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1Les métiers de la communication traversent une tension croissante avec l’arrivée des intelligences artificielles génératives (IAg). Loin d’un nouvel outil technique, ces systèmes ne se limitent plus à la génération de contenus. Les modèles actuels recomposent des fragments discursifs sans constituer, à proprement parler, une écriture située, entendue comme un acte de médiation inscrit dans une situation sociale, technique et symbolique (Jeanneret, 2011). La nouveauté tient au passage vers des agents IA1 capables de planifier, d’appeler des outils et des API2, d’itérer jusqu’à accomplissement d’une mission, et, demain, vers des systèmes agentiques dotés d’objectifs, de mémoire à long terme, d’adaptation et de coopération multi-agents. Des environnements d’orchestration (p. ex. CrewAI3, Make4, N8n5) montrent que des chaînes quasi complètes, du brief à la diffusion, peuvent être instrumentées. C’est un déplacement du génératif vers l’agentique qui reconfigure la valeur du travail communicationnel moins dans l’abondance de sorties que dans la qualité du parcours de preuve qui les rattache à des contextes, des sources et des décisions. Les activités des communicants se déplacent vers davantage de pilotage, de contrôle et de responsabilité éditoriale et juridique et moins vers les productions manuelles.
2Dans ce nouvel environnement, nous formulons la problématique suivante : « comment l’intégration des IAg reconfigure-t-elle les médiations communicationnelles et les métiers de la communication, et selon quelles conditions cette transformation peut-elle préserver une communication située, pluraliste et responsable ? ». Nous faisons l’hypothèse d’un risque d’obsolescence de certains métiers, comme par exemple community manager ou responsable éditorial, dans leurs formes actuelles et, à l’opposé l’émergence de nouveaux rôles de curation, de supervision et de régulation.
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3Toutefois, une lecture historique des outils nous invite à ne pas parler de disparition. En effet, de la PAO aux CMS, puis aux design systems6, chaque vague a moins supprimé qu’elle n’a déplacé le métier : moins de gestes répétitifs, plus de mise en système, de pilotage et de curation (Durampart, 2017). L’IA générative prolonge ce mouvement tout en l’accélérant, en déplaçant la valeur vers l’orchestration éditoriale et la maîtrise des cadres de gouvernance plutôt que vers la seule production de contenus. Notre analyse s’appuie sur un ancrage théorique en SIC et sur une enquête empirique, articulée autour de trois axes : la réflexivité instrumentée, la lutte contre la (dé)subjectivation et l’incommunication. L’ensemble s’appuie sur un ancrage théorique en Sciences de l’information et de la communication (SIC) ainsi que sur les résultats d’une enquête empirique, afin de proposer des cadres de gouvernance et d’évaluation opérationnels.
4En SIC, les agents IA s’analysent comme des médiations algorithmiques inscrites dans des dispositifs où la cognition est distribuée entre humains, outils et règles. Cette lecture s’inscrit dans le prolongement critique de la sociologie de la traduction : Bruno Latour (2006) considérait que les actants non humains participaient, au même titre que les acteurs humains, à la reconfiguration des réseaux de production de la connaissance, dans des dynamiques de médiation combinant humains et non-humains. Cette conception a suscité des débats importants en SIC. La prise en compte des actants non humains par Latour et Callon, pensée qui se voulait anti-diffusionniste, a été attaquée comme néo-déterministe par Boullier, Quéré et Flichy, tandis que Vedel (1994) y décelait un « insidieux déterminisme ». Nous retenons l’intérêt descriptif de cette approche tout en refusant de naturaliser la technique, en nous situant dans un entre-deux qui consiste à décrire les chaînes de médiation et à ouvrir les boîtes noires sans dissoudre la responsabilité humaine. C’est là que la notion d’agentivité distribuée trouve son ancrage : l’agent calcule, l’humain interprète et décide.
5Il importe également de maintenir une dissymétrie fondamentale : une IA a de la mémoire, mais elle n’a pas de souvenirs ; elle peut produire des textes, mais elle n’énonce pas, elle calcule. Elle peut aider à prévoir, non à vouloir. Elle compare des idées, mais elle ne conceptualise pas. L’IA doit demeurer, selon la formule, de la science sans conscience : la responsabilité du sens reste humaine (Ben Amor & Durampart, 2025).
