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Le journal de quartier comme dispositif de médiation participative et inclusive : une analyse lexicométrique et discursive d’articles co-rédigés avec les habitant·e·s

Albin Wagener et Célia Henry

Résumés

Cet article analyse le journal de quartier « Le Lien » comme dispositif de médiation participative au sein du quartier Humanicité, projet socio-urbain fondé sur l’inclusion et la mixité. À partir de 87 articles co-rédigés avec des habitants, une approche croisant lexicométrie et analyse discursive est mobilisée. Les résultats montrent la centralité du vivre-ensemble, des projets collectifs et de l’appropriation des espaces. Cinq classes thématiques structurent les discours, tandis qu’un noyau central relie projets et vie socio-spatiale. L’étude souligne que le journal participe à la co-construction symbolique du territoire et à la production d’une identité collective, tout en révélant des biais liés à la participation.

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Texte intégral

Introduction

1Lancé au début des années 2000 dans la métropole lilloise et partagé entre les communes de Capinghem et Lomme, puis inauguré en 2013 avec ses premiers habitants, le quartier Humanicité constitue un exemple intéressant de territoire habitable à visée inclusive — notamment en liant différents types d’habitats en fonction des populations. Ainsi, la mixité intergénérationnelle s’y mêle à la mixité sociale, accueillant des personnes dites vulnérables ou porteuses de handicap, dans un contexte où la dimension sociale se mêle à celle de la santé et du vivre-ensemble.

2Mais ce n’est à vrai dire pas la seule particularité de ce quartier, où sont également positionnés un centre hospitalier (l’hôpital Saint-Philibert), une unité de formation (un campus de la Faculté de médecine, maïeutique et sciences de la santé de l’Université catholique de Lille) et un living lab, Ensembll, dont l’une des missions est de participer à l’animation de la vie du quartier. C’est dans ce contexte qu’Ensembll a notamment décidé de prendre en charge la mise en œuvre d’un journal de quartier, intitulé « Le Lien », afin de rendre compte de la vie du quartier Humanicité, mettre en avant les initiatives et les projets de ce petit territoire, tout en impliquant habitantes et habitants dans le comité de rédaction.

3Si « le Lien » fait définitivement partie des originalités de la vie du quartier Humanicité, il semble pertinent de s’intéresser plus particulièrement aux articles rédigés par ou avec les habitantes et les habitants, afin de mieux comprendre comment ces personnes mettent en avant leur quartier, ses spécificités et ses projets, et quelles représentations et quels récits y circulent. À travers la constitution d’un corpus intégrant l’ensemble des articles rédigés par les habitantes et les habitants d’Humanicité sur quelques années, grâce à une analyse lexicométrique et discursive, le but de cet article est de comprendre la circulation des représentations mises en énonciation par les habitantes et les habitants — et plus largement d’interroger la manière dont la dimension participative du journal de quartier, en tant que dispositif, se retrouve liée à la mise en circulation de ces représentations. Cette analyse informe notamment sur les profils rédactionnels qui investissent le journal de quartier, et qui traitent notamment de sujets qui mettent en lien la vie quotidienne du quartier et les dynamiques d’inclusion.

Contexte : le quartier Humanicité comme lieu d’innovation socio-urbaine

4L’histoire d’Humanicité commence au début des années 2000, dans le cadre des réflexions portant sur le projet d’urbanisation du site de Tournebride — un ensemble foncier de 130 hectares, situé au nord-ouest de la métropole lilloise et réparti sur les communes de Capinghem et Lomme. L’Université catholique de Lille, porteuse de valeurs humanistes et présente sur le site depuis 1977 avec l’implantation de son hôpital universitaire Saint-Philibert, rue du Grand But à Lomme, voit, dans ce projet d’urbanisation, une opportunité de créer un espace de mixité entre les âges, de mixité sociale, et d’accueil des personnes les plus vulnérables. Ce projet d’innovation sociale se retrouve notamment matérialisé dans la thèse de Lydie Lenne, qui permet de retracer l’histoire et l’émergence de ce quartier spécifique (Lenne, 2017) ; il s’agit notamment ici d’ancrer un projet d’innovation sociale dans des matérialités urbaines qui donnent à l’ensemble une réalité spécifique (Lenne, 2020).

5C’est dans ce contexte bien spécifique que l’Université catholique de Lille a pour objectif, dès lors, d’abreuver la réflexion concernant ce projet de quartier avec un triple objectif, soit : a) développer de nouvelles activités d’enseignement et de recherche ; b) s’investir dans les questions liées à l’évolution du système de santé, pour une meilleure prise en charge des vulnérabilités liées au vieillissement, à la dépendance et au handicap ; c) apporter sa compétence dans la définition d’un projet urbain spécifique, de la conception à la facilitation du vivre ensemble. C’est dans cet esprit que des concertations sont lancées dès 2002, avec lancement concret du projet en 2004, en coordination avec la Métropole Européenne de Lille et les communes de Lomme et Capinghem.

6Lorsque le projet Humanicité émerge, c’est une première en France, ce qui permet de parler ici de véritable communauté innovante (Irrmann, 2017). C’est la première fois qu’une Université initie un projet global mêlant à la fois développement territorial, innovation sociale, mixité des populations, création d’activités et d’emplois nouveaux, mutualisation d’équipements (sociaux, sportifs, pédagogiques, culturels…), et ceci en collaboration étroite et avec le soutien des collectivités locales. C’est aussi et surtout la première fois qu’une Université se fait aménageur urbain pour expérimenter des solutions concrètes en faveur du mieux vivre ensemble. En d’autres termes, il s’agit donc de mettre en œuvre un véritable urbanisme du care afin de faire société de manière alternative (Sportouch, 2024), en prenant en compte les vulnérabilités structurelles, quelle que soit leur nature (Bigot, 2024), tout en associant l’ensemble des publics afin de stimuler une appropriation collective des questions et problématiques que rencontrent les populations du quartier (Bay et al., 2017).

