1L’élection présidentielle française repose sur une série de rituels institutionnels qui structurent la compétition électorale, parmi lesquels la séquence des parrainages occupe une place singulière. Souvent présentée comme une procédure neutre garantissant la stabilité du système politique, elle fonctionne en réalité comme un révélateur des asymétries de ressources entre partis (Offerlé, 2022), mais aussi des rapports différenciés que ceux-ci entretiennent avec le champ politique national. Les travaux récents confirment cet enjeu. Audemard, Catlla et Gouard (2022) ont montré que l’obtention des parrainages dépend étroitement de l’implantation territoriale des partis et de leur réseau d’élus, tandis que la réticence des maires à s’engager dans des logiques partisanes nationales, déjà décrite par Becquart-Leclercq (1976) ou Guionnet (1998), contribue à fragiliser les formations qui disposent de moins d’élus (notamment des maires et des députés). Le parrainage constitue ainsi un moment où se cristallisent des tensions entre légitimation institutionnelle et dénonciation des filtres démocratiques. Comme le montrent les comparaisons internationales sur les règles de nomination présidentielle, les dispositifs de filtrage jouent un rôle décisif dans la structuration de la compétition et tendent à renforcer les asymétries entre partis qui peuvent s’appuyer sur un grand nombre d’élus et ceux qui, au contraire, disposent d’un réseau d’élus plus restreint (Jones, 1999 ; Spoon, West, 2015).
2La couverture médiatique prolonge cette dynamique. L’analyse de vingt années de traitement journalistique des parrainages montre que les médias cadrent quasi systématiquement cet enjeu comme une étape du « jeu politique » (Catlla et al., 2025), confirmant des tendances observées sur d’autres séquences électorales (Rieffel, 2011), mettant en scène les rapports de force, les difficultés rencontrées par certains candidats et l’avancement du processus au fil de la campagne. Dans ce contexte, cet article propose d’analyser les communications partisanes sur les réseaux sociaux numériques pour prolonger et déplacer ces observations sur les manières qu’ont les formations politiques de s’emparer de cet objet. Ce travail permet également de rapprocher le cas français des travaux montrant que la nomination des candidats, dans de nombreux régimes présidentiels, constitue un mécanisme clé de gatekeeping partisan qui conditionne largement la compétition électorale (Gardbaum, Pildes, 2018).
3Dans ce contexte, les réseaux sociaux numériques sont devenus des instruments essentiels des répertoires d’action partisans au sein de ces différents régimes présidentiels. De nombreux travaux montrent en effet qu’ils facilitent la mobilisation, la coordination et la mise en scène de discours politisés (Neihouser, Figeac, Poubel, 2025). Dans la campagne présidentielle de 2022, ils accueillent une activité très différenciée selon les formations, en particulier sur Facebook et X/Twitter, où l’extrême droite et la gauche radicale sont particulièrement actives (Neihouser, Figeac, Le Coz, 2022). Ils constituent également des environnements disposant de logiques propres, liées à leurs architectures (Bossetta, 2018) et à leurs publics distincts : en France, Facebook favorise les ancrages locaux et la circulation de contenus à tonalité territoriale (Neihouser, Figeac, 2025) ; Instagram soutient davantage la personnalisation et la communication visuelle ; X/Twitter demeure un espace orienté vers l’actualité politique, structuré par des usages militants, journalistiques et professionnels (Ratinaud et al., 2019). Plus généralement, ces environnements permettent aux formations plus faiblement intégrées aux ressources institutionnelles de la compétition présidentielle de contourner certaines médiations conventionnelles de l’espace public et de produire des discours concurrents de ceux des médias traditionnels.