6Communiquer ne se réduit ni à transmettre de l’information ni à « rendre interactif » un dispositif, c’est négocier l’altérité (Renucci et al., 2014), les positions, les attentes, les cadres d’interprétation, et assumer des malentendus et désaccords constitutifs. Lorsque l’optimisation technique uniformise les messages et réduit la pluralité des points de vue, le risque n’est pas seulement stylistique, c’est la relation elle-même qui se rétrécit. Pour éviter que cette performance « sans aspérités » n’appauvrisse le sens, il faut organiser les écarts de langues, de savoirs, de rôle et d’intérêts, plutôt que chercher à les effacer. L’incommunication pourrait désigner cette présence ordinaire des écarts qui obligent à expliciter, négocier et reconnaître cette altérité. Dacheux (2015) formule ce point de manière canonique : l’incommunication est le « sel » de la communication, ce qui empêche la relation de se dissoudre dans la communion ou dans l’acommunication. Wolton (2019) prolonge cette analyse en rappelant que l’enjeu de la communication n’est pas l’interactivité, propriété des machines, mais l’intercompréhension entre sujets et sociétés.
7Cette intercompréhension ne se réduit pas à l’accord, elle demande du temps, des médiations et l’acceptation des écarts qui ne s’alignent pas à l’origine. Ainsi, l’incommunication est un régime de relation où se travaillent les écarts de sens. Elle se manifeste par des malentendus, des désaccords, des disjonctions d’interprétation, mais aussi par des silences, des implicites, des convenances situées. Il ne faut pas annuler ces situations et préférer l’installation des formes d’organisation du dissensus, comme les cadrages éditoriaux qui rendent visible l’altérité, la pluralisation des points de vue dans les contenus et l’ouverture à des publics non dominants ou périphériques. Or l’arrivée des chaînes génératives automatisées (LLM, agents, métriques) reconfigure ce paysage en atténuant structurellement le dissensus : uniformisation des énoncés, mise à distance des interprétations concurrentes, affaiblissement de la capacité des messages à accueillir l’altérité. L’optimisation automatique peut ainsi naturaliser des ajustements qui neutralisent la conflictualité signifiante, substituant à une logique d’intercompréhension lente et plurielle, une logique d’interactivité immédiate et métrique. La qualité d’un dispositif ne se mesurerait pas seulement à sa capacité à réduire l’incertitude, mais à accueillir la différence et à permettre des interprétations plurielles, conditions que les seuls indicateurs d’engagement ne sauraient remplacer. Pour les communicants, l’enjeu serait donc de reconnaître l’incommunication comme ressource de la relation plutôt que comme défaut de performance : cela impliquerait de visibiliser les écarts de lecture, de composer avec des publics hétérogènes et de mettre en récit les controverses.
8Si l’incommunication constitue une ressource de la relation communicationnelle, encore faut-il disposer des moyens de la rendre visible et de l’organiser. C’est précisément ce à quoi nous invite la notion de réflexivité : avec les dispositifs génératifs et les chaînes d’orchestration, une part décisive des choix se déplace dans des couches techniques peu visibles (modèles, prompts, paramètres, corpus mobilisés) de sorte que le résultat tend à apparaître comme « naturel ». La réflexivité consiste à décrire ces médiations, à situer l’énonciation et à rendre imputables les décisions, plutôt qu’à confondre performance instrumentale et communication.
9Ce déplacement s’inscrit dans une histoire des médiations lisible en quatre régimes :
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La médiation-support (années 1970-1990) installe le document comme condensateur symbolique sans redistribuer substantiellement les rôles (Peraya, 1994).
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La médiation-réseau (1990-2005) déplace la focale vers l’interconnexion : le Web 1.0 scénarise une présence à distance en articulant présences cognitive et sociale (Garrison, 2007, Jézégou, 2005 ; Perriault, 2002).
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La médiation-processus (2005-2020) installe la coproduction située des savoirs au sein de dispositifs socio-techniques scénarisés, indissociable de la datafication croissante des pratiques (Dillenbourg, 2002 ; Peraya, 2014 ; Bedel, 2015).
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Enfin, depuis les années 2020, la médiation-acte recompose le rapport à l’énonciation : le contenu est coproduit dans l’interaction humain-système en temps réel, la médiation n’est plus un cadre préalable mais l’expression même de l’échange (Ben Amor, 2025 ; Jeanneret, 2007 ; Durampart, 2019).
