à l’IA dans le BTP. Suivant la méthodologie de l’arbre thématique (Paillé & Mucchielli, 2012), nous avons réalisé une analyse de contenu ayant fait émerger trois thématiques principales, récurrentes dans les documents produits par les instances régissant le secteur3 ; à savoir :
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l’optimisation des processus et gain de temps,
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la réduction des coûts et amélioration de la productivité,
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et l’amélioration de la qualité et de la sécurité.
- 4 L’usage du masculin pour désigner les enquêté·es (par ex. « un manager », « un alternant ») ne refl (...)
7D’autre part une enquête qualitative articulant observations participantes et cinq entretiens semi-directifs complètent notre appareillage méthodologique. Les observations participantes ont été menées sur toute la durée de la thèse (2020 à 2023), plus particulièrement de la mise en place d’un accès à ChatGPT payant au début de l’année 2023 jusqu’à notre départ en août 2023. Les entretiens ont quant à eux été menés auprès de profils contrastés : un4 manager des ressources humaines, un manager en communication et informatique, un alternant en ressources humaines, un alternant en communication et un alternant en informatique. Loin d’être considérés comme un cas périphérique, ces matériaux permettent de saisir le secteur du bâtiment comme un révélateur paradigmatique des injonctions actuelles à l’alignement technologique, en croisant à la fois les discours institutionnels (à l’échelle macroscopique) et les appropriations situées des acteurs organisationnels (à l’échelle mésoscopique).
- 5 Notons que le recours à la notion de biotope organisationnel ne vise pas à introduire une dimension (...)
8Les SIC se sont toujours illustrées par leur ouverture et leur capacité à emprunter à d’autres disciplines, qu’il s’agisse de la sociologie, de la psychologie, de la philosophie ou encore de l’économie. Dans cette continuité transdisciplinaire, nous proposons ici de mobiliser les sciences du vivant afin de forger la notion de biotope organisationnel. En biologie, un biotope est défini comme « un milieu biologique présentant des facteurs écologiques définis, nécessaires à l’existence d’une communauté animale et végétale donnée [biocénose] et dont il constitue l’habitat normal » (Cnrtl, 2023). Ce biotope, combiné à une biocénose, forme un écosystème au sein duquel les espèces évoluent dans des relations d’interdépendance, de concurrence ou de coopération (Bognon, 2020). Transposée au champ organisationnel, cette métaphore permet de considérer les entreprises comme les « espèces » d’une biocénose économique et sociale, insérées dans un environnement façonné par des normes sociales, des politiques publiques et des logiques économiques et sociosémiotiques. Sachant cela, le biotope organisationnel désigne donc un espace normatif et socio-technique dans lequel les organisations évoluent, contraintes par des conditions notamment politico-économiques qui orientent leurs trajectoires et conditionnent leurs ajustements. De la même manière que les espèces biologiques s’adaptent ou disparaissent selon les conditions de leur milieu, les entreprises doivent répondre aux injonctions à la numérisation et à l’automatisation pour maintenir leur viabilité5. L’idéologie numérique joue ici un rôle structurant : elle érige la modernisation technologique en impératif de survie, en faisant de la rationalisation — économique, politique, sociale — une condition sine qua non d’existence. Cette allégorie biologique se révèle particulièrement heuristique pour penser les organisations contemporaines. Elle met en lumière la dynamique de dépendance à l’environnement : comme les espèces, les entreprises ne peuvent ignorer les pressions qui pèsent sur elles. Si elles ne s’ajustent pas aux contraintes du biotope — qu’il s’agisse des cycles d’innovation, des politiques publiques ou des attentes de performance — elles risquent de péricliter. Le biotope organisationnel traduit ainsi la nécessité pour les entreprises d’anticiper, de rivaliser et de coopérer afin de continuer à exister dans un écosystème façonné par des injonctions politico-économiques et technologiques.
