Nikos Smyrnaios, L’espace public sous l’emprise du capital. De la presse bourgeoise aux géants de la Silicon Valley
Nikos Smyrnaios, L’espace public sous l’emprise du capital. De la presse bourgeoise aux géants de la Silicon Valley, Bordeaux, Le bord de l’eau, coll. « Documents », 2025, 240 p., ISBN : 978-2-38519-183-2
Texte intégral
1Dans L’espace public sous l’emprise du capital, Nikos Smyrnaios propose une relecture ambitieuse des métamorphoses historiques de l’espace public, en l’inscrivant dans une perspective d’économie politique de la communication. L’ouvrage se situe à l’intersection des travaux de Jürgen Habermas sur la sphère publique bourgeoise, de la tradition marxiste et néomarxiste en référence à Karl Marx (Le Capital, 1867), Antonio Gramsci (Cahiers de prison, 1971) et à Max Horkheimer et Theodor Adorno (La Dialectique de la raison, 1944), et des analyses contemporaines du capitalisme numérique (Smythe, 1977 ; Schiller, 1989 ; Fuchs, 2014 ; Zuboff, 2019). Son ambition est claire : démontrer que l’espace public moderne et contemporain ne peut être compris indépendamment des structures matérielles et des logiques d’accumulation qui le configurent.
2Dès l’introduction, Smyrnaios pose le cadre que constitue la crise actuelle de l’espace public entre polarisation, désinformation, montée des droites radicales, défiance médiatique et soutient que ces problématiques ne constituent pas une anomalie propre au numérique, mais l’aboutissement d’un processus historique long d’intégration de la communication aux logiques du capital. Ce positionnement critique l’amène à récuser toute lecture technodéterministe des plateformes, au profit d’une analyse matérialiste attentive aux rapports de production.
3Le premier chapitre revient sur la constitution de l’espace public au XVIIIᵉ siècle. En dialogue serré avec Habermas (Strukturwandel der Öffentlichkeit, 1962), Smyrnaios rappelle que l’espace public bourgeois se présente comme un espace de discussion rationnelle entre particuliers réunis en public. Toutefois, en mobilisant également les critiques féministes à l’image de Nancy Fraser (Rethinking the Public Sphere, 1990) et matérialistes, il souligne que cette sphère publique est historiquement située, elle est portée par la bourgeoisie lettrée, exclut les femmes et les classes populaires, et repose sur l’infrastructure de l’imprimé et du capital marchand.
4L’auteur montre que l’idéal kantien de publicité qui est le principe de transparence et de rationalité fonctionne comme une norme régulatrice, mais masque les conditions socio-économiques de possibilité de cette publicité. On retrouve ici une proximité analytique avec Bourdieu qui considère que l’espace public est un champ structuré par des rapports de forces et par une distribution inégale des capitaux (économique, culturel, symbolique).
5Le deuxième chapitre examine les tensions internes à la pensée libérale. Hegel, Tocqueville, Mill, puis Marx et Gramsci permettent de penser l’opinion publique comme espace ambivalent, médiation nécessaire à la démocratie, mais aussi lieu de manipulation et d’hégémonie. La référence à Gramsci est particulièrement structurante, en réalité l’espace public apparaît comme un terrain de lutte pour l’hégémonie culturelle, où les classes dominantes stabilisent leur pouvoir par la production du consentement.
6Smyrnaios prolonge cette réflexion en rappelant les apports de l’École de Francfort, pour qui l’industrialisation culturelle transforme l’espace public en système de reproduction idéologique. La culture de masse, loin de favoriser l’autonomie critique, tend à standardiser les consciences.
7Les troisième et quatrième chapitres décrivent la mutation industrielle de la presse au XIXᵉ siècle. La montée en puissance de la publicité analysée dans la lignée de Dallas Smythe et de la théorie de la « marchandise audience » modifie profondément la structure de l’espace public ; ainsi le public devient produit, son attention devient ressource marchande. Cette analyse fait écho aux travaux contemporains sur l’économie de l’attention, selon Citton (Pour une écologie de l’attention, 2014), et sur la financiarisation des médias.
