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1En sciences de l’information et de la communication (SIC), les enseignements consacrés au récit — généralement des cours de narratologie ou de sémiotique — abordent le plus souvent le fait narratif sous un angle exclusivement descriptif et analytique. Le récit y est envisagé comme un objet à décrire et à analyser, rarement comme un processus à concevoir ou un projet à mettre en œuvre (Baroni 2025)1.
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2Or, la création de récits avec une IA générative suppose bien plus qu’une compréhension descriptive du récit : elle exige la capacité de planifier un récit en fonction d’un objectif précis, réglé sur le type d’histoire qu’on veut raconter (récit fictionnel, récit publicitaire, récit politique, etc.), et capable de permettre à l’utilisateur d’évaluer le degré de réussite ou d’échec des histoires générées par l’IA. Qu’il s’agisse d’un « jeu de rôle immersif » (comme dans AI Dungeon), d’une écriture assistée (comme avec NovelAI) ou encore d’une narration à distance, l’utilisateur doit garder la main sur le processus créatif : non seulement en orientant l’IA par des consignes précises, mais surtout en vérifiant si ce qu’elle génère (output) correspond bien à ce qu’on attend d’elle (input). Si l’utilisateur renonce à orienter le processus créatif de l’IA et, plus encore, à en évaluer les résultats, il se condamne à valider mécaniquement toutes les créations de l’IA (y compris celles qui recyclent les stéréotypes les plus rebattus de l’écriture narrative traditionnelle). Là réside la principale difficulté à affronter par l’enseignant (Collet et Wilhelm 2015) : comment former ses étudiants à collaborer constructivement avec l’IA en évitant de cautionner passivement toute initiative de celle-ci (Messaoudi 2024)2 ? Comment les aider à dépasser la simple incantation pour les récits générés ? Quels critères leur transmettre pour évaluer le degré de réussite ou d’échec des histoires produites ? Et surtout, pour pallier les insuffisances de l’IA au cas où celle-ci, même après plusieurs relances, ne parvenait pas à s’acquitter convenablement de la tâche demandée ? Il est évident, en effet, que l’exploitation pédagogique de l’IA ne signifie pas lui déléguer toute activité créative en condamnant les étudiants à endosser un rôle de spectateur passif3 (auquel cas, c’est la performance de la machine, et non celle des apprenants, que l’enseignant serait conduit à évaluer). Le but d’un enseignant est plutôt de créer les conditions pour une collaboration synergique entre ses étudiants et l’IA (Alonzo et Audevart 2019). Les scénarios pédagogiques qu’il mettra en œuvre devront ainsi lui permettre d’évaluer les capacités de ses étudiants à piloter, juger, corriger et retravailler les performances de l’IA4. Il s’ensuit que les étudiants ne doivent pas seulement être formés à l’analyse structurelle du récit (actants, schémas narratifs, types de focalisation, catégories des narrateurs, dans la plus pure tradition greimasienne et genettienne), il faut également les entraîner à définir un horizon de perfection, à évaluer dans quelle mesure les récits générés s’en rapprochent ou s’en écartent, et à intervenir, par un feedback critique, lorsque l’IA échoue à s’en approcher… Bref, la narratologie et la sémiotique ne peuvent prétendre former les étudiants à créer des récits avec l’IA que si elles transforment leur outillage descriptif en outillage opérationnel, conformément à une réorientation « poétique » (production, pilotage, paramétrage) et « axiologique » (jugement critique, feedback, révision) de leurs cadres théoriques (Leiduan, Masoni et De Luca 2024). Cette réorientation s’inscrit plus largement dans les transformations de l’écriture numérique mises en évidence par les recherches en SIC sur les dispositifs d’écriture informatisés (notamment par les travaux de Jeanneret, Souchier et leurs collaborateurs)5, qui ont montré que les pratiques d’écriture sont indissociables des environnements techniques et éditoriaux qui les rendent possibles. L’interaction avec une IA générative prolonge cette logique : l’écriture ne repose plus seulement sur le fait de savoir raconter une histoire, mais aussi sur la capacité de programmer, évaluer et corriger les performances narratives du dispositif technique utilisé.