4Dans ce cadre, le thème des parrainages peut devenir un levier discursif révélant les rapports différenciés des partis aux institutions démocratiques. De telles appropriations différenciées peuvent en effet être envisagées, dans la mesure où elles rejoignent les travaux montrant que les acteurs situés en périphérie du champ politique adoptent des stratégies numériques plus offensives, structurées par la critique du système ou la mise en cause des institutions (Théviot, 2018 ; Jacobs, Sandberg, Spierings, 2020 ; Sandberg, Jacobs, Spierings, 2022). L’étude du traitement journalistique des campagnes de parrainage (Catlla et al., 2025) nous amène ainsi à formuler l’hypothèse selon laquelle des formations politiques bien implantées, comme La République en Marche (LREM, devenue Renaissance après la séquence présidentielle de 2022), LR, le PS ou encore EELV, disposent d’un réseau d’élus suffisamment important pour obtenir les 500 signatures et peuvent, dès lors, présenter ce processus institutionnel comme un rituel républicain allant de soi. À l’inverse, des formations en position plus critique dans la séquence des parrainages comme Reconquête, DLF, LO ou le NPA, pour lesquelles l’obtention des 500 signatures constitue plus directement un enjeu politique, peuvent l’instrumentaliser en mobilisant une rhétorique de dénonciation, décrivant les parrainages comme un obstacle ou un filtre démocratique injuste, en s’appuyant sur les affordances des réseaux sociaux pour contester les règles du jeu (Gerodimos, Justinussen, 2015).
5L’étude des parrainages dans les réseaux sociaux s’inscrit donc dans un double champ. D’une part, il s’agit de comprendre comment les formations politiques utilisent cette séquence institutionnelle pour affirmer, défendre ou disqualifier leur place dans l’espace démocratique. D’autre part, il s’agit d’examiner comment ces appropriations s’articulent avec les affordances spécifiques des plateformes et avec les inégalités de ressources propres aux organisations partisanes. Les plateformes ne fonctionnent pas comme de simples supports neutres, mais comme des environnements différenciés qui structurent les possibilités de visibilité, les styles de communication et les publics atteints (Larsson et al., 2025 ; Ridout et al., 2024).
6À partir d’un corpus de plus de 145 000 publications provenant des comptes des partis et des députés (voir la liste ci-après), dont un sous-ensemble traite explicitement des parrainages, cet article entend analyser ces appropriations dans une perspective comparative, tant entre les formations politiques qu’entre les plateformes. Cette approche permet d’identifier les cadrages discursifs mobilisés pour aborder ce thème, les types d’acteurs impliqués dans la diffusion des messages et les stratégies sociotechniques d’exposition au public. L’analyse empirique repose sur trois hypothèses principales issues de la littérature scientifique : elle postule que les partis les mieux implantés dans le champ politique, du point de vue du nombre d’élus, notamment les maires et les députés, recourent plus souvent à une rhétorique de légitimation du parrainage, tandis que les formations disposant de moins d’élus développent davantage des cadrages critiques soulignant les asymétries du système, et que ces postures s’articulent avec des usages différenciés et plus ou moins diversifiés des plateformes numériques. Dans cette perspective, cette étude montre comment les parrainages deviennent un objet discursif stratégique qui met en lumière des inégalités partisanes et les régimes de visibilité que leur confèrent les plateformes numériques.
7Le corpus a été constitué à partir d’un vaste ensemble de publications issues de trois plateformes numériques (Facebook, X/Twitter et Instagram) recueillies durant la campagne présidentielle française de 2022. Il vise à documenter et analyser les stratégies de communication des partis politiques et de leurs représentants sur les réseaux sociaux numériques lors de cette campagne électorale. Les données ont été collectées via les API officielles de Meta (Facebook et Instagram) et de Twitter, ce qui garantit l’anonymat des informations recueillies ainsi que le respect des règles en vigueur en matière de protection des données personnelles (RGPD).
8Le corpus porte sur douze formations ayant présenté un candidat à l’élection présidentielle de 2022 : La République En Marche (Emmanuel Macron), Les Républicains (Valérie Pécresse), La France Insoumise (Jean-Luc Mélenchon), le Parti Socialiste (Anne Hidalgo), Europe Écologie Les Verts (Yannick Jadot), le Parti Communiste Français (Fabien Roussel), le Nouveau Parti Anticapitaliste (Philippe Poutou), Lutte Ouvrière (Nathalie Arthaud), Debout la France (Nicolas Dupont-Aignan), Reconquête (Éric Zemmour), le Rassemblement National (Marine Le Pen) et Résistons (Jean Lassalle).
9L’analyse a porté sur 145 765 messages publiés entre janvier et avril 2022, couvrant la période précédant le premier tour de l’élection. Ces messages émanent aussi bien des comptes officiels des partis politiques que des comptes individuels des députés. Chaque message a été associé à plusieurs métadonnées : la date de publication, le nom du compte et sa nature (les comptes partisans ou ceux des députés), la plateforme mobilisée, le texte du message, ainsi que les indicateurs d’interaction (réactions, commentaires, partages).
