1Depuis une quinzaine d’années, les technologies numériques ont profondément reconfiguré les dynamiques de socialisation, particulièrement chez les adolescents et les jeunes adultes âgés de 15 à 25 ans. L’intégration massive des réseaux sociaux — Instagram, TikTok, YouTube ou Snapchat — dans les pratiques quotidiennes marque une nouvelle étape dans la production, la circulation et la réception des normes sociales. Là où la télévision, la presse magazine ou la publicité constituaient autrefois des instances dominantes de légitimation des normes de genre, ce sont désormais les plateformes numériques, avec leurs logiques propres de visibilité, de viralité et d’engagement, qui participent activement à façonner les représentations contemporaines du féminin, du masculin et, plus largement, des identités de genre.
2Cette transformation relève d’un changement structurel, et non d’une simple variation de support médiatique. Les réseaux sociaux introduisent des dispositifs d’interaction largement inédits : l’instantanéité des contenus, la mise en scène de soi, la quantification des interactions (likes, commentaires, partages), ainsi que la possibilité d’imiter en un clic les gestes, routines ou esthétiques proposées par des pairs ou des « influenceurs ». Ces derniers, figures hybrides à mi-chemin entre amateurs et célébrités, représentent une nouvelle catégorie d’intermédiaires culturels : ils produisent des modèles corporels, émotionnels et comportementaux qui deviennent de véritables scripts sociaux, souvent naturalisés, auxquels les jeunes s’identifient ou résistent.
3La littérature sociologique, psychosociale et féministe a depuis longtemps mis en évidence la nature socialement construite du genre (Goffman, 1977 ; Zimmerman, 1987 ; Connell, 1995). Cependant, l’environnement numérique introduit des conditions inédites : l’exposition constante aux images ; l’intimité performée ; les algorithmes de recommandation ; l’esthétisation du quotidien ; la captation attentionnelle ; la comparaison sociale automatisée. C’est cette intensification de la visibilité et de la performativité qui constitue la nouveauté majeure du contexte actuel.
4Dans ce cadre, étudier la manière dont les jeunes perçoivent, interprètent et incorporent les normes de genre véhiculées par les influenceurs constitue un enjeu central pour comprendre les dynamiques contemporaines de socialisation. Il ne s’agit pas uniquement d’identifier les modèles corporels et identitaires promus en ligne, mais d’analyser les mécanismes par lesquels ces modèles deviennent crédibles, désirables et parfois contraignants. Cette analyse suppose d’articuler plusieurs perspectives théoriques complémentaires. La théorie de la socialisation permet d’appréhender l’apprentissage différencié des rôles féminins et masculins ; la modélisation sociale développée par Bandura (1977) éclaire les processus d’identification et d’imitation à l’œuvre face à des figures fortement valorisées ; la performativité du genre conceptualisée par Butler (2006) met en lumière la répétition des actes et des mises en scène qui stabilisent les identités ; l’habitus et le capital symbolique chez Bourdieu (1980) permettent de comprendre la reproduction des hiérarchies sociales ; enfin, les approches contemporaines de la sociologie du numérique interrogent le rôle des architectures algorithmiques dans la visibilité différenciée des représentations.
5Ce travail propose ainsi une revue systématique de la littérature internationale récente (2015-2025), structurée par ce cadre théorique transversal, afin d’examiner comment les environnements numériques redéfinissent les modalités de production et de circulation des normes genrées.
6Dans ce contexte, la présente revue vise à répondre à la question suivante : comment les influenceurs numériques participent-ils à la production, à la diffusion et à la transformation des normes de genre chez les jeunes âgés de 15 à 25 ans ? Cette interrogation engage une double analyse : d’une part, celle des contenus et des représentations diffusés ; d’autre part, celle des dispositifs techniques et des processus psychosociaux qui en assurent l’appropriation, la reproduction ou la contestation.
7Trois hypothèses structurent l’analyse. Premièrement, dans une perspective de socialisation et de modélisation sociale, les influenceurs tendent majoritairement à renforcer des normes de genre traditionnelles en les reformulant dans une esthétique numérique valorisant visibilité, performance et authenticité mise en scène. Deuxièmement, conformément aux travaux sur la socialisation différenciée et la performativité du genre, les effets de ces normes sont genrés : les jeunes filles sont davantage exposées à des injonctions esthétiques et relationnelles centrées sur le corps et la désirabilité, tandis que les garçons sont confrontés à des modèles de virilité performative valorisant la force, la maîtrise émotionnelle et la prise de risque. Troisièmement, dans une perspective plus dynamique inspirée de la sociologie du numérique, les réseaux sociaux constituent également des espaces de négociation et de reconfiguration partielle des scripts genrés : si les logiques algorithmiques tendent à amplifier les normes dominantes, certains usages juvéniles témoignent de pratiques de détournement, d’hybridation identitaire et de mise à distance critique.
8Cette articulation entre cadres théoriques et hypothèses permet d’inscrire l’analyse empirique dans une perspective structurée, où les influenceurs apparaissent à la fois comme agents de reproduction normative et comme médiateurs d’éventuelles transformations des identités de genre à l’ère numérique.