3Dans le présent article nous chercherons ainsi à définir les conditions permettant à la narratologie et à la sémiotique de repenser leur vocation dans un sens plus opérationnel, à l’heure où la création de récits de fiction passe désormais, de plus en plus, par l’intermédiaire de l’intelligence artificielle (Gefen 2023).
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4Les données de base de notre travail proviennent d’un exercice d’interaction mené avec nos étudiants de Master6 dans le cadre d’un cours de creative writing. S’agissant d’un cours optionnel, les étudiants inscrits n’étaient pas nombreux. Leur niveau de familiarité avec les outils d’intelligence artificielle générative était d’ailleurs très modeste : tous avaient, bien sûr, entendu parler des IAG, mais aucun n’avait, avant le cours, cherché à mettre à l’épreuve la créativité de ces outils. Aucun, de surcroît, n’avait suivi d’enseignement introductif au machine learning, de sorte que l’exercice proposé représentait leur toute première expérience en la matière. Pour les accompagner dans cette phase de découverte, il nous a alors semblé préférable de les faire travailler ensemble autour d’une même tâche : co-écrire une fiction en collaboration avec un modèle de génération textuelle de dernière génération (en l’occurrence, ChatGPT-4). Nous les avons répartis en plusieurs sous-groupes de trois personnes au maximum, en demandant à chaque groupe de travailler séparément sur son propre ordinateur, à partir des mêmes consignes. Une fois la tâche accomplie par la machine, chaque groupe devait faire un retour à la classe entière : les performances de l’IA y étaient évaluées en fonction de leur concordance ou de leur discordance avec les finalités définies par le prompt. Les autres groupes pouvaient alors apporter leur contribution, de manière à faire de cette étape évaluative un moment de concertation, propice à la formulation de questions, de remarques et d’objections utiles à l’enseignant pour vérifier la bonne compréhension, par les étudiants, de la démarche proposée. Cette étape franchie, les groupes définissaient, toujours en concertation et sous la coordination de l’enseignant, la consigne suivante, destinée à permettre à la machine d’améliorer ses performances. De relance en relance, l’interaction avec le dispositif intelligent s’est ainsi prolongée pendant deux séances, espacées d’une semaine l’une de l’autre, chacune d’une durée de deux heures. Au total, l’interaction avec l’IA a conduit à la génération de deux versions principales du récit : une première version, puis une version corrigée obtenue à la suite d’un seul prompt correctif élaboré collectivement par les étudiants. Nous avons choisi de rendre compte du déroulement de l’exercice en faisant état du travail accompli par un seul des sous-groupes ; le travail présenté reflète néanmoins celui de tous les autres sous-groupes, puisque les consignes de chaque relance ont été élaborées collectivement, en interaction avec l’ensemble de la classe.
5Avant de retracer le déroulement concret de l’exercice, précisons les contraintes générales qui avaient été présentées à l’ensemble de la classe au début de la première séance. Choisi pour sa capacité de produire des récits de fiction à la demande, ChatGPT-4 — telle était la première contrainte de l’exercice — devait engendrer, sous le contrôle actif des étudiants, la suite d’un court récit de Stendhal (voir ci-après). La deuxième contrainte était que la suite générée devait reproduire, à l’échelle de l’intrigue, les mêmes caractéristiques du texte d’origine : une histoire simple mais bouleversante, faisant passer le personnage principal du bonheur au malheur, à la faveur d’un brusque retournement de situation (plot twist). Cette contrainte est capitale : l’IA ne pouvait pas produire n’importe quelle histoire, le prolongement narratif attendu devait provoquer un effet de surprise, en produisant un résultat opposé à l’intention initiale du protagoniste. Ce renversement devait ensuite entraîner chez celui-ci une prise de conscience rétrospective de sa condition de « victime » ou de « coupable ».
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6Exemplifiés par le récit de Stendhal, les effets recherchés correspondent à trois piliers de la théorie aristotélicienne du récit7 : l’accomplissement d’une action aboutissant à un résultat contraire à celui qui était visé initialement (péripétie)8, le passage de l’ignorance à la vérité (anagnorisis)9 et enfin, le retournement de situation, faisant de la fin de l’histoire l’inverse symétrique de son début (métabasis)10.
