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Dynamiques spatiales, changements sanitaires et inégalités

Stéphane Rican et Guillaume Chevillard

Le dossier est coordonné par Stéphane Rican, MCF à l'Université de Paris Nanterre, et Guillaume Chevillard, Chargé de recherche à l'IRDES.

Les textes sont attendus pour le 15 avril 2022. Les instructions aux auteurs ainsi que le processus pour déposer un article sont consultables sur le site de la revue :
https://journals.openedition.org/rfst/777

La mesure des inégalités de santé (état de santé de la population, exposition aux risques, accessibilité aux soins, etc.), la compréhension des mécanismes sociaux et territoriaux à l’œuvre dans la production et la persistance de ces inégalités, ainsi que les actions à envisager pour lutter contre ces inégalités, constituent des entrées incontournables de l’analyse des liens entre territoires et santé (Salem G., 1998 ; Rican & Vaillant, 2017). Elles impliquent de mieux appréhender les conditions sociales, environnementales, économiques, culturelles et/ou politiques à réunir pour produire du changement sanitaire et agir sur les leviers capables de réduire ces inégalités.

Les questions du changement ont fortement marqué le champ des sciences sociales. Si de nombreuses théories ont été élaborées pour penser le changement social (théorie évolutionniste, recherche des causes fondamentales, approches systémiques et interactionnistes), l’accent est aujourd’hui mis sur l’analyse des processus sociaux à l’œuvre et l’appréhension, parmi les multiples combinaisons possibles, de celles qui semblent les plus probables pour contribuer aux changements (Pumain, 1998 ; Tremoulinas, 2006). En géographie, la place accordée aux temps longs, aux permanences, aux invariants, à la succession ou l’empilement de différentes strates du passé, a largement prédominé, permettant d’insister sur la force d’inertie des systèmes en place (Ellisalde, 2000). La prise en compte de l’espace, en tant que système complexe, renvoyant aussi bien aux interactions spatiales dans lesquels s’inscrivent chaque zone (proximité, distances, contiguïtés, échanges) qu’aux rapports sociaux qui contribuent à façonner les enjeux territoriaux (jeux d’acteurs, rapports de force, conflits, usages, représentations etc.) invite à saisir les multiples temporalités à l’œuvre dans la manifestation d’un changement. De plus en plus d’études s’intéressent ainsi aux changements aux seins des territoires comme cela a pu être étudié pour les dynamiques démographiques, foncières ou de services (Gourdon, Bretagnolle, Guérois, & Pavard, 2019 ; Guérois & Le Goix, 2009 ; Delage, et al., 2020).

L’analyse du changement sanitaire en géographie a surtout été abordée sous l'angle des transitions (épidémiologique ou sanitaire) invitant à analyser et réfléchir aux liens pouvant s'établir entre processus de développement (économique / social) et changements sanitaires, dans le cadre d'une succession de phases (Picheral, 1989). Toutefois dans ces formes de modélisations, les changements sanitaires sont essentiellement abordés sous l'angle de changements structurels et n'invitent pas suffisamment à envisager les enjeux autour des questions d'articulations d'échelles spatiales et temporelles (Salem, Rican, & Vaillant, 2014). L’inscription de l’analyse des rapports entre espace et santé dans une démarche plus dynamique et relationnelle (prise en compte des interactions spatiales et du caractère changeant et évolutif des espaces dans lesquels se déclinent les faits de santé)(Cummins, Curtis, Diez-Roux, & Macintyre, 2007), engage à s’interroger sur les multiples temporalités et les multiples niveaux intervenant dans l’appréhension du changement. Ainsi, dans le cas de la France, les changements intervenus dans la distribution spatiale de la mortalité depuis une cinquantaine d’années, marqués par une atténuation progressive du fait régional et un renforcement des écarts entre grands centres urbains régionaux et petites et moyennes villes en marge du réseau urbain principal sont à analyser tout en tenant compte des formes d’organisation des systèmes urbains régionaux et des relations qu’ils entretiennent (Salem, Rican, & Jougla, Atlas de la santé en France. Vol 1 : Les causes de décès, 2000 ; Rican, Salem, Vaillant, & Jougla, 2010 ; Ghosn, Kassie, Jougla, Rican, & Rey, 2013 ; Rican S., Vaillant, Chevillard, Mousques, & Lucas-Gabrielli, 2016). D’autres recherches questionnent les évolutions du système de soins et de l’offre de soins, donc les choix politiques sous-jacents, et leurs conséquences sur l’accessibilité aux soins de proximité, hospitaliers ou aux maternités (Chevillard & Mousquès, 2021 ; Conti, Baudet-Michel, & Neindre, 2020 ; Combier, et al., 2013). Aussi, l’analyse des inégalités sociales et territoriales de santé, des manières de les infléchir ou de pouvoir intervenir en vue de leurs réductions, implique une attention portée à l’analyse de l’évolution des rapports sociaux, de la place des acteurs et de leurs représentations dans les constructions sociales et territoriales de la santé (Vaillant, 2008 ; Vaillant, Bardes, & Rican, 2021 ; Fournier & Clerc, 2021).

