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Introduction

Emmanuel Béhague, Elisabeth Kargl, Marc Lacheny et Aurélie Le Née
p. 5-8

Texte intégral

1Structurant la ville depuis l’Antiquité, la rue, devenue dédale labyrinthique avec l’émergence des grandes métropoles de l’ère industrielle, est un motif récurrent dans la littérature et les arts, tout particulièrement depuis le xixe siècle. On pense bien sûr au naturalisme, à l’expressionnisme ou à la Nouvelle Objectivité, mais aussi à la littérature engagée des années 1960 ou à la littérature du quotidien des années 1970, qui accordent une place importante à cet espace de l’entre-deux : entre la sphère publique et privée, l’ouvert et le fermé, la convivialité et la violence, la liberté et l’oppression. Comme le précisent les commissaires de l’exposition STREET LIFE. Die Straße in der Kunst von Kirchner bis Streuli présentée au musée Wilhelm Hack de Ludwigshafen du 19 novembre 2022 au 5 mars 2023 (Ihle/Zechlin 2022), la rue se présente comme un lieu éminemment dynamique :

Die Bedeutung der Straße ist vielschichtig: Sie ist Ort der Repräsentation, Selbstinszenierung und Kommunikation, des Widerstands oder Protests; sie ist Durchgangsraum ebenso wie Habitat. Als vitale Schnittstelle unterschiedlichster Lebensbereiche, wie Arbeit, Freizeit, Politik oder Konsum, sozialer Gruppen und Interessen, bildet sie einen höchst heterogenen kulturellen „Aktionsraum“. […] Das Private trifft auf das Öffentliche, persönlicher Mikrokosmos und urbaner Makrokosmos verschmelzen zu Bildern, Erzählungen und Projektionen. (Ihle 2022, 11)

C’est cette polyvalence de la rue que propose d’interroger ce hors-série de Recherches germaniques à partir de textes littéraires, de documents historiques, de films, de photographies et de romans graphiques dans l’espace germanophone de la fin du xixe au xxie siècle. Il ne s’agira pas ici d’aborder le street art et ses formes, déjà souvent traités par la critique ces dernières années (Catz 2013 ; Danysz 2023 ; Glaser 2017 ; Lemoine/Terral 2005 ; Schacter 2017 ; Stahl 2009), mais d’appréhender la rue comme motif de la littérature et des arts, en questionnant la manière dont la rue est évoquée, représentée, filmée, en se penchant sur le lien entre la rue et ses habitants, en appréhendant la rue comme un théâtre d’événements historiques, où se croisent bien souvent la grande et la petite histoire. S’intéresser à la rue, c’est aussi revenir sur la fonction sociale et politique de cet espace. La notion de motif, quant à elle, invite à une approche diachronique, le motif étant récurrent par définition (Frenzel 1980 ; Abrioux 2005). Comme on peut le lire dans l’Histoire de la rue : de l’Antiquité à nos jours, « la rue est un espace d’activités multiples qui varient dans le temps – quotidien ou festif, diurne ou nocturne » (Tartakowsky 2022, 63).