9La socialisation de genre désigne l’ensemble des processus par lesquels les individus apprennent, dès l’enfance et tout au long de leur vie, à adopter des comportements, attitudes et représentations conformes aux attentes associées à leur sexe. Ce processus, décrit par Mead (1934), Durkheim (1922), Lahire (1998) et les théoriciens contemporains de la socialisation, repose traditionnellement sur des institutions telles que l’école, la famille, les pairs et les médias. Dans le contexte numérique actuel, trois transformations radicales se dessinent :
10Les réseaux sociaux n’imposent pas explicitement des normes, mais opèrent par mécanismes incitatifs : un contenu conforme aux attentes genrées dominantes recueille plus de likes, de commentaires, et donc de visibilité. Les jeunes apprennent alors implicitement ce qui « fonctionne » sur la plateforme et ce qui est valorisé.
11Les normes corporelles, par essence visibles, y trouvent un terrain privilégié. L’apparence devient centrale dans l’expression du genre : maquillage, musculature, minceur, stylisation du quotidien, poses corporelles, regard caméra. Chaque geste, chaque filtre, chaque cadrage participe à l’expression d’une identité genrée.
12Les algorithmes tendent à favoriser les contenus homogènes, simples, immédiatement reconnaissables et reproductibles. Les représentations traditionnelles de la féminité et de la masculinité, étant plus largement partagées, deviennent mécaniquement plus visibles. L’algorithme amplifie donc l’habitus social dominant.
13Bandura (1977) a montré que les individus apprennent par observation et imitation de modèles perçus comme crédibles, attractifs et accessibles. Les influenceurs correspondent parfaitement à cette description pour plusieurs raisons :
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Ils semblent proches, partageant des fragments de leur vie quotidienne ;
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Ils affichent une authenticité performée, même lorsqu’elle est calculée ;
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Ils incarnent des normes corporelles gratifiées socialement ;
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Ils produisent des discours intériorisables et normatifs (« mes routines », « mes conseils », « mon évolution »).
14Les jeunes reproduisent d’autant plus ces modèles qu’ils sont soutenus par la validation numérique immédiate.
15La théorie de Butler (1990) affirme que le genre se construit à travers des performances répétées. Les réseaux sociaux agissent comme un multiplicateur de ces performances : chaque story, chaque selfie ou chorégraphie TikTok constitue un acte de répétition ou de variation des scripts genrés. La performativité se voit intensifiée par la dimension publique des plateformes : on « fait genre » devant un public qui réagit en temps réel.
16Le cadre bourdieusien permet d’analyser les réseaux sociaux comme des espaces où se jouent des luttes symboliques. Certains modèles tels que le corps fin, l’hétérosexualité, ou la virilité performative acquièrent un capital symbolique élevé. À l’inverse, d’autres identités restent sous-représentées ou invisibilisées, c’est le cas notamment des LGBTQ+, des personnes handicapées, des personnes racisées…
17Les plateformes ne créent pas ces hiérarchies : elles les amplifient.
18Pour garantir une couverture exhaustive et rigoureuse de notre question de recherche, nous avons mobilisé cinq bases de données complémentaires, chacune apportant une expertise disciplinaire spécifique : PubMed pour les approches en sciences sociales et psychologie, PsycINFO pour les théories de l’apprentissage social et les études de genre, ScienceDirect pour les travaux en sciences de l’information et communication, Cairn pour les revues francophones en sciences humaines et sociales, et enfin Google Scholar afin de repérer toute publication potentiellement pertinente hors du périmètre des bases spécialisées.
19Notre stratégie de recherche a reposé sur une équation booléenne construite autour des concepts clés :
(« social media influencers » OR « influenceurs numériques ») AND (« gender norms » OR « normes de genre ») AND (« youth » OR « adolescents » OR « jeunes ») AND (« Instagram » OR « TikTok ») AND (« gender representation » OR « gender stereotypes »).
20Les critères de sélection ont été définis de manière à assurer la pertinence scientifique et la cohérence du corpus. Ont ainsi été inclus les articles (1) publiés entre 2015 et 2025, afin de prendre en compte l’émergence récente et l’évolution rapide des plateformes numériques comme Instagram et TikTok ; (2) évalués par un comité de lecture, garantissant leur validité scientifique ; (3) portant explicitement sur des populations de jeunes âgés de 15 à 25 ans, correspondant à une période clé de socialisation et de construction identitaire ; (4) inscrits dans une perspective psychosociale, éducative ou communicationnelle, en lien direct avec les enjeux de normes de genre et de représentations médiatiques ; (5) centrés sur les usages ou contenus diffusés sur Instagram et/ou TikTok, en tant qu’espaces privilégiés de circulation des normes sociales contemporaines.
21À l’inverse, ont été exclus (1) les travaux antérieurs à 2015, jugés moins pertinents au regard des évolutions récentes des environnements numériques ; (2) les publications rédigées dans une langue autre que le français ou l’anglais, pour des raisons d’accessibilité et de fiabilité de l’analyse ; (3) les études strictement techniques (informatique, algorithmique) ne comportant pas de dimension psychosociale ou éducative ; ainsi que (4) les articles dont l’accès au texte intégral était indisponible, ne permettant pas une analyse approfondie.