10Dans cette trajectoire, la réflexivité constitue une compétence située, non une posture déclarative. Elle engage concrètement deux exigences difficilement séparables : rendre compte des choix effectués — angles retenus, sources mobilisées, part d’altérité intégrée ou écartée — et stabiliser les responsabilités en distinguant l’intention éditoriale de la contribution instrumentale des systèmes, ce qui suppose de rendre auditable la filière de production et de reconnaître la part techno-sémiotique de l’énonciation (Jeanneret, 2007 ; Latour, 2006 ; Agostinelli, 2001). Au sens ethnométhodologique, cette réflexivité est immanente à l’action professionnelle : elle se lit dans les justifications que les praticiens donnent de leurs arbitrages, dans la mise en tension de leurs propres productions (Charest, 1994). Transposée aux métiers de la communication, elle signifie que la présence sociale ne se garantit plus par le seul canal mais se construit à même les dispositifs, par l’explicitation des règles et la scénarisation des échanges (Jézégou, 2010 ; Peraya, 2018). La montée d’artefacts régulateurs, souvent invisibles, adaptatifs, prescriptifs, conduit à interroger les cadres de légitimation : à côté des validations institutionnelles émergent des indicateurs distribués qui transforment les régimes d’évaluation (Jeanneret, 2007 ; Casilli, 2022).
11Parallèlement, la standardisation des formats et l’essor des API et web services installent un écosystème modulaire où les services peuvent être assemblés dynamiquement ; ce couplage renforce la part algorithmique de la médiation tout en rendant indispensable l’interprétation humaine (Henneron, Palermiti & Polity, 2003). Dans ce contexte, la réflexivité a une portée à la fois épistémique et professionnelle : elle permet de nommer les médiations, d’historiciser les versions et de discuter la valeur d’un livrable au-delà des seuls indicateurs d’engagement, tout en situant l’agentivité, qui conçoit, qui arbitre, qui répond selon des règles (Latour, 2006 ; Agostinelli, 2001). Elle éclaire les tensions constitutives de la médiation-acte (Ben Amor, 2025) entre accélération procédurale et ancrage contextuel, entre personnalisation algorithmique et autonomie de jugement. Elle se lit dans les justifications que les acteurs donnent de leurs pratiques et dans les arbitrages qui accompagnent l’agir (Charest, 1994). Elle ne s’oppose pas à l’automatisation ; elle en définit les limites et en oriente les usages, en reconnaissant l’irréductible part d’interprétation et d’altérité qui fait la communication.
12Dans les métiers de la communication, la voix renvoie à une énonciation située, liée à un métier, une marque, un mandat et des publics. Avec les IAg, une part de cette énonciation glisse vers des régimes où des styles modélisés sont recombinés pour produire des textes corrects mais faiblement situés. Ce glissement nourrit une désubjectivation : homogénéisation du ton, prudence normative, substitution d’un format « performant » calibré par métriques à une prise de position éditoriale. Dès lors, l’opérateur tend à devenir metteur en forme d’un flux automatisé plutôt que parlant responsable, alors même que l’histoire du travail communicationnel rappelle que la voix a toujours été orchestrée par des collectifs, des chartes, des scripts et des outils : agences, organisations, dispositifs et « écrit d’écran » qui encadrent les pratiques (Jeanneret, 2011). Les IAg prolongent donc cette orchestration tout en déplaçant le lieu de la subjectivité : moins dans la frappe du texte, davantage dans le cadrage des corpus et des critères, la sélection des références, l’arbitrage des options (Collet & de Almeida Barros, 2019). Ce déplacement creuse la frontière entre plausibilité et assomption : les modèles calculent des suites probables de signes sans assumer intention ni risque interprétatif, là où la voix professionnelle suppose un je de métier qui choisit un angle, déclare ses sources et décide quelle part d’altérité intégrer une écriture située et médiée, non réductible à l’appropriation textuelle (Jeanneret, 2011 ; Hamon, 2020). L’IA peut composer des énoncés, elle ne porte ni la responsabilité d’une position dans un monde de contraintes juridiques et éthiques, ni la mémoire symbolique des relations entre une organisation et ses publics.