2Le présent hors-série rassemble quinze contributions, présentées lors d’un colloque organisé à Strasbourg les 28 et 29 mars 2024 par les coordinatrices et coordinateurs de ce volume avec le soutien du Centre d’études germaniques interculturelles de Lorraine (CEGIL) de l’Université de Lorraine-Metz, du Centre de recherche sur les identités, les nations et l’interculturalité de Nantes Université (CRINI) et de l’UR 1341 « Mondes germaniques et Nord-européens » (MGNE) de l’Université de Strasbourg. Le hors-série se compose de trois grandes parties. La première partie, intitulée « Déambulations (dés) enchantées », aborde la rue comme cadre de la flânerie, des déambulations, des rencontres, voire de fuite dans divers contextes, du quotidien aux situations de violence engendrées par la guerre. Ainsi Philipp Jonke revient-il dans sa contribution sur le lien entre flânerie et mode à Berlin autour de 1900. Il étudie pour ce faire les chroniques de mode de différents journaux de l’époque tout en replaçant ces chroniques dans leur contexte socio-historique, marqué par le développement de la grande ville et des grands magasins. La flânerie est également au centre de la contribution de Jan Rhein qui s’intéresse à sa réactualisation dans la prose germanophone contemporaine, en s’appuyant sur les définitions de la flânerie proposées par Baudelaire, Benjamin ou Franz Hessel. Dans sa contribution, Marie Schumacher-Brunhes présente la rue juive dans toute sa diversité et sa complexité. Elle met ainsi en évidence le caractère identitaire de cette rue, qui constitue un motif récurrent de la littérature juive, de la rue boueuse du shtetl à la rue pavée de la grande ville. Dans les nouvelles et récits de Kafka, analysés par Frédéric Teinturier, la grande ville renvoie avant tout à Prague. Cette contribution remet en question l’impression diffuse qu’ont les lectrices et lecteurs d’une omniprésence de la rue dans l’œuvre de Kafka. Au contraire, Frédéric Teinturier relève que la rue y occupe une place marginale dans les nouvelles et récits, mais joue un rôle symbolique essentiel. La contribution d’Elisabeth Kargl et Aurélie Le Née se penche aussi sur la rue d’un quartier juif, la Mazzesinsel à Vienne, plus précisément la Ferdinandstraße où vécut Veza Taubner-Calderon jusqu’à son mariage avec Elias Canetti. Cette rue, ce quartier et cette écrivaine sont la source d’inspiration d’un texte de Margret Kreidl de 2013, qui fait dialoguer les strates historiques de la rue grâce à la virtuosité du montage textuel. La dernière contribution de cette première partie porte sur la représentation et le rôle de la rue dans le roman Hundert Tage de Lukas Bärfuss, qui évoque le massacre des Tutsis au Rwanda en 1994. Anne D. Peiter montre la manière dont l’évolution politique transforme les paisibles rues de Kigali en lieux cauchemardesques du génocide.

3La deuxième partie du hors-série s’intéresse aux représentations visuelles de la rue, qu’il s’agisse de photographies, de films ou de romans graphiques. La contribution d’Astrid Ihle traite des photographies de rue de la République démocratique allemande (RDA) dans les années 1950 réalisées par Ursula Arnold et Arno Fischer. Ce dernier arpente les rues de Berlin Ouest et Est afin de photographier des scènes du quotidien, réinvestissant le motif de la flânerie, que l’on retrouve dans le travail d’Ursula Arnold, mais avec une dimension féministe. Dans la contribution de Valérie Carré, c’est le Berlin de la révolution de 1918-1919 qui est l’objet d’étude. Valérie Carré s’appuie sur des bandes d’actualité du Bundesarchiv qui représentent des scènes de rue pour montrer la resémantisation des codes urbains dans le contexte d’une révolution d’abord populaire, puis militaire. Les rues berlinoises constituent un fil rouge de cette deuxième partie puisqu’on les retrouve dans la contribution de Diane Barbe sur le cinéma de la République fédérale d’Allemagne (RFA) et de RDA dans les années 1970 et 1980. À partir d’un vaste corpus de films de fiction, Diane Barbe met en évidence des points communs et des différences dans le traitement du motif de la rue au cinéma de part et d’autre du Mur. Dans sa contribution, Andreas Häcker aborde aussi le motif de la rue au cinéma à travers l’exemple de la filmographie de Wim Wenders, interrogeant le traitement de ce motif, sa fonction et sa délimitation par rapport à la route de campagne. Enfin, la deuxième partie du hors-série se clôt sur une contribution de Theresa Heyer qui analyse plusieurs romans graphiques germanophones qui mettent en scène la rue comme l’espace des exclus de la société. La rue y est présentée comme un lieu de critique sociale et de mémoire. Une comparaison avec des romans graphiques francophones sur la même thématique met en lumière les spécificités des romans graphiques germanophones.