22Le processus d’identification et de sélection s’est déroulé selon un schéma PRISMA : sur les 195 articles repérés (PsycINFO : 26, ScienceDirect : 37, Cairn : 15, Google Scholar : 117), nous avons d’abord éliminé les doublons pour n’en conserver que 182. Un crible par titre et résumé a ensuite restreint le corpus à 40 articles, puis une lecture intégrale a permis de retenir 9 publications pour la synthèse finale.
Figure 1. Schéma PRISMA de la revue rapide de la littérature
23Ces 9 travaux couvrent deux grands registres méthodologiques : d’une part, des études empiriques fondées sur l’analyse de contenu (Affre-Garcia et al., 2024), l’ethnographie numérique (Romo-Avilés et al., 2023), les focus groups et entretiens approfondis (Aran-Ramspott et al., 2024 ; Suárez-Álvarez et al., 2025) ou encore des ateliers participatifs (Scarcelli & Farci, 2024) ; d’autre part, des revues de la littérature sous forme de scoping reviews (Engel et al., 2024), de narrative reviews (Lestari & Elfattah, 2025), et d’une revue systématique ciblée (Koester & Marcus, 2024). Les plateformes examinées sont essentiellement Instagram et TikTok, éventuellement complétées par YouTube et Facebook, et s’adressent à des populations allant des pré-adolescents (10-14 ans) aux jeunes adultes (jusqu’à 25 ans) dans des contextes aussi divers que l’Europe, l’Amérique latine et l’Asie du Sud (cf. figure 2).
Figure 2. Synthèse des études selon méthode, population, plateforme et principaux résultats sur les normes de genre
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Auteurs, année
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Méthode
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Plateforme
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Population
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Principaux constats sur la normativité de genre
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(Affre-Garcia et al., 2024)
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Analyse qualitative de contenu d’un corpus de 4 comptes Instagram d’influenceuses de yoga et enquête auprès de pratiquants (n = 118)
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Instagram (comptes yoga)
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Pratiquants·es de yoga (15-24 ans) et comptes d’influenceuses
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Modèles de féminité « maîtrisée » : corps mince et athlétique, ancrage familialiste et hétérosexualité valorisée ; trois modalités d’appropriation identifiées : performance, indifférence, critique.
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(Aran-Ramspott et al., 2024)
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Analyse discursive et focus groups (14 groupes, n = 83)
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Médias sociaux (général)
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Adolescent·es 12-18 ans (Mexique)
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Les usages diffèrent selon le genre : les filles cherchent la validation de l’apparence, les garçons l’affirmation de soi ; forte socialisation genrée des pratiques en ligne.
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(Koester & Marcus, 2024)
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Revue de littérature (51 études), approche mixte (quantitatif/qualitatif)
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Multi-plateformes (YouTube, Instagram, Snapchat, TikTok, Facebook)
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Adolescents 10-19 ans (littérature globale)
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Effets mixtes : certains usages renforcent des normes inégalitaires (sexisme, pression corporelle), d’autres favorisent des attitudes plus équitables ; rôle clé du contexte et de l’agence.
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(Suhag & Rauniyar, 2024)
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Revue critique d’études empiriques
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Instagram, TikTok
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Jeunes adolescents (10-14 ans)
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Exposition à des images idéalisées et influence d’influenceurs favorisent la dysmorphie, l’insatisfaction corporelle et des comportements alimentaires à risque.
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(Engel et al., 2024)
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Scoping review (PRISMA-ScR) de 45 articles
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YouTube, Instagram, TikTok (influenceurs en général)
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Adolescents (12-18 ans)
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Les influenceurs promeuvent parfois des comportements de santé à risque (nutrition, activité physique extrême) ; lacunes dans la régulation et besoin de guides éthiques.
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(Lestari & Elfattah, 2025)
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Narrative review
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Médias traditionnels et numériques (général)
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Études et articles (revue de littérature)
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Les représentations genrées restent stéréotypées ; sous-représentation des identités non binaires ; appel à des stratégies pour la diversité et l’éducation aux médias.
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(Romo-Avilés et al., 2023)
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Ethnographie numérique : observation 3 mois, 13 focus groups, 38 entretiens approfondis
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Instagram
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Jeunes adultes espagnols (15-24 ans)
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Les normes de genre dictent la visibilité de la consommation d’alcool : les femmes évitent d’afficher l’ivresse, les hommes valorisent l’image publique de maîtrise.
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(Scarcelli & Farci, 2024)
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Atelier de création de mood boards : profils fictifs, analyse visuelle et discussion de groupe
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Instagram, Snapchat, TikTok
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Jeunes (18-25 ans)
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Les mood boards révèlent l’intériorisation de stéréotypes (beauté, force) mais aussi des tentatives de subversion ; espaces numériques ambivalents pour négocier genre et identité.
