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Déambulations (dés)enchantées

Commerces et flânerie dans le Berlin de 1900

Les descriptions de la rue à l’époque de la mode en série
Das Warenhaus und der Flâneur in Berlin um 1900. Straßenbeschreibungen zur Zeit der Konfektion
Department Stores and the Flâneur in 1900s Berlin. Describing the Streets of Berlin’s Industrial Fashion
Philipp Jonke
p. 11-22

Résumés

Partant du constat que la mode du xixe et du xxe siècle est un phénomène avant tout urbain, où la rue joue une place centrale pour les commerces et les consommateurs, cet article interroge la manière dont les auteurs d’études sociales et des journaux de mode berlinois parlent de la rue dans le contexte de l’essor d’une mode sérielle et de la grande distribution à Berlin autour de 1900. Dans leurs descriptions de la rue, les auteurs allemands s’appuient sur des motifs de la littérature française, en l’occurrence du Bonheur des dames d’Émile Zola et du Peintre de la vie moderne de Charles Baudelaire. Tandis que le roman de Zola nourrit la description des grands magasins qui dominent la rue, la figure du flâneur baudelairien est réadaptée pour correspondre aux réalités sociales de la capitale allemande. Ainsi, ces auteurs contribuent à entretenir le mythe d’une mode urbaine et réinvestissant des motifs connus.

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Texte intégral

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Wollen Sie mich begleiten, meine geehrten Leserinnen, so unternehmen wir heute einen Rundgang durch die verschiedenen Magazine unserer Metropole, um uns über diese Frage [was ist modern?] ein wenig zu orientieren. Aber wenn ich bitten darf, nehmen Sie die Schleppe auf; so vornehm und hübsch dieselbe im Salon ist, so wenig ladylike ist sie für die Straße! (B. 1892, 198)

En 1892, Klarissa von B., dans une chronique pour le journal de mode Der Bazar, invite ses lectrices à arpenter les rues commerçantes berlinoises où elles pourront visiter les magasins susceptibles de les renseigner sur la mode au même titre que la chronique ou les illustrations qui l’accompagnent. Alors qu’elle encourage ses lectrices à découvrir la mode dans la ville, elle ne manque pas de leur rappeler l’importance de choisir une tenue appropriée pour se présenter dans cet espace public. La comparaison de ce passage avec d’autres publications parues les années suivantes révèle toutefois que la déambulation en question n’est pas encore une pratique courante dans les années 1890. De fait, on lit dix-huit ans plus tard, en 1910, dans un journal spécialisé dans le secteur du textile et de la confection, Der Konfektionär, une courte contribution assurant que le terme même de shopping, anglicisme employé pour décrire la flânerie dans les magasins, commence à peine à être employé dans l’Allemagne wilhelminienne (Anon 1910). Ces deux exemples ont donc avant tout en commun d’ériger les rues commerçantes des grandes métropoles – ici de Berlin – en un lieu essentiel de la mode européenne, mais ce lieu connaît aussi des transformations, tant au niveau des infrastructures que des pratiques qu’il permet.

  • 1 La plupart des études soulignent le rapport privilégié entre la ville et la mode. On citera ici s (...)
  • 2 Dans les années 2000 et 2010 est paru un grand nombre de travaux sur les grands magasins allemand (...)

2Le journal de mode et le journal spécialisé s’adressant à des professionnels mettent ainsi au jour le rapport privilégié que la mode européenne du xixe et du xxe siècle entretient avec la grande ville. Ce lien est d’abord l’objet d’une réflexion chez des penseurs contemporains tels que Georg Simmel (1996 [1911], 213) et plus tard Walter Benjamin (1991 [1982], 110-132), puis d’une étude approfondie sous la forme de recherches plus récentes sur la mode et la ville1.
Plusieurs raisons expliquent pourquoi la ville est un terrain essentiel de la mode, parmi lesquelles figurent notamment les infrastructures économiques déterminantes pour la diffusion de la mode (qu’il s’agisse, selon la période, des magasins ou ateliers de modistes ou de grands magasins équipés de vitrines) et les pratiques urbaines qui lui sont propres comme la flânerie. Le Konfektionär, empruntant le terme anglais shopping pour caractériser les nouvelles pratiques urbaines, invite à concevoir ces pratiques urbaines de la mode dans leur évolution. S’interroger sur ces transformations est d’autant plus important pour Berlin vers 1900 que la capitale du jeune Empire allemand joue le rôle de capitale européenne d’une mode industrielle en plein essor. Aux alentours de 1900, la mode berlinoise peut s’appuyer sur une production sérielle performante appelée la confection [Konfektion], sur des magasins spécialisés en mode-confection et sur des grands magasins qui transforment le paysage urbain et l’expérience des Berlinois2.