7Le projet est donc avant tout pensé dans sa dimension d’habitation d’un espace du point de vue social et sanitaire, avec en son sein l’accompagnement du projet par et à travers des questions de recherche-action prégnantes (Routier, d’Arripe et Soyez, 2017, 7) :

La mixité des types d’habitat (location, accession à la propriété, logements sociaux, béguinage, logements pour les seniors, chambres d’étudiants) complète celle des structures et services sanitaires, médico-sociaux et sociaux présents sur le quartier. L’urbanisme et l’architecture se présentent avec pour toile de fond, notamment, l’idée d’une accessibilité physique pour chacun […]. En modelant un environnement physique pensé pour tous, les porteurs d’Humanicité souhaitaient donc gommer certaines inégalités sociales et de santé et contribuer ainsi à l’amélioration du vivre-ensemble. Pour eux, certaines valeurs seraient convoquées par cet espace urbain (convivialité, solidarité, mixité, citoyenneté) : leur concrétisation a été le terreau d’une réflexion plus vaste qui a porté sur le concept d’accessibilité, intégrant sa dimension sociale et l’interrogeant en retour, pour finir par se concrétiser dans l’émergence d’un dispositif de type L.L. [living lab].

8Ainsi, se pose le principe de structuration du quartier comme un véritable laboratoire vivant, avec un ensemble de questions sous-tendant la structuration du projet (Routier et al., 2020, 77) :

Plusieurs de ces enjeux de développement du quartier vont aussi rencontrer ceux du déploiement d’un dispositif de laboratoire vivant : Comment favoriser la participation sociale et le vivre-ensemble en engageant la plus grande diversité d’acteurs du quartier ? Comment mettre en œuvre une gouvernance qui soutient le pilotage collectif d’une démarche d’innovation sociale chemin faisant ? Comment influencer la coélaboration de ce vivre-ensemble ? Comment développer la capacitation et l’apprenance collective, en développant le pouvoir d’agir des acteurs impliqués ?

9L’intégration du living lab comme dispositif d’accompagnement de la vie sociale du quartier et de recherche-action est donc capitale pour bien saisir les spécificités de ce projet socio-urbain, d’autant qu’il permet d’envisager Humanicité comme un quartier qui se veut et se vit comme un socio-espace durable du point de vue du care — une durabilité ici envisagée dans sa dimension de développement social et d’inclusion communautaire (Lipovac et Boutonné, 2014).

10En outre, l’intégralité du projet prévoyait également quatre aménagements en fonction de secteurs géographiques. Deux secteurs devaient être aménagés par les collectivités locales et avaient donné lieu à la constitution de deux Zones d’Aménagement Concerté (ZAC), à savoir celles de Capinghem et de Tournebride, avec la délégation de certains secteurs à des aménageurs privés. Cette délégation permet de construire des projets comme un Foyer d’accueil médicalisé (celui de « La vie devant soi »), un campus Dalkia-EDF, ou encore l’hôpital Saint-Philibert de l’Université catholique de Lille, qui se trouve sur le quartier Humanicité. Celui-ci regroupe 2500 habitants répartis sur des structures sanitaires et sociales et des logements classiques, et accueille également 2000 salariés et 1100 étudiants.

« Le lien » : dispositif médiatique de lien social et communautaire

11Depuis sa création en 2012 par l’Université catholique de Lille, le journal de quartier « Le Lien » accompagne le développement du quartier Humanicité à Lomme-Capinghem. Ce journal de quartier réunit durant ses premières années les représentants institutionnels d’Humanicité. Ils se retrouvent pour décider ensemble des sujets des articles. Ces rencontres permettent aux premières structures installées dans le quartier de faire connaissance et partager de l’information, ce qui épouse la fonction sociale de la communication communautaire, définie comme un « cadre symbolique général d’énonciation de l’identité du groupe » (Elhajji, 2013, 75).

12L’utilisation d’un journal de quartier constitue un dispositif socio-communicationnel particulièrement intéressant pour participer à la maintenance d’un tissu informationnel constant au sein d’une communauté, particulièrement lorsque celle-ci fait société dans un espace urbain nouveau. Nous entendons ici également le journal de quartier comme un dispositif de médiation, dans la mesure où il constitue « une action, un événement qui met en présence des individus et des choses, par et à travers les relations qu’ils tissent » (Meunier, 2007, 325) — ici, les relations tissées au sein du quartier Humanicité. Cette approche nous paraît d’autant plus pertinente que les journaux de quartier disposent de vertus qui permettent aux communautés de faire circuler du sens et d’envisager des pratiques communes, malgré certaines limites. Ainsi, les recherches ont permis de montrer que les journaux de quartier contribuent à l’engagement communautaire (Stamm et al., 1997), transforment l’appropriation des questions sociales et politiques dans l’espace public (Blanchard, 2018).

13Dans ce sens, comme l’attestent les travaux de Bruno Raoul, les journaux de quartier disposent de plusieurs fonctions (Raoul, 2011) :

  • D’abord, mettre en sens les spécificités géographiques, sociales et culturelles du territoire concerné ;

  • Ensuite, donner à voir les représentations que les habitantes et habitants nourrissent à l’égard de leur quartier ;

  • Permettre de révéler ou expliciter, enfin, le lien entre média et territoire, dans une approche socio-spatiale et informationnelle.