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(Suárez-Álvarez et al., 2025)
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Analyse de contenu visuel et entretiens (méthode mixte)
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Instagram, Facebook
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Adolescentes enceintes (13-19 ans)
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Les représentations de la grossesse véhiculent l’idéal de maternité heureuse ; pression à la conformité des images ; enjeux de stigmatisation et d’empowerment via le partage visuel.
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24L’examen des neuf études sélectionnées met en évidence une convergence forte : les réseaux sociaux constituent aujourd’hui un espace central de construction, de diffusion et de renégociation des normes de genre chez les jeunes. Les influenceurs y jouent un rôle structurant, en mobilisant des stratégies narratives, esthétiques et relationnelles qui façonnent les représentations féminines et masculines, les pratiques corporelles, les comportements sociaux ainsi que les formes contemporaines d’expression identitaire. Les résultats s’organisent autour de cinq dynamiques principales.
25Les influenceurs s’imposent comme de nouveaux agents de socialisation essentiels, perçus par les jeunes comme des modèles crédibles et proches. Aran-Ramspott et al. (2024) montrent que les adolescents développent des formes d’identification fondées sur la proximité relationnelle, alimentées par la narration du quotidien, l’expression des émotions et une mise en scène constante de l’authenticité. Cette proximité apparente renforce la confiance accordée aux influenceurs, qui deviennent des prescripteurs de comportements, d’attitudes et de valeurs.
26De manière similaire, Scarcelli et Farci (2024) observent que les adolescents utilisent les contenus publiés par les influenceurs comme ressources pour penser et ajuster leur propre identité de genre. Les jeunes sélectionnent, imitent ou adaptent les modèles qu’ils jugent compatibles avec leur trajectoire personnelle, confirmant que les réseaux sociaux constituent un espace de socialisation active, où la construction identitaire s’opère de manière visible, commentée et négociée.
27L’un des résultats les plus saillants concerne la normalisation des idéaux corporels. Plusieurs études montrent que les réseaux sociaux amplifient significativement la diffusion de standards esthétiques genrés. Suhag et Rauniyar (2024) relèvent que les adolescentes exposées à des influenceuses mettant en avant un corps mince, tonique et parfaitement maîtrisé développent plus fréquemment des sentiments d’insatisfaction corporelle, des comportements de comparaison sociale et des inquiétudes liées à l’apparence.
28Dans le domaine spécifique du yoga, Affre-Garcia et al. (2024) mettent en lumière la manière dont Instagram diffuse une esthétique corporelle homogène : corps minces, harmonieux, féminisés, associés à une pratique présentée comme saine et équilibrée. Cette représentation contribue à imposer une norme exigeante, naturalisée par la répétition et renforcée par les mécanismes algorithmiques de visibilité.
29Du côté masculin, le rapport de Koester et Marcus (2024) montre que les adolescents sont confrontés à des modèles virils axés sur la force, la performance physique et l’endurance émotionnelle. Ces représentations contribuent à stabiliser l’idée d’une masculinité associée à la domination physique, à la maîtrise de soi et à l’absence d’émotion visible.
30Les études indiquent que les réseaux sociaux reproduisent largement des normes de genre traditionnelles. Scarcelli et Farci (2024) montrent que les contenus produits par les jeunes utilisateurs eux-mêmes reflètent souvent des stéréotypes persistants : la féminité est associée à l’esthétique, à la douceur ou à la sensualité, tandis que la masculinité se construit autour de la virilité, de l’humour agressif ou de la performance.
31Les travaux de Romo-Avilés et al. (2023) confirment cette dynamique en analysant les normes genrées autour de la consommation d’alcool sur Instagram. Les jeunes femmes y sont incitées à afficher une forme de retenue et de maîtrise émotionnelle (« keeping your composure »), tandis que les jeunes hommes bénéficient d’une plus grande tolérance pour des comportements transgressifs. Instagram devient alors un espace où les identités genrées sont performées sous contrainte, en fonction des attentes de visibilité et de jugement social.
32Les normes peuvent toutefois être partiellement reconfigurées. Lestari et Elfattah (2025) soulignent que certains jeunes développent des stratégies de mise en scène alternatives, cherchant à brouiller ou à contester les catégories traditionnelles du féminin et du masculin. Cependant, ces expérimentations demeurent minoritaires et socialement situées.
33La plupart des études documentent des effets psychosociaux significatifs liés à l’exposition aux contenus des influenceurs. La scoping review d’Engel et al. (2024) montre que la santé psychologique des adolescents est particulièrement sensible aux contenus corporels normatifs : exposition à des conseils de santé non vérifiés, pression à la conformité, ou encore importation de standards irréalistes dans la vie quotidienne.
34Suhag et Rauniyar (2024) soulignent que les adolescentes présentent un risque accru de troubles de l’image corporelle lorsque leur activité sur les réseaux s’accompagne de comparaisons fréquentes avec des influenceuses perçues comme idéales. La dynamique est renforcée par les interactions sociales (likes, commentaires, partages), qui activent des mécanismes de validation ou de disqualification publique. Les garçons, quant à eux, intériorisent plus souvent la pression d’une virilité performative, comme le soulignent Koester et Marcus (2024), ce qui peut engendrer anxiété, surinvestissement sportif ou adoption de comportements à risque.