10Une analyse lexicale a ensuite été réalisée pour identifier les principaux thèmes de campagne abordés par les partis. Elle a reposé sur le réentraînement supervisé du grand modèle de langage CamemBERT. Il a permis de classer l’ensemble des publications des partis selon une série de thèmes politiques (économie, sécurité, immigration, etc.), dont celui des « parrainages », qui constitue l’objet spécifique de l’analyse présentée ici.
11Ce sous-corpus de publications abordant les parrainages a donc été construit à partir d’un filtrage sémantique automatisé, mobilisant un lexique spécialisé lié au processus de parrainage (parrainage(s), signature, maire, conseil constitutionnel, candidat officiel, etc.). Au total, 1 603 messages ont été identifiés comme traitant de ce thème, soit 1,1 % de l’ensemble des publications de notre corpus. Ces messages ont ensuite été relus et validés par les chercheurs, afin d’en faire une analyse qualitative présentée dans la section 4.
12La figure 1 illustre la répartition des publications de ce sous-corpus. Elle met en évidence une forte concentration de ces messages du côté des formations associées à la majorité présidentielle (LREM, 28,4 %) et à la droite radicale, avec Reconquête (25,3 %) en tête. Viennent ensuite LR (12 %), PS (8,2 %) et LFI (8 %).
Figure 1. Part des publications sur le thème des parrainages par parti politique
13Les éléments descriptifs précédents montrent que les messages consacrés aux parrainages demeurent marginaux dans l’ensemble de la campagne numérique et inégalement répartis selon les formations. Au-delà de cette distribution volumétrique, un modèle de régression logistique permet d’évaluer la probabilité qu’une publication traite des parrainages en fonction du parti émetteur, de la plateforme utilisée et de plusieurs indicateurs d’engagement (cf. figure 2).
14Les effets associés aux variables politiques y apparaissent nettement plus marqués que ceux liés aux plateformes ou aux niveaux d’engagement, ce qui souligne le rôle structurant de la position partisane. Les coefficients indiquent que les réactions et, dans une moindre mesure, les commentaires sont plus fréquents sur les messages traitant des parrainages, alors que les partages sont associés à une moindre probabilité de traiter ce sujet, signe d’une thématique davantage discutée qu’amplifiée. Ces effets numériques demeurent toutefois d’ampleur plus limitée que ceux liés à l’appartenance partisane.
15En prenant LREM comme catégorie de référence, on observe ensuite un renversement partiel de la hiérarchie. Plusieurs formations, dont les moins dotées en élus parrains, présentent une propension significativement plus élevée à traiter ce thème, alors même qu’elles produisent peu de messages au total. C’est notamment le cas du NPA, de Debout la France, du RN, de Résistons, de Reconquête, de LFI ou encore de LO. À l’inverse, des formations disposant d’un réseau consolidé d’élus comme LR, EELV ou encore le PCF apparaissent moins enclines que LREM à faire des parrainages un objet récurrent de publication. Le PS occupe une position intermédiaire, légèrement au-dessus de LREM mais très en deçà des formations les plus contestataires.
16Ces résultats confirment l’idée que le parrainage fonctionne comme un révélateur de positions différenciées dans la compétition présidentielle. Les formations disposant d’un réseau consolidé d’élus ou d’une insertion plus routinisée dans les ressources gouvernementales tendent à traiter cette séquence comme une formalité institutionnelle intégrée à la campagne. À l’inverse, les formations plus faiblement dotées en élus parrains ou plus extérieures aux ressources gouvernementales s’en saisissent davantage comme d’un enjeu de visibilité, de dénonciation et de critique du filtrage institutionnel. Le thème des parrainages ne se distribue donc pas seulement en fonction du poids électoral des partis, mais aussi de leur capacité, ou de leur besoin, de transformer cette séquence institutionnelle en enjeu de visibilité et de dénonciation. Dans la section suivante, les plateformes numériques sur lesquelles les organisations partisanes animent ces formes de prise de parole sont examinées plus précisément.