14En d’autres termes, il s’agit de dispositifs permettant de révéler une véritable approche systémique des interactions (Wagener, 2019a), au sens où le média participe à la constitution de liens sociaux dans un espace donné, permettant à la fois la circulation d’information, la mise en scène des représentations liées au quartier, et la mise en communauté — notamment en associant les habitantes et les habitants à la conception et à la rédaction d’articles. En d’autres termes, le journal de quartier, en tant que dispositif de médiation communautaire, constitue une opération de communication, définie comme un agir ensemble (Plourde, Vasquez et Del Fa, 2016), d’autant qu’il associe une grande variété d’acteurs du quartier — habitants comme résidents de structures sanitaires et sociales.

15Durant ses premières années, « Le Lien » fonctionne ainsi selon le modèle suivant : un comité de rédaction composé des directions des structures implantées dans le quartier sélectionne alors les articles valorisant leurs activités respectives (sociales et culturelles notamment), tandis que l’université assure l’édition, l’impression et la distribution, par le biais du living lab porté par l’équipe ENSEMBLL (qui fait elle-même partie de l’université en question), qui joue ici pleinement son rôle de co-producteur de significations sociales négociées, ici par le biais du dispositif médiatique (Routier et al., 2020), grâce à des actions rendues publiques qui permettent d’envisager différemment le territoire comme environnement socio-spatial (Roux et Marron, 2017).

16Cette configuration évolue progressivement avec l’arrivée de salariés des structures au sein du comité de rédaction, puis connaît un tournant en 2020. Le contexte du confinement conduit l’équipe à repenser sa ligne éditoriale : le journal s’ouvre alors aux habitants et acteurs du quartier en leur laissant « carte blanche » pour deux éditions spéciales durant la pandémie. Cette nouvelle orientation, consolidée en 2020 et en 2021, a pour objectif de placer les envies et besoins des acteurs locaux au cœur du projet d’édition.

17Les habitants, résidents et salariés du quartier deviennent ainsi les auteurs d’articles, en faisant le récit de leur vécu du quartier, des projets auxquels ils participent, des rencontres qu’ils font dans le quartier ; une attention particulière est alors accordée aux initiatives collectives favorisant le vivre-ensemble, dans un esprit de renforcement du lien social intrinsèque au développement d’une communauté de voisinage du quartier (Guest et al., 2006), à comprendre ici non seulement stricto sensu, mais également dans une approche permettant de parler de voisinage d’activités (pour les salariés), de modes d’habitabilité (en fonction des vulnérabilités ou non des publics) et des places sociales dont peuvent s’emparer les personnes qui vivent ou travaillent sur Humanicité.

18En novembre 2022, le journal franchit une étape supplémentaire avec l’instauration de « salles de rédaction ouvertes au quartier ». Ces après-midis participatifs permettent à toute personne intéressée — habitants, salariés, étudiants, résidents d’EHPAD ou de foyers médicalisés, enfants — de contribuer directement au journal en proposant des sujets et en réalisant des articles, accompagnées par les membres du comité de rédaction. Parallèlement à cette ouverture croissante, la gouvernance du journal se transforme. L’association « Vivre Ensemble à Humanicité », créée en 2018 pour animer la vie de quartier et favoriser les liens entre habitants, dont les missions résonnent pleinement avec les objectifs du journal, devient co-porteuse du « Lien » aux côtés de l’Université catholique de Lille, dans une optique d’évolution et d’innovation continuelle portée par le living lab du quartier (Janin et Pecqueur, 2016). Ce nouveau modèle de gouvernance partagée a permis de diversifier les sources de financement, avec notamment le soutien de la Fondation La Poste et du Département du Nord pour l’année 2024-2025.

19Du point de vue fonctionnel, chaque année, quatre numéros de 20 pages sont édités et diffusés, à la fois en version numérique et en version papier. Ils sont élaborés à partir des salles de presse ouvertes organisées dans le quartier. Quatre mercredis après-midi par an, le comité de rédaction invite l’ensemble des acteurs et usagers qui le souhaitent à venir proposer une idée d’article et à en rédiger le contenu, seul ou accompagné. Le comité de rédaction est un collectif ouvert, toujours prêt à accueillir de nouvelles personnes. Il est cependant constitué d’un noyau dur, à savoir la chargée de projets et communication d’ENSEMBLL, la présidente de l’association Vivre ensemble à Humanicité, un médiateur urbain, la chargée de mission à la Maison des Projets d’Humanicité, une animatrice de l’EHPAD Saint François de Sales, un résident du Foyer d’Accueil Médicalisé La Vie devant Soi, un résident du Foyer d’Accueil Médicalisé Centre Hélène Borel et enfin une habitante du quartier. Le comité se réunit avant chaque salle de presse pour préparer l’organisation, puis après, afin de débriefer et de finaliser collectivement le numéro en relisant et en validant l’ensemble des contributions.

Méthodologie d’analyse

20De fait, la spécificité du quartier Humanicité et l’existence du journal de quartier « Le Lien », notamment en ce qu’il permet à des habitantes et habitants de proposer et inclure des articles, stimule le regard scientifique. En effet, il est tentant de se poser la question de la manière dont habitantes et habitants se représentent leur quartier, le vivent, et mettent en récit la manière dont celui-ci s’anime. Grâce aux habitantes et aux habitants, on retrouve ainsi à la fois des sujets d’actualité locale, mais aussi potentiellement des questions à résoudre pour le vivre-ensemble — questions qui peuvent alors, via ce média, s’adresser aux communes ou aux bailleurs responsables.