- 11 Bernard Stiegler emploie le terme de « prolétarisation » pour désigner la perte de savoir qui décou (...)
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- 13 Comme le rappellent Russell et Norvig, « the task of an intelligent agent is to solve problems by f (...)
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7L’enjeu n’était pas (ou ne l’était qu’accessoirement) esthétique. Nous avions plutôt en vue les finalités de notre exercice : promouvoir une utilisation véritablement « sympoïétique » de l’IA (Fülop 2024), sans lui déléguer l’ensemble du processus de création, au risque de devenir complices d’une forme de « prolétarisation de l’esprit » (Stiegler 2012)11. Pour atteindre cet objectif, l’IA devait être (partiellement) mise en échec par l’imposition d’un cahier des charges différent de celui qui justifie son utilisation habituelle : il ne s’agissait pas de « résoudre » des problèmes, mais d’en « créer »12. Or, il se trouve que l’insertion d’une péripétie et d’une anagnorisis dans la trame d’une histoire a justement pour effet de placer le personnage principal face à un problème : son action engendre un effet contraire à son intention initiale (péripétie), produisant chez lui une surprise, à mesure qu’il prend conscience de ce qu’il ignorait auparavant (anagnorisis). Cet effet de surprise se transmet du personnage au lecteur, lui aussi pris au dépourvu par le développement de l’histoire et obligé, pour comprendre de quoi il retourne, de reconstituer le fil des événements racontés. Produire (avec l’IA) une histoire de ce type c’est donc mettre le lecteur de cette histoire, c’est-à-dire l’utilisateur de l’IA, face à un problème. Un cas de figure qui, à bien des égards, prend le contrepied des attentes de la plupart des utilisateurs de l’IA (qui s’attendent à ce qu’elle soit capable de résoudre les problèmes qu’on lui pose) et même des concepteurs de cette technologie (qui se targuent d’avoir fabriqué un outil capable de fournir une réponse à tout). Le « problem-solving » (Russell et Norvig 2020)13 revendiqué par l’IA et ses utilisateurs/concepteurs se renverse ici en son contraire exact : la génération d’une histoire « problématique », difficile à comprendre et à évaluer, qui relève donc d’une intentionnalité antithétique, celle du « problem-making ». Ce n’est qu’en contraignant l’IA à créer selon une logique opposée à celle qui préside à son utilisation (et qui a guidé sa conception) que l’interaction de l’homme avec cette technologie peut donner lieu, selon nous, à une véritable collaboration — créatrice, en l’occurrence — et non à un rapport de subordination asymétrique où les humains — représentés ici par nos étudiants — se réduiraient à admirer passivement les performances de la machine, hypnotisés par leur rapidité et efficacité (Zouinar 2020)14.
8L’enjeu de notre exercice n’était donc pas de tester de manière générique les capacités génératives de l’IA. Il s’agissait plutôt de vérifier si, dans l’accomplissement d’une tâche générative, l’IA peut se plier à une logique différente de celle qui caractérise son mode d’existence habituel, en produisant des textes qui contredisent la rationalité computationnelle dont elle procède (Bachimont 2004) et qui reflètent un logos plus ajusté à la complexité non mathématique du monde humain (Stiegler 2020).
9Étant donné que co-écrire avec une IA ne signifie pas lui déléguer intégralement l’acte de création (une IA ne générant d’elle-même aucun récit sans être sollicitée, orientée et relancée par un humain), nous avons planifié en amont les étapes du travail collaboratif à confier à nos étudiants, afin de pouvoir évaluer la pertinence de leurs démarches à chacune de ces étapes. L’interaction avec l’IA devait notamment s’articuler autour des opérations suivantes :
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la formulation de la requête, utile à mettre à l’épreuve les capacités du système ;
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l’évaluation des performances narratives proposées, selon qu’elles répondent ou non aux attentes définies ;
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et enfin, leur correction, par ajustement ou reformulation des consignes.