3Ces changements de la mode apparaissent plus tardivement à Berlin qu’à Paris où les auteurs français peuvent observer les effets des grands magasins depuis les années 1860, tel que le Printemps, fondé à Paris par Jules Jaluzot et Jean Alfred Duclos en 1865 (Miller 1987). Les évolutions françaises ayant été décrites plus tôt, les auteurs allemands disposent, autour de 1900, d’un ensemble de descriptions scientifiques et littéraires qu’ils peuvent réutiliser lorsqu’ils décrivent cette nouvelle mode urbaine. Les auteurs allemands n’hésitent pas à tirer parti de ces documents et mentionnent parfois explicitement les auteurs français, comme en témoigne la référence à Émile Zola que fait Paul Göhre dans sa description du grand magasin haut de gamme A. Wertheim, ouvert en 1896 dans la Leipziger Straße :

Und zwischen der am Tage von Sonnenlicht, am Abend von elektrischen Lichtern hell übergossenen Farbenpracht kaufende Damen, meist in sehr eleganten Kostümen, allein, zu zweien und dreien, eine würdige Staffage dieses duftigen Raumes, der in Wahrheit ein Paradies, ein bonheur des dames ist. (Göhre 1907, 24)

Ce recours à la littérature française nous amène, dans le présent article, à nous intéresser non pas à la rue berlinoise comme lieu de mode en soi, mais à la façon dont les chroniqueurs de mode et les auteurs d’études sociales en parlent entre la fin des années 1890 et 1914. Ils reprennent à leur compte deux références françaises, Le Peintre de la vie moderne de Charles Baudelaire (1976 [1863]) et Au Bonheur des dames d’Émile Zola (1964 [1883]), pour décrire les transformations de la mode berlinoise. Un ensemble de descriptions de la rue, extraites de la presse de mode allemande et des deux études sociales sur les grands magasins berlinois publiés par Paul Göhre (1907) et Leo Colze (1908), sera mis en lumière en prenant pour point de départ les passages consacrés à la rue dans la presse de mode allemande. L’objectif est d’examiner comment les auteurs allemands utilisent certains motifs littéraires, initialement développés par Baudelaire et Zola, pour décrire les évolutions dans la mode berlinoise. Cela revient donc à analyser comment les motifs développés par Baudelaire et Zola permettent aux auteurs allemands de décrire et de rendre saisissables les changements dans la mode. Il sera d’abord question de l’effet des nouveaux commerces sur les rues, souvent décrits à l’aide du Bonheur des dames. Ces commerces participent à l’évolution des comportements des consommateurs et consommatrices, associés souvent au motif baudelairien de la flânerie, qui seront analysés ensuite.

La rue et le paysage urbain : les nouveaux commerces

4Alors que les premiers magasins spécialisés en confection [Kaufhäuser] sont fondés à la fin des années 1830 autour de la Hausvogteiplatz dans le centre de Berlin, ils ne produisent pas encore en série l’intégralité des vêtements féminins et leur développement est plutôt progressif. (On pense aux magasins Herrmann Gerson, Rudolph Hertzog, N. Israel ou Valentin Manheimer [Dähn 1968].) Le changement de la mode berlinoise s’accélère à la fin du xixe siècle avec des magasins spécialisés bien installés et l’essor des grands magasins [Warenhäuser] nouvellement construits. C’est précisément à cette période que l’on se tourne vers la France pour apprécier et décrire les changements en Allemagne, y compris dans des textes à destination du grand public, comme en témoigne un passage publié dans le journal de mode Der Bazar en 1889 :

