- 1 La sélection suivante de titres de chapitres est parlante : « Vegn yunge shrayber un alte oyf der (...)
1Tout yiddishophone entend spontanément l’ambivalence de l’expression ‘yidishe gas’ : si celle-ci circonscrit un espace a priori urbain, elle désigne du même geste la communauté juive en tant que milieu social. De la première acception du substantif découle une ribambelle de termes : mots composés tels zaytngas, kvergas, hoyptgas, hintergas, dérivés et synonymes à variable volumétrique comme gesl, geslke, lik, likl, aley ou encore bulvar, doublons nés du bilinguisme spécifique à chaque communauté résonnant dans ulitsa, strit, evenyu. Tous ces termes aux sonorités plus ou moins exotiques associés au mot gas dans le thesaurus édité par Nahum Stutchkoff (1893-1965) nous font voyager d’une frontière à l’autre du monde yiddish (Stutchkoff 1950, notice 178). Cependant, dès lors qu’on lui adjoint l’épithète yidish, c’est la seconde acception qui transparaît : ainsi, de toute évidence, dans la tournure idiomatique ‘vos hert zikh oyf der yidisher gas ?’ qu’on traduira par ‘quoi de neuf ?’, ‘quelles sont les nouvelles ?’. C’est ce que révèle aussi cet essai intitulé Literatur un shprakh fun der yidisher gas publié dans les années 1920 à New York par Jacob Schwartz (*1875) en pleine offensive du YIVO (acronyme de Yidisher visnshaflekher institut) pour codifier le yiddish, qu’il observe non sans scepticisme (Schwartz 1925)1. C’est toujours cette même acception qui sous-tend l’article signé de Hillel Rogov paru le 24 novembre 1956 dans le quotidien new-yorkais Forverts et intitulé « Religye oyf der yidisher gas », où l’auteur répond au courrier d’un lecteur qui s’étonnait de l’évocation de sujets religieux dans ce journal ancré à gauche (Rogov 1956). C’est donc en bonne logique que le poète et éditeur Aron/Arn Vergelis (1918-1999) choisit, en 1991, de faire renaître sous le titre Di yidishe gas la mythique revue littéraire Sovetish heymland fondée par lui au début des années 1960, générant ce commentaire plutôt assassin de la part de Gennady Estraykh, spécialiste des études yiddish né en Union soviétique, qui place son analyse de l’évolution de la revue à l’enseigne du jeu de mots « Jewish Street or Jewish Cul-de-sac ? » (Estraykh 1996). L’expression se métamorphose au gré des évolutions technologiques, comme en témoigne la revue en ligne In geveb, laquelle, lorsqu’elle s’interroge sur la manière dont les réseaux sociaux renforcent la communauté yiddish transnationale, sonde « di virtuele yidishe gas » (Gertsovski 2021). L’enquête que nous nous proposons de mener ici en jouant de cette double signification de la ‘rue juive’ se déploiera d’abord selon un axe sociohistorique avant de se fondre dans une analyse textuelle à partir des données de la littérature yiddish.
2Cette rue juive, si on remonte à ses origines, fut d’abord la rue des Juifs. Expulsions, pogromes, changements de statut politique furent durant des siècles l’épée de Damoclès pesant sur les communautés juives de la diaspora ashkénaze et conduisant à redessiner, parfois jusqu’à les faire disparaître, les territoires urbains dans lesquels s’inscrivait l’existence juive, lui imposant, comme la désignent dans leur introduction les responsables du numéro thématique que lui consacrent les Cahiers du judaïsme, une « géographie fluctuante » (Birnbaum 2009, 3). Celle-ci révèle toutefois en permanence une présence, une ‘rue juive’ (subsumant les appellations locales de cour, carrière, ou encore juiverie et les autres Judenhof, Judenstadt, Judenviertel, extensions de la Judengasse originelle) dont la forme et le volume (rue, quartier, ville) varient selon les époques et les lieux. Notons que l’arrondissement viennois de Leopoldstadt réunit de 1622 à 1938 toutes les caractéristiques définitionnelles d’un quartier juif sans toutefois en porter le nom (Ravid 2009, 22-23), sauf à prêter l’oreille à son pseudonyme couvrant la partie la plus ancienne : Mazzesinsel dans la prononciation ashkénaze, c’est-à-dire l’île des matzot, du nom du pain azyme consommé lors de la Pâque.