10Conçues comme balises méthodologiques de l’exercice, ces trois étapes serviront également de fil conducteur à la suite de notre exposé.
- 15 Voir L. Collet et C. Wilhelm qui, dans leur appel à contributions pour la présente livraison de la (...)
- 16 Pour une présentation détaillée du fonctionnement des modèles de langage qui sous-tendent ChatGPT, (...)
11Piloter les performances de l’IA signifie la mettre en condition de s’acquitter avec le plus d’efficacité possible de la requête (prompt) qu’on lui adresse15. Sauf à croire, très naïvement, qu’elle peut tout faire, il faut au contraire partir du principe qu’elle ne peut faire que ce qu’elle a été entraînée à faire (Zouinar 2020). Les performances de l’IA dépendent en effet en grande partie des données sur lesquelles elle a été entraînée (Goodfellow, Bengio et Courville 2016). Conçu sur la base des principes du paradigme théorique connexionniste, ChatGPT-4 est d’abord exposé à un vaste corpus à partir duquel il apprend à détecter des structures et à identifier des régularités (LeCun, Bengio et Hinton 2015)16. Il en tire une représentation interne, simplifiée ou abstraite, qui résume ce qu’il a appris — autrement dit, un modèle statistique implicite des données d’entraînement (Bishop 2006). Cette représentation sert ensuite de base pour générer de nouvelles réponses (textes, images ou autres contenus) en fonction des requêtes qu’on lui adresse (Alban Leveau-Vallier 2020). Le système en question sera-t-il en mesure de produire une suite du récit de Stendhal conforme au standard narratif retenu comme référence ?
12La première étape de l’exercice consistait à évaluer cette capacité. Soit donc, le récit stendhalien tel qu’il a été présenté aux étudiants au début de l’exercice :
- 17 Stendhal, Voyage dans le Midi de la France, Paris, Flammarion, 2014 (coll. « GF »).
Le curé n’était point vieux ; la servante était jolie ; on jasait, ce qui n’empêchait point un jeune homme du village voisin de faire la cour à la servante. Un jour, il cache les pincettes de la cuisine dans le lit de la servante. Quand il revint huit jours après, la servante lui dit : « Allons, dites-moi où vous avez mis les pincettes que j’ai cherchées partout depuis votre départ. C’est là une bien mauvaise plaisanterie. »
L’amant l’embrassa, les larmes aux yeux, et s’éloigna.
Stendhal, Voyage dans le Midi17
13On reconnaîtra sans difficulté dans ce court récit une illustration exemplaire d’une métabasis aristotélicienne, un retournement de situation faisant passer le personnage principal du bonheur au malheur : le jeune homme du village passe en effet du statut d’amoureux téméraire, indifférent aux commérages malveillants du voisinage, à celui d’amoureux trompé, lorsqu’il découvre qu’il est le seul à ignorer l’intrigue scandaleuse entre sa bien-aimée et le curé. L’événement qui fait basculer son destin constitue une péripétie au sens le plus littéral du terme : le fait de cacher les pincettes dans le lit de la servante produit en effet un résultat exactement contraire à celui qu’il visait. Cette plaisanterie qui tourne mal s’accompagne également d’une anagnorisis : le jeune homme comprend qu’il a été la victime d’un tort infligé par une personne qu’il aimait (d’où son congé larmoyant).
14Afin de savoir si ChatGPT-4 serait à même de produire une suite équivalente de ce récit, il fallait au préalable s’assurer que le modèle, tel qu’il a été entraîné, soit capable d’identifier les procédés narratifs à l’œuvre dans le récit stendhalien. Si l’IA s’était révélée incapable de reconnaître, dans ce récit, l’exemplification d’un plot twist affectant le statut du personnage principal par le concours conjoint d’une péripétie et d’une anagnorisis, il aurait été peu vraisemblable qu’elle puisse, sans entraînement préalable, produire avec succès une suite narrative du même type, c’est-à-dire conforme au standard narratif choisi comme référence (le modèle aristotélicien de l’intrigue). Nous avons donc invité les étudiants à faire analyser par l’IA le récit de Stendhal, en lui demandant d’identifier le mécanisme à l’origine de son pouvoir de séduction.