21Ici, la production d’articles médiatiques dans un journal de quartier peut être définie comme un genre discursif à part entière (Maingueneau, 2005), et mérite une analyse proche de celle proposée par Bruno Raoul, qui insiste sur la dimension de médiation d’un tel dispositif. En effet, « considérer cette fonction de médiation, c’est certes envisager le média en ce qu’il contribue à rendre visibles, voire à soumettre à la discussion critique, dans un espace public donné, tant des questions du quotidien que des questions de société » (Raoul, 2009). Ici, il s’agit d’étudier donc le travail territorial d’un tel média, qui lie traitement de questions du quotidien et questions de société d’une part, et construction d’une identification socio-spatiale d’autre part (Noyer et Raoul, 2011, 17) :

Il s’agit, de notre point de vue, de considérer une intrication, et notamment de saisir comment et en quoi le discours médiatique est un « discours territorialisant », sachant que le territoire n’accède à la reconnaissance, et par là à l’existence, que par l’instance discursive (dont participent les médias) qui le désigne, le délimite, en rend compte dans sa forme et sa matérialité spatiales et dans son histoire sociale. Envisagé de la sorte, le territoire apparaît ainsi — et peut-être avant tout — comme un « fait de langage » en ce sens qu’un territoire donné n’est identifié comme tel qu’en tant qu’il est désigné par des marqueurs linguistiques.

22Dans cette optique, nous proposons donc une analyse non pas de l’intégralité des numéros du journal « Le Lien », mais de nous focaliser exclusivement sur les articles rédigés ou co-rédigés avec les habitantes et les habitants, depuis que cette modalité participative existe au sein de la rédaction. Ainsi, nous nous inscrivons dans une logique de linguistique de corpus (Baker, 2006), en étudiant 87 articles issus des numéros suivants :

  • Le Lien n° 41 — Juillet 2022

  • Le Lien n° 42 — Octobre 2022

  • Le Lien n° 43 — Janvier 2023

  • Le Lien n° 44 — Avril 2023

  • Le Lien n° 45 — Juillet 2023

  • Le Lien n° 46 — Novembre 2023

  • Le Lien n° 47 — Février 2024

  • Le Lien n° 48 — Mai 2024

  • Le Lien n° 49 — Juillet 2024

  • Le Lien n° 50 — Novembre 2024

  • Le Lien n° 51 — Février 2025

  • Le Lien n° 52 — Mai 2025

23De surcroît, ces 87 articles sont répartis en fonction de rubriques dédiées qui permettent l’expression des habitantes et habitants du quartier, à savoir :

  • Rubrique « carnet de voyage » (3 articles)

  • Rubrique « édito » (4 articles)

  • Rubrique « expression libre » (2 articles)

  • Rubrique « actu des projets collectifs » (23 articles)

  • Rubrique « recettes » (1 article)

  • Rubrique « talents » (6 articles)

  • Rubrique « rencontres » (16 articles)

  • Rubrique « vie de quartier » (32 articles)

24Il est cependant important de noter que les particularités sociales, éducatives ou sanitaires des personnes rédactrices (habitantes ou habitants, résidentes ou résidents, etc.) informent et influencent nécessairement l’aisance rédactionnelle ou les choix lexicaux, ce qui introduit de facto un principe de variation au sein du corpus (Garric et Capdevielle-Mougnibas, 2009) en raison de la diversité des énonciateur·ice·s.

25Le corpus ainsi constitué est d’abord soumis à une première analyse de type lexicométrique, grâce au logiciel Iramuteq. Cette analyse permet de prendre appui sur une approche statistique et quantitative des colocations lexicales (Marchand, 1998), puis de croiser ensuite avec une lecture qualitative plus discursive en complément des résultats proposés par le logiciel (Aguilar et al., 2022). Le croisement de ces approches quantitatives et qualitatives permet d’expérimenter en approchant le corpus de diverses manières (Leblanc, 2015), grâce à des allers-retours qui encouragent une étude systémique des discours en circulation (Wagener, 2019b), afin de limiter les biais statistiques d’une approche strictement quantitative, ainsi que les biais d’interprétation d’une approche exclusivement qualitative.

26Une telle approche, déjà utilisée pour des corpus de natures diverses (Wagener, 2024) doit permettre de dégager ce qui peut faire système, même à un niveau relativement restreint, en matière de relations entre les individus rédacteurs d’articles et le quartier (Wagener, 2019a). En d’autres termes, et pour expliciter la question plus large du rapport entre habitants rédacteurs d’articles de média de quartier et quartier lui-même, il s’agit d’explorer par une analyse lexicométrique et discursive ce qui permet de saisir la manière dont un territoire est mis en discours, et donc en identité, par un média local dont les habitants peuvent être partie prenante (Raoul, 2017, 140) :

Si le territoire est fait de matière spatiale — existant à l’état naturel pour une part, et élaborée par l’homme pour une autre (édifices patrimoniaux, aménagement, urbanisme, etc.) — et de réseaux, il tient aussi de signes, et par là de représentations et d’un imaginaire, toutes choses qui impliquent de saisir les médiations, discursives et cartographiques notamment, par lesquelles ces représentations et cet imaginaire se formalisent et adviennent à la visibilité et à la signification.

27En d’autres termes, nous proposons donc une méthodologie segmentée par a) la constitution d’un corpus de textes qui permet d’étudier le terrain langagier de la question de recherche posée, b) une première approche lexicométrique, basée sur l’étude statistique du corpus (notamment collocations lexicales et analyse factorielle de correspondance via Iramuteq) puis c) une interprétation de ces données afin d’en dégager les grands éléments discursifs qui informent à propos des représentations en circulation dans le corpus.