3Dans l’Europe chrétienne médiévale, des quartiers juifs se constituent principalement autour des synagogues (pour la zone ashkénaze shul) ou d’autres lieux de culte ou institutions communautaires tels le bain rituel [mikve], la maison d’étude [besmedresh], l’hospice [hegdesh], qui tombera progressivement en désuétude pour disparaître avec le xixe siècle. Le xve siècle voit l’apparition, puis la multiplication de quartiers juifs enclos qu’emblématise le cas francfortois en 1462. Si le terme de ghetto s’est imposé sur le modèle vénitien (1509), notons d’emblée avec l’historienne polonaise de l’architecture Eleonora Bergman, dont B. Ravid reprend les conclusions, que les villes polonaises se soustraient à cette désignation, aucune frontière visible ne matérialisant le passage du territoire occupé par les Juifs au reste de la ville. Finalement, si « tous les ghettos étaient des quartiers juifs, les quartiers juifs n’étaient pas tous des ghettos », des portes verrouillées pouvaient être d’abord un instrument de protection, le voisinage immédiat pouvait compter des Chrétiens, des Juifs pouvaient être susceptibles de résider en dehors de ses limites (Ravid 2009, 22-23).
- 2 Cela reste vrai dans l’exil occidental des Juifs de l’Est, comme il apparaît dans cet almanach éd (...)
4Au fil du temps, la rue juive, si elle dispose de coordonnées géospatiales, s’inscrit également de plus en plus dans une géographie dynamique, soubassement de deux catégories de déplacements. La première catégorie, rappelle Florence Heymann (2009 et 2022), induit un mouvement de la bourgade juive ou du ghetto (rappelons ici que les Ostjuden yiddishophones usaient indistinctement de ce mot pour qualifier le shtetl, ainsi dans l’expression undzer geto2) vers la ville ouverte. C’est cette translation qui fut inversée par les nazis lorsqu’ils enfermèrent les Juifs dans des ghettos ; elle fut lestée aussi des déplacements imposés par l’exil, celui des millions qui gagnèrent le pays doré de l’Amérique [di goldene medine] et d’autres destinations promesse, d’une vie meilleure, puis l’exil in extremis des inquiets chanceux ou bien inspirés, celui des rescapés enfin.
- 3 L’article est une version augmentée de son étude parue dans le numéro 25 des Cahiers du judaïsme.
- 4 C’est une dynamique similaire qu’Arnaud Bozzini met en évidence dans son étude sur les communiste (...)
- 5 On relira avec profit les lignes que consacre Florence Heymann aux observations d’Albert Londres (...)
- 6 Nachalnik avait fait cinq ans plus tôt une entrée remarquée en littérature avec sa Biographie d’u (...)
- 7 Annonce publicitaire parue en page 4 dans le numéro du mercredi 4 mai 1938 (vol. 10, n° 103). Le (...)
5La seconde catégorie, plus spécifique de la géographie urbaine, est le passage, dans un sens ou dans l’autre, de l’espace public à l’espace privé ou communautaire (Heymann 2009, 41). Ces logiques spatiales caractéristiques en particulier des groupes urbains contribuent à définir des « territoires d’identité » et, en contrepoint, des « espaces d’altérité » (Heymann 2022, 21). Se superpose à ces dynamiques traçables un décalage entre « espace réel et espace projeté » entre Juifs et non-Juifs mais aussi au sein même de la population juive (ibid., 21)3. Pour les Juifs assimilés, rappelle l’anthropologue dans son étude de cas portant sur Czernowitz, le quartier juif, sis dans la ville basse, est un « domaine de l’étrangeté » dans lequel on ne s’aventure guère gratuitement et alors avec circonspection, le pas alourdi du bagage de ses préjugés4, tous les sens en éveil, submergés d’impressions nouvelles dont les plus prégnantes sont auditives (yiddish, Bukowinerisch dans le cas étudié par l’anthropologue) et olfactives5. Inversement, l’expression yiddish ‘yene gasn’ (‘ces rues-là’, c’est-à-dire les autres, celles où résident les goyim et les juifs assimilés) illustre cette logique à rebrousse-poil. C’est dans cette dichotomie que puise l’écrivain échappé des bas-fonds et futur résistant Urke Nachalnik (1897-1939) lorsqu’il choisit d’intituler Yene gasn le roman-feuilleton qui paraîtra en 1938 et 1939 dans le journal à sensation Hayntike nayes, émanation du grand quotidien varsovien Haynt. Quelques jours avant son lancement, la rédaction promettait à ses lecteurs « un roman hautement intéressant […], différent des autres récits du célèbre auteur Urke Nakhalnik6, car il se passe dans un autre environnement, alors même que les héros viennent tous ou presque du même monde »7 (Finkelshteyn 1938, 4).
- 8 Cf. les toutes premières didascalies, complétées par le discours du narrateur dans le prologue. L (...)
- 9 Le sous-titrage en yiddish est systématique (Bauer 2016, 8-9). Notons aussi que la fréquentation (...)