Figure 2. Effets des caractéristiques politiques et numériques sur la diffusion de messages sur les parrainages
Les valeurs présentées correspondent aux coefficients estimés d’un modèle de régression logistique binomiale dont la variable dépendante indique si une publication traite des parrainages. Les coefficients indiquent dans quelle mesure chaque caractéristique augmente ou diminue la probabilité de publier un message sur ce thème (référence : LREM). Par exemple, le NPA a significativement plus de chances que LREM d’avoir publié un message sur les parrainages.
N = 145 765 ; R² McF = 0,039 ; AIC = 12 203.
*** p < 0,001 ; ** p < 0,01 ; * p < 0,05.
17La distribution des publications selon les trois plateformes étudiées (figure 3) montre que X/Twitter est de très loin le réseau numérique le plus investi par les partis, puisqu’il concentre à lui seul la très grande majorité des messages publiés sur ce thème (environ 90 %), contre une faible part sur Instagram et sur Facebook. X/Twitter n’est pas ici un canal parmi d’autres, mais bien le vecteur dominant de la bataille communicationnelle autour de cet enjeu et de la légitimité des candidatures à la course présidentielle. On retrouve de nombreuses formations qui concentrent presque exclusivement leur exposition numérique sur un seul réseau : PS, Reconquête, EELV, LFI, PCF, DLF, LR et NPA. Cette forte dépendance à X/Twitter peut être interprétée comme une stratégie assumée d’interpellation rapide, tournée vers les médias, les relais d’opinion et les publics les plus politisés, dans un espace où leurs sympathisants sont déjà fortement présents et actifs.
Figure 3. Part des publications sur les trois réseaux numériques
Note : Les partis sont ordonnés selon un indice de diversité des usages sur les trois plateformes (Facebook, Instagram et X/Twitter). Les formations situées en haut de la figure présentent une répartition plus équilibrée de leurs publications entre les différents réseaux. On peut enfin noter que la très forte implantation apparente de LO et de Résistons sur Instagram reflète surtout des effectifs extrêmement réduits, ces partis n’ayant consacré que 0,2 % de leurs messages à ce thème.
18La figure 3 met néanmoins en évidence des profils d’usage différenciés. Certains partis engagent des démarches visant à investir de manière plus équilibrée plusieurs plateformes. C’est notamment le cas du RN et de LREM, qui concentrent toujours leurs publications sur X/Twitter, mais en investissant malgré tout un peu plus significativement Facebook et Instagram. Cette diversification signale une stratégie de pénétration de plusieurs sphères numériques (jeunes publics sur Instagram, segments plus populaires sur Facebook), tout en maintenant une visibilité forte dans l’espace politico-médiatique structuré par X/Twitter.
19Les différences observées renvoient finalement aux pratiques de communication établies des différentes organisations partisanes (Théviot, 2019), certaines investissant davantage les opportunités offertes par une présence sur plusieurs réseaux pour adapter leurs contenus à des publics distincts, tandis que d’autres se focalisent plutôt sur X/Twitter. L’exposition numérique du thème des parrainages apparaît ainsi étroitement conditionnée par ces choix stratégiques d’implantation partisane.
20Nous nous sommes ensuite intéressés à l’origine des publications sur le thème des parrainages, selon qu’elles proviennent des comptes personnels des députés ou des comptes officiels des partis, afin de saisir comment se distribue, en ligne, la délégation de la parole entre appareil partisan et élus (cf. figure 4).
21Dans le corpus général de 145 765 publications toutes thématiques confondues, la grande majorité des messages émane des comptes des partis politiques (74,6 %), contre 25,4 % issus des comptes personnels de députés. Il en va de même pour le thème des parrainages : sur les 1 603 publications identifiées, 21,4 % proviennent de comptes de députés et 78,6 % des comptes des partis. Cette répartition met en évidence une forte centralisation de la communication numérique au sein des appareils partisans, les élus n’occupant qu’un rôle secondaire dans la mise en visibilité en ligne de cette séquence de campagne.
Figure 4. Part des publications sur les parrainages partagées par les députés et les partis politiques
22Des différences notables apparaissent toutefois selon les formations. LREM se distingue nettement : sur les 456 publications qu’elle totalise sur les parrainages, plus de la moitié est issue de comptes de députés, qui constituent alors une majorité parlementaire. Cette configuration suggère un usage coordonné des élus comme porte-voix de la stratégie présidentielle, en cohérence avec une dynamique top-down caractéristique d’un parti gouvernemental. LR mobilise également ses députés, mais dans une proportion moindre, tandis que le RN présente une articulation plus équilibrée entre ressources individuelles et collectives. À l’inverse, des partis comme DLF, EELV, le NPA ou le PCF centralisent presque entièrement leur communication sur les comptes d’appareil. Reconquête se trouve dans une situation spécifique : l’ensemble de ses messages provient des canaux partisans, en raison de l’absence de représentation parlementaire au moment de la campagne.