Dieser Berliner Modepalast [Modebazar Gerson und Co.] ist in der That eine Sehenswürdigkeit ersten Ranges, auf welche die deutsche Reichshauptstadt mit Recht stolz sein darf. Der neue Modepalast kann dem weltbekannten ,Grand Magasin du Louvre‘ getrost zur Seite gestellt werden; wenn ihm das Pariser Vorbild auch an Umfang vielleicht überlegen ist, so übertrifft er dasselbe jedenfalls durch Eleganz und Delikatesse der Einrichtung und durch viele sinnreiche und geschmackvolle Arrangements, welche den Inhabern der Firma, den Herren Kommerzienrat S. Levi, H. Böhm und Ph. Freudenberg, zu hoher Ehre gereichen. (Anon 1889)

  • 3 Gesa Kessemeier (2013 ; 2016) a consacré deux ouvrages synthétiques à l’histoire de ce magasin em (...)
  • 4 L’article d’Alarich Rooch (2013) revient spécifiquement sur l’architecture de ces magasins.

Ici, pour mesurer le prestige que confère le magasin de confections Herrmann Gerson3 à la capitale allemande, Der Bazar se réfère au grand magasin français fondé en 1855 par Alfred Chauchard et Auguste Hériot. L’essor des grands magasins berlinois dans la dernière décennie du xixe siècle ne fait pas que renforcer la comparaison entre la France et l’Allemagne, mais entraîne aussi l’emprunt de motifs utilisés dans la littérature française pour décrire l’effet de ces commerces sur le paysage urbain. Trois magasins en particulier font l’objet de descriptions détaillées : le magasin A. Wertheim de la Leipziger Straße construit en 1896 qui constitue le modèle du grand magasin luxueux à Berlin, le magasin Hermann Tietz de la Leipziger Straße ouvert en 1900, connu pour son aspect moderne, et le Kaufhaus des Westens (KaDeWe) ouvert en 19074. Les deux études sociales les plus connues de l’époque, Das Warenhaus de Paul Göhre (1907) et Berliner Warenhäuser de Leo Colze (1908), prennent respectivement pour exemple A. Wertheim et le KaDeWe afin d’illustrer l’effet des grands magasins sur les rues berlinoises. Leurs descriptions montrent comment Au Bonheur des dames de Zola, traduit dès 1883 en allemand (Weiss-Sussex / Zitzlsperger 2013, 9), a forgé la représentation des grands magasins berlinois. Les métaphores de la cathédrale et de la machine y illustrent l’effet du magasin sur les personnes dans la rue.

5Avec Au Bonheur des dames se diffuse la métaphore du grand magasin comme cathédrale. Dans le roman français, la métaphore est filée et graduée. Le magasin éponyme « Au Bonheur des dames » a d’abord la dimension d’une chapelle au début du roman : « Et les confections étaient là, dans cette chapelle élevée au culte des grâces de la femme » (Zola 1964 [1883], 392). Les dimensions du magasin atteignent finalement celles d’une cathédrale dans le neuvième chapitre du roman : « C’était la cathédrale du commerce moderne, solide et légère, faite pour un peuple de clientes » (Zola 1964 [1883], 612). En représentant le grand magasin en cathédrale, l’auteur naturaliste met en lumière à la fois le culte que vouent les clientes au magasin et celui que le magasin voue aux clientes. Cela illustre aussi l’effet de ces bâtiments sur la rue, tant par leurs dimensions imposantes que par les vitrines où sont exposées les marchandises. C’est en cela que la métaphore zolienne vient renforcer la description de Paul Göhre lorsqu’il cherche à communiquer l’effet du bâtiment d’A. Wertheim dans la Leipziger Straße :

So winkt von ferne dieser Bau über den Platz herüber, wahrlich nicht wie ein Geschäftshaus, eher wie ein Stück eines alten, gotischen Doms, an dem man alles Spielzeug gespart, oder wie eine der edelsten, lieblich ernsten Kapellen eines Oxforder Kollegs. Wenn du des Abends so von weitem stehst, und die Fenstermassen von zerstreutem und zugleich verhaltenem Lichte blinken – du glaubst warten zu müssen, bis der erste Orgelton aus diesen hohen Hallen dir entgegensingt. Vornehmste Zurückhaltung ist der Gesamteindruck dieses Hauses. Fast ist es zu vergleichen einer schönen Frau, die edel und doch ohne aufzufallen gekleidet ist, die nur dem auffällt, der Aufenthalt für erlesenen Geschmack. Fast ist es, als ob dies Warenhaus zu der flutenden Masse zu seinen Füßen spräche: Ich will euch nicht, wenn ihr mich nicht wollt. Reklame durch große, zurückhaltende Schönheit. (Göhre 1907, 8-9)