13Dans la pratique quotidienne, la (dé)subjectivation se joue dans des seuils et des découpes : lissage du ton de marque au nom de la conversion ; communiqués « propres » mais interchangeables qui brouillent l’éthos de l’émetteur ; convergence stylistique sur les réseaux sociaux sous l’effet de gabarits, prompts et tests ; en crise, disparition de la temporalité du scrupule au profit d’une réactivité instrumentée. Chaque sous-métier affronte le même dilemme : gagner en cadence et en régularité sans abandonner la voix comme capacité à signifier depuis un point de vue, avec engagements et limites. Ici, la littérature SIC sur les organisations rappelle que la créativité et la stratégie se ventriloquent dans des chaînes d’écriture à plusieurs mains, contraintes par des normes et des dispositifs (Baillargeon, 2018), et que les logiques socio-économiques des agences façonnent les formes mêmes de l’énonciation (Collet & de Almeida Barros, 2019).
14Les dispositifs renforcent l’uniformisation. Bibliothèques de prompts, filtres de sécurité, politiques de prudence, alignement métrique : tout concourt à produire un style moyen. À l’opposé, la (re)subjectivation se joue dans l’orientation de la chaîne : choix du corpus d’appui (archives, précédents, corpus propriétaires), hiérarchisation des sources, critères d’acceptabilité, justification des écarts au standard, reconnaissance d’une altérité non soluble dans le ciblage (Wolton, 2019 ; Dacheux, 2015). Ces choix se répercutent aussi dans les tâches invisibles, qui soutiennent ou fragilisent la voix, comme le maintien du persona au fil des itérations, hallucinations de sources qui érodent l’éthos de sincérité, pipelines d’A/B testing qui imposent des micro-variations sans intention et usent la reconnaissance de marque. À l’inverse, lorsque la chaîne intègre corpus et précédents argumentés, lorsque les critères valorisent clarté, position et référencement explicite plutôt que seul engagement, la voix réapparaît comme effet de cadrage et de responsabilité même si la rédaction première est assistée. La singularité professionnelle se déplace ainsi du geste d’écriture vers la construction du cadre : quelles données retenir, quels publics exposer au dissensus, comment tenir un contrat de véracité ? Là se niche la part irréductible du métier, celle qui distingue un texte plausible d’un énoncé responsable.
15Au total, la (dé)subjectivation à l’ère des IAg ne se résume ni à une perte pure ni à une célébration naïve de l’outil. Elle décrit une tension constitutive entre uniformisation induite par les dispositifs et différenciation portée par le cadrage éditorial. L’enjeu pour les métiers de la communication est de relocaliser la subjectivité là où se décident corpus, critères, adresse et redevabilité, autrement dit, de préserver la voix non comme style mais comme régime de responsabilité.
16Cette recherche repose sur deux volets complémentaires. Le premier consiste en une observation en ligne des productions et discours professionnels publiquement accessibles, conduite depuis janvier 2025 et jusqu’à la rédaction de ce présent article, dans une aire linguistique principalement francophone. Les chaînes analysées (à titre d’exemple Underscore7_, Ludo Salenne8, Dr. Firas9, Zeyneb & Maxim10, Aurélien Fagioli11) ont été sélectionnées selon trois critères : leur orientation explicite vers les usages professionnels de l’IA, leur audience significative dans la communauté francophone des métiers du numérique, et la régularité de leur production sur la période. Les contenus à visée purement divertissante ou sans ancrage professionnel explicite ont été écartés.
17Le corpus final comprend 44 vidéos, réparties en quatre catégories thématiques construites inductivement à partir des premiers cycles de lecture, puis stabilisées comme cadre de codage : métiers et transformations professionnelles (n = 17) ; compétences communicationnelles et voix éditoriale (n = 7) ; agents IA et orchestration (n = 10) ; automatisation de workflows (n = 10).
18La lecture de chaque document a été guidée par une grille d’analyse structurée autour de cinq dimensions : le degré d’agentification revendiqué, codé sur une échelle de 1 à 5 allant de la génération ponctuelle à l’agent autonome multi-agents ; la présence de preuves (sources, versionnage, critères d’arrêt), codée Oui / Partiel / Non ; les métiers et fonctions communicationnelles cités ; les compétences présentées comme acquises, déplacées ou obsolètes ; et le régime de responsabilité (Humain dominant / Hybride / Agent dominant / Non précisé), assorti de l’identification de points d’épreuve explicites. Chaque vidéo a fait l’objet d’une fiche synthétique permettant des comparaisons transversales et le repérage de patterns récurrents.