Résultats et commentaires

Nuage de mots

28Tout d’abord, une première photographie du corpus peut être établie grâce à un nuage de mots — si cette visualisation permet uniquement d’avoir une représentation des fréquences lexicales les plus évidentes dans les textes, elle reste une porte d’entrée relativement intéressante pour appréhender le corpus.

Fig. 1. Nuage de mots du corpus (réalisé avec le logiciel Voyant-Tools.org)

Fig. 1. Nuage de mots du corpus (réalisé avec le logiciel Voyant-Tools.org)

29Ici, on voit notamment que le quartier reste au centre des articles, plus particulièrement avec 181 occurrences du lexème « quartier » et 114 du lexème « Humanicité » — ce qui indique déjà un écart entre le fait de parler du quartier comme territoire socio-spatial, et le fait de le nommer en tant que tel. Viennent ensuite les lexèmes « habitants » (83 occurrences), « projet » (75 occurrences), « partager » (59 occurrences), « jeu » (55 occurrences), « place » (53 occurrences), « vivre » et « ensemble » (52 occurrences chacun) puis « maison » (51 occurrences). Les autres termes tombent sous le seuil des 50 occurrences en termes de fréquence statistique. Il est intéressant de voir que les dimensions de vie collective et de partage sont bien présentes, y compris à travers la dimension ludique. Toutefois, une nuance interprétative mérite d’être apportée : lorsque les énonciateur·ice·s évoquent ici la « maison », c’est pour évoquer la maison des projets du quartier, ce qui accentue une dimension de vie collective focalisée sur la constitution et la mise en œuvre de projets.

Analyse de similitudes

30En suivant les possibilités offertes par le logiciel Iramuteq, nous proposons une deuxième phase d’étude permettant cette fois de mettre en lien les termes, non plus avec un recensement statistique des occurrences, mais plutôt des co-occurrences — en d’autres termes, de comprendre quels réseaux de colocation lexicale sont tissés au sein du corpus.

Fig. 2. Analyse de similitudes du corpus (réalisée avec le logiciel Iramuteq)

Fig. 2. Analyse de similitudes du corpus (réalisée avec le logiciel Iramuteq)

31Cette analyse permet de visualiser la fréquence des colocations lexicales (notamment à travers l’épaisseur du lien entre lexèmes), tout en regroupant ces colocations par grands ensembles qui apportent une information approfondie sur l’organisation des textes :

  • Un premier ensemble, relativement important, met en lumière le quartier, associé notamment aux dimensions de déplacement (« venir »), d’appréciation affective, de jeu, d’habitants au sens large, du journal de quartier en tant que tel — avec également des connexions aux institutions médicalisées et aux habitats adaptés qui font la spécificité du quartier, en mélangeant les publics ;

  • Un deuxième ensemble, en bas, met en relief le nom du quartier, en associant ce nom aux particularités principales qui consistent à y mêler une diversité d’habitantes et d’habitants en animant une autre manière de vivre ensemble ;

  • Enfin, un dernier ensemble en bas à gauche révèle le mode d’animation du quartier à travers les projets (portés ou non par la Maison des projets), et permet aussi d’offrir un lieu de rencontre et de partage — une forme de tiers-lieu dans un tiers-quartier, d’une certaine manière.

32Ces trois dimensions permettent d’offrir des clés de lecture sur les descripteurs utilisés pour mettre en récit le quartier, les spécificités d’Humanicité en tant que projet favorisant le vivre-ensemble et l’inclusion sociale et sanitaire à des degrés divers, mais également la mise en valeur des projets comme vecteurs d’animation et de vie collective partagée.

Classification par dendrogrammes

33Grâce aux fonctionnalités offertes par Iramuteq, il est également possible d’extraire les classes thématiques du corpus — soit les grands ensembles qui permettent, en croisant statistiques lexicales et déploiements sémantiques des lexèmes, de proposer des récits autour desquels s’articule le corpus. C’est notamment grâce à cette classification que l’on repère les thématiques qui donnent à voir les représentations mises en discours par les énonciateur·ice·s qui participent à la rédaction des articles parus dans le journal de quartier.

Fig. 3. Classification par dendrogrammes (réalisée avec le logiciel Iramuteq)

Fig. 3. Classification par dendrogrammes (réalisée avec le logiciel Iramuteq)

34Cette approche statistique et sémantique croisée montre que cinq classes thématiques se dégagent dans le corpus (de gauche à droite en décrivant le dendrogramme ci-dessus) :

  • Classe 2 (23,3 % du corpus) : cette classe regroupe les éléments liés à l’inclusion sociale à l’œuvre au sein du quartier, notamment en citant le foyer d’accueil médicalisé du centre Hélène Borel, le dispositif sanitaire Les Glycines (« Lits, halte, soins, santé », rattaché à abej Solidarité), mais également l’accueil Marthe et Marie géré par le diocèse de Lille. En d’autres termes, on retrouve ici matérialisées les particularités qui alimentent, depuis sa conception, le quartier Humanicité en tant qu’entité géo-sociale inclusive, soit un ensemble géographique et communautaire situé, conçu pour faire interagir et participer une diversité de publics à des projets communs ;

  • Classe 4 (21 % du corpus) : la deuxième classe, quasiment aussi importante du point de vue de la distribution statistique, est consacrée aux activités de la maison des projets du quartier — maison qui permet de proposer des animations et ateliers gérés par les habitantes et les habitants, et de proposer un véritable lieu de partage ou peut se vivre une partie de la vie collective du quartier, évoquant fortement au passage la présence de ce qui semble être un tiers-lieu au sein du quartier (Dagonneau, 2022).