6Dans la Pologne de l’entre-deux-guerres, cas exemplaire, la population juive continue de se répartir, en dépit de l’attraction des grandes villes, entre métropoles et bourgades de province, lesquelles correspondent à la catégorie administrative du miasteczko et sont communément dénommées shtetl par la population juive. Si un tassement se produit dès la fin du xixe siècle, où un tiers des Juifs de Pologne résidaient dans ces shtetlekh, en 1939, ce sont encore 2/5 des Juifs polonais qui y vivent et y font potentiellement l’expérience de la modernité, tandis qu’un quart de la population juive réside dans l’une des cinq plus grandes agglomérations. Le shtetl, dont la taille moyenne se stabilise autour de 10 000 habitants, continue de s’organiser autour de la place du marché [rynek], lieu de confluence du monde juif et du monde non-juif. Si l’église domine la place, il n’est pas rare que la synagogue se cache dans une rue adjacente – organisation archétypale rappelée par Yitzhok Leybush Peretz (1852-1915) dans sa Nuit sur le vieux marché8. Mais les confréries et autres structures traditionnelles, si elles persistent, ont cédé du terrain et la rue voit défiler des passants fréquentant des lieux de plus en plus sécularisés, souvent politisés et donc aux déclinaisons multiples. Les allées et venues dévoilent bien souvent aussi une rupture générationnelle : le bedeau chargé de toquer aux volets pour appeler les fidèles à la prière [shul-klaper] est désormais susceptible de croiser sur son chemin des bandes de jeunes gens, de plus en plus souvent filles et garçons mélangés, préparant la prochaine représentation théâtrale ou la prochaine compétition de gymnastique, se rendant à une manifestation, une lecture publique et, bientôt, au cinéma, quitte à ce que la projection se résume à un écran tendu entre deux poteaux au fond d’une cour. Ce spectacle était considéré en dehors des métropoles polonaises comme un divertissement juif (Levite 1984, 210-211 et 311-312). La fréquentation des salles de cinéma, qui se confondent souvent avec des théâtres ou remplacent ces derniers, signale l’appartenance à une subculture à variable générationnelle et constitue, dans les grandes villes du moins, une étape dans l’effacement de l’identité juive de ceux qui se fondent dans l’anonymat des salles obscures pour mieux prendre pied dans la communauté des spectateurs de cinéma (Bauer 2016, 8 et 10)9.
- 10 Symbolisée dans ce cliché réalisé par l’écrivain et photographe Alter Kacyzne dans la section des (...)
- 11 Parmi les jeunes patients du sanatorium Medem, institution dépendante du réseau d’écoles laïques (...)
7Ce n’était pas le cas au Metro, salle de 1 000 places ouverte en 1935 au 30 rue Smotshè à Varsovie, dans le quartier juif de Muranów, en remplacement du théâtre que l’adresse avait abrité jusque-là (l’un des six théâtres juifs de Varsovie) : la programmation, qui intégra rapidement des films polonais et internationaux en plus des films et opérettes en yiddish, y était destinée à un public visiblement majoritairement yiddishophone. C’est ce qui ressort de la formidable enquête à laquelle s’est consacré Benny Mer dans sa Biographie d’une rue juive de Varsovie dédiée à cette rue du Dragon (pol. Smocza ; yid. Smotshè) aujourd’hui effacée de la carte dans son tracé originel. Benny Meir s’improvise guide touristique dans une rue qui rebutait tous les autres Varsoviens, non-juifs comme juifs, tant elle était synonyme de « pauvreté10, maladie11, délinquance » (Meir / Rozier 2021, 200). Il se prend de passion pour ses riverains, les plus nantis, établis dans les appartements du premier étage donnant directement sur la rue, autant que les plus miséreux, qui s’entassaient dans les étages, les caves, les «souterrains », les courées et se pressaient avec les autres dans les échoppes et au bazar, rejoints par une poignée infime de voisins polonais (les concierges, quelques pauvres, quelques rares propriétaires ayant fait le choix d’habiter leur immeuble, un pharmacien). Il en résulte une étude fleuve constituée à partir de documents d’archives et de témoignages grâce auxquels Mer a pu retracer le destin de nombre de ses habitants – il estime à mille le nombre d’habitants par porte cochère, sachant que la rue comptait 62 numéros –, dont certains survécurent à la Shoah.
- 12 La rue Krochmalna donne son nom à un chapitre de la monographie consacrée au Bund par Bernard Gol (...)
- 13 En traduction française (depuis l’anglais pour respecter la volonté de l’auteur), on se plongera (...)