35Enfin, plusieurs études montrent que les jeunes ne se contentent pas d’adopter passivement les normes véhiculées. Ils négocient, ajustent et parfois contestent les représentations proposées. Scarcelli et Farci (2024) montrent que certains adolescents mobilisent l’ironie, la parodie ou la mise en scène d’identités hybrides pour perturber les normes dominantes.
36Les processus de négociation se manifestent également dans des contextes plus spécifiques. Suárez-Álvarez et al. (2025), en étudiant la représentation numérique des grossesses adolescentes, montrent que certaines jeunes femmes réapproprient les codes esthétiques des réseaux pour revendiquer une visibilité positive, renversant les stigmates habituellement associés à la maternité précoce.
37Ces formes de résistance demeurent toutefois inégalement distribuées et nécessitent des ressources culturelles, ou numériques, qui ne sont pas accessibles à tous les jeunes. Aran-Ramspott et al. (2024) soulignent en effet que la capacité à décoder les stratégies des influenceurs dépend du niveau de compétence critique et de la familiarité avec les codes médiatiques.
38La synthèse des neuf travaux retenus met en évidence le rôle central des influenceurs dans les processus contemporains de socialisation de genre des adolescents et des jeunes adultes. Les plateformes étudiées, principalement Instagram et TikTok, apparaissent comme de véritables espaces de construction identitaire, où s’entremêlent apprentissage social, exposition permanente au regard d’autrui et mise en scène de soi. Dans ces environnements hautement visuels et interactifs, les normes genrées ne se contentent pas d’être reproduites : elles sont intensifiées, rendues plus visibles et, dans certains cas, partiellement reconfigurées.
39L’analyse transversale des résultats fait émerger quatre dynamiques majeures. Premièrement, la centralité des influenceurs dans les processus d’identification juvénile ; deuxièmement, la reproduction et l’accentuation d’idéaux corporels fortement genrés ; troisièmement, les effets psychosociaux associés à cette exposition normative ; enfin, l’existence de formes de négociation et de résistance mises en œuvre par certains jeunes utilisateurs.
40Ces dynamiques prennent pleinement sens à la lumière des cadres théoriques mobilisés en amont. La théorie de la modélisation sociale de Bandura (1977) permet d’éclairer l’efficacité particulière des influenceurs en tant que figures de référence : leur forte visibilité, leur attractivité sociale et la validation numérique dont ils bénéficient (likes, commentaires, partages) renforcent les mécanismes d’imitation et d’identification. Les adolescents ne se contentent pas d’observer ces modèles ; ils apprennent à travers eux des manières d’être, de se présenter et d’incarner leur genre.
41Par ailleurs, la répétition constante de scripts corporels, émotionnels et relationnels observée dans les études empiriques renvoie à la théorie de la performativité du genre développée par Butler (2006). Le genre ne s’y présente pas comme une essence stable, mais comme le résultat d’actes répétés et publiquement validés. Les plateformes numériques amplifient ce processus en offrant une scène permanente où chaque publication, chaque image et chaque interaction participe à la stabilisation — ou à la légère inflexion — des normes genrées.
42Enfin, la forte concentration de visibilité et de reconnaissance autour de certains corps et de certaines identités prolonge l’analyse bourdieusienne de l’habitus et du capital symbolique (1980). Les plateformes ne produisent pas ex nihilo les hiérarchies de genre ; elles tendent à renforcer des dispositions déjà socialement dominantes en leur accordant une exposition accrue via leurs logiques algorithmiques de recommandation. Les représentations conformes aux attentes majoritaires bénéficient ainsi d’un surplus de légitimité, tandis que les expressions plus marginales demeurent relativement moins visibles.
43Dans cette perspective, les réseaux sociaux apparaissent comme des dispositifs sociotechniques qui condensent, accélèrent et rendent mesurables des processus de socialisation genrée déjà présents hors ligne, tout en leur conférant une intensité nouvelle liée à la visibilité continue et à la comparaison permanente.
44Les travaux analysés confirment que les influenceurs occupent une position structurante dans les processus actuels de socialisation des adolescents et des jeunes adultes. Aran-Ramspott et al. (2024) montrent que ces figures sont perçues comme des pairs « augmentés », combinant proximité relationnelle et réussite symbolique. Cette configuration relationnelle favorise l’identification et renforce leur pouvoir prescriptif. Scarcelli et Farci (2024) décrivent ainsi des « figures de référence ordinaires » dont l’autorité s’ancre dans la répétition visible de pratiques quotidiennes, rendant les normes incorporées difficilement perceptibles comme telles.
45Ces résultats s’inscrivent dans une perspective de socialisation secondaire, où les plateformes numériques deviennent des espaces privilégiés d’apprentissage des rôles de genre. La modélisation sociale permet d’éclairer la puissance de ces figures : la forte visibilité des influenceurs, la reconnaissance mesurable dont ils bénéficient et la mise en scène d’une proximité affective renforcent les mécanismes d’imitation et d’intériorisation. Engel et al. (2024) montrent que, dans le domaine de la santé et du bien-être, le registre discursif confessionnel — conseils personnalisés, partage d’expériences intimes — accroît encore la crédibilité perçue des messages. Les normes de genre se diffusent ainsi moins par injonction explicite que par exposition répétée à des modèles valorisés.