  • Classe 5 (21,2 % du corpus) : cette classe semble plus particulièrement consacrée à l’expression de la vie du quartier, à travers une dimension socio-spatiale. Le lieu est bien exprimé à travers sa dimension toponymique (c’est dans cette classe qu’apparaît le nom du quartier Humanicité), la place Gandhi est évoquée, ainsi que des événements collectifs qui rythment la vie de quartier, ou encore la commune de Capinghem et la commune de Lomme (par ailleurs associée à Lille) qui évoque la distribution géographique d’Humanicité au sein de la métropole lilloise.

  • Classe 3 (15,2 % du corpus) : ici, il s’agit spécifiquement de mettre l’accent sur l’appropriation des espaces par l’ensemble des publics, des enfants jusqu’aux personnes en situation de handicap, en évoquant notamment l’appropriation socio-spatiale par le jeu, le sport, l’accessibilité des espaces et des voies, mais également la dimension environnementale — des questions qui tendent à montrer qu’ici, bien-être social et environnemental semblent particulièrement liés autour de lexèmes qui évoquent la notion de cadre de vie (Manusset, Brodach et Marchais, 2007).

  • Classe 1 (19,3 % du corpus) : cette classe semble principalement consacrée aux problèmes de vie en commun sur le quartier, notamment dans leur dimension géo-environnementale et technique — avec une focalisation plutôt forte sur les questions de voirie ou d’aménagement urbain. Ces questions d’aménagement urbain se retrouvent probablement renforcées par le fait de la mixité des publics et du besoin d’inclusivité dans la circulation des personnes en fonction des espaces (Cattacin, Gamba et Waeber, 2025).

35L’ensemble permet de mettre en valeur une vie de quartier centrée sur les projets, l’animation et l’inclusivité des habitantes et des habitants — en tous les cas du point de vue des personnes qui participent à la rédaction des articles dans le journal « Le Lien ». Bien sûr, ce biais de participation oriente nécessairement la circulation des représentations au sein des articles publiés, mais permet a minima de proposer une photographie du point de vue des énonciateur·ice·s, qui mérite d’être éclairée par les relations qui existent entre les classes thématiques, grâce au point suivant.

Analyse factorielle de correspondance

36Les relations entre les classes thématiques permettent de faire ressortir les liens entre celles-ci, et donc la manière dont elles sont traitées par les énonciateur·ice·s auteur·ice·s d’articles dans le journal de quartier. Ici, on repère d’emblée une distribution selon trois pôles.

Fig. 4. Analyse factorielle de correspondance (réalisée avec le logiciel Iramuteq)

Fig. 4. Analyse factorielle de correspondance (réalisée avec le logiciel Iramuteq)

37On remarque immédiatement que les classes thématiques 4 (activités de la maison des projets), 5 (vie socio-spatiale du quartier) et 3 (appropriation des espaces par les publics) se retrouvent fortement intriquées, en haut à gauche du graphe. Ce premier ensemble constitue en réalité une sorte de cœur thématique du corpus, sur un total statistique de 57,4 % des fréquences lexicales. Ainsi, plus de la moitié des sujets traités dans les articles évoquent une vie sur Humanicité où s’entrecroisent projets de quartier, appropriation des espaces et vie générale de la communauté en tant que quartier.

38La classe 1 consacrée aux problèmes techniques d’aménagement urbain ou de voirie est véritablement traitée de manière séparée, ce qui n’est pas nécessairement surprenant — dans la mesure où cette thématique obéit à une logique propre de constat de problème et de résolution remontée aux instances publiques, même si on pourrait imaginer que ces difficultés techniques pourraient parfaitement être incluses dans des projets participatifs de résolution avec les habitantes et les habitants.

39En bas à gauche, en relatif éloignement, on perçoit que l’inclusion sociale (classe 2), pourtant consubstantielle à l’existence même du quartier Humanicité, semble traitée un peu à part si l’on considère le cluster des autres thématiques consacrées à la vie générale du quartier. Cette particularité semble témoigner d’une véritable différence de traitement entre l’inclusion sociale (en tant que sujet spécifique) et la vie générale de Humanicité. Il convient de rappeler à ce titre que le fonctionnement même du journal « Le Lien » rassemble dans la rédaction une véritable mixité (de personnes valides et de personnes en situation de handicap, par exemple). Cela peut signifier que si la vie de quartier est bien construite sur une dimension inclusive, son traitement comme sujet spécifique semble être fait dans une logique de sensibilisation, comme en attestent les extraits suivants, issus de la classe 2 :

« le foyer d’accueil médicalisé du centre Hélène Borel nous a chaleureusement accueilli lors de notre salle de presse ouverte du 26 mars » (par Marie, David, Perrine, Serge et Clara, Lien n° 52, mai/juin 2025, rubrique « Rencontres ») ;

« je suis arrivé sur le quartier en janvier 2012 au foyer d’accueil médicalisé Hélène Borel un peu par hasard car je souhaitais y rejoindre mon meilleur ami » (par Célia et Pierre, Lien n° 41, juillet 2022, rubrique « Rencontres ») ;

« je souhaite que les gens connaissent ma fonction et l’accueil Marthe et Marie car nous recherchons des bénévoles » (par Simon et Catherine, Lien n° 50, avril 2024, rubrique « Rencontres ») ;

« à Noël au centre Hélène Borel on voit la vie belle, on commence par la décoration du sapin tous ensemble » (par les résidents du Centre Hélène Borel, Lien n° 51, février 2025, rubrique « Vie de quartier ») ;

« quand je sors de l’accueil Marthe et Marie je me sens bien, je me sens mieux car je me suis rendu utile et je suis fier de moi » (par Simon et Catherine, Lien n° 50, avril 2024, rubrique « Rencontres »).