23Cette configuration oppose ainsi deux logiques organisationnelles de visibilité numérique : d’un côté, des partis qui centralisent fortement la production et le contrôle du discours sur les parrainages ; de l’autre, quelques formations qui s’appuient plus explicitement sur leurs élus pour en assurer la diffusion. Dans ce second cas, la prise de parole des députés ne relève pas seulement d’un relais mécanique du message partisan : elle constitue aussi une mise en scène de leur engagement volontaire et de leur loyauté envers la direction du parti ou le candidat investi, transformant le parrainage en une ressource politique permettant à ces acteurs de travailler leur visibilité sur les plateformes numériques.
24L’analyse qualitative de messages consacrés aux parrainages met ensuite en évidence deux pôles discursifs nettement distincts. D’un côté, les formations bénéficiant soit d’une insertion gouvernementale soit d’un ancrage territorial relativement stabilisé d’élus (LREM, LR, PS, EELV et dans une certaine mesure le PCF), pour lesquelles l’obtention des 500 parrainages ne constitue ni une incertitude ni un enjeu majeur. Dans leurs communications numériques, le thème du parrainage sert avant tout à montrer qu’elles maîtrisent les règles du jeu démocratique, qu’elles s’inscrivent dans une continuité institutionnelle et qu’elles disposent d’un ancrage territorial solide, souvent mis en scène à travers les messages de députés ou de comités locaux des partis. Le parrainage y apparaît comme un rituel républicain, un signe de bonne santé organisationnelle plutôt qu’un objet de controverse. Ces éléments confirment largement la première hypothèse, selon laquelle la position occupée dans le champ politique s’accompagne de cadrages contrastés du parrainage.
25À l’inverse, les formations minoritaires ayant moins d’élus font du parrainage une épreuve incertaine, révélatrice des asymétries du système. Leurs messages, souvent portés par des registres critiques et contestataires, insistent sur les difficultés à rassembler les signatures, la méfiance ou la frilosité des élus, et mettent en avant le courage des maires qui acceptent de parrainer une candidature outsider. L’opposition entre ces deux pôles discursifs (légitimation routinière du rituel d’un côté, dramatisation critique de l’autre) confirme largement notre première hypothèse, selon laquelle la position occupée dans le champ politique s’accompagne de cadrages contrastés du parrainage. Le parrainage devient ainsi un révélateur privilégié des identités partisanes : tantôt preuve de conformité républicaine, tantôt symbole d’un système verrouillé que certains disent affronter.
26L’examen des messages publiés par les partis de gouvernement autour du thème des parrainages met en évidence un ensemble de marqueurs discursifs convergents, qui construisent une représentation stabilisée et peu conflictuelle du dispositif. Plutôt que d’interroger la règle ou ses effets, ces formations s’en servent pour réaffirmer leur inscription dans la continuité républicaine, valoriser la solidité de leur appareil partisan et rappeler leur ancrage territorial. Quatre registres structurants se dégagent.
27Tout d’abord, les publications visent à rappeler les règles du jeu démocratique dans lesquelles leur démarche s’inscrit. Les partis installés reprennent à leur compte la dimension civique du parrainage en le présentant comme un geste presque statutaire. Un message LREM l’explicite clairement : « Maire de 2002 à 2017 j’ai toujours parrainé un candidat à l’élection présidentielle — pour moi cette prérogative est inhérente à la fonction, une forme d’obligation » (BQuestel, X/Twitter). Le parrainage devient ainsi une routine démocratique, une formalité assumée par les élus, sans enjeu polémique. Cette rhétorique vise à naturaliser le dispositif institutionnel, à la différence des partis ayant peu d’élus parrains qui le contestent.