8L’auteur montre que la concentration capitalistique réduit progressivement le pluralisme réel. Si l’idéologie libérale continue d’affirmer la liberté de la presse, la dépendance aux annonceurs et aux actionnaires limite l’autonomie éditoriale. Cette tension entre autonomie proclamée et hétéronomie économique constitue un fil rouge de l’ouvrage.
9Le cinquième chapitre analyse la dérégulation des années 1980. Dans la lignée des travaux de Robert McChesney, Smyrnaios décrit comment le tournant néolibéral favorise la concentration et l’internationalisation des groupes médiatiques. La disparition de certaines obligations de service public et l’affaiblissement des régulations accentuent la logique concurrentielle.
10Cette séquence prépare l’avènement des plateformes numériques, non comme rupture, mais comme radicalisation de la marchandisation.
11Les sixième et septième chapitres constituent le cœur contemporain de l’ouvrage. Smyrnaios y analyse les modèles économiques de Google, Meta, Amazon ou X (ex-Twitter). En dialogue avec Shoshana Zuboff (The Age of Surveillance Capitalism, 2019) et Christian Fuchs (Digital Labour and Karl Marx, 2014), il décrit un capitalisme fondé sur l’extraction massive de données comportementales. L’utilisateur devient simultanément producteur de contenu, source de données et cible publicitaire.
12L’algorithmisation de la visibilité redéfinit la hiérarchie des discours publics, loin de garantir une horizontalité démocratique, les plateformes opèrent une sélection opaque des contenus, favorisant l’engagement émotionnel et la polarisation. On retrouve ici des convergences avec les analyses sur la « plateformisation » de la société, selon Van Dijck, Poell et de Waal (The Platform Society, 2018).
13Cependant, l’auteur évite toute posture catastrophiste et tente à chaque fois de rappeler que ces infrastructures sont également investies par des mouvements sociaux, des mobilisations minoritaires et des contre-publics numériques. Le numérique amplifie les contradictions plutôt qu’il ne les crée.
14L’un des apports majeurs du livre réside dans sa capacité à articuler théorie normative et analyse matérialiste. Là où Habermas propose un idéal régulateur de délibération rationnelle, Smyrnaios insiste sur les conditions économiques concrètes de production de la communication. Cette articulation permet d’éviter deux écueils : l’idéalisme abstrait et le déterminisme technologique.
15La profondeur historique de la démonstration constitue également une force notable dans cette production intellectuelle, en montrant la continuité des logiques capitalistes, l’auteur replace la « crise » numérique dans une trajectoire longue, ce qui renforce la robustesse explicative du modèle.
16Cet ouvrage peut être inscrit comme étant une référence majeure pour les travaux portant sur la communication politique numérique, les crises contemporaines de l’espace public, les rapports entre médias, capitalisme et démocratie, et l’analyse critique des plateformes numériques.
17On pourrait néanmoins souhaiter une ouverture plus développée vers les espaces publics non occidentaux ou vers les configurations politiques autoritaires. De même, la centralité accordée aux structures économiques laisse parfois en arrière-plan les dimensions culturelles et anthropologiques des usages numériques. Ces réserves demeurent cependant marginales au regard de la cohérence de l’ensemble.
18L’espace public sous l’emprise du capital s’impose comme une contribution majeure aux sciences de l’information et de la communication. Par la densité de son cadre théorique et la précision de son analyse historique, l’ouvrage offre des outils conceptuels particulièrement féconds pour analyser les transformations contemporaines de la communication politique, notamment en contexte électoral.
19En replaçant l’espace public numérique dans la longue durée du capitalisme médiatique, Smyrnaios fournit une grille d’analyse précieuse pour penser les asymétries de visibilité, les logiques algorithmiques et les luttes hégémoniques qui structurent aujourd’hui les arènes numériques.
Pour citer cet article
Référence électronique
Saidou Abdoul Diop, « Nikos Smyrnaios, L’espace public sous l’emprise du capital. De la presse bourgeoise aux géants de la Silicon Valley », Revue française des sciences de l’information et de la communication [En ligne], 32 | 2026, mis en ligne le 26 mai 2026, consulté le 10 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/rfsic/19464 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16fwi
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