19Le second volet est un questionnaire auto-administré en ligne, diffusé du 30 juin au 15 juillet 2025, destiné aux professionnels du numérique incluant les métiers de la communication (salariés, freelances, étudiants-alternants). L’enquête est conçue comme un diagnostic d’un état intermédiaire, permettant d’identifier les conditions organisationnelles, professionnelles et cognitives de l’émergence effective de pratiques agentiques. L’objectif était de documenter, de manière déclarative, les usages de l’IA, les perceptions (émotions, menaces/opportunités), les tâches assistées ou jugées remplaçables, les politiques organisationnelles et l’impact perçu sur la qualité et la productivité. Le questionnaire comportait quatre blocs thématiques : un bloc perception (émotions, menace perçue, risques, avantages, impact sur la qualité, probabilité de remplacement, position sur l’implémentation et les limitations) ; un bloc pratiques réelles (niveau d’automatisation, outils mobilisés, tâches assistées, changements observés, politique IA de l’organisation) ; un ensemble de questions ouvertes sur la projection à 5-10 ans et un bloc profil (statut, âge, genre, niveau de formation, spécialisation, ancienneté, compétences techniques). La diffusion du questionnaire s’est effectuée via réseaux professionnels et par messagerie, sur la base d’un échantillonnage raisonné visant la variation maximale en termes de statut, d’ancienneté dans le métier, de spécialisation (rédaction/SEO, social media, brand content/RP, marketing digital, gestion de projet, UI/UX, développement) et d’intensité d’usage de l’IA (aucun à quotidien). Au total, 52 répondants ont complété le questionnaire. La participation était volontaire, anonyme et précédée d’une information claire sur les objectifs et l’usage scientifique des réponses.
20Les données du questionnaire ont été traitées par statistiques descriptives et croisements exploratoires (statut, métier, intensité d’usage, politique IA). Les réponses ouvertes ont fait l’objet d’un codage thématique inductif, puis regroupées par thèmes.
21Il convient de préciser la complémentarité épistémique des deux volets. L’observation en ligne donne accès aux pratiques telles qu’elles sont mises en scène et légitimées dans l’espace public numérique francophone : elle renseigne sur les représentations dominantes des usages professionnels de l’IA, sur les normes implicites de la « bonne » automatisation et sur le degré d’agentification valorisé par les influenceurs du secteur. Le questionnaire, quant à lui, capte les perceptions déclarées par des professionnels dans leur quotidien de travail, y compris les doutes, les réticences et les besoins de gouvernance que les contenus observés tendent à minorer. La triangulation de ces deux sources permet ainsi de confronter les discours de promotion avec les vécus professionnels, et de mieux cerner les écarts entre l’idéal agentique mis en scène et les pratiques effectives.
22L’ensemble est articulé au cadre théorique : incommunication et altérité, réflexivité et médiations, (dé)subjectivation et voix. Les deux volets ne documentent donc pas exclusivement des dispositifs pleinement « agentiques » au sens fort du terme, mais majoritairement des usages d’IA génératives de type copilotes. L’agentification outillée, entendue comme orchestration multi-outils, planification sous contraintes et gestion de traces, y apparaît comme un régime encore minoritaire et émergent.