28Ensuite, ces messages inscrivent le parrainage dans une continuité institutionnelle. Le geste de parrainage est également mobilisé pour manifester la fidélité et la stabilité des soutiens, en particulier pour les partis disposant d’une forte discipline interne. LREM souligne par exemple la durée et la cohérence d’un engagement : « C’est avec détermination et conviction depuis 2016 j’apporte mon parrainage à @EmmanuelMacron à l’élection présidentielle » (77Rennaissance, X/Twitter). Le PS construit un registre similaire en rattachant la signature à des valeurs pérennes : « C’est avec enthousiasme que j’apporte mon parrainage à @Anne_Hidalgo. Candidate déterminée, elle porte les valeurs et les convictions social-démocrates et républicaines dont la France a besoin ! 🇫🇷🌹#Hidalgo2022 » (PS_53, X/Twitter). La temporalité longue, l’absence de polémique et la cohérence idéologique concourent à présenter le parrainage comme la manifestation d’un ordre politique stable.
29Puis, les messages de cette catégorie se caractérisent également par une forme d’autocongratulation pour les résultats obtenus en termes de recueil de parrainages. Pour cela, il s’agit d’afficher des chiffres spectaculaires pour faire la démonstration de la dynamique engagée (Gerstlé, 2008). Le parrainage sert aussi de support à une communication valorisant les performances organisationnelles. LR en fait un usage particulièrement visible : « Plus de 900 parrainages pour @vpecresse ! #Pecresse2022 » (47avecPecresse, X/Twitter). Le PS adopte ponctuellement ce registre : « Avec 652 parrainages validés @Anne_Hidalgo devient la 1re candidate de gauche à l’élection #Presidentielle2022 à réunir plus que les 500 parrainages nécessaires. 🙏Un grand MERCI à l’ensemble de ces élu.e.s. Le rassemblement doit se poursuivre autour d’#Hidalgo2022 » (PS_DeuxSevres79, X/Twitter). Ces annonces chiffrées fonctionnent comme des preuves d’efficacité logistique, attestant de réseaux territoriaux solides et disciplinés. Elles inscrivent le parrainage dans une rhétorique d’excellence organisationnelle permettant de recueillir de manière prompte et massive bien plus de parrainages que le seuil requis, où la quantité devient gage de légitimité.
30Dans ces messages, le parrainage est enfin mis en scène d’un point de vue territorial. En effet, les partis de gouvernement mobilisent très fortement l’ancrage local comme ressource de légitimation. Le PS et EELV s’y distinguent particulièrement : « Sénateur de la Haute-Vienne j’ai, comme ma suppléante @JulieLenfant — maire de Chaptelat, parrainé @Anne_Hidalgo pour l’élection présidentielle » (PS_53, X/Twitter) ; ou encore « Merci à toutes les marraines et à tous les parrains pour votre confiance. Notre projet s’appuie sur l’expérience des élu.e.s du territoire pour transformer la France et construire la République écologiste en avril ! » (Eelv 47, X/Twitter). Le parrainage devient l’occasion d’exhiber la capillarité militante, la proximité avec les élus locaux et la continuité des réseaux de terrain. À travers la référence systématique aux maires, conseillers municipaux ou élus métropolitains, ces formations montrent que leur implantation territoriale garantit un accès aisé et naturel aux signatures.
31Ces communications construisent une véritable grammaire de la normalité institutionnelle, dans laquelle le parrainage n’est ni un enjeu de lutte ni un obstacle, mais un rite républicain maîtrisé. LREM, LR, PS et EELV s’en servent pour rappeler leur conformité aux règles démocratiques, affirmer la cohérence de leurs soutiens, démontrer leur force organisationnelle et valoriser leur présence territoriale. Par contraste, cette banalisation du dispositif contribue à renforcer la frontière avec les discours contestataires portés par les partis faiblement dotés. Ces messages relèvent essentiellement d’un acte politique compris comme un rituel symbolique qui vise à rassurer, stabiliser, à produire du consensus et à affirmer l’ordre institutionnel (Edelman, 1964). Ces messages normatifs contribuent à inscrire la démarche de parrainage dans une continuité institutionnelle qui en retour confère aux candidats une image de responsabilité civique.
32À rebours des formations les mieux dotées en ressources institutionnelles et territoriales, les formations plus dépendantes d’une politisation publique de la collecte des signatures (LFI, RN, DLF, ainsi que le NPA ou LO) dépeignent le dispositif comme une véritable épreuve démocratique. Leurs messages insistent sur les obstacles structurels qui entravent l’accès à la compétition présidentielle, faisant du parrainage non pas un rite républicain, mais une arène de lutte où se joue la possibilité même d’exister politiquement. Les messages de ces formations politiques s’organisent en trois grands domaines.