8En cela, en « exerçant son droit à la nostalgie » (Potel 2021), Benny Mer, qui professe la volonté de « lutter contre l’injonction faite aux morts de se faire oublier » pour « se mettre en quête des disparus » (2021, 32), réédite le geste d’un Isaac Bashevis Singer (1903-1991) dressant un monument à la rue Krochmalna, bastion des communistes12 et repère de la pègre, où il grandit à l’abri du tribunal rabbinique que présidait son père13. Parallèlement, Mer s’inscrit dans une tradition dont une des représentantes pourrait être la poétesse Kadya Molodowsky (1894-1975), qui immortalisa dans son troisième recueil intitulé Dzshike gas (1933) la rue Dzika et le quartier où se trouvait l’école du réseau bundiste (Tsisho) dans laquelle elle enseignait.
- 14 Les locaux du parti fondé en 1897 coïncidèrent d’abord avec le Club Grosser de la rue Karmelicka, (...)
- 15 Cf. l’étude très complète que consacre Arnaud Bikard à cette mythique adresse, siège de l’associa (...)
- 16 On note avec intérêt que le principe d’un siège à Vilnius ne s’imposa pas d’emblée. L’institut av (...)
9Ce faisant, Mer décline aussi à sa manière une passion yiddish pour les adresses de cœur, celles de personnalités éminentes ou d’institutions-phares – autorisant naturellement une mémoire sélective en fonction des ‘chapelles’ philosophiques ou politiques – qui, bien que partagée par d’autres nations, revêt une importance plus grande encore en ce qu’elle territorialise l’expérience juive en diaspora. Pour les révolutionnaires, ce sera celle du Bund, qui déménagea plusieurs fois avant de s’établir au 36 rue Długa dans la capitale polonaise14 ; pour les intellectuels patentés et en devenir, celle de l’Union des écrivains et journalistes juifs au 13 de la rue Tłomacka à Varsovie15 ; pour l’aile (ultra-)orthodoxe, ce sera celle du penseur, écrivain, éditeur et chroniqueur célèbre Hillel Zeitlin (1872-1942), figure de proue d’un néo-hassidisme d’empreinte philosophique qui, en 1906, au moment de son recrutement par l’hebdomadaire varsovien Dos yudishe vokhnblat, transposa le havre pour jeunes écrivains qu’il avait créé à Vilnius au 60 rue Szliska à Varsovie ; pour les yiddishistes, ce sera, à partir de 1933, celle du YIVO au 18 rue Wiwulska à Vilnius16, bâtiment flambant neuf, spacieux, lumineux, fonctionnel, doté d’un vaste vestibule dans lequel est exposée une carte du monde figurant toutes les activités de l’institut, et appelé à devenir « un symbole international de l’apogée de la culture yiddish » (Biezunski 2021, 100 ; Kuznitz 2014, 113). Pour une multitude d’anonymes, ce sera l’adresse de leur rebbe.
- 17 On pourra se reporter aux cartes interactives de l’Atlas de la littérature de l’Holocauste mises (...)
10Arrêtons-nous encore au numéro 1 de la rue Ceglana, qui abrite le trois-pièces où se sont établis, à leur arrivée à Varsovie, Yitskhok Leybush Peretz et son épouse Helena. Celui qui deviendra le père de la littérature yiddish moderne et le catalyseur de la renaissance culturelle en yiddish en fait bientôt un lieu appelé à détrôner les salons assimilationnistes de la capitale. Le couple a emmené la vieille bonne polonaise qu’il employait déjà à Zamość. Cette adresse devient progressivement « un carrefour entre le ghetto juif et l’aristocratie polonaise » (Hirshkan 1927, 665). Peretz, se souvient B. Gorin alias Yitskhok Goyde (1868-1925), reçoit à shabbat entre 15 heures et 16 heures, comme l’annonce un écriteau placé à la porte. Une multitude de jeunes talents « entrés là dans l’anonymat » avec l’espoir « d’en ressortir [une] célébrité » (Gorin 1911, 391) franchiront ce seuil. C’est au romancier Dovid Pinski (1872-1959) que l’on doit une description très précise du logement des Peretz, tel qu’il l’a quitté en 1896 au moment de son départ pour Berlin. Il ne s’agit pas d’un immeuble à flanc de rue, mais d’un bâtiment situé à l’abri d’une de ces cours en U typiques de l’habitat varsovien. Le couple occupe avec Lucjan, fils d’un premier lit, le logement du premier étage dans le bâtiment de droite. La première porte du couloir ouvre sur le ‘Saint des Saints’, une pièce longue et étroite, le cabinet de travail et de réception de Peretz dont Pinski est capable, quarante ans plus tard, de restituer l’agencement (Pinski 1951, 21). Yekhiel Yeshaye Trunk (1887-1961), écrivain mémorialiste auteur d’une vaste fresque autobiographique en sept volumes intitulée Poyln, se souvient lui aussi précisément des premières impressions