Dans son étude sociale destinée au grand public, Göhre adopte le point de vue du citadin qui arpente les rues de Berlin jusqu’à se trouver face au bâtiment monumental d’A. Wertheim qui l’appelle à lui. Se développe alors, tout comme pour Denise, la protagoniste du roman zolien, une forme d’attirance presque inexplicable pour le lieu, qui se mue en un édifice religieux sous le regard du promeneur. Dans une certaine mesure, ce passage de Göhre s’explique par l’apparence même de l’édifice puisqu’Alfred Messel, son architecte, avait conçu une partie de celui-ci dans un style néogothique. Toutefois, Göhre complète sa description avec l’évocation des vitrines dont les lumières projetées attirent celui qui se promène dans la rue. Il reprend également la comparaison avec une belle femme distinguée, présente aussi dans le roman naturaliste. En s’appropriant la métaphore développée par Zola, le texte de Göhre devient plus saisissable par son lecteur qui perçoit clairement l’effet que le grand magasin exerce dans l’espace urbain. Le grand magasin apparaît ainsi comme un édifice impressionnant qui attire à lui tous les passants.

6Si la métaphore de la cathédrale reflète le sentiment d’admiration éprouvé par le promeneur, celle de la machine fait ressortir les craintes que peuvent éprouver les citadins à la vue du grand magasin. Cette représentation peut, elle aussi, s’appuyer sur le roman de Zola. Dans le roman français, on lit ainsi :

Alors, Denise eut la sensation d’une machine, fonctionnant à haute pression, et dont le branle aurait gagné jusqu’aux étalages. Ce n’étaient plus les vitrines froides de la matinée ; maintenant elles paraissaient comme chauffées et vibrantes de la trépidation intérieure. (Zola 1964 [1883], 402)

En recourant à ce type d’images, les auteurs allemands parviennent eux aussi à transcrire l’effet du grand magasin qui saisit le promeneur et l’enferme dans ses rouages pour ne plus le laisser partir. Leo Colze souhaite vérifier si cette image du grand magasin correspond à la réalité et s’y rend pour témoigner de l’effet de ces édifices sur le citadin :

Eine Straßenwanderung, eine Lokalinspektion mag uns von der Richtigkeit des Gesagten überzeugen.
 
Ich habe einmal irgendwo eine Karikatur gesehen, das moderne Warenhaus als Ventilator, in dessen weitgeöffneten Rachen groß und klein, alt und jung, Männlein und Weiblein verschwand, dessen Saugkraft alle in sich hineinzog. (Colze 1908, 10)

L’image de la machine est, comme on le voit dans le passage de Colze, le reflet du sentiment que ressentent les citadins, celui d’être aspirés dans le flot continu de la rue qui les mène inévitablement au magasin. C’est en observant la perception des passants que Göhre comme Colze traduisent le mieux l’effet de ces nouveaux magasins sur les consommateurs. Le texte de Colze en particulier contient un passage révélateur du but recherché par les deux auteurs lorsqu’ils utilisent des métaphores zoliennes.

Ein Häuserkomplex wurde aufgekauft, kaum entstandene Wohnpaläste fielen der Spitzhacke zum Opfer, und nach kurzer Zeit begann auf dem großen Terrain das Kaufhaus des Westens zu erstehen. Von diesem Zeitpunkt ab datiert die Umwandlung der ganzen Gegend, die mit Riesenschritten vor sich ging. Ein Frühsommernachmittag. Es ist dunkel geworden und, vom Bahnhof Zoologischer Garten kommend, eben noch hinter der Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche, schreiten wir über den Auguste-Viktoria-Platz auf den Mittelpromenadenweg der breiten Tauentzienstraße. Lichtfülle strömt uns entgegen. Rechts und links ein Schaufenster am anderen, belagert von männlicher und weiblicher Eleganz. Ein geputzter Menschenstrom zieht die Straße entlang, lachend, und flirtend, lebensfroh, zeithabend. Spaziergänger, Müßige. Weiter oben am Wittenbergplatz märchenhafte Lichtfülle, glitzernde Kostbarkeiten, Seidenstoffe, Goldbrokate, Bronzen, Straußenfedern, die Schaufenster gleich Schmuckkästen; das neue Kaufhaus. Dicht und unaufhörlich strömt man hinein, der Herrscher ruft – sie folgen gern. Die neue Leipzigerstraße möchte ich die Tauentzienstraße nennen. Die Leipzigerstraße der Flaneure. (Colze 1908, 11)