46Les influenceurs apparaissent dès lors comme des agents de socialisation dotés d’un capital symbolique numérique — accumulation d’abonnés, de mentions « j’aime », de commentaires — qui confère à leurs pratiques une légitimité accrue. Ce capital, produit et amplifié par les logiques algorithmiques, transforme des styles de vie situés en référents normatifs pour un public élargi.
47La circulation d’idéaux corporels genrés constitue l’un des résultats les plus robustes des études examinées. Engel et al. (2024) soulignent que l’exposition répétée à des contenus liés au fitness, à la nutrition et au bien-être favorise l’intériorisation de standards corporels normatifs. Ces normes ne sont pas neutres : elles s’inscrivent dans des schémas de différenciation sexuée clairement identifiables.
48Affre-Garcia et al. (2024) montrent que l’univers du yoga sur Instagram construit une féminité associée à la minceur, à la souplesse, à la sérénité émotionnelle et à une esthétique corporelle maîtrisée. Le corps féminin y est simultanément naturalisé et intensément travaillé. Cette répétition de postures, de récits et d’images stabilise une définition particulière de la féminité, qui correspond à une performativité du genre fondée sur la visibilité et la régularité des actes. La norme s’impose non par sa formulation explicite, mais par la répétition publique de pratiques codifiées.
49Suhag et Rauniyar (2024) confirment que l’exposition à des contenus centrés sur la « body perfection » accroît l’insatisfaction corporelle et favorise des comportements compensatoires chez les adolescentes. L’intériorisation de ces standards témoigne d’un processus d’incorporation qui rappelle la notion d’habitus : les attentes sociales relatives au corps féminin se traduisent en dispositions intériorisées, vécues comme des exigences personnelles plutôt que comme des constructions collectives.
50Chez les garçons, Koester et Marcus (2024) identifient la diffusion d’un idéal masculin centré sur la performance physique, la masse musculaire et la maîtrise émotionnelle. Romo-Avilés et al. (2023) montrent que cette norme s’étend au-delà du numérique, notamment dans les pratiques festives où la bravoure face au risque et la tolérance à l’alcool sont valorisées. La masculinité apparaît ainsi structurée par une logique de visibilité de la puissance, qui trouve dans les plateformes un espace privilégié de mise en scène et de validation.
51L’ensemble de ces travaux indique que les plateformes numériques amplifient des hiérarchies corporelles préexistantes. Les contenus conformes aux attentes dominantes bénéficient d’une visibilité accrue, convertissant certaines caractéristiques physiques en capital symbolique. Cette dynamique renforce la naturalisation des normes genrées et contribue à leur homogénéisation transnationale.
52Les effets psychosociaux associés à ces normes prolongent la dynamique de socialisation identifiée. Suhag et Rauniyar (2024) mettent en évidence, chez les adolescentes, des mécanismes de comparaison sociale ascendante favorisant l’anxiété, la honte corporelle et la diminution de l’estime de soi. Engel et al. (2024) confirment que l’exposition aux contenus de bien-être et de performance accentue l’intériorisation d’objectifs corporels exigeants.
53Ces processus traduisent une transformation des normes collectives en impératifs individuels. La répétition des images, combinée à leur validation sociale, favorise l’incorporation de standards élevés qui deviennent des critères d’auto-évaluation. La pression normative se trouve intensifiée par les indicateurs quantifiés de reconnaissance — likes, commentaires, partages — qui rendent visibles et comparables les hiérarchies corporelles.
54Koester et Marcus (2024) montrent que les garçons développent également des préoccupations liées à la masse musculaire et à la performance, pouvant conduire à des formes de dysmorphie musculaire ou à des pratiques de surentraînement. La norme de virilité performative se traduit ainsi par une discipline corporelle spécifique, révélant que les effets psychosociaux ne concernent pas exclusivement les filles, mais prennent des formes différenciées selon le genre.
55La logique sociotechnique des plateformes joue ici un rôle central : la recommandation algorithmique tend à exposer les utilisateurs à des contenus similaires à ceux déjà consultés, renforçant les cycles de comparaison et d’identification. La socialisation genrée se trouve ainsi intensifiée par des mécanismes techniques qui stabilisent et amplifient les normes dominantes.
56Malgré la force des dynamiques de reproduction, plusieurs études mettent en évidence des formes de négociation et de réappropriation. Scarcelli et Farci (2024) observent des pratiques de détournement des codes dominants par l’ironie ou l’hybridation des attributs féminins et masculins. Ces usages introduisent des variations dans la performativité genrée et témoignent d’une capacité d’agir au sein même des contraintes normatives.