du jeune homme timide issu d’une grande lignée hassidique de Kutno qu’il était alors. Élevé à la campagne, il est sensible à des détails que Pinski ne prend pas la peine d’évoquer, comme les arbres qui ornent la cour de l’immeuble, les fleurs et les plantes qui embellissent le cabinet de travail de Peretz, la luminosité de la pièce qui a pour seul vis-à-vis la cheminée d’une usine située de l’autre côté de la cour, l’impeccable propreté de la cage d’escalier (Trunk 1949, 19-20). La réputation et l’aura de Peretz grandissant, le numéro 1 de la rue Ceglana va se muer en une cour hassidique d’un genre nouveau où jeunes et moins jeunes viennent pèleriner, se faire adouber. Vers la fin de sa vie, alors que débute sa coopération avec le quotidien à grand tirage Haynt, Peretz quitte la rue Ceglana pour un appartement bourgeois de l’opulente avenue de Jérusalem, se coulant avec aisance dans ce nouvel environnement, au grand dam de ses disciples. Il ne rompt pas pour autant avec la promenade quotidienne qui l’amène dans les locaux de la gmina, les bâtiments communautaires sis rue Grzybowska 26-2817, d’où il orchestrera jusqu’à l’épuisement (l’écrivain est aussi employé des institutions communautaires) l’aide à apporter aux dizaines de milliers de réfugiés affluant vers Varsovie dès le déclenchement de la guerre mondiale. La capitale était alors comme submergée par le shtetl que l’écrivain avait décortiqué pour mieux le magnifier tout au long de sa carrière.
- 18 Les collections, longtemps réputées disparues, sont désormais conservées au Musée ethnographique (...)
11Au shtetl, il y avait, encore du vivant de Peretz, deux sortes de rues : les rues pavées et celles qui ne l’étaient pas. L’indigence de l’infrastructure urbaine qui perdure au xxe siècle conduit à ce que la rue juive dispose de sa métaphore, ou plutôt, de sa métonymie propre : la boue. La boue dans laquelle on patauge dès que l’automne déverse ses pluies ou lorsque la terre dégèle au printemps. Le lecteur sceptique pourra s’absorber dans la contemplation des photographies prises par Solomon Iudovin (1892-1954) durant la première des trois campagnes que compta la célèbre expédition ethnographique juive menée entre 1912 et 1914 par Shloyme An-Sky (1863-1920) au cœur de la zone de résidence [tkhum hamoyshev], dans les provinces de Volhynie et de Podolie (Lukin, 2006 et 2010). Celles-ci sont désormais accessibles en ligne sous la forme d’un film de quelques minutes dans lequel s’incarne brutalement la fangeuse réalité18.
- 19 À l’édition des œuvres complètes, on pourra préférer des éditions plus anciennes ou destinées au (...)
- 20 Au chapitre 10, on voit les habitants de Glupsk expliquer aux deux héros partis de Tuneyadevke à (...)
- 21 Cycle de nouvelles et de feuilletons parus dans divers organes de la presse yiddish entre 1901 et (...)
- 22 Sholem Aleikhem gratifie ses lecteurs d’un passage hilarant dans lequel il reproduit une conversa (...)
12C’est avec les aventures de Benyomen et Senderl, héros donquichottesques du roman paru en 1878 Masoes Binyamin Hashlishi [Les Voyages de Benjamin III]19 de Mendele Moykher Sforim (1836-1917), doyen du triumvirat des classiques, que la boue fait son entrée officielle dans la littérature yiddish20. À partir de là, elle va s’y tailler une formidable réputation. Sholem Aleikhem (1859-1916), autre membre de cet aréopage yiddishophone, ne manque pas davantage d’évoquer cet emblématique attribut dans son épique chronique Fun Kasrilevke [Gens de Kasrilevkè]21. Dans Die royte yidlekh [Les Petits Juifs rouges], satire composée en 1900, celui-ci se trouve même placé au cœur du troisième chapitre d’une humoristique étude anthropologique sur ces descendants d’une des légendaires tribus perdues d’Israël que sont les habitants de la ville rouge [di royte shtot](Aleikhem 1920, 19-22). La bourgade est si boueuse que les Anciens racontent qu’on vit, la veille de Pessah, un marchand de matzot disparaître corps et biens, avec sa marchandise, son cheval et sa carriole, au fond de l’étang fangeux de la place du marché pour ne réapparaître qu’à la Pentecôte [shavouot]. La ville rouge s’enorgueillit toutefois de posséder un ‘boulevard’ flanqué de maisons biscornues où paradent les jeunes gens en quête d’une âme sœur. Las, ce corso appelé la rue sèche [di trukene gas] au motif qu’il fut pavé un jour par souscription, n’échappe ni à la gadoue ni à la pestilence qui vaut à ses riverains de parler du nez22.