Dans cet extrait, Colze explique en quoi la construction du KaDeWe dans la Tauentzienstraße transforme profondément le quartier. Il commence son commentaire par des informations concrètes sur l’aménagement de l’espace urbain, mais passe abruptement à une description vivante du quartier ; il quitte ainsi le terrain de l’explication factuelle pour décrire une scène de promenade dans laquelle il inclut son lecteur par l’emploi de la première personne du pluriel. Emporté par le flot des promeneurs autour de la Tauentzienstraße, on est irrésistiblement attiré vers les vitrines où sont exposées les dernières nouveautés. En adaptant sa rhétorique et en employant des motifs littéraires, Colze invite son lectorat à s’imaginer en quelque sorte une union de la rue, des promeneurs, du magasin et des nouveautés exposées. La représentation qu’il donne de ce nouvel espace commercial l’amène ainsi naturellement à convoquer un deuxième motif littéraire associé à la rue et à la mode : la flânerie.

De nouvelles pratiques de consommatrices ? La flânerie 

  • 5 Pour une analyse détaillée de la théorie de Baudelaire en lien avec la mode, on peut consulter l’ (...)

7Tandis qu’Au Bonheur des dames constitue une référence pour les auteurs allemands désireux de décrire les changements introduits par les grands magasins, la façon dont les journaux de mode allemands publiés autour de 1900, quant à eux, décrivent les pratiques des citadins s’appuie sur Le Peintre de la vie moderne de Baudelaire (1976 [1863]). Dans son texte sur le dessinateur M.C.G., double de Constantin Guys, Baudelaire établit un lien entre la rue, la mode et la modernité grâce à la figure du flâneur5.

8Chez Baudelaire, le flâneur observe et admire les modes. Dans les textes allemands, notamment dans les chroniques de mode, on pourrait croire que les auteurs réinvestissent la figure du flâneur pour promouvoir des promenades urbaines régulières où l’on chercherait les dernières modes. Or, cette appropriation de la figure du flâneur, connue en Allemagne à la fin du xixe siècle, n’est pas si aisée pour les journaux de mode ; ils doivent l’adapter de sorte que la flânerie puisse servir de modèle aux consommatrices. Les multiples raisons s’en trouvent dans le texte même de Baudelaire. Tout d’abord, le flâneur de Baudelaire est un homme, comme l’indique clairement l’un des titres du Peintre de la vie moderne : « L’artiste, homme du monde, homme des foules et enfant » (Baudelaire 1976 [1863], 687). Plus encore, cet homme cherche la beauté de la mode pour son plaisir personnel, et non pour la copier. Ainsi, il sillonne les rues de la ville pour y trouver une apparition qui lui apporte un plaisir :

Quel est l’homme qui, dans la rue, au théâtre, au bois, n’a joui, de la manière la plus désintéressée, d’une toilette savamment composée et n’en a pas emporté une image inséparable de la beauté de celle à qui elle appartenait, faisant ainsi des deux, de la femme et de la robe, une totalité indivisible ? (Baudelaire 1976 [1863], 714)

9En revanche, le public visé par les journaux de mode allemands est majoritairement féminin et ne se reconnaîtrait sans doute pas dans la figure du flâneur admirant l’apparition d’une autre femme. À cette différence de genre s’ajoute une indifférence envers les distinctions sociales qu’aucun journal de mode de l’époque ne pourrait recommander à ses lectrices : « D’ailleurs, dans la collection de ses œuvres comme dans le fourmillement de la vie humaine, les différences de caste et de race, sous quelque appareil de luxe que les sujets se présentent, sautent immédiatement à l’œil du spectateur » (Baudelaire 1976 [1863], 718). On pourrait dire, en somme, que le texte de Baudelaire lie la rue et la mode de trois façons : il dépeint la mode comme phénomène urbain, comme phénomène moderne soumis au hasard, et l’associe enfin à la figure du flâneur observateur. Plutôt que de renoncer à cette figure de la mode dans la rue, la presse de mode allemande l’adaptera en raison de son lectorat féminin, des règles de bienséance et aussi de l’essor de nouvelles formes de distribution.