23L’enquête porte sur un panel majoritairement jeune et diplômé (56 % ont 20-29 ans ; 33 % 30-39 ans), inséré dans des fonctions créatives et stratégiques (communication/marketing, design, gestion de projet), les profils techniques « code » restant minoritaires. L’adoption des IAg est nette mais conditionnelle : 61,5 % déclarent un usage quotidien ou régulier. Les affects dominants sont la curiosité (plus des trois quarts) et l’enthousiasme (42,3 %), coexistant avec la méfiance (40,4 %) et la crainte (36,5 %). L’IA est plutôt jugée non menaçante pour l’emploi à court terme (42,3 % « plutôt non »), même si un tiers exprime une inquiétude. La probabilité de remplacement se concentre à 3/10 (valeur modale), signe d’une anticipation de déplacement de tâches plus que de disparition. Côté qualité, 73,1 % estiment un effet positif, au prix de risques perçus saillants : dépendance aux outils (75 %) et standardisation des livrables (58 %). Sur les segments exposés à l’automatisation, la création/réécriture arrive en tête (21,2 %), suivie de micro-tâches répétitives et de portions de planning générique. À l’inverse, les répondants situent la valeur ajoutée dans le cadrage, l’arbitrage éditorial et la responsabilité. L’implémentation encadrée fait consensus : plus d’un répondant sur deux y est favorable et près de 40 % la souhaitent « sous conditions ». Les besoins de formation sont affirmés par 46,2 %, avec une priorité à l’ingénierie de prompts (21,2 %) et à l’intégration outillée.
- 12 n8n : plateforme open source d’automatisation de workflows par connexion d’API et d’agents. Voir : (...)
- 13 Make : plateforme no-code d’automatisation de scénarios entre applications web. Voir : https://www. (...)
- 14 CrewAI : framework open source d’orchestration multi-agents à rôles et mémoire. Voir : https://www. (...)
24L’analyse du corpus fait apparaître plusieurs régularités discursives. Sur le plan du degré d’agentification, la majorité des contenus se situe aux niveaux 4 et 5 de l’échelle : les créateurs spécialisés valorisent massivement l’orchestration multi-outils et les agents autonomes, notamment via n8n12, Make13 et CrewAI14. Les contenus de la catégorie « Automatisation de workflows » présentent presque exclusivement des architectures de niveau 5 (agent dominant), tandis que ceux de la catégorie « Compétences communicationnelles » restent davantage au niveau 2 (copilote assisté), signe d’une gradation selon les publics et les enjeux traités.
25Sur le plan des preuves, le corpus révèle une lacune structurelle : la majorité des documents (63 %) présente un parcours partiel ou absent. Les sources mobilisées sont rarement citées de façon systématique, le versionnage est quasi inexistant, et les critères d’arrêt ne sont mentionnés que dans les contenus les plus techniques. Les cas à parcours complet (37 %) correspondent principalement à des tutoriels de niveau technique avancé (n8n, API, workflows) où la documentation est inhérente à la démarche.
26Sur le plan des points d’épreuve, la tendance est similaire : seuls 13 documents sur 44 identifient explicitement une étape de validation humaine. Les contenus orientés « agents autonomes » sont paradoxalement ceux qui mentionnent le moins ces points de contrôle, présentant des pipelines entièrement automatisés sans étape de vérification visible.
27Sur le plan du régime de responsabilité, le régime « Agent dominant » est le plus fréquent dans les catégories Automatisation et Agents IA (16 documents sur 20), tandis que le régime « Humain dominant » prédomine dans les catégories Compétences communicationnelles et Métiers & transformations (11 documents sur 24). Cette distribution confirme une ligne de partage entre contenus techniques, qui valorisent la délégation maximale, et contenus stratégiques, qui maintiennent la centralité du jugement humain.
28Enfin, sur le plan des compétences citées, les contenus observés convergent vers un même déplacement : les compétences d’exécution (rédaction de base, montage, saisie, reporting manuel) sont systématiquement présentées comme obsolètes ou déplacées, tandis que les compétences d’orchestration (prompting structurel, pilotage d’agents, architecture de workflows), de supervision (validation, fact-checking, cohérence éditoriale) et de gouvernance (RGPD, traçabilité, éthique) sont valorisées comme stratégiques. Ce pattern est cohérent avec les résultats du questionnaire et renforce l’hypothèse d’une reconfiguration distribuée.