4La troisième partie se concentre sur la rue au théâtre. La contribution d’Alice Bolterauer-Kolb étudie le drame expressionniste Die rote Straße de Franz Theodor Csokor en le replaçant dans son contexte littéraire et socio-historique afin de mettre en évidence la critique de la société qui s’exprime par la confrontation des personnages dans différents lieux de la ville : la rue, la place, le corso. La critique sociale est également un aspect important de l’œuvre de Günther Weisenborn sur laquelle se penche Nadine Willmann. Dans sa contribution, elle met en lumière les multiples motifs de rue qui traversent l’œuvre en prose et les pièces de théâtre de Weisenborn. La définition de la rue comme espace public guide la réflexion. Dans sa contribution sur la pièce de Peter Handke Les innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale, Adrien Bessire questionne, quant à lui, les motifs de la rue et de la route, laquelle apparaît comme un non-lieu dans la pièce, dont Adrien Bessire analyse deux mises en scène, l’une de Claus Peymann et l’autre de Alain Françon, l’une dans la version originale, l’autre dans la traduction en français par Handke lui-même. Enfin, la contribution d’Anouk Rehder, en s’appuyant sur les sound studies, étudie le son de la rue dans le théâtre de Heiner Müller, après avoir rappelé la place de la rue dans la société de RDA et la dimension subversive de l’œuvre de Müller. Le son y joue un rôle structurant, marquant bien souvent l’opposition entre le mouvement révolutionnaire et l’autorité répressive du régime.

5Les différentes contributions du hors-série apportent, chacune à sa manière, un éclairage sur la rue, ce motif profondément enraciné dans la création artistique depuis plus d’un siècle, qui ne cesse de se réinventer. Elles soulignent également à quel point la définition de la rue est dynamique. Les coordinatrices et coordinateurs de ce hors-série tiennent à remercier les contributrices et contributeurs pour leurs travaux qui montrent à quel point la rue est un sujet à la fois intemporel et d’actualité.

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Bibliographie

Abrioux, Yves, dir. 2005. Théorie Littérature Épistémologie (Motif, motifs – Linguistique, littérature, philosophie) 23. Presses universitaires de Vincennes.

Catz, Jérôme. 2013. Street Art : Mode d’Emploi. Paris : Flammarion.

Danysz, Magda. 2023. Anthologie du street art [2015]. Paris : Éditions Alternatives.

Frenzel, Elisabeth. 1980. Vom Inhalt der Literatur. Stoff – Motiv – Thema. Freiburg/Basel/Wien : Herder.

Glaser, Katja. 2017. Street Art und neue Medien. Akteure – Praktiken – Ästhetiken. Bielefeld : Transcript Verlag.

Ihle, Astrid et René Zechlin, dir. 2022. STREET LIFE. Die Straße in der Kunst von Kirchner bis Streuli. München : Hirmer Verlag.

Ihle, Astrid. 2022. « Walking the Street: Ein Spaziergang durch die Straßen in der Kunst von der Moderne bis heute ». In STREET LIFE. Die Straße in der Kunst von Kirchner bis Streuli, dirigé par Astrid Ihle et René Zechlin. München : Hirmer Verlag : 11-18.

Lemoine, Stéphanie et Julien Terral. 2005. In situ : Un panorama de l’art urbain de 1975 à nos jours. Paris : Éditions Alternatives.

Schacter, Rafael. 2017. Atlas du street art et du graffiti. Paris : Flammarion.

Stahl, Johannes. 2009. Street Art. Königswinter : Ullmann.

Tartakowsky, Danielle, dir. 2022. Histoire de la rue : de l’Antiquité à nos jours. Paris : Tallandier.

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Pour citer cet article

Référence papier

Emmanuel Béhague, Elisabeth Kargl, Marc Lacheny et Aurélie Le Née, « Introduction »Recherches germaniques, HS 21 | 2026, 5-8.

Référence électronique

Emmanuel Béhague, Elisabeth Kargl, Marc Lacheny et Aurélie Le Née, « Introduction »Recherches germaniques [En ligne], HS 21 | 2026, mis en ligne le 07 juillet 2026, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rg/16299 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16j9c

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Auteurs

Emmanuel Béhague

Professeur des Universités en études germaniques
Faculté des langues – Département d’études allemandes
behague[at]unistra.fr

Elisabeth Kargl

Maitresse de conférences Nantes Université
Elisabeth.Kargl[at]univ-nantes.fr

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Marc Lacheny

Professeur des Universités en études germaniques
Université de Lorraine – site de Metz
marc.lacheny[at]univ-lorraine.fr

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    Paru dans Recherches germaniques, 52 | 2022

Aurélie Le Née

Maitresse de conférences Université de Strasbourg
Faculté des langues, Département d’études allemandes
lenee[at]unistra.fr

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