  • 6 Une des spécialistes de la promenade, Gudrun M. König, fournit une synthèse utile sur la thématiq (...)

10On note d’abord que les journaux de mode allemands du tournant de siècle 1900 ne voient pas d’inconvénient à la flânerie pourvu qu’elle s’inscrive dans un espace socialement délimité et codifié. Il en va ainsi de plusieurs recommandations en ce qui concerne la promenade, c’est-à-dire la déambulation urbaine dans un espace aménagé dans la ville où l’on pouvait être en représentation6. Il n’est donc pas étonnant de voir que les journaux de mode parlent de cette activité et invitent leurs lectrices à observer les différentes toilettes lors de leur promenade :

Bunt und mannigfaltig breiten sich die Frühlingsmoden vor uns aus. Bei dem in’s Freie lockenden milden Wetter sind es zunächst die zur Promenade bestimmten Umhüllungen und Kostüme, welche das allgemeine Interesse beanspruchen. (St. M. 1890)

Or, à la différence du flâneur baudelairien, qui arpente librement toutes les rues de la ville, les femmes auxquelles pense la chroniqueuse de mode se limitent à des espaces aménagés.

11L’exemple de la promenade illustre à quel point le discours de la presse de mode allemande oscille entre la figure du flâneur – et donc un discours sur la rue – et un discours socialement différencié qui s’adresse à son lectorat de prédilection, la bourgeoisie. C’est surtout dans les années 1910 que l’on remarque alors l’association entre la femme, la mode, la flânerie et l’espace public. Le journal de mode Die Dame va jusqu’à employer ouvertement le terme de flâneuse [Flaneurin] dans le contexte des concours hippiques de Berlin :

Die deutsche Flaneurin auf dem Turf ist eine Erscheinung. Erst seitdem in Berlin die große Grunewald-Rennbahn erstanden ist, ist in deutschen Frauen das Interesse geweckt worden, auf dem grünen Rasen Toilettenstudien zu treiben. […] In den letzten drei Jahren ist das anders geworden, ist die Berlinerin allmählich zur Toilettekünstlerin geworden; in der neuesten Zeit bemüht sie sich ebenso wie die Französin, bei den großen Toilettenparaden mitzuwirken. […] Mit dem Gehen fängt’s an. Die wenigsten Frauen können ,gehen‘ und das Gewicht ihres Körpers richtig verteilen; das fällt jedem Amerikaner, der nach Deutschland kommt, unangenehm auf. Dann erst kommt die Toilette. Wenn eine elegante Frau sich im Straßenleben möglichst einfach kleiden soll, wobei unter ,einfach‘ nicht etwa unelegant verstanden werden darf, so ist ihr auf dem Turf selbst eine kleine Extravaganz gestattet. (EH 1912)

La chroniqueuse de mode accorde à la Berlinoise le statut de flâneuse à la suite de la création de l’hippodrome de Grunewald. À l’inverse de la rue, il s’agit d’un lieu de rencontre mondaine où la Berlinoise peut, comme le flâneur baudelairien, s’engager dans des études de toilettes [Toilettenstudien] pour affiner sa propre garde-robe. La chroniqueuse rappelle, toutefois, la différence entre l’espace public qu’est la rue et celui, plus exclusif, du concours hippique réservé à la haute société.