15L’analyse produite par l’IA s’est révélée globalement décevante.
16Trois limites majeures peuvent être identifiées :
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Incapacité de comprendre pleinement la situation narrative
L’IA ne parvient pas à inférer la relation implicite entre la servante et le curé, pourtant suggérée par l’ouverture du récit : « Le curé n’était point vieux ; la servante était jolie ; on jasait. » Ce sous-entendu, central dans la structure dramatique du texte, échappe à son interprétation. Elle écrit par exemple : « Il n’est pas précisé dans le texte si la servante entretient une relation avec le curé, il est donc préférable de ne pas tirer de conclusions hâtives. »
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Incapacité de pousser l’analyse au-delà de formules générales
Plutôt que d’identifier des procédés narratifs précis, l’IA mobilise des formulations vagues et répétitives, qui tiennent plus du remplissage que d’une véritable analyse littéraire. Par exemple : « Le texte est intéressant car il présente un moment de tension dans une relation amoureuse, ce qui pousse le lecteur à réfléchir. »
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Incapacité d’identifier les mécanismes narratifs responsables de l’effet intrigant
Enfin, l’IA échoue à identifier ce qui, dans la structure du récit, relève d’une métabasis aristotélicienne, combinant péripétie et anagnorisis. Elle ne perçoit pas que le geste initial (le fait de cacher les pincettes) déclenche une inversion dramatique et une révélation affective. Ainsi, elle se contente d’observations superficielles : « Le jeune homme est triste car il se sent peut-être coupable de sa plaisanterie. »
17Cette formulation passe à côté de l’essentiel : le retournement du destin affectif du personnage, qui découvre qu’il n’est pas celui qu’il croyait être (un amant désiré), mais un tiers exclu d’une liaison qu’il ignorait (un amant trahi).
18Dans ce contexte, il aurait été fort improbable — voire impossible — que le modèle soit capable de produire une suite du récit de Stendhal à la hauteur de l’original, en mobilisant, à l’échelle de l’intrigue, les mêmes mécanismes narratifs qui lui confèrent sa force. Nous avons donc demandé aux étudiants de former l’IA aux notions de métabasis, péripétie et anagnorisis, en lui donnant des définitions précises et approfondies, basées sur le texte d’Aristote et accompagnées d’explications supplémentaires destinées à en accroître la clarté. Ce travail de transmission théorique a constitué l’essentiel du processus de pilotage sur lequel les étudiants ont été évalués à ce stade de leur expérience interactive de cocréation avec l’IA.
19Les performances narratives de l’IA, après cette phase d’apprentissage, ont-elles été à la hauteur des attentes ?
20Rappelons les consignes : rédiger une suite du récit de Stendhal sans dépasser le nombre de signes du texte original, en prolongeant l’histoire des trois personnages (le jeune homme, la servante et le curé) par l’introduction d’un nouveau retournement de situation, fondé sur une péripétie, une anagnorisis, ou les deux à la fois.
21Or, malgré la précision des consignes et la phase d’apprentissage préalable à l’énonciation de la requête, les performances narratives de l’IA, comme on le verra, se sont révélées plutôt décevantes.