Dans une approche holistique des déterminants de santé (Dahlgren & Whitehead, 2007), de nombreux enjeux se posent dans l’appréhension des changements sanitaires en lien avec la dynamique des territoires. Il faut pouvoir, dans un premier temps, être en capacité d’observer, de décrire, de documenter les évolutions, passées et en cours, dans la distribution spatiale des faits de santé (états de santé de la population, organisation de l’offre de soins, accessibilité aux soins, comportements vis-à-vis de la santé, rapports aux risques etc.) et dans les compositions et recompositions inégalitaires de ceux-ci. Cette phase implique une réflexion sur les sources d’information à mobiliser, les indicateurs à construire permettant des comparaisons dans le temps, la reconstitution des catégories médicales, sociales et spatiales pertinentes. Comme tout langage statistique (Desrosières, 2010), les statistiques sanitaires sont l’expression de pratiques sociales marquées par des ajustements successifs, fruits de constantes négociations (constructions des nomenclatures médicales évoluant au fil des connaissances médicales notamment) et des formes variées d’appropriation (intérêts divergents portés à ces statistiques) qui contribuent aussi à révéler les formes de changement intervenus dans les situations sanitaires appréhendées à chaque période.

Cette phase d’observation des changements passe également par une meilleure caractérisation des changements intervenus. Ils peuvent en effet être de nature et d’intensité très variées (Bavoux & Chapelon, 2014), de la simple modification passagère, conjoncturel n’ayant que peu d’effets sur la structure d’ensemble - comme par exemple l’épidémie de SIDA qui a temporairement modifié l’organisation spatiale de la mortalité des jeunes hommes et des jeunes femmes dans les années 1980-1990 mais qui, une fois que les innovations thérapeutiques et de prévention ont pu limiter et reculer l’âge au décès, a repris les mêmes caractéristiques (Salem, Rican, & Jougla, Atlas de la santé en France. Vol 1 : Les causes de décès, 2000) - aux transformations profondes, voire aux mutations qui peuvent accompagner ces changements sanitaires, tel qu’on peut l’observer sur la distribution des cancers de l’appareil respiratoire par exemple (Rican & Jougla, 2009). Les questions portent également sur les rythmes de ces changements, tantôt brutaux (introduction d’une innovation médicale ou d’un nouveau dispositif de soins ou de nouvelles règles de sécurité par exemple comme on a pu l’observer dans la distribution des maladies cardiovasculaires ou des accidents de la circulation) ou très progressifs comme on peut le constater sur des comportements alimentaires ou des comportements de soins). La caractérisation des rythmes et des formes que prennent ces changements sanitaires s’accompagnent de nombreuses questions. Les situations de crise, comme celle que nous traversons actuellement avec la Covid-19, sont-elles des situations accélératrices du changement ou des situations exacerbant des déséquilibres ou dysfonctionnements existants ?