9Désormais définie, la notion de biotope organisationnel ne peut donc être comprise indépendamment des forces qui le structurent et en orientent les dynamiques. Au-delà de l’analogie biologique, ce cadre invite à considérer que le biotope est façonné par une idéologie numérique qui traverse l’ensemble des organisations contemporaines. Cette idéologie agit comme un horizon normatif qui confère à la numérisation, puis à l’IA, une valeur de nécessité légitimée : la prospérité économique des entreprises est présentée comme dépendante de leur capacité à s’aligner sur les injonctions techno-économiques (Benhamou, 2023). Ces injonctions technocrates (Ibid.) sont relayées par des dispositifs politiques (plans nationaux, financements publics), mais également par des normes sociales et professionnelles (attentes de modernisation, imaginaires associés à l’innovation). C’est ici qu’un dialogue avec l’EPC s’avère fécond. Divers travaux de ce champ ont pour objectif de mettre au jour les logiques de rationalisation et d’industrialisation des pratiques communicationnelles, ainsi que les idéologies qui les soutiennent. Comme le rappellent Philippe Bouquillion, Bernard Miège et Pierre Mœglin, l’industrialisation des biens symboliques « s’accompagne de processus d’organisation, de rationalisation et de standardisation qui pèsent sur la production et les formes de coopération » (Bouquillion, Miège, Mœglin 2013 : 11). En ce sens, l’EPC partage avec la notion de biotope une attention aux conditions externes — politiques, économiques, idéologiques — qui structurent les environnements organisationnels. Là où l’EPC insiste sur les cycles d’innovation, les rapports de pouvoir et les logiques industrielles qui façonnent les pratiques de communication, le concept de biotope permet de saisir comment ces logiques se traduisent concrètement dans l’espace organisationnel et dans les ajustements des acteurs.
10La rationalisation constitue ainsi le point de convergence entre ces deux approches. Comme le soulignent Jean-Luc Bouillon et Olivier Galibert (2021), elle renvoie à « l’organisation de l’agir collectif par sa mise en information », soit une dynamique transversale qui affecte à la fois les dispositifs techniques, les modes d’interaction et les pratiques de travail. Dans le biotope organisationnel, cette rationalisation se décline sous plusieurs variantes : politique, lorsqu’elle prend la forme de politiques publiques incitant à la modernisation algorithmique ; économique, lorsqu’elle se traduit par des impératifs de compétitivité, d’optimisation des coûts et de productivité ; sociale et culturelle, lorsqu’elle se matérialise dans des discours valorisant l’innovation, la performance et la normalisation des pratiques ; et enfin socio-sémiotique, lorsqu’elle opère à travers les signes, les représentations et les imaginaires associés aux technologies, qui orientent les manières de percevoir et de légitimer leur usage au sein des organisations. Dans la même perspective, Carsten Wilhelm rappelle que « les rationalisations contemporaines se caractérisent par un emploi, sous une forme ou sous une autre, de technologies numériques, que ce soit pour le transfert de documents, de données, de commandes, pour l’analyse de l’état de machines, de chaînes de production, et d’organisations entières, pour la connaissance fine des marchés, des consommateurs et des citoyens » (Wilhelm, 2021 : 110).
11Le parallèle avec les travaux de Philippe Bouquillion sur les Industries Culturelles et Créatives (ICC) prend dès lors tout son sens si l’on se concentre non pas sur les objets produits (œuvres ou bâtiments) mais sur les modalités d’industrialisation et de rationalisation qui reconfigurent les pratiques professionnelles dans les deux secteurs. Philippe Bouquillion rappelle en effet que « la sphère de la production marchande cherche, et réussit, à s’étendre à des domaines antérieurement occupés de manière totale ou partielle par des institutions non marchandes ou régulées de façon non marchande » (Bouquillion, 2008 : 10). Dans notre cas, cette dynamique se manifeste par exemple par la délégation de fonctions traditionnellement non marchandes, comme la transmission des savoirs, à des dispositifs d’IA tels que ChatGPT, ainsi que par l’automatisation de tâches communicationnelles et organisationnelles, que l’organisation tend à inscrire dans des logiques d’efficience et de standardisation. Bernard Miège (2004) souligne pour sa part que l’EPC met en évidence les relations entre l’économie de la communication et les phénomènes de pouvoir. Appliquées au bâtiment, ces perspectives permettent de comprendre que les logiques de standardisation, de mise en données et de pilotage par indicateurs observés dans les ICC se retrouvent dans les processus de numérisation et d’automatisation propres aux projets de construction. Le parallèle n’est donc pas un rapprochement artificiel entre secteurs hétérogènes, mais l’identification de dynamiques structurelles communes : rationaliser, standardiser et industrialiser les pratiques pour les inscrire dans des logiques de rentabilité et de compétitivité.