13Le poète yiddish américain Mani Leib (1883-1953) s’empare lui aussi du topos, qu’il place au cœur de son poème épique Yingl Tsingl khvat, chef-d’œuvre de la littérature enfantine paru en 1918 et fruit d’une coopération avec le peintre El Lissitzky. Filourdi le Dégourdi, comme le dénomme la traductrice française du conteur, est un chenapan à la langue [tsingl] bien pendue qui s’emploie à faire venir la neige pour délivrer les rues de son shtetl de la calamité automnale, à savoir la marée de boue saisonnière. Alors qu’au sortir de l’école [heder], à la tombée de la nuit, Filourdi a bravé à ses dépens l’étang de boue de la place du marché et s’y est enfoncé jusqu’au cou, un vieux noble polonais [porets] monté à cheval apparaît, qui lui propose de choisir entre son étalon rapide comme le vent et un anneau magique qui fait tomber la neige. Filourdi, hardi, réclame les deux, ce que le noble au grand cœur, charmé et amusé par tant de toupet, lui accorde de bonne grâce. Le conte se referme sur un tableau de neige tombant à gros flocons.
14L’on retient souvent du film muet Yidishe glikn, adaptation libre des aventures de Menakhem Mendl, héros de Sholem Aleikhem, la scène du rêve de Menakhem où le luftmentsh impénitent, devenu marieur [shadkhn] à l’issue de moult faillites et déconfitures, dévale la célébrissime envolée d’escaliers du port d’Odessa au-devant d’une élégante qu’il imagine immédiatement présenter au Baron Hirsch. C’est oublier que le réalisateur Alexander Granovsky (1890-1937), fondateur du Théâtre juif de Moscou, n’a pas manqué par ailleurs de confronter son héros aux réalités archétypales de la vie au shtetl, parmi lesquelles, outre les employés corrompus de l’administration tsariste, ce qu’il faut de rues boueuses. Le film, fleuron de l’industrie cinématographique soviétique sorti en 1925, présente de nombreuses scènes tournées en extérieur, notamment dans les quartiers paupérisés de Berditchev que quitte le héros (incarné par un Solomon Mikhoels (1890-1948) étincelant dans ses débuts à l’écran) pour chercher fortune à Odessa (Hoberman 1991, 85-96).
- 23 « Hot zikh kleyne shtetele geveykt in tifer blote // iz di groyse shtat geflastert mit asfalt » ( (...)
15Cette boue, épithète qu’on pourra dire homérique de la rue du shtetl, est cependant à même de nourrir la nostalgie la plus sincère, comme dans ce poème « Shtot un shtetele » de Hirsch Goldovsky (1898-1942), critique et poète émigré sur la côte ouest des États-Unis : l’élégie, première d’un cycle de huit poèmes intitulé Undzer gas, s’ouvre et se referme sur deux vers plaçant en miroir la gadoue du shtetl natal et l’asphalte citadin, enserrant des strophes centrales qui déroulent l’expérience éprouvante de la traversée de l’Atlantique, les cheminées d’usines et l’abandon de la foi des Pères23.
- 24 Les considérations qui suivent s’appuient sur l’introduction rédigée pour la sélection de poèmes (...)
- 25 Pour plus de commodité, toutes les citations/traductions de cette analyse sont tirées de l’éditio (...)
16Au rebours de ce désarroi empreint de nostalgie, nous achevons notre enquête avec la poésie de Debora Vogel24. Native d’un milieu assimilé polonophone acquis aux idées sionistes, la jeune femme apprendra pourtant le yiddish. Elle entretient des liens étroits avec l’avant-garde artistique et littéraire, yiddishophone mais aussi et surtout polonaise. En 1930, un premier recueil, Tog-figurn. Lider, voit le jour, qui rassemble des poèmes en yiddish écrits durant la décennie précédente. En 1934 sort Manekinen, recueil intimement lié au premier en ce qu’il en confirme les expérimentations25. Travaillant à partir d’infimes variations coulées dans des vers libres, Debora Vogel déroule dans Tog-figurn des thématiques quotidiennes, des tableaux urbains dont la trame est tissée de matières (le lait, la tôle, le verre), d’éléments plus abstraits, de figures géométriques, et où surgissent par intervalles animaux ou végétaux. Dans un court préambule de deux pages en forme de manifeste artistique, elle revendique une poésie de la vie statique [lirik fun statishn lebn], ce qui n’empêche pas le recueil d’être parcouru par des tensions, magnifiées dans la figure de l’ellipse dans « Figurn V » et celle de « l’arc des destinées » dans « Tsvey metaln », serties dans le recueil Manekinen.