33Tout d’abord, le parrainage est présenté comme une barrière d’entrée dans la compétition et un mécanisme d’exclusion. Pour ces partis, le seuil des 500 signatures n’est jamais acquis, il constitue le cœur d’un combat incertain. Les hashtags explicites appelant à parrainer les candidats apparaissent de manière récurrente. LFI exprime cette tension en mobilisant la figure collective du « combat démocratique » : « Ça y est ! Jean-Luc Mélenchon a ses 500 parrainages pour la course à la Présidentielle ! Il est désormais temps de s’investir encore plus dans la campagne afin que la dynamique se concrétise ! » (Compte Facebook, Alexis Corbière). La gratitude adressée aux militants et aux parrains souligne en creux la fragilité de la qualification, traitée comme un exploit plus que comme un droit. D’autres formations vont plus loin, dénonçant une « démocratie empêchée ». Le NPA parle d’une candidature en danger, nécessitant un sursaut démocratique pour entrer en compétition : « 224 parrainages au Conseil constitutionnel, et nous savons que plus de 100 parrainages sont en train de remonter. On peut y arriver comme il y a 5 ans, mais un sursaut démocratique est nécessaire car notre candidature est en danger. On lâche rien ! » (@Altrevcom, X/Twitter). De son côté, LO renchérit : « Pour être candidat il faut passer l’obstacle des 500 parrainages. Mais pour participer au #débatpresidentiel sur #TF1 il faut en + passer l’obstacle de #Bouygues. C’est comme dans les entreprises, c’est le patron qui décide ! » (LutteOuvriere 77, X/Twitter). Ces messages transforment le parrainage en symbole d’une compétition politique biaisée au profit des acteurs dominants qui appliquent un filtrage politique auquel le dispositif de parrainages contribue en hiérarchisant les candidats.
34Ensuite, les messages dénoncent la récente publicité des signatures des parrains qui est perçue comme un véritable instrument de dissuasion. En effet, un thème majeur soulevé par plusieurs partis, surtout le RN et Reconquête, porte sur la critique de la publicité des parrainages, accusée d’intimider les élus en exposant leur choix. Cette transparence devient, dans ces discours, un mécanisme dissuasif contraire au pluralisme. On retrouve ici une rhétorique bien ancrée, celle d’un système verrouillé et dysfonctionnel qui empêche l’expression démocratique des élus et menace plus largement la possibilité, pour des candidats disposant d’un nombre important de sympathisants et crédités de niveaux élevés d’intentions de vote, d’être effectivement présents dans la compétition présidentielle. La députée Emmanuelle Ménard affirme ainsi : « Élections présidentielles : la publicité des 500 parrainages est un danger pour la démocratie » (emenard34, X/Twitter). La publicité est décrite comme une pression implicite exercée sur les maires, entravant leur liberté politique et l’expression d’un pluralisme démocratique. De son côté, Reconquête fait de cette thématique un axe central, avec un plaidoyer récurrent pour l’anonymat : « Bravo à mes amis @gillesplatret et @alainhoupert qui demandent l’anonymat des #parrainages des candidats à l’élection présidentielle » (@A_ez92, X/Twitter). La règle institutionnelle est ainsi recadrée comme une forme d’intimidation, susceptible de fausser la compétition avant même qu’elle commence. On retrouve le même constat chez DLF, mais dans un registre plus inquiet : « Les Maires me disent qu’ils ne veulent parrainer personne » (@dupontaignan #LiberonsNous #NDA2022 @DLF_Officiel, X/Twitter). Le refus de parrainer devient alors un symptôme de la peur induite par la publicité des signatures, renforçant la sensation d’un dispositif paralysant.