12Dans cette perspective, l’articulation entre EPC et biotope organisationnel (dont le positionnement épistémologique relève d’une ACO) apparaît moins comme une juxtaposition théorique que comme un dispositif explicatif à part entière. L’EPC éclaire les conditions macro-structurelles (politiques publiques, cycles d’innovation, idéologies de modernisation), tandis que le biotope permet d’en observer les traductions concrètes dans les environnements organisationnels. Ce croisement évite deux écueils : celui d’une approche relevant de l’EPC qui se semblerait désincarnée, qui ne saisirait pas la diversité des appropriations situées, et celui d’une approche communicationnelle centrée uniquement sur les pratiques organisationnelles.
13En définitive, c’est précisément parce qu’il met en regard le secteur du bâtiment et les ICC sur le plan des logiques de rationalisation et d’industrialisation — et non sur la nature de leurs productions — que ce cadre théorique prend sens. En articulant économie politique de la communication et communication des organisations à travers le concept de biotope, il devient possible d’appréhender l’introduction de technologies comme l’IAGen non seulement comme un phénomène technique, mais comme un processus profondément idéologique et organisationnel, inscrit dans un continuum de rationalisation et d’industrialisation des pratiques communicationnelles.
14L’un des apports fondamentaux du concept de biotope organisationnel est de rendre intelligible la manière dont les dynamiques de rationalisation se déploient à l’échelle macro. À ce niveau, la rationalisation ne saurait être réduite à une logique interne propre aux entreprises ; elle est structurée et coordonnée par un ensemble de dynamiques politiques, économiques,sociales et sociosémiotiques qui configurent l’environnement dans lequel elles évoluent. Comme l’ont analysé Bernard Miège, Pierre Mœglin et Philippe Bouquillion, l’industrialisation des biens symboliques s’inscrit dans des dynamiques d’organisation et de rationalisation croissantes, marquées par des logiques de standardisation qui influencent à la fois les modalités de production et les formes de coopération entre acteurs (Miège, Mœglin, Bouquillion, 2013). Autrement dit, la rationalisation s’inscrit dans un mouvement global, qui aligne les pratiques professionnelles sur des impératifs de compétitivité, de rentabilité et de standardisation.
15L’analyse du corpus de littérature grise confirme l’omniprésence de cette dynamique. En ce sens, comme il l’a été mentionné dans les propos liminaires de cet article, trois thématiques majeures s’en dégagent :
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D’abord, l’optimisation des processus et le gain de temps : les discours étudiés soulignent l’apport de l’IA pour accélérer la planification et la conduite de chantier, améliorer la coordination entre acteurs et réduire les délais d’exécution. L’IA est ainsi présentée comme un outil de fluidification et de simplification des pratiques organisationnelles. Ainsi, nous pouvons lire dans un rapport de la Fédération Française du Bâtiment (FFB) : « L’IA peut devenir un allié de taille dans le secteur du bâtiment. Elle peut faciliter la conception, améliorer la gestion de projet et permettre d’anticiper la maintenance. (…) Dans l’entreprise, l’usage de l’IA peut conduire à libérer du temps et permettre de se concentrer sur des tâches à plus forte valeur ajoutée, en déléguant les opérations répétitives et chronophages à la machine. » (Corpus, Fédération Française du Bâtiment, FFB, 2024).
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La deuxième thématique concerne la réduction des coûts et l’amélioration de la productivité. Elle entretient la promesse d’efficacité économique : baisse des coûts liés aux erreurs, optimisation des ressources, anticipation. L’IA est ici envisagée comme un levier de compétitivité pour un secteur jugé « en retard » dans sa transition numérique, ainsi qu’en atteste l’extrait suivant, qui illustre la manière dont les discours institutionnels associent explicitement son adoption à une logique de réduction des coûts et d’optimisation des performances organisationnelles : « Bien que l’adoption de l’IA puisse nécessiter un investissement initial, elle peut également aider à réduire les coûts de fonctionnement. Par exemple, en automatisant certaines tâches, vous pouvez réduire les coûts de main-d’œuvre. De plus, en améliorant l’efficacité de vos opérations, vous pouvez réaliser des économies sur vos coûts opérationnels » (Corpus, Francenum, 2025).