Pour comprendre ces changements s'agit-il uniquement de repérer les territoires initiateurs des changements et les processus de diffusion depuis ces territoires "innovants" ? Ces changements peuvent-ils se concevoir systématiquement comme des processus de diffusion? Comment identifier des inflexions dans les trajectoires de territoire ou plus largement dans les dynamiques spatio-temporelles ?

Plus largement il s’agit d’identifier les conditions à réunir permettant de produire du changement sanitaire. Y-a-t-il des contextes favorables aux changements, défavorables aux changements? Peut-on initier du changement sanitaire dans des contextes défavorables? Quelles sont les différentes opportunités à mettre en place pour pouvoir produire du changement. Et plus largement quels sont les liens réciproques pouvant exister entre les dynamiques socio-spatiales et la distribution des faits de santé ?

De nombreuses questions méthodologiques accompagnent l’intégration de la dimension temporelle dans la compréhension d’une situation sanitaire observée en un lieu donné à un moment donné. Elles concernent l’articulation de différents intervalles de temps associées aux multiples déterminants participant à la situation observée et les modèles de temporalité auxquels se réfèrent les schémas explicatifs (temps cyclique/linéaire, boucles de rétroaction, points de rupture, etc.). Il convient aussi de réfléchir aux outils rendant compte des dynamiques spatio-temporelles (analyses de séquences, cartographie, modélisations, approches biographiques).

D’un point de vue opérationnel et d’aide à la décision, la question des pas de temps et du recul historique nécessaire à prendre en compte pour éclairer une situation à un moment donné se pose notamment dans l’élaboration des diagnostics territoriaux de santé. C’est également celle de mieux connaitre la manière dont le rapport au temps et à l’espace se construit socialement, dont il peut être éventuellement instrumentalisé par différents groupes sociaux ou différents acteurs, participant aux processus inégalitaires (analyse des différentes réformes du système de soins par exemple).

Ce dossier thématique souhaite recueillir des articles répondant à ces différentes questions avec des approches méthodologiques variées : quantitatives, qualitatives ou mixtes. Il s’agira in fine de documenter les inégalités de santé et leurs évolutions à travers le temps et les territoires, d’en comprendre les racines et repérer les combinaisons de facteurs pouvant participer à engager d’indispensables transformations.

Bibliographie

Bavoux, J., & Chapelon, L. (2014). Dictionnaire d'analyse spatiale. Paris: Armand Colin.

Chevillard, G., & Mousquès, J. (2021). Medically underserved areas: are primary care teams efficient at attracting and retaining general practitioners? . Social Science & Medicine, 287, 114358. https://doi.org/10.1016/j.socscimed.2021.114358.

Combier, E., Charreire, H., Le Vaillant, M., Michaut, F., Ferdynus, C., Amat-Roze, J., . . . Zeitlin, J. (2013). Perinatal health inequalities and accessibility of maternity services in a rural French region: Closing maternity units in Burgundy. Health & Place, 24, 225–233. https://doi.org/10.1016/j.healthplace.2013.09.006.

Conti, B., Baudet-Michel, S., & Neindre, C. (2020). Envisager la rétraction d’un équipement dans le système urbain français : le cas des lits d’hospitalisation en court séjour. Geographie, economie, societe, Vol. 22, 5–33.

Cummins, S., Curtis, S., Diez-Roux, A., & Macintyre, S. (2007). Understanding and representing ‘place’ in health research: A relational approach. Social Science & Medicine, 65, 1825-1838.

Dahlgren, G., & Whitehead, M. (2007). European strategies for tackling social inequities in health: levelling up Part 2. Copenhagen: WHO Regional Office for Europe, http://www.euro.who.int/__data/assets/pdf_file/0018/103824/E89384.pdf.