22L’histoire proposée par l’IA commence par l’arrivée du jeune homme à la maison du curé. Aucun ressentiment chez lui, aucune envie d’affronter celle qui l’avait repoussé ni de mettre en cause publiquement la conduite scandaleuse du curé. Au contraire, il se rend chez le couple avec les meilleures intentions, un vieux livre de sermons trouvé chez un brocanteur à la main, convaincu qu’un tel cadeau pourrait lui valoir les bonnes grâces du curé. (« Le jeune homme, croyant plaire, offrit au curé un vieux livre de sermons trouvé chez un brocanteur »). Le soir même, la servante est renvoyée (« Le soir même, la servante fut renvoyée. »). Pourquoi ? Le jeune homme ne le comprend que deux jours plus tard, lorsqu’il retourne à la maison du curé (« Il vint enfin, joyeux, tenant une miche et du vin. »). Il y retrouve la servante (même si celle-ci, en principe, avait été licenciée…). En fait, elle attendait que le jeune homme revienne (« Elle attendit, deux jours durant, que le jeune homme reparût. »). Elle voulait lui faire savoir que le curé l’avait renvoyée à cause de lui (« Elle pleurait déjà. “Tu as causé mon malheur”, dit-elle. »). Le jeune homme ne comprend pas tout de suite. Puis, il se souvient du livre qu’il avait offert au curé et alors il commence à penser que ce livre pourrait avoir joué un rôle dans l’affaire. En l’examinant de plus près, il découvre, en effet, qu’il contient une lettre ancienne, rédigée par le père du curé, dans laquelle ce dernier demande pardon à son fils (« Le jeune homme pâlit, se souvint du livre, y courut : une vieille lettre y dormait, signée du père du curé. C’était une demande de pardon. »). Il comprend que le curé a renvoyé la servante à cause de cette lettre (« Il comprit alors. »). Son geste a provoqué le malheur de la femme qu’il aimait encore (« Trop tard. La servante était partie. »).
- 18 Ce geste, accompli en principe avec les meilleures intentions, entraîne une conséquence exactement (...)
23Certes, d’un point de vue strictement formel, cette histoire respecte les consignes énoncées dans le prompt : elle s’organise autour d’une péripétie (puisque la servante est renvoyée à la suite du cadeau que le jeune homme offre au curé)18 et d’une anagnorisis (puisque le jeune homme réalise que ce geste a précipité en disgrâce la femme dont il était amoureux.).
24Cela dit, malgré le respect formel de ces consignes, l’histoire ne tient pas : trop d’invraisemblances viennent compromettre sa cohérence narrative et nuisent à son acceptabilité fictionnelle. Rappelons que la vraisemblance n’est ni une qualité secondaire, ni un ornement facultatif de la fiction : elle est ce qui permet au lecteur de mobiliser, face aux situations imaginaires qu’elle raconte, les mêmes grilles d’interprétation qu’il mobiliserait dans toute situation analogue de la vie réelle (Leiduan 2021). Elle jette ainsi un pont entre l’expérience imaginaire et l’expérience réelle, faisant de la fiction un dispositif qui, tout en stimulant la vie imaginaire, renforce et affine l’adaptabilité de l’être humain à la vie réelle. Les invraisemblances qui entachent la suite proposée par l’IA portent ainsi une atteinte sérieuse à sa recevabilité fictionnelle. Sensibilisés à l’importance de cette dimension, les étudiants n’ont eu grand mal à identifier les nombreux écarts entre le déroulement de l’histoire générée et ce qu’il était raisonnable d’attendre du comportement des personnages. Voici leurs commentaires, élaborés en concertation, et soumis ensuite à ChatGPT 4 comme proposition d’amélioration de ses réponses futures :
25Devant un si grand nombre de faiblesses, on peut raisonnablement en déduire que l’IA, abandonnée à elle-même, peine à produire un récit acceptable : l’implémentation des contraintes narratives qui lui ont été imposées a manifestement porté atteinte à la qualité de ses performances. Dès lors, la prise en main du processus créatif par les étudiants ne relève plus d’un choix, mais d’une condition indispensable à l’aboutissement du projet.