Par ailleurs, notons que le recours récurrent à cette catégorie du « retard » ne relève pas d’un simple constat descriptif : il constitue une opération discursive performative visant à mobiliser les acteurs concernés et à les engager dans des trajectoires de transformation alignées sur les normes dominantes. Comme l’a montré Julie Bouchard, la rhétorique du retard fonctionne comme un instrument d’incitation au changement, produisant un effet d’urgence et de mise en conformité qui légitime l’intervention publique et la restructuration des pratiques (Bouchard, 2008). À cet égard, les discours sectoriels en offrent une illustration explicite : « Si l’intelligence artificielle a rapidement été intégrée dans de nombreux secteurs d’activité, ce n’est pas le cas pour le BTP. Le secteur rattrape néanmoins progressivement son retard » (Corpus, Batiweb, 2024). La formulation même du « rattrapage » inscrit ainsi le secteur dans une temporalité normative où l’alignement technologique apparaît comme un horizon indiscutable.
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Enfin, la troisième thématique se rapporte à l’amélioration de la qualité et de la sécurité. Les textes mettent en avant les bénéfices de l’IA en matière de précision technique et de fiabilité, notamment pour la conception et le suivi des chantiers. L’accent est également mis sur la capacité des outils algorithmiques à renforcer la sécurité des travailleurs en détectant plus rapidement les anomalies ou les risques : « Que ce soit pour optimiser la gestion des ressources ou prévenir les accidents, l’IA promet de transformer en profondeur la construction. » (Corpus, Batiweb, 2024).
16Par ailleurs, il convient de souligner que ces trois thématiques mises en évidence dans les discours instituants se retrouvent, de manière analogue, dans les propos managériaux recueillis sur le terrain. En effet, l’optimisation des processus et le gain de temps constituent aussi un motif récurrent dans nos verbatims. Un responsable des ressources humaines déclare ainsi : « Grâce à ChatGPT, je génère des descriptifs de poste en quelques minutes au lieu de passer des heures à les rédiger et à les harmoniser. Ça me libère du temps pour d’autres choses plus importantes comme le suivi des formations sécurité par exemple. » (Entretien manager). Le rapprochement entre les discours sectoriels et ceux produits par les managers est ici particulièrement éclairant, car il met en évidence le ruissellement idéologique (Benhamou, 2023) par lequel les injonctions macro – valorisant l’optimisation, la productivité et la performance — se traduisent dans des pratiques quotidiennes (méso), révélant la rationalisation comme principe transversal structurant à la fois l’environnement politico-économique et l’action organisationnelle située. Le propos illustre le déplacement des priorités managériales : déléguer des tâches répétitives et chronophages à l’IA afin de consacrer davantage de temps à des missions considérées comme stratégiques.
17La seconde thématique centrée sur la réduction des coûts et l’amélioration de la productivité forme le second axe de ce processus de rationalisation. Comme l’explique Claudine Batazzi-Alexis, « les motivations intrinsèques des dirigeants à utiliser les TIC apparaissent pourtant relever davantage d’une volonté d’augmentation de la productivité ou de réduction de coûts aisément identifiables, que de modifications d’ordre structurel difficilement quantifiables » (2002 : 22). Cette logique transparaît dans les pratiques observées : pour plusieurs managers, l’IA est appréhendée comme une alternative fiable et moins onéreuse que certaines tâches humaines. Un courriel interne, particulièrement révélateur, en témoigne :
Ci-joint le compte rendu de notre point à [lieu] avec [X]. Je suis sans voix… Ne faut pas s’étonner qu’on préfère l’IA. (Courriel interne, 2023).
18L’extrait exprime un imaginaire gestionnaire centré sur la substitution et la rentabilité. Dans le prolongement, les discours publics renforcent cette dimension :
Bien que l’adoption de l’IA puisse nécessiter un investissement initial, elle peut également aider à réduire les coûts de fonctionnement. Par exemple, en automatisant certaines tâches, vous pouvez réduire les coûts de main-d’œuvre. De plus, en améliorant l’efficacité de vos opérations, vous pouvez réaliser des économies sur vos coûts opérationnels (Francenum, 2025).