Delage, M., Baudet-Michel, S., Fol, S., Buhnik, S., Commenges, H., & Vallée, J. (2020). Retail decline in France’s small and medium-sized cities over four decades. Evidences from a multi-level analysis . Cities, 104, 102790. https://doi.org/10.1016/j.cities.20.

Desrosières, A. (2010). La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique. Paris: La Découverte Poche / Sciences humaines et sociales n°99, 462p.

Ellisalde, B. (2000). Géographie, temps et changement spatial. Espace géographique, 29(3), 224-236.

Fournier, C., & Clerc, P. (2021). La construction d’une organisation territoriale des acteurs de soins primaires face à l’épidémie de Covid-19 : apports d’une étude de cas à l’échelle d’un canton. Revue francophone sur la santé et les territoires, https://doi.org/10.4000/rfst.869.

Ghosn, W., Kassie, D., Jougla, E., Rican, S., & Rey, G. (2013). Spatial interactions between urban areas and cause-specific mortality differentials in France. Health & Place, 24 : 234-241.

Gourdon, P., Bretagnolle, A., Guérois, M., & Pavard, A. (2019). Des petites villes davantage touchées par la décroissance ? Comparaison des trajectoires démographiques à l’échelle européenne (1961-2011). . Belgeo. Revue belge de géographie, https://doi.org/10.

Guérois, M., & Le Goix, R. (2009). La dynamique spatio-temporelle des prix immobiliers à différentes échelles : le cas des appartements anciens à Paris (1990-2003). Cybergeo : European Journal of Geography, https://doi.org/10.4000/cybergeo.22644.

Picheral, H. (1989). Géographie de la transition épidémiologique. Annales de la géographie, n°46, 129-151.

Pumain, D. (1998). La géographie saurait-elle inventer le futur ? Revue Europeenne des Sciences Sociales, XXXVI (110), pp.53-69 halshs-00671371.

Rican, S., & Jougla, E. (2009). Atlas de la mortalité par cancers. Evolution 1970 – 2004. Paris: INCa - INSERM. http://www.e-cancer.fr/expertises-publications-de-l-inca/rapports-et-expertises/sante-publique/2358.

Rican, S., & Vaillant, Z. (2017). Investiguer le rôle du territoire dans l'analyse des inégalités sociales de santé. Dans T. Lang, & V. Ultich, Les inégalités sociales de santé. Actes du séminaire de recherche de la DREES 2015-2016 (pp. 44-60). Paris: DREES.

Rican, S., Salem, G., Vaillant, Z., & Jougla, E. (2010). Dynamiques sanitaires des villes françaises. Paris: La documentation française, DATAR.

Rican, S., Vaillant, Z., Chevillard, G., Mousques, J., & Lucas-Gabrielli, V. (2016). Les marges sanitaires : recompositions et gestions locales. Dans E. Grésillons, B. Alexandre, & B. (. Sajaloli, La France des marges (pp. 126-144). Paris: Armand Colin.

Salem, G. (1998). La santé dans la ville. Géographie d'un petit espace dense (Pikine). Paris: Karthala ; ORSTOM.

Salem, G., Rican, S., & Jougla, E. (2000). Atlas de la santé en France. Vol 1 : Les causes de décès. Paris: John Libbey Eurotext.

Salem, G., Rican, S., & Vaillant, Z. (2014). Géographie, santé et pathocénose. Dans B. Fantini, & L. (. Lambrichs, Histoire de la pensée médicale contemporaine. Evolutions, découvertes, controverses (pp. 279-289). Paris: Seuil.

Tremoulinas, A. (2006). Sociologie des changements sociaux. Paris: La découverte - coll Repères n° 440.

Vaillant, Z. (2008). La Réunion, koman i lé ? Territoires, santé, société. Paris: Le Monde / PUF.

Vaillant, Z., Bardes, J., & Rican, S. (2021). De la discrimination positive à la discrimination territoriale : les quartiers en politique de la ville, inégaux face à la santé. Les cahiers de la LCD, 12, 67-91.

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