57Suárez-Álvarez et al. (2025) montrent que des adolescentes enceintes utilisent Instagram pour produire des représentations alternatives de la maternité précoce. En s’appropriant les codes esthétiques dominants, elles déplacent les frontières de la respectabilité féminine et construisent une reconnaissance collective. Cette dynamique illustre la dimension dialectique de la socialisation numérique : les normes ne sont pas seulement imposées, elles peuvent être reconfigurées par les acteurs eux-mêmes.
58Ces formes d’agence demeurent toutefois conditionnées par la distribution inégale du capital numérique et par les logiques de visibilité propres aux plateformes. La capacité à transformer les normes dépend des ressources sociales, culturelles et techniques disponibles, confirmant que la socialisation genrée en ligne reste traversée par des rapports de pouvoir structurants.
59Les travaux analysés révèlent des dynamiques genrées claires, mais ils mettent aussi en évidence des angles morts. Peu d’études articulent genre, classe sociale, origine ethnique ou handicap, alors que ces dimensions influencent profondément les modes d’accès, d’usage et de réception des contenus numériques.
60Lestari et Elfattah (2025) appellent à renforcer cette perspective intersectionnelle dans les recherches à venir. En effet, les normes de genre diffusées en ligne ne s’appliquent pas de manière uniforme : elles interagissent avec les ressources économiques, les contextes familiaux, les appartenances culturelles et les inégalités structurelles.
61Par ailleurs, l’absence d’analyse fine des algorithmes, signalée par plusieurs auteurs, limite notre compréhension du rôle exact des plateformes dans l’amplification des normes genrées. Des approches combinant ethnographie numérique, analyses computationnelles et enquêtes qualitatives seraient nécessaires pour saisir l’articulation entre production, circulation et réception des contenus.
62Il est toutefois intéressant de noter qu’au-delà de la diversité géographique des études analysées (Mexique, Espagne, Italie, synthèses internationales), une comparaison transversale met en évidence des régularités structurelles. Dans l’ensemble des contextes étudiés, les normes corporelles féminines convergent vers un idéal de minceur maîtrisée, d’esthétique travaillée et de contrôle émotionnel, tandis que les normes masculines valorisent la performance physique, la résistance affective et la visibilité sociale. Cette homogénéité suggère que les plateformes numériques contribuent à une forme d’universalisation des scripts genrés, portée par des formats visuels standardisés et des logiques algorithmiques globalisées.
63Cependant, l’intensité et les modalités de ces normes varient selon les contextes socioculturels. Les études qualitatives menées en Espagne (Romo-Avilés et al., 2023) mettent davantage l’accent sur la dimension interactionnelle et la gestion de la respectabilité, tandis que les travaux conduits au Mexique (Aran-Ramspott et al., 2024) soulignent les différences d’usages entre filles et garçons dans la recherche de validation sociale. Les revues internationales (Koester & Marcus, 2024 ; Engel et al., 2024) introduisent quant à elles une perspective plus macro, mettant en évidence des effets différenciés selon les contextes familiaux, éducatifs et économiques.
64Une comparaison méthodologique révèle également des nuances importantes. Les études ethnographiques et qualitatives insistent sur la capacité des jeunes à négocier activement les normes, alors que les revues quantitatives tendent à mettre en avant les effets délétères et les mécanismes de renforcement normatif. Cette tension souligne l’importance de combiner approches qualitatives et quantitatives pour saisir simultanément la puissance structurante des normes et les marges d’agence des individus.
65Enfin, la comparaison des groupes d’âge montre que les pré-adolescents apparaissent particulièrement vulnérables aux effets de comparaison sociale, tandis que les jeunes adultes disposent davantage de ressources critiques pour décoder les stratégies d’influence. L’analyse comparative révèle ainsi une socialisation numérique différenciée selon l’âge, le genre et le contexte socioculturel, ce qui complexifie l’idée d’un effet uniforme des plateformes.
66En définitive, les résultats de cette revue indiquent que les influenceurs diffusent des normes de genre puissantes, appuyées par la dynamique performative des plateformes numériques. Les adolescents sont à la fois vulnérables à ces normes, du fait des mécanismes de comparaison sociale et des attentes esthétiques, et capables de les remodeler par des pratiques créatives ou contestataires. Les implications pour l’éducation, la régulation des contenus et la santé mentale sont substantielles et nécessitent une approche intégrée, attentive aux logiques sociotechniques et aux trajectoires identitaires des jeunes.
67L’ensemble de cette revue permet de mettre au jour les mécanismes fins et souvent invisibles par lesquels les réseaux sociaux contribuent aujourd’hui à structurer les normes de genre dans la jeunesse connectée. Loin d’être de simples espaces de communication ou de divertissement, Instagram et TikTok s’imposent comme de véritables dispositifs sociotechniques de socialisation, capables d’articuler images, récits, émotions et interactions pour produire des régimes normatifs puissants, persistants et internalisés. À travers les pratiques des influenceurs, ces plateformes mettent en circulation des scripts identitaires particulièrement stabilisés qui orientent, parfois de manière imperceptible, la manière dont les jeunes apprennent à se percevoir, à se mettre en scène, à se comparer et à comprendre ce qu’il « convient » d’être en tant qu’homme, femme ou personne non conforme.