19Enfin, l’amélioration de la qualité et de la sécurité constitue le troisième pilier de ce triptyque. Le secteur valorise fortement l’IA pour sa capacité à accroître la précision technique et la fiabilité, notamment dans la conception et le suivi des chantiers. Ainsi, la FFB insiste sur le fait que « l’IA offre un potentiel considérable pour la formation continue des salariés en proposant des réponses adaptées et personnalisées aux besoins des apprenants » (FFB, 2024). Ces promesses sont confirmées par les propos managériaux. Dans un bureau d’études, un manager informatique explique qu’en l’absence de formation immédiate à de nouveaux modules logiciels, il fallait auparavant consulter des manuels ou solliciter un collègue déjà expérimenté. Désormais, grâce à ChatGPT, il peut poser une question précise sur une fonctionnalité ou une méthode de calcul et obtenir une réponse instantanée. Si l’outil ne remplace pas une formation complète, il constitue néanmoins une aide précieuse pour débloquer rapidement certaines difficultés selon nos enquêtés (observations participantes, juin 2023). Ce témoignage met en lumière une forme de rationalisation de la manière de travailler : l’accès rapide à l’information algorithmique semble d’une certaine manière prendre le pas sur la transmission humaine et contextualisée des savoirs. D’ailleurs, aucune formation à la prise en main de l’outil ChatGPT n’a été prodiguée. Interrogés sur les raisons de ce déploiement, managers et alternants se montrent unanimes : l’outil leur a été donné pour faciliter leur quotidien. Un manager souligne que l’accès visait avant tout à « gagner du temps sur des tâches répétitives », tandis qu’un alternant explique que « c’est pour qu’on puisse se débrouiller plus vite, sans attendre qu’un collègue soit disponible ». Un autre alternant insiste sur l’idée que l’outil devait « aider à être plus autonome » dans les premières semaines d’intégration (observations participantes, juin 2023). Dans la presse professionnelle, la même rhétorique est mobilisée :
En 2025, l’évolution technologique continue de transformer les méthodes de travail et les outils à disposition des professionnels du secteur du bâtiment et des travaux publics. […] L’IA permet également d’ajuster en temps réel le coût d’un chantier en analysant les prix des matériaux, de la main d’œuvre et des équipements en prenant en compte les retards à partir de données en ligne et d’indices de prix récupérés dans le catalogue des fournisseurs (Batiweb, 2025).
20L’examen croisé du corpus de littérature grise et des voix managériales montre donc que la rationalisation s’exerce d’abord à l’échelle macro. Les thématiques d’optimisation, de productivité et de qualité-sécurité coordonnent un imaginaire collectif de l’efficacité qui irrigue à la fois les discours politiques, économiques et professionnels. Ce processus, loin d’être neutre, s’inscrit dans ce que Philippe Bouquillion, Bernard Miège et Pierre Mœglin qualifient de rationalisation visant « l’encadrement et le contrôle des activités des [organisations] par des instances qui, avec ou sans leur consentement, s’efforcent d’en optimiser les modalités et d’en formater au mieux les produits » (Bouquillion, Miège, Mœglin, 2013 : 15). Dans le cas étudié, ces « produits » ne désignent pas uniquement des biens matériels ou des services, mais également les dynamiques organisationnelles elles-mêmes soumises à une mise en forme normative.
21En définitive, la rationalisation s’impose simultanément comme un horizon idéologique et comme une pratique quotidienne. Elle articule les prescriptions macro-économiques, politique et sociales aux appropriations organisationnelles et structure le biotope dans lequel les entreprises du bâtiment sont contraintes d’évoluer.
22Centrée sur les dynamiques internes, cette seconde partie de notre réflexion met en évidence les tensions qui traversent les organisations entre injonctions technologiques mises en avant précédemment et pratiques professionnelles. L’IA, perçue comme un vecteur de performance, tend à « organiser et structurer les politiques et actions des organisations autour de démarches mobiles, collaboratives et interconnectées » (Barabel, Meier, 2022 : en ligne). Cette représentation, largement idéalisée, soutient un processus d’adoption légitimé par des discours institutionnels et économiques technocrates (Benhamou, 2023) où l’innovation technologique est systématiquement présentée comme un enjeu de compétitivité. Ce cadre normatif conduit à des transformations profondes des pratiques organisationnelles, notamment dans le champ du management et dans les modalités de formation des jeunes en alternance. Les entretiens réalisés montrent que les managers conçoivent l’IA comme un outil privilégié pour déléguer certaines tâches d’accompagnement. L’un d’eux confie ainsi :
Quand j’ai des apprentis qui arrivent, je leur dis toujours : Utilise ChatGPT pour dégrossir, mais ne prends jamais tout pour argent comptant. Par exemple, pour rédiger une relance client ou préparer une note de frais un peu dur, je préfère qu’ils commencent par voir ce que l’IA leur propose avant qu’on en discute ensemble. Avant, je passais des heures à leur montrer comment formuler une demande ou à leur corriger des erreurs basiques. Maintenant, je les laisse tester avec l’IA, […]. Ça leur donne une base, et moi, ça me permet de me concentrer sur des sujets plus stratégiques au lieu de répéter les mêmes consignes (Entretien, manager).