12Les journaux de mode allemands ne semblent donc jamais pleinement reprendre à leur compte la figure du flâneur, ni l’utilisation particulière de la rue comme lieu de déambulation et d’observation. On peut émettre deux hypothèses quant à la cause de cette retenue : soit la flânerie est interdite au lectorat féminin, soit les chroniques de mode offrent une représentation suffisamment libre pour englober toutes les formes de flânerie féminine. Ici, les injonctions réitérées d’opter pour une tenue appropriée à la rue montrent bien que cette règle est souvent contournée. Une nouvelle satirique publiée par Annie Bock dans le Bazar en 1896 confirme que cette règle n’est pas toujours respectée. La nouvelle décrit d’abord une femme de la bourgeoisie qui fait ses achats dans la capitale de l’Empire, arpentant les rues en se fiant à sa connaissance des bonnes adresses. L’autrice de la nouvelle conclut que cette marche orientée vers une destination spécifique est la plus commune, mais que cela n’exclut pas d’autres formes d’appropriation de la rue :

Gewiss gibt es, wie in jeder Großstadt, auch in Berlin die flotte, elegante, lebenslustige Frau, die in eigener Equipage an den Läden vorfährt, alles ohne Auswahl kauft, was ihr hübsch und begehrenswert erscheint, es auf Rechnung schreiben lässt, in ihrer feschen Toilette, unter welcher der seidene Unterrock das berückendste frou-frou vernehmen lässt, durch den Laden und übers Trottoir hinwegrauscht, von vielen beneidet, von manchen begehrt – wie es auch die arme Handwerkerfrau gibt, die nur am Sonnabend abend [sic] ihre wenigen kleinen Einkäufe machen kann, nachdem sie ihren kargen Wochenlohn erhalten. Aber der Durchschnitt des Volkes ist stets der Bürger. Und die gutsituierten Bürger- und Beamtenfrauen kaufen so ein, wie ich’s oben geschildert habe. (Bock 1896)

À la fin de sa nouvelle qui tourne en dérision la manière dont les bourgeois consomment la mode, Annie Bock énumère les types de consommatrices que l’on peut observer dans la rue. Parmi ces types, la figure idéale de la flâneuse et cliente effrénée – celle que le flâneur baudelairien espère rencontrer – occupe le plus de place. L’autrice fait la part belle à cette figure baudelairienne puisque c’est elle que le lecteur souhaite s’imaginer et associe à la mode. Or, la fin de la nouvelle révèle que les textes littéraires ne correspondent qu’en partie aux réalités sociologiques.

13Au début de cet article, la citation de Der Bazar suggérait que la rue était conçue comme un espace de la mode, une idée qui rejoint celle de la mode comme phénomène urbain. Il s’agissait alors d’examiner comment les études sociales et les chroniques de mode allemandes publiées entre la fin du xixe siècle et 1914 évoquent la rue et la mode dans un contexte où la mode à Berlin connaît l’essor de la grande distribution. Nous nous sommes intéressés à la façon dont ces textes reprenaient à leur compte deux œuvres littéraires françaises qui font partie des références en matière de textes sur la mode : Au Bonheur des dames de Zola et Le Peintre de la vie moderne de Baudelaire, l’un pour la représentation des grands magasins, l’autre pour la représentation du flâneur.

14Il apparaît assez clairement que pour parler des effets des magasins sur la rue, les études sociales s’appuient sur les métaphores du Bonheur des dames. Elles décrivent des magasins, plus précisément A. Wertheim ou le Kaufhaus des Westens, qui impressionnent parce qu’ils rappellent de grandes cathédrales ou qui intimident parce qu’ils ressemblent à des machines attirant à eux des flux de consommateurs se promenant dans la rue. Ici, les métaphores zoliennes de la cathédrale et de la machine permettent, dans des études factuelles, de créer une image plus vive de la réalité pour que le lecteur ressente pleinement l’effet qu’ont ces nouveaux commerces sur les citadins. À l’inverse, le recours à la figure du flâneur, hérité de Baudelaire, s’avère plus difficile puisque les journaux de mode s’adressent à un lectorat féminin alors que le ‘peintre de la vie moderne est un homme. Tandis que Baudelaire présente un homme libre de ses mouvements et profitant pleinement d’apparitions féminines élégantes, les journaux de mode rappellent que les tenues raffinées doivent être réservées à certaines occasions et qu’il convient d’adopter une tenue sobre pour se promener dans les rues des grandes villes. C’est par le détour d’une nouvelle publiée dans la presse de mode que l’on remarque alors que la figure du flâneur est l’une des représentations possibles, mais qu’elle est déclinée en fonction du contexte social évoqué.