17Fait marquant, la poétesse place chaque recueil sous le signe d’un ancrage géographique, faisant apparaître en sous-titre les noms de Lemberg (Tog-figurn) puis de Lemberg et Varsovie (Manekinen). La grande ville joue un rôle central dans l’élaboration de cette réserve visuelle. Plus précisément, c’est Lwów, placée au cœur de la géographie intime de Vogel, qui génère les images qui constituent la matière première de sa création ; ce même Lwów sert de terrain de mise en œuvre pour les expérimentations du groupe artes dont elle est proche. Les rues en constituent naturellement l’ossature. Chez Vogel, celles-ci, à travers de très rares occurrences, sont susceptibles de s’appeler Grande, Longue ou Rue du Parc, comme dans « Figurn-lider IV » où l’on suit l’itinéraire du tramway au rythme d’un défilé militaire (M 100/199). Dans le poème intitulé « Shikh » [Chaussures], dernière des chansons à boire du cycle éponyme inclus dans Manekinen et qu’elle dédie à la mémoire de son père, elle évoque coup sur coup la rue Żόłkiewska et la rue Bernstein (M 130/179). La première emprunte son nom à la ville voisine de Żółkiew située à une trentaine de kilomètres au nord : ancienne résidence du roi Jan Sobieski, vainqueur des Turcs, celle-ci abrite aussi la synagogue dénommée Sobieski shul, chef-d’œuvre de l’architecture synagogale dû à l’architecte du roi Piotr Bobra (Sagnol 2022). La rue Bernstein rend quant à elle hommage au grand rabbin responsable de la province de Lemberg nommé par l’impératrice Marie-Thérèse au moment du premier partage de la Pologne. Ce sont là de rares voire uniques éléments dans lesquels affleure une judéité.
18Mais ces rues métropolitaines sont surtout définies au moyen d’adjectifs ou de substantifs souvent déroutants, qui contribuent à faire de chaque poème à la fois un tableau et une partition. Debora Vogel voit en effet dans sa poésie le prolongement de l’art pictural et notamment du cubisme qu’elle défend : tant les figures géométriques que le rythme qui naît de la répétition, de l’accumulation, de l’énumération en boucle des mêmes éléments (choses, mots, situations) se veulent la traduction d’un ennui existentiel. Peut-être même y a-t-il là un écho du sérialisme, qui compte aussi des adeptes dans la capitale galicienne. Ainsi, les rues, non contentes d’être « jaunes » (couleur de l’attente), « blanches » (couleur de la tristesse), « grises » (couleur du renoncement) ou au contraire « colorées » (TF 21/245), « jaunes grises bleues » ([gele groe bloe], TF 64/220) ou encore, mêlant coloris et matières, « laiteuses [et] grises » ([milkhike groe gasn], TF 28/240), « blanches de papier » ([vays-papirene], TF 45/229) ou « de soie jaune sable » ([zamd-geler zayd], TF 78/212), se confondent aussi avec la matière seule lorsqu’elles sont « de verre » ([glezerne gasn], TF 55/225, 62/222), « angulaires de tôle » ([kantike gasn fun blekh], TF 21/245), assimilées à des « assiettes de tôle » ([blekherne telern], TF 23/24) ou « de parchemin » ([parmet-teler, TF 25/242) ; elles se font « raides » ([shtayf], TF 21/245), voire « sans longueur » ([on lang], TF 18/247). Les rues sont bordées « de maisons dahlias tournesols » ([heyzer georginyes sonietshnikes], TF 21/245), et sur leurs trottoirs s’alignent des réverbères, « jaunes tulipes de verre » ([di lamterns zaynen / gele tulpanen fun gloz], TF 42/232).
- 26 « Di gasn zenen vi der yam / un shpigeln dem kolir fun der benkshaft / un di shverkeyt fun vartn. (...)
19« Solitaires » ([eynzame gasn], TF 88), « ennuyeuses comme des cercles » ([gasn langvaylike vi krayzn], TF 88/204), « pressées » à l’heure du midi ([in gasn aylndike] TF 79/211), ne « désirant plus rien » ([groe gasn / vos viln shoyn mer gor nit], TF 28/240), ou au contraire, à la nuit tombée, lorsque s’allument les réverbères, se muant en « rue lumineuse […] / se languissant d’une autre rue » ([ovnt tsayt vert men a klore gas […] / un bent nokh a tsveyter], TF 44/230) au risque de devenir « une rue lasse » ([un me vert a mide gas], TF 44/214), les rues assument les sentiments, les aspirations, les langueurs des citadins. Dans « Harbst-dekoratsye mit mentshn » du cycle Rekhtekl [Rectangles], on apprend que leur longueur ne se mesure pas tant en mètres qu’en quantité de pas parcourus, en allers et retours inutiles (TF 24/243). Espace et temps se confondent pour dire l’attente inassouvie, la déception, l’ennui. Comparables à la mer, les rues « [reflètent] la couleur de la nostalgie et la lourdeur de l’attente »26. Cette lassitude est aussi et d’abord celle de l’amante esseulée qui constate, s’interroge et se languit :
- 27 « Vingt-cinq ans à tourner en rond – / Les jambes ne sont-elles pas fatiguées ? / Vingt-cinq ans (...)