68Les résultats de cette revue montrent que les normes de genre ne se diffusent pas uniformément : elles se cristallisent autour d’idéalités corporelles précises — muscles, minceur, tonus, contrôle de soi — qui trouvent leur légitimité dans un dispositif algorithmique fondé sur la visibilité, la viralité et l’engagement émotionnel. Les contenus les plus conformes aux attentes sociales traditionnelles bénéficient d’un surplus d’exposition, créant un cercle de validation mutuelle qui amplifie les représentations genrées dominantes. Le fonctionnement des plateformes contribue ainsi à naturaliser des normes héritées de l’ordre social hors ligne, tout en leur donnant une nouvelle force performative par leur répétition incessante et leur omniprésence dans le quotidien numérique.
69Cependant, l’un des apports majeurs de cette revue tient dans la démonstration que les jeunes ne se contentent pas d’absorber passivement ces normes. Ils les réinterprètent, les négocient et, parfois, les détournent. Les travaux présentés montrent que la performativité du genre telle que pensée par Butler ne se limite pas à une reproduction mécanique : elle devient un espace d’expérimentation où les jeunes jouent avec les codes visuels, les réagencent, les contestent ou y injectent des éléments contre-stéréotypés. Qu’il s’agisse de mood boards hybrides, de récits personnels non conformes ou d’usages stratégiques de l’humour et de l’autodérision, les jeunes mobilisent les affordances des plateformes pour élargir les registres identitaires possibles. Cette capacité de résistance n’annule pas le pouvoir normatif des influenceurs, mais elle en révèle les limites et souligne la dimension active et située de la socialisation numérique.
70L’un des enjeux les plus préoccupants concerne les effets psychosociaux associés à l’exposition continue aux idéaux corporels genrés. Les recherches montrent que la comparaison sociale permanente, favorisée par le design même des plateformes, peut renforcer des formes de détresse psychologique, notamment l’anxiété, l’insatisfaction corporelle, la dysmorphie musculaire ou les troubles alimentaires. Ces phénomènes n’émergent pas ex nihilo : ils s’inscrivent dans une culture plus large de l’auto-optimisation, du travail sur soi et de l’injonction au bonheur performé, où les frontières entre santé, esthétique, performance et identité deviennent de plus en plus poreuses. Les influenceurs participent à maintenir ces injonctions en se positionnant à la fois comme modèles corporels, coaches de vie, figures d’autorité morale et entrepreneurs de soi.
71Pour autant, les travaux synthétisés révèlent aussi l’absence criante de diversité dans les représentations proposées. Les identités LGBTQ+, les corps gros, les handicaps visibles, les masculinités non hégémoniques ou les féminités non conformes demeurent marginalisés, voire invisibilisés dans les contenus les plus mis en avant. Le paysage visuel des plateformes reste dominé par une esthétique normative, hétérocentrée et individualiste, qui occulte la pluralité des expériences corporelles et identitaires. Cette homogénéité pose un défi majeur pour les politiques publiques, les éducateurs, les chercheurs et les acteurs du numérique, puisqu’elle limite les possibilités d’identification pour une partie importante des jeunes et contribue à renforcer des inégalités déjà existantes.
72Ces constats ouvrent des perspectives de recherche importantes. D’une part, il serait nécessaire de développer des travaux longitudinaux permettant d’analyser l’évolution des normes de genre en ligne, en tenant compte des changements rapides des plateformes, des modes et des formats. D’autre part, l’étude des algorithmes, de leurs logiques de recommandation et de leur rôle dans l’amplification différentielle des contenus genrés constitue un chantier encore largement sous-exploré. Enfin, une démarche plus intersectionnelle permettrait de mieux comprendre comment le genre se combine à d’autres variables identitaires — classe sociale, race, handicap, sexualité — dans la construction des représentations numériques.
73Sur le plan éducatif et politique, la nécessité d’une littératie numérique critique apparaît comme une priorité. Il s’agit non seulement de sensibiliser les jeunes aux techniques de retouche, à la performativité calculée des images ou aux mécanismes de comparaison sociale, mais aussi de leur donner les compétences nécessaires pour identifier et déconstruire les normes genrées diffusées par les influenceurs. Le rôle des institutions éducatives, mais aussi celui des familles, des associations et des acteurs du numérique, est déterminant pour accompagner cette prise de recul et favoriser l’émergence d’une culture numérique plus égalitaire et inclusive.
74En définitive, cette revue montre que les réseaux sociaux ne doivent pas être envisagés uniquement comme des espaces de risque ou de reproduction normative, mais comme des lieux ambivalents, où se jouent simultanément la contrainte et la créativité, la conformité et la contestation, l’imitation et la transformation. Le genre qui s’y construit n’est pas un donné, mais un processus dynamique, toujours en cours, façonné par des tensions, des ajustements et des résistances. Comprendre ces dynamiques constitue un enjeu essentiel pour appréhender la socialisation genrée contemporaine et, plus largement, pour penser les conditions d’émancipation des jeunes dans un environnement numérique qui influence en profondeur leur rapport au corps, aux autres et à eux-mêmes.