40En réalité, ces extraits témoignent d’une volonté de mettre en valeur la vie des structures qui accueillent des populations en situation de vulnérabilité — et de ne pas simplement diluer la thématique de l’inclusivité dans la vie de quartier, mais plutôt d’en montrer la réalité quotidienne au sein même des institutions, en dehors de l’espace public partagé.

Distribution des variables dans l’analyse factorielle de correspondance

41Afin de mieux saisir les interprétations potentielles de l’analyse factorielle de correspondance, il est intéressant de revenir aux variables qui permettent d’encoder le corpus et de vérifier s’il n’y a pas des surreprésentations de certaines rubriques du journal de quartier, en fonction des classes thématiques.

Fig. 5. Distribution thématique des variables du corpus (réalisée avec le logiciel Iramuteq)

Fig. 5. Distribution thématique des variables du corpus (réalisée avec le logiciel Iramuteq)

42La distribution des variables permet de comprendre la spécificité de la classe 1, consacrée aux questions techniques dans le quartier : on remarque notamment que l’une des instances énonciatrices du journal, à savoir le collectif « Eaux pluviales », semble particulièrement surreprésentée au sein de cette classe thématique. Cette surreprésentation est due à des soucis de conception du quartier, qui a largement empêché l’écoulement des eaux de pluie pendant un certain temps, et a nécessité la mobilisation d’habitants et de résidents afin de pousser les bailleurs et les communes à agir — un signe non négligeable, par ailleurs, de la vitalité citoyenne du quartier et de l’importance du journal local pour l’exprimer pleinement.

43Cela étant, cette distribution appelle d’autres questionnements, notamment la présence nettement moindre, mais néanmoins visible, des rubriques « Recettes », « Carnet de voyage » ou « Talent ». Ainsi, si la grande majorité des termes issus de la classe thématique 1 traite de questions techniques, celle-ci semble également agréger d’autres sujets qui s’éloignent de la vie du quartier stricto sensu, sans que les termes (ou lexèmes) y soient spécifiés. Une analyse lexicométrique plus fine de la classe 1, malgré les limites dans le traitement statistique proposé par Iramuteq, offre une piste ; les sujets techniques (hors pluviométrie, eaux et voirie) sont également présents dans la rubrique « Recettes » ou dans les techniques artistiques de la rubrique « Talent »). Plus généralement, il est possible de distinguer un fil rouge dans cet agrégat : on y retrouve en effet la mise en avant d’expériences humaines, sensibles et partageables, et la mise en avant de profils qui partagent ces expériences de vie quotidienne, dans ce qu’elles ont de plaisant (pour les rubriques « Recettes » et « Talent », « Carnet de voyage ») ou de moins plaisant (pour l’engagement du collectif « Eaux pluviales »).

44Il est également à noter que la rubrique « Rencontres » du journal « Le Lien », semble être un peu plus représentée au sein de la classe 2, du fait de sa focalisation sur l’inclusion des populations diverses du quartier et de leurs spécificités. Le fait que la rubrique « Rencontres » mette en avant ces portraits d’habitantes et d’habitants aux besoins spécifiques semble souligner une fonction du journal de quartier — à savoir sa capacité, notamment pour Humanicité, à pouvoir proposer des articles et des portraits co-rédigés avec des personnes concernées du point de vue des spécificités sanitaires et sociales. Cette singularité est importante et pose, à nouveau, l’acte de communication comme un agir ensemble qui permet de faire communauté, et de l’exprimer à travers un dispositif identifié — un agir ensemble communautaire d’autant plus singulier, ici, qu’il mêle des publics divers du point de vue de leurs particularités et de leurs vulnérabilités.

Discussion

45Comme nous pouvons le constater ici, le journal communautaire « Le Lien » joue un rôle de dispositif socio-discursif à part entière, à travers sa propre ingénierie sociale, permettant ainsi de médier les liens entre différents types de population sur un même quartier. En ce sens, « Le Lien » n’est pas un simple support d’expression, mais constitue un véritable filtre de représentations à propos du quartier, un cadre d’énonciation légitime (y compris pour des populations traditionnellement exclues de ce type de dispositif), voire un régulateur concernant des problèmes qui émergent dans le quartier Humanicité. En ce sens, « Le Lien » constitue bien un dispositif de médiation au sein d’un espace public local (Tétu, 1995).

46En outre « Le Lien » permet de formuler des cadrages discursifs (Ziem, 2014) qui donnent à voir une certaine perspective à propos de la vie au sein du quartier Humanicité. Par exemple, pour ce qui concerne la classe 1 concernant des questions techniques à propos de la vie du quartier, le journal autorise l’expression du problème, y compris en permettant un éloignement du récit communautaire positif.

47En outre, l’inclusion, considérée comme l’un des récits socio-géographiques majeurs (André, 2012) du quartier Humanicité en tant que communauté diverse de vie et de pratiques sociales, semble finalement relativement périphérique dans l’expression des discours produits par les énonciateur·ice·s. Ainsi, si l’inclusion est omniprésente dans le projet urbain et qu’elle est centrale dans la manière d’institutionnaliser le quartier Humanicité, elle reste mise à distance ; d’une certaine manière, on peut même constater que la classe 2, précisément consacrée à l’inclusion et aux publics en situation de vulnérabilité, est certes présente — mais légèrement à part, cantonnée dans son propre espace discursif. Ceci ne signifie bien sûr pas qu’il n’y ait pas de dimension inclusive dans la vie de quartier à proprement parler ; en revanche, du point de vue éditorial et discursif, une place bien spécifique est accordée aux structures d’accueil des populations vulnérables, pour donner à voir leurs particularités et mieux les faire connaître au sein du quartier.