29Les résultats confirment une adoption réelle mais raisonnée des IAg : usage quotidien/régulier majoritaire, bénéfices perçus sur la vitesse et l’efficacité, et en même temps crainte de dépendance et de standardisation. Cette ambivalence éclaire le premier pilier du cadre théorique : l’optimisation par prompts, gabarits et métriques tend à réduire l’exposition au dissensus (Wolton, 2019). Or une part notable des répondants demande des limites et une gouvernance explicite, signe qu’ils perçoivent le risque d’une communication « sans aspérités ». Autrement dit, le terrain rejoint l’idée que l’incommunication n’est pas un défaut à abolir mais une ressource à organiser (Dacheux, 2015) : les pratiques déclarées « sous conditions » et l’appel à des garde-fous traduisent la volonté de préserver des espaces de désaccord intelligible, au-delà des logiques de performance. Ce que le questionnaire capte comme une inquiétude déclarée, l’observation vidéo le donne à voir comme une réalité mise en scène : 63 % des vidéos analysées présentent l’absence totale ou partielle de preuves, et seuls 13 documents sur 44 identifient un point d’épreuve explicite. Les contenus les plus agentifiés sont précisément ceux qui minorent le plus la validation humaine, confirmant que la montée en puissance de l’automatisation s’accompagne d’une invisibilisation croissante des médiations.
30L’observation des contenus en ligne confirme et prolonge ce constat. Les vidéos analysées sur les chaînes francophones spécialisées montrent une tendance convergente : les tutoriels et démonstrations présentent des workflows de plus en plus automatisés, allant de la génération de contenu assistée jusqu’à l’orchestration multi-agents couvrant des chaînes quasi complètes. Ces contenus valorisent systématiquement la délégation de tâches à des agents spécialisés : agent développeur, agent rédacteur, agent analyste, pilotés par un orchestrateur (n8n, Make) et connectés à des API externes. Or, si ces démonstrations mettent en avant les gains de vitesse et d’efficacité, elles tendent à minorer les points de contrôle humain : la supervision, la validation factuelle et la justification des choix éditoriaux y apparaissent comme des ajustements marginaux plutôt que comme des étapes structurantes. Plus un tutoriel standardise les chemins de production, plus il faut instituer des points d’épreuve pour rouvrir la discussion éditoriale, ce que ces contenus observés font rarement de manière explicite.
31Cette question de gouvernance ne concerne pas seulement la gestion du dissensus ; elle touche également la question de la voix et de la singularité éditoriale. La question de la (dé)subjectivation et de la voix apparaît dans deux résultats saillants : l’avantage le plus cité est le gain de temps, tandis que les risques majeurs sont la dépendance et la standardisation des livrables. Les productions créées avec l’aide de l’automatisation sont souvent très propres, mais cela peut menacer la voix située de l’auteur. Cette tension, déclarée dans le questionnaire, se confirme dans l’observation : le régime « Agent dominant » caractérise 16 vidéos sur 20 dans les catégories techniques, où la voix éditoriale n’est jamais problématisée, tandis que les contenus de la catégorie « Compétences communicationnelles », ceux qui maintiennent un régime « Humain dominant », sont précisément ceux qui abordent explicitement la préservation du ton de marque et l’authenticité. Les contenus observés illustrent bien cette tension. Dans une vidéo d’Underscore_ sur l’automatisation par équipe d’agents, le créateur explique que ses agents prennent en charge environ 50 % de ses tâches, mais que le travail humain se recentre sur la supervision, la correction et l’orchestration, précisément les activités que notre enquête identifie comme irréductibles. De même, l’expérience menée par Ludo Salenne, qui a confié pendant 24 heures plusieurs tâches à une équipe d’agents spécialisés, montre que si la délégation est possible pour des tâches de recherche et de génération de contenu, la validation humaine reste indispensable pour garantir la pertinence et la cohérence des livrables.
- 15 Un micro-SaaS orienté leads désigne un service logiciel minimal, souvent automatisé, conçu pour gén (...)
32Les organisations qui outilleront cette réflexivité, en mettant en place des outils de traçabilité, de versionnage et de critères explicites, seront mieux armées pour éviter l’appauvrissement symbolique tout en captant les gains de productivité. La gouvernance émerge ainsi comme variable d’ajustement centrale. Le soutien majoritaire à des limites d’usage et les références spontanées au RGPD, au droit d’auteur et au contrôle humain indiquent que les professionnels envisagent les IAg dans un cadre de redevabilité, non comme une boîte noire. Cette exigence de redevabilité fait écho aux limites relevées dans les contenus observés en ligne. Les vidéos consacrées à la prospection automatisée sur LinkedIn ou à la création de micro-SaaS orientés leads15 soulignent les risques d’une automatisation non maîtrisée, tels que les risques de blocage de comptes, les messages perçus comme du spam et la perte de crédibilité relationnelle. Cela confirme que l’agentification sans gouvernance explicite produit des effets contre-productifs.