23Ainsi, des dispositifs d’IAGen tels que ChatGPT sont intégrés aux processus de formation, prenant de facto en charge une partie de l’encadrement des alternants, dans un contexte où la productivité constitue une exigence croissante. Cette délégation de l’accompagnement entraîne toutefois une fragilisation des rôles managériaux traditionnels, notamment dans leur fonction de transmission des savoirs. Une observation participante illustre cette évolution : face à une question technique, un apprenti s’est vu répondre par son tuteur « Oh ça c’est facile, demande à ChatGPT » (observations participantes, août 2023). De telles pratiques, en privilégiant la médiation algorithmique au détriment de l’échange interpersonnel, tendent à réduire les opportunités d’apprentissage contextualisé. La figure du manager, autrefois garante de la montée en compétences, se redéfinit alors dans un environnement où l’expertise technique se trouve partiellement déléguée à des systèmes automatisés.
24Ces observations invitent à situer l’analyse au niveau méso du biotope, dans une approche communicationnelle attentive aux dynamiques organisationnelles concrètes. Comme le souligne Laurent Morillon, « l’organisation, au-delà de sa réalité locale et ponctuelle, peut être considérée comme une entité sociale permanente, rationalisée et finalisée et un construit symbolique. Elle repose sur un système de règles formelles de contrôle qui lui accorde une existence sociale et qui prescrit des actions. Mais, les événements du réel induisent des régulations de la part d’acteurs en situation et en interactions qui remettent en cause, complètent et ajustent ces règles. Elle est donc à la fois ce qu’elle dit être et ce que l’on dit d’elle » (Morillon, 2016 : 148). Ce cadre permet de saisir comment les injonctions macro à la rationalisation se traduisent dans des régulations et ajustements in situ, révélant les tensions entre discours normatifs et expériences vécues les acteurs. Si les discours institutionnels continuent à présenter l’innovation comme une réponse rationnelle aux défis économiques contemporains — « l’IA permet de simplifier et d’accélérer le traitement des données pour améliorer la prise de décision » (Corpus de littérature grise) — les pratiques observées sur le terrain révèlent des appropriations hétérogènes, oscillant entre adhésion pragmatique et ajustements contraints. L’intégration du numérique dans les dispositifs d’apprentissage semble modifier les dynamiques organisationnelles et les modes de transmission. Si cette évolution offre des opportunités nouvelles, elle interroge simultanément les rôles et responsabilités traditionnels au sein des collectifs de travail.
25En dépit « d’une idéologie difficile à déloger » (Andonova, 2015 : 44), les limites de ces dispositifs apparaissent rapidement. Si l’IA suscite un enthousiasme certain, elle génère également des réactions ambivalentes chez les jeunes en formation. Cette tension n’est pas sans rappeler le (dys)fonctionnement d’organisations comme Uber, où l’entreprise de covoiturage Uber augmente considérablement son efficacité en gérant environ trois millions de conducteurs via une application qui leur indique quels passagers prendre en charge et quel itinéraire suivre (Möhlmann, Henfridsson, 2019 : en ligne). Or, si ce modèle a permis des gains de performance significatifs, il a aussi produit de fortes frustrations, liées notamment au manque de transparence et à la déshumanisation des relations professionnelles (El Bourkadi, 2022). De manière analogue, l’usage de l’IA dans le bâtiment semble reproduire ces mécanismes en substituant une partie de l’accompagnement humain par des médiations automatisées. Alors que « l’impact de cet outil sur les emplois actuels est non négligeable et non mesurable à court terme » (Diallo, 2023 : 11), les alternants expriment une perception ambivalente. D’un côté, ils soulignent les bénéfices fonctionnels de l’IA, notamment sa rapidité et sa disponibilité. Lors d’une observation en entreprise, un alternant en bureau d’études explique : « Franchement, ça m’a fait gagner un temps fou. Je galérais à trouver la bonne méthode dans mes notes de cours, et en quelques secondes, ChatGPT m’a sorti une explication claire avec un exemple de calcul. Je l’ai revérifié avec mon tuteur, et c’était juste » (observations participantes, avril 2023). Ce type de retour illustre un gain immédiat de productivité et une moindre dépendance vis-à-vis des encadrants pour les tâches standardisées.