48D’une certaine manière, il serait même envisageable d’évoquer, par rapport à ce corpus du journal « Le Lien » qui comprend uniquement des articles (co-)rédigés avec les personnes habitantes et résidentes (valides ou non), une forme de normalisation discursive de l’inclusion. En d’autres termes, l’inclusion est ici portée par des discours qui la distinguent comme une pratique culturelle énoncée comme régulière ou évidente pour les publics rédacteurs des articles, notamment grâce à des co-signatures d’articles qui permettent de faire cohabiter publics vulnérables et publics non vulnérables. Ainsi, cette normalisation discursive de l’inclusion apparaît comme une valeur structurante (Roblez, 2022) pour la communauté rédactionnelle du journal « Le Lien », plus largement pour et à destination des habitants et résidents du quartier Humanicité. Cette spécificité passe néanmoins par une mise en exergue affirmée des structures d’inclusion sociale et de leur fonctionnement, pour mieux faire connaître et faire comprendre leur quotidien.

49En retour, le cas du journal de quartier « Le Lien » propose de situer les questions autour des dispositifs de médiation et de la communication comme agir ensemble : en effet, le journal du quartier Humanicité, du fait de sa ligne éditoriale inclusive, semble également proposer un « sensibiliser ensemble » tout à fait singulier. À partir du moment où la médiation est définie à la fois comme a) un acte social relationnel, b) un contenu à dimension langagière et c) un dispositif technique (Canizares et Gardiès, 2020, 24), force est de constater que « Le Lien » correspond à ces critères. Si nous évoquons ce « sensibiliser ensemble », c’est parce qu’à travers sa ligne éditoriale et la co-rédaction d’articles incluant des publics en situation de vulnérabilité, ce journal de quartier explicite une dynamique éditoriale inclusive qui reste rare en tant que dispositif communicationnel, particulièrement à l’échelle d’un quartier.

50Toutefois, en mettant ainsi en avant ses particularités, le journal « Le Lien » prend une position socio-politique qui de facto sensibilise à la possibilité d’une inclusion à l’échelle d’une communauté géo-sociale, de la conception éditoriale jusqu’au traitement des sujets. Ainsi, en tant que dispositif de médiation, il montre à quel point sa plasticité permet de porter des projets d’actualisation sociale (Morelli et Lazar, 2015, 8), tout en portant un ensemble de pratiques permettant d’orienter à travers, ici, une ligne éditoriale exprimée par des articles (Agamben, 2006, 28), complexifiée par la dimension participative (Toullec, 2010).

51Enfin, il ne s’agit pas de tirer de conclusions générales : le corpus présente d’abord des énonciateur·ice·s engagé·e·s, soit des personnes désireuses de participer à la rédaction du journal de quartier « Le Lien », et qui disposent donc d’un positionnement énonciatif spécifique qui n’est peut-être pas entièrement représentatif du point de vue de la majorité des personnes qui habitent et résident à Humanicité. Néanmoins, cette étude donne à voir un nuage de points de vue situés (Béguin et Clot, 2004) qui permettrait de faire la démonstration d’un ethos discursif spécifique d’un prototype d’habitant du quartier Humanicité, centré sur une expérientialité positive et pratique, y compris rédactionnelle, de l’inclusion sociale. Finalement, c’est peut-être l’une des questions à se poser : est-ce que le journal de quartier encourage la mise en discours d’un ethos discursif (Druetta et Paissa, 2020) socialement valorisable au sein du quartier ? En outre, est-ce qu’une approche comparative permettrait de distinguer des rapprochements ou des éloignements entre d’autres journaux de quartier, en fonction de leur adossement ou non à un living lab ?

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Nuage de mots du corpus (réalisé avec le logiciel Voyant-Tools.org)
URL http://journals.openedition.org/rfsic/docannexe/image/19505/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 140k
Titre Fig. 2. Analyse de similitudes du corpus (réalisée avec le logiciel Iramuteq)
URL http://journals.openedition.org/rfsic/docannexe/image/19505/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 260k
Titre Fig. 3. Classification par dendrogrammes (réalisée avec le logiciel Iramuteq)
URL http://journals.openedition.org/rfsic/docannexe/image/19505/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 188k
Titre Fig. 4. Analyse factorielle de correspondance (réalisée avec le logiciel Iramuteq)
URL http://journals.openedition.org/rfsic/docannexe/image/19505/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 254k
Titre Fig. 5. Distribution thématique des variables du corpus (réalisée avec le logiciel Iramuteq)
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Fichier image/jpeg, 183k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Albin Wagener et Célia Henry, « Le journal de quartier comme dispositif de médiation participative et inclusive : une analyse lexicométrique et discursive d’articles co-rédigés avec les habitant·e·s »Revue française des sciences de l’information et de la communication [En ligne], 32 | 2026, mis en ligne le 28 mai 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/rfsic/19505 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16fwd

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Auteurs

Albin Wagener

Albin Wagener est Professeur en sciences du langage et en sciences de l’information et de la communication, à l’École des sciences de la société (ESSLIL) de l’Université catholique de Lille. Rattaché au laboratoire de recherche ETHICS, il est spécialisé en analyse de discours, plus particulièrement sur les questions environnementales, numériques et sociales.

Célia Henry

Célia Henry est chargée de projets et communication pour ENSEMBLL, unité d’apprentissage en Living Lab de l’Université catholique de Lille. Travaillant sur les questions d’innovation sociale et de coélaboration, en lien avec des projets de communication sociale, elle est engagée professionnellement sur le quartier Humanicité dans la métropole de Lille.

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Droits d’auteur

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