26Après avoir franchi, par l’évaluation du récit, le seuil de l’analyse, notre démarche pédagogique franchit maintenant un seuil supplémentaire : elle passe de l’évaluation à la correction des données narratives. Elle confère ainsi à la théorie narrative qui la sous-tend une orientation pleinement « opérationnelle », le travail entrepris visant non pas à analyser le récit produit par l’IA, mais à l’améliorer en fonction des contraintes posées en amont. Voici la nouvelle proposition de ChatGPT 4 :
27La proposition précédente ayant été rejetée moins pour des défauts formels (la péripétie et l’anagnorisis ont été assez bien insérées dans la trame) qu’en raison d’un déficit de vraisemblance, c’est sur la crédibilité de l’intrigue que l’on attendait l’IA. Or, le récit proposé, s’il n’est pas un chef d’œuvre, est nettement plus acceptable que dans la version précédente, tant par le respect des consignes formelles (métabasis, péripétie, anagnorisis) que par celui des critères de vraisemblance (il est plausible que le jeune homme aille voir le père de la servante, pensant faire éclater un scandale). Répétons-le : il ne s’agit pas d’une réussite absolue, nous laissant littéralement sidérés par l’admiration. Mais l’IA — il faut le reconnaître — a tout de même été capable d’engendrer une histoire vraisemblable, plaçant le lecteur face à un double problème : élucider les causes de la mort de la servante (pourquoi est-elle décédée ?) et déterminer la part de responsabilité du jeune homme dans son suicide (est-il coupable de sa mort ?). Des problèmes qui, à bien y regarder, ne trouvent qu’une solution partielle dans le récit : certes, on apprend que la servante n’est pas morte naturellement, ni même tuée par son amant, mais qu’elle s’est pendue. Quel est pourtant le motif de son geste ? Remords d’avoir blessé le jeune homme qui l’aimait encore ? Désespoir devant la réaction de son père ? Honte d’avoir longtemps été la maîtresse du curé ? Ou bien une forme de protestation muette contre un ordre social inique qui la condamnait a priori en tant que femme, bien que ses responsabilités dans ce drame ne soient pas supérieures à celles des autres personnages ? Rien dans le récit ne permet d’apporter une réponse définitive à ces questions. Mais cette incertitude n’est pas un défaut : la force du récit tient précisément à ce qu’il laisse le lecteur dans le doute, l’empêchant de saisir pleinement les motivations des personnages et la portée morale de leurs actes. Même chose pour le personnage du jeune homme : peut-on le tenir pour coupable de la mort de la servante ? Certes, s’il n’avait pas dénoncé le scandale, s’il n’avait rien dit au père de la servante, alors l’engrenage fatal qui a conduit au suicide de sa bien-aimée ne se serait pas enclenché. Mais cela suffit-il à établir sa responsabilité effective dans la mort de celle-ci ? Même si le récit le désigne comme coupable (« Il était seul, et coupable »), il ne s’agit là que d’une interprétation parmi d’autres, en soi aussi peu fondée que celle qui prête à la servante un sentiment d’amour pour lui (« En voulant punir le curé, il avait perdu celle qu’il aimait, qui l’aimait encore »).
- 19 C’est autour d’une conception « problématologique » de la théorie du récit que j’ai proposé en 2021 (...)
28On ne dira donc pas de ce récit qu’il s’agit d’un sommet de la littérature (loin de là !), mais il faut lui reconnaître le mérite de raconter une histoire qui ouvre plus de problèmes qu’elle n’en résout et qui, ce faisant, pousse les lecteurs à reconsidérer les cadres interprétatifs mobilisables dans la vie réelle face à des situations analogues à celles représentées dans le récit (Leiduan 2022). La leçon qui s’impose — et c’est là sans doute l’apport heuristique majeur de l’exercice — est que les capacités génératives de l’IA, si elles sont réelles, demeurent stériles tant qu’elles ne sont pas orientées par l’homme vers la création d’histoires « problématiques »19. Nous entendons par là des histoires qui, désavouant la vocation première de l’IA (résoudre des problèmes), engagent cette technologie vers des performances inédites, pour ne pas dire hérétiques : montrer les multiples facettes d’une histoire, lever le voile sur l’ambiguïté des personnages, en un mot, « créer des problèmes », conformément à une rationalité qui n’esquive pas la complexité du monde, mais s’efforce de la saisir, en l’objectivant sous une forme narrative.
29On pourrait objecter que ce type d’exercice peut contribuer, paradoxalement, à perfectionner la simulation d’intelligence des systèmes génératifs. Toutefois, l’objectif poursuivi n’était pas d’améliorer les capacités de l’IA, mais de renforcer les compétences critiques et opérationnelles des apprenants. Loin d’affiner les performances de la machine, il s’agissait plutôt de mettre en évidence ses limites, afin de promouvoir chez les étudiants un rapport réfléchi et non incantatoire aux potentialités de l’IA.