26D’un autre côté, certains témoignages révèlent des limites notables. Un alternant déclare ainsi : « Il me sort des réponses hyper génériques. Parfois, j’ai juste besoin d’un détail précis sur un cas particulier, et il me donne une explication bateau qui ne m’aide pas vraiment. Au final, je perds du temp » (Observations participantes, février 2023). Ces expériences nourrissent une inquiétude plus large quant à une possible dépendance technologique, perçue comme un risque d’appauvrissement de l’apprentissage et de superficialisation des savoirs.
27Ainsi, malgré les promesses d’efficacité portées par les discours institutionnels et managériaux, les pratiques observées montrent que l’IA redessine les modalités de l’accompagnement formatif dans les organisations en générant à la fois des opportunités et des tensions. En ce sens, l’efficacité attribuée aux dispositifs d’IAGen ne peut être considérée comme intrinsèque : elle apparaît aussi comme le produit d’un contexte organisationnel marqué par la surcharge de travail et la raréfaction du temps managérial, qui rendent la disponibilité permanente de l’outil particulièrement attractive. Comme le souligne André Tricot, les outils numériques « doivent être conçus et intégrés avec une intention pédagogique forte pour éviter une illusion d’apprentissage qui masque une absence réelle de compréhension et de montée en compétences » (Tricot, 2024 : en ligne). Dans la même perspective, Claudie Péret (2016) rappelle que la technologie, appliquée à la formation des enseignants, ne suffit pas à transformer les pratiques si elle ne s’inscrit pas dans une démarche structurée et encadrée. Transposée au monde de l’entreprise, cette analyse incite à interroger les risques d’une modernisation illusoire, où l’introduction de l’IAGen s’accompagne moins d’une véritable amélioration des pratiques que d’une dilution des responsabilités et d’une fragilisation de la transmission des savoirs. Ces éléments confirment que l’IA ne saurait être comprise comme un simple prolongement des outils numériques existants, mais bien comme un facteur de restructuration profonde des dynamiques organisationnelles et formatives.
28L’élaboration du concept de biotope organisationnel a permis de démontrer sa pertinence comme dispositif conceptuel pour appréhender conjointement deux niveaux d’analyse : à l’échelle macroscopique, celle des rapports de pouvoir, des cycles d’innovation et des idéologies de rationalisation qui façonnent l’environnement normatif des organisations ; à l’échelle mésoscopique, celle des appropriations situées, des régulations in situ et des tensions communicationnelles qui traversent les collectifs de travail. En cela, le secteur du bâtiment constitue un terrain empirique exemplaire. Longtemps caractérisé par une faible numérisation, il est aujourd’hui l’objet d’injonctions particulièrement fortes à l’alignement technologique, ce qui en fait un observatoire privilégié des modalités concrètes par lesquelles l’introduction de l’IAGen reconfigure les pratiques info-communicationnelles, les processus d’apprentissage et les formes de coopération professionnelle.
29Au-delà de ce cas sectoriel, la portée de notre proposition conceptuelle de biotope organisationnel excède l’empirie étudiée : sa transférabilité et la reproductibilité de l’appareillage méthodologique associé ouvrent la voie à des investigations comparatives dans d’autres environnements organisationnels. Une telle perspective permet non seulement de penser l’IA et l’IAGen comme un objet organisationnel situé, inscrit dans des pratiques, des normes et des contraintes spécifiques, mais aussi de l’envisager comme un phénomène sociétal global, traversé par des imaginaires collectifs et porteur de nouvelles formes d’industrialisation et de rationalisation communicationnelle.
30Ainsi, l’articulation proposée entre économie politique de la communication et communication des organisations contribue à nourrir l’outillage critique des SIC. En restituant la double dimension — idéologique et organisationnelle — de l’IAGen, le cadre du biotope organisationnel invite à la considérer non comme une innovation technique isolée, mais comme un processus structurant de nos environnements sociaux, appelant à de nouvelles réflexions sur les modalités de coopération, de transmission et de légitimation dans les régimes contemporains de communication.