Finfuntsvantsik yor krayzn –
Tsi vern gor nisht mid di fis ?
Finfuntsvantsik yor hob ikh durkhgemostn glaykhe gasn […]
Oysgegangn bin ikh ale gasn
Un keynmol hob ikh dikh nisht getrofn […]
Itst zolstu kumen. […]
Un nem mayne lipn. Nem mayne kolirte verter.27
Les rues du poème « Hayzer baynakht » [Maisons dans la nuit] hébergent des maisons sentinelles qui, la nuit, veillent sur elles :
- 28 « De nuit, les rues seraient perdues / et nous serions abandonnés / sans les maisons // elles res (...)
Nakhtlekhe gasn voltn zayn farloyrn
un mir voltn zayn farlozn :
ven nisht hayzer.
Zey shteyen in gasn
un vartn efsher vi mir
oyf a tsveytn layb.28
- 29 Voir le poème « Kaylekhdike landshaft » [Paysage circulaire] dans (M 102/197).
- 30 « Vi a gas kon men leben : / vi dos gele / zibn teg geyendike blekh-band / tsvishn neplgroe, kave (...)
20De même, les rues se substituent aux riverains pour effectuer les gestes quotidiens dans un système qui permet une circulation ininterrompue entre les espaces. Ainsi, dans ce poème au titre évocateur « Gasn un mentshn » du recueil Tog-figurn, aérer les chambres au matin ; dans « Kaylekhdike landshaft » [Paysage circulaire] du recueil Manekinen, ouvrir les volets des vitrines ou encore accompagner la tournée du laitier (M 102/197) comme le font ces rues circulaires de faubourg en un mouvement giratoire. Les frontières entre les objets, les hommes, les espaces s’effacent. Tout devient commutable car, ce monde est régi par les mêmes lois fondamentales : les rues font la tournée, le laitier est avalé par sa voiture ; le lait des bidons se substitue à celui des poitrines asséchées29. La rue se révèle ainsi le lieu tragique de la simultanéité de l’événement et du non-événement. Si l’œil de la poétesse constate avec dégoût les dévoiements de la modernité, son oreille perçoit cependant la polyphonie de la vie ; de cette dualité naît une technique fondée sur la simultanéité [simultanishkeyt] qu’elle évoque dans son préambule-manifeste. Par ce jeu savant de mythification de la réalité, Debora Vogel parvient finalement à « dédomestiquer l’univers familier » (Torres 2019, 52), celui où la poétesse s’ennuie profondément dans son rôle d’épouse et de mère, envieuse de ces rues dotées d’une vie : car « on peut vivre comme une rue : / comme le jaune / ruban de tôle allant sept jours durant entre des maisons gris brouillard, brun café, rouge orange »30.
21Debora Vogel sera assassinée avec son mari qu’elle n’aimait pas et leur fils lors de la liquidation du ghetto de Lwów. Laissant derrière elle les expérimentations cubistes de la poétesse galicienne, cette enquête aurait pu aboutir à Łódź et se cristalliser dans une ultime évocation, celle du roman Di Gas [La Rue] d’Isroel Rabon (1929), longue errance hallucinée à travers le « Manchester polonais » volontairement privé de toute realia juive et dans lequel le mot rue n’est, paradoxalement, pour ainsi dire jamais prononcé. Je voudrais plutôt, au rebours de cette vision, la conclure avec la voix du poète Avrom Sutzkever à travers les premiers vers du poème « Yidishe gas » écrit en décembre 1946 à Paris, par lequel il inaugurerait le cycle « Gezegenish » [Adieux] du recueil Yidishe gas publié à New York deux ans plus tard (Sutzkever 1948, 11) :
- 31 Dans la traduction de Rachel Ertel : « Rue juive. Tu n’as pas disparu, ton vide est plénitude, / (...)
Yidishe gas.
Bist nit fargangen. Dayn pustkeyt iz ful.
ful mitn folk vi mayn oyg mit der mamen.[…]
Du bist der nign vos doyres tsurik
hobn aroysgeshpilt maynster klezmorim.
Es hot zikh farshtelt in a gas di muzik,
bloyz farn oremen, dakht zikh: bist orem.
Vemen es iz ober geshonken dos glik
Zamlt dayn prakht mit an efenem orem.31
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