15Étudier ces textes en partant du motif de la rue et des représentations empruntées à Zola et à Baudelaire, c’est donc s’interroger sur la façon dont ils font vivre des mythes qui lient la rue à la mode et en font un phénomène urbain. Si les représentations associées au grand magasin ou aux consommatrices sont maintenues, elles sont toujours adaptées en fonction de l’évolution de la mode. On peut voir dans la réadaptation un moyen par lequel ces motifs ont perduré. Or, cette remarque amène à s’interroger sur le moment où ces représentations deviennent obsolètes. Une telle interrogation rejoint la réflexion de Walter Benjamin, pour qui les deux aspects étudiés, les grands magasins et la flânerie, entrent en contradiction au point de signer la fin de cette dernière et, peut-être, de commencer une nouvelle représentation de la mode et de la rue :

Es ist der Blick des Flaneurs, dessen Lebensform die kommende trostlose des Großstadtmenschen noch mit einem versöhnenden Schimmer umspielt. Der Flaneur steht noch auf der Schwelle, der Großstadt sowohl wie der Bürgerklasse. Keine von beiden hat ihn noch überwältigt. In keiner von beiden ist er zu Hause. Er sucht sich sein Asyl in der Menge. […] Die Menge ist der Schleier, durch den hindurch dem Flaneur die gewohnte Stadt als Phantasmagorie winkt. In ihr ist sie bald Landschaft, bald Stube. Beide baut dann das Warenhaus auf, das die Flanerie selber dem Warenumsatze nutzbar macht. Das Warenhaus ist der letzte Strich des Flaneurs. (Benjamin 1991, 417-418)

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Bibliographie

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König, Gudrun M. 2019. « Spaziergang. » Enzyklopädie der Neuzeit Online. Brill. <https://doi.org/10.1163/2352-0248_edn_COM_352362>. Consulté le 27/10/2025.

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Rooch, Alarich. 2013. « Wertheim, Tietz und das KaDeWe in Berlin. Zur Architektursprache eines Kulturraumes ». In Das Berliner Warenhaus. Geschichte und Diskurse, dirigé par Godela Weiss-Sussex et Ulrike Zitzlsperger. Frankfurt am Main : Peter Lang : 167-197.

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Notes

1 La plupart des études soulignent le rapport privilégié entre la ville et la mode. On citera ici surtout l’ouvrage collectif de Christopher Breward et David Gilbert (2006) consacré explicitement à la ville et le livre de Susan Ingram et Katrina Sark (2011) où l’histoire de la mode berlinoise est ancrée dans l’espace urbain.

2 Dans les années 2000 et 2010 est paru un grand nombre de travaux sur les grands magasins allemands. On pensera à Uwe Spiekermann (1999) ou aux ouvrages collectifs de Geoffrey Crossick et Serge Jaumain (1999) et de Godela Weiss-Sussex et Ulrike Zitzlsperger (2013). Pour l’histoire des magasins spécialisés et des grands magasins en lien avec la mode, on peut se référer à l’ouvrage allemand de Brunhilde Dähn (1968) ou à l’ouvrage en français de Philipp Jonke (2025).

3 Gesa Kessemeier (2013 ; 2016) a consacré deux ouvrages synthétiques à l’histoire de ce magasin emblématique de la confection berlinoise.

4 L’article d’Alarich Rooch (2013) revient spécifiquement sur l’architecture de ces magasins.

5 Pour une analyse détaillée de la théorie de Baudelaire en lien avec la mode, on peut consulter l’article de Doris Kolesch (1998).

6 Une des spécialistes de la promenade, Gudrun M. König, fournit une synthèse utile sur la thématique dans un article d’encyclopédie (König 2019).

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Pour citer cet article

Référence papier

Philipp Jonke, « Commerces et flânerie dans le Berlin de 1900 »Recherches germaniques, HS 21 | 2026, 11-22.

Référence électronique

Philipp Jonke, « Commerces et flânerie dans le Berlin de 1900 »Recherches germaniques [En ligne], HS 21 | 2026, mis en ligne le 07 juillet 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rg/16310 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16j9d

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Auteur

Philipp Jonke

Maitre de conférences Université de Bourgogne
UFR Langues et communication
philipp.jonke[at]u-bourgogne.fr

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