35Enfin, la rhétorique du courage est mobilisée pour valoriser les élus qui « osent » parrainer. Face à ces obstacles perçus, les formations en position plus critique dans la séquence des parrainages développent une rhétorique héroïque, qui magnifie les élus acceptant de parrainer un candidat outsider. Leur geste n’est plus administratif mais résistant. Chez Reconquête, cela se traduit par des remerciements aux parrains jugés avoir bravé les pressions : « Bravo à Éléonore Revel pour son parrainage d’Éric Zemmour ! » (jeromerivieremep, Instagram). Le parrainage devient un acte de dissidence, un choix courageux qui affirme la liberté et la volonté du peuple, comme l’exprime Gilbert Collard : « À Beaurevoir, invités par le maire à désigner son parrainage pour la présidentielle, les habitants choisissent Éric #Zemmour : voilà un bon sondage réel qui donne enfin la parole au peuple ! » (gilbert_collard, Instagram). Au RN également, cette rhétorique est mobilisée pour dénoncer un système qui empêcherait la représentation des forces populaires. La responsabilité des élus est invoquée publiquement pour les presser de parrainer afin de garantir l’accès au scrutin à des candidats : « Appel aux élus qui peuvent parrainer les candidats à la présidentielle : quand on prétend vouloir lutter contre l’abstention, on ne peut accepter tacitement que trois candidats majeurs qui représentent presque 45 % des intentions de vote ne soient pas sur la ligne de départ de l’élection à la présidence ! » (emenard 34, Facebook). Au fil de ces messages, la dimension sacrificielle renforce la perception du parrainage comme une réelle épreuve.
36Le fait que ces derniers messages apparaissent fréquemment sur les plateformes Facebook et Instagram, en complément de X/Twitter, souligne l’intention de mettre en récit collectif et de rendre audible une expérience perçue comme injuste, et apporte un appui partiel à notre troisième hypothèse, sans pour autant dessiner une stratégie systématique de diversification multiplateforme. Ces acteurs politiques construisent publiquement un nouveau cadre d’interprétation (Gamson, 1992) du dispositif de parrainage pour dénoncer une situation qu’ils jugent inquiétante et orienter la perception du public.
37L’ensemble de ces discours montre que, pour les partis les moins bien implantés, le parrainage ne constitue pas une formalité républicaine mais une véritable épreuve politique, à la fois matérielle, symbolique et stratégique. Confrontés à une règle qu’ils jugent dissuasive, asymétrique et potentiellement intimidante pour les élus, ces acteurs redéfinissent le dispositif comme un mécanisme de filtrage qui menace le pluralisme plus qu’il ne le garantit. En mobilisant tour à tour la critique institutionnelle, la dénonciation des pressions et la mise en scène du courage des parrains, ils politisent fortement un rite que les partis de gouvernement tendent, eux, à neutraliser. Ces messages construisent ainsi un contre-récit démocratique dans lequel l’accès au scrutin présidentiel devient un combat inégal, révélateur des rapports de force qui structurent l’espace politique contemporain.
38Au terme de cette enquête, la mise en récit numérique des parrainages apparaît comme un puissant révélateur des identités partisanes et des rapports différenciés au jeu démocratique. D’un côté, les partis de gouvernement banalisent le rituel pour en faire une démonstration de force organisationnelle et de continuité républicaine. De l’autre, les formations qui ont le moins d’élus parrains dramatisent la procédure, la transforment en épreuve démocratique incertaine et injuste, dont il s’agit de triompher en mobilisant registres du courage, de l’alerte et de la dénonciation.
39Au-delà de ces postures discursives, la structure même des environnements numériques joue un rôle déterminant. La place respective de X/Twitter, Facebook et Instagram contribue à structurer la mise en récit des parrainages. La forte concentration des messages sur X/Twitter, où se joue l’essentiel de la discussion autour de la qualification des candidatures, confirme que la bataille symbolique se déroule d’abord dans un espace orienté vers l’actualité politique et la visibilité médiatique. Facebook et Instagram, bien que moins investis en volume, sont davantage mobilisés pour des récits individualisés et territorialisés : on y donne à voir des maires, des militants et des parcours, en particulier lorsqu’il s’agit de formations qui cherchent à rendre audible et visible l’épreuve que représente, à leurs yeux, l’obtention des signatures.
40Les plateformes ne se contentent donc pas d’héberger des discours sur les parrainages : en différenciant les publics et les registres d’expression, elles contribuent à redéfinir la frontière entre un rituel républicain établi et un système perçu comme verrouillé. Plus qu’une simple étape administrative, le parrainage devient une séquence médiatique à part entière, pris en charge par des dispositifs socio-techniques qui organisent la visibilité, hiérarchisent les formes de prises de parole et fournissent des ressources spécifiques pour légitimer ou contester les règles du jeu électoral.