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30Malgré les vives inquiétudes que l’émergence de l’IA générative suscite au sein de la communauté scientifique, la prolifération massive de récits qu’elle engendre pourrait bien constituer une opportunité bénéfique, en obligeant certaines disciplines à réinterroger leurs fondements et à sortir de leur confort théorique pour redevenir des savoirs d’action. La narratologie et la sémiotique narrative pourraient notamment y trouver de quoi contrebalancer leur penchant actuel pour l’analyse descriptive, en renouant avec une perspective plus opérationnelle, celle-là même qui avait marqué leurs débuts. Le paradoxe, en effet, si l’on considère la théorie narrative à l’aune de son histoire, c’est que les premières réflexions sur le récit — ancêtres directes des modèles narratologiques et sémiotiques actuels — n’étaient nullement descriptives, mais résolument prescriptives : elles ne se bornaient pas à définir le récit, elles proposaient également des règles pour rendre intrigante l’histoire racontée, « la prescription, comme le dit Broden, y côtoy[ait] la description » (2019 : 6)20. De plus, la rationalité qui présidait à l’organisation narrative — et c’est un nœud crucial de notre raisonnement — obéissait à des principes qui sont aux antipodes de la logique institutionnalisée aujourd’hui par l’usage généralisé d’outils techniques intelligents : l’enjeu n’était pas — oh, scandale ! — de résoudre des problèmes, mais d’en créer. Non, évidemment, pour se compliquer inutilement la vie, selon une vision masochiste de la culture, mais parce qu’il ne peut y avoir de rationalité véritablement humaine (ou « Human compatible » comme le dit Russell 2019) que si les contradictions qui caractérisent notre monde sont clairement formulées, au lieu d’être enfouies ou artificiellement tenues pour résolues (Pajot 2024)21. Or, la rationalité technique, et notamment celle qui préside au fonctionnement de l’IA, n’est pas apte à prendre le contrepied des données qui ont servi à son entraînement, puisqu’elle a été méthodiquement programmée pour donner des réponses qui confirment les données de son apprentissage (Winograd 1990). Ainsi que nous l’avons déjà expliqué, les performances de l’IA dépendent des contenus mobilisés pour l’entraînement de son modèle. Dans un premier temps, ce modèle, en modalité apprentissage, redéfinit ses paramètres et ajuste ses critères en fonction des données qui lui ont été soumises (Bachimont, Verlaet et Bouchardon 2025) ; dans un deuxième temps, une fois l’apprentissage terminé, le modèle peut répondre aux requêtes qu’on lui adresse, d’après la représentation interne qu’il s’est construite de ces données (Zouinar 2020)22. Les textes générés doivent donc être compris non comme une création ex nihilo (Alombert 2023)23, mais comme la recomposition statistique de corpus préexistants (Longo 2023), réagencés en fonction des contraintes posées par l’utilisateur. Il n’y a que celui-ci qui peut détourner l’IA de la formulation de réponses standardisées et, parfois, stupides (Alombert 2023). Il n’y a que l’être humain qui peut en quelque sorte « déprogrammer » le fonctionnement de l’IA, en la forçant à énoncer (narrativement ou autrement) les contradictions inhérentes à son corpus, conformément à une vision « problématologique » de la culture (Meyer 1986). Sinon, livrée à elle-même, elle ne sera qu’un outil statistique, reproduisant les régularités qu’elle a le plus souvent rencontrées au cours de son apprentissage, et consolidant ainsi les stéréotypes les plus coriaces de la culture dominante (Stiegler 2013). L’utilisateur de l’IA doit, selon nous, être le vecteur de ce « contre-apprentissage », car c’est la seule manière de rendre plus humaine la rationalité incorporée dans cette technologie. Malgré le caractère ordinaire de l’expérience relatée dans notre article, celle-ci pourrait servir d’amorce — tel est le vœu que nous formulons — à une utilisation (professionnelle ou ludique) plus responsable de l’IA, tournée vers la problématisation des automatismes culturels qu’elle tend à reproduire mécaniquement.