33Les résultats nuancent le récit de la disparition. La probabilité de remplacement est jugée faible à modérée, et le scénario dominant est celui d’une transformation partielle des métiers. Cette position s’aligne avec l’hypothèse de reconfiguration distribuée : l’IA prend place sur des segments automatisables, tandis que le cœur du métier glisse vers l’orchestration, la curation, la vérification et la responsabilité éditoriale et juridique. Ce déplacement est lisible dans les deux volets : le questionnaire montre que 70 % des répondants déclarent déjà des ajustements méthodologiques, tandis que l’observation révèle que les compétences d’exécution sont systématiquement présentées comme obsolètes dans les vidéos, au profit de l’orchestration, de la supervision et de la gouvernance. Ce mouvement est explicitement formulé dans plusieurs contenus observés, tels que la vidéo d’Aurélien Fagioli consacrée aux agents n8n, qui illustre une architecture où le LLM décide des actions, l’orchestrateur les exécute, et l’humain conserve la main sur le paramétrage et la validation.
34La demande de formation cible d’abord l’ingénierie de prompts, puis l’intégration outillée. Ce gradient confirme que la qualité ne se joue pas seulement dans le texte final, mais dans la capacité à rendre visibles et discutables les médiations : choix de corpus, critères d’acceptation, traçabilité des versions, validation factuelle. Le fait qu’une majorité accepte l’implémentation « avec limites » résonne avec l’exigence de rendre imputables les décisions au sein de chaînes outillées. Le terrain esquisse ainsi un modèle d’usage « réflexif » : les IAg sont utiles dès lors que l’on documente ce qu’elles font faire et que l’on situe l’énonciation, plutôt que de confondre performance instrumentale et communication. Nous proposons, à titre opérationnel, un cycle de co-agentivité en cinq étapes : brief agentique, première itération sans publication, acceptation sous conditions, publication et archivage rattachés aux sources avec versionnage, et retour d’expérience et ajustements. Ce cycle transforme une assistance opaque en médiation gouvernée.
- 16 GTNUM Génial (Groupe de Travail du Numérique) est un projet de recherche-action financé par le mini (...)
35Notre étude montre un paysage contrasté mais cohérent : les IAg sont déjà intégrées dans les pratiques, perçues comme vecteurs de vitesse et d’efficacité, tout en suscitant des réserves fortes sur la dépendance, la standardisation et la perte de singularité. Au regard du cadre théorique, ces résultats confirment que l’enjeu ne se joue pas entre disparition et maintien, mais dans une reconfiguration distribuée des métiers de la communication : l’automatisation gagne les segments routinisés, tandis que la valeur professionnelle se déplace vers l’orchestration, la réflexivité, la prise en charge du dissensus et la préservation d’une voix située. Ce déplacement impose une double orientation. D’un côté, instituer des cadres de gouvernance qui rendent imputables les choix éditoriaux et techniques : chartes d’usage, règles de traçabilité, versionnage, critères de qualité qui dépassent les seuls indicateurs d’engagement. De l’autre, réaffirmer des critères d’énonciation : position assumée, références situées, tolérance au désaccord, exposition à des publics non « cœur de cible ». Organiser les conditions socio-techniques d’une communication humanisante, c’est non pas lisser l’altérité au nom de la performance, mais la travailler, la rendre visible, la négocier. La conséquence pour les compétences est nette : de « faire » moins standard, plus de curation, d’architecture de l’information, de pilotage des chaînes et de redevabilité éditoriale et juridique. Les besoins de formation exprimés doivent être complétés par des habiletés de jugement : évaluation des sources, explicitation des arbitrages, capacité à maintenir des aspérités signifiantes. Ces enjeux de formation ne concernent pas seulement les professionnels en activité : ils traversent également le système éducatif. Le projet GTNUM Génial16, piloté dans le cadre du programme de recherche sur le numérique éducatif du ministère de l’Éducation nationale, explore comment intégrer les IAg dans les pratiques pédagogiques tout en préservant les conditions d’une énonciation située et responsable. Ce travail confirme que la reconfiguration des médiations par l’IA commence à se jouer dès la formation initiale. C’est à ce prix que la voix, devenue rare parce que la standardisation est facile, pourra continuer d’exister comme régime de responsabilité.