- 1 La pièce a été publiée chez Gallimard en 2019, dans la traduction de l’auteur : Les innocents, mo (...)
1La route réunit ces deux thématiques et apparaît comme un motif récurrent dans son œuvre (Cassagnau et al. 1992). On pense par exemple à la longue marche dans Faux Mouvement (1975), un des premiers films de Wim Wenders, qu’il a coécrit, où déjà une petite troupe rassemblée par hasard marchait sur une route qui n’en finissait pas. Dans la pièce Die Unschuldigen, ich und die Unbekannte am Rand der Landstraße. Ein Schauspiel in vier Jahreszeiten1, parue chez Suhrkamp en 2015, le narrateur prend place « au bord de la route » (Handke 2019, 13) et en devient le gardien. Nous étudierons la représentation de cette route, et nous nous intéresserons également à la manière dont elle est figurée dans deux mises en scène : la création de la pièce par Claus Peymann, en février 2016 au Burgtheater à Vienne, et la mise en scène d’Alain Françon, créée au théâtre La Colline en mars 2020.
2Dans un premier temps, cette route départementale abandonnée apparaît comme l’inverse d’une rue, un non-lieu, un no man’s land, un lieu poétique et mythique, chasse gardée du poète. Avec l’irruption de la civilisation et des « innocents » qui viennent peupler cette route départementale, elle va se transformer progressivement en une rue, ou plus exactement en un « corso », une « place de promenade commune au milieu d’une ville » (Handke 2019, 40). La route devient un espace de confrontation et de rencontre(s). Le moi, épique et dramatique, confronté aux « innocents » (Handke 2019), est dans l’attente de l’arrivée de l’inconnue. Pour le poète, l’irruption des innocents, qui vient troubler sa solitude, est vue comme une menace. À l’opposé, l’arrivée attendue de l’inconnue représente pour lui une espérance et une promesse de paix.
3On s’interrogera également sur la signification politique de cette route abandonnée, soudain envahie par la modernité. La confrontation entre le poète qui entend garder ce lieu et les innocents qui entendent l’occuper indique l’hostilité au progrès technologique de l’écrivain, qui ne se reconnaît plus dans la civilisation contemporaine. Cette confrontation de l’auteur avec le monde actuel peut aussi receler une dimension politique : Peter Handke se représenterait ainsi ostracisé à cause de ses positions sur l’ex-Yougoslavie et de son soutien apporté à Milosevic, tout en revendiquant cet isolement.
4Le dictionnaire Le Robert définit la rue comme une « voie bordée de maisons, dans une agglomération »2 et la route comme une « voie de communication terrestre de première importance »3. Le Larousse, lui, définit la rue comme une « voie de circulation routière aménagée à l’intérieur d’une agglomération, habituellement bordée de maisons, d’immeubles, de propriétés closes »4 et la route comme une « voie de communication terrestre carrossable établie en dehors des agglomérations »5.
5La définition du terme « Straße » dans le dictionnaire Duden prend en charge la rue par l’intermédiaire de parenthèses, en distinguant la chaussée où circulent les voitures et le trottoir où marchent les piétons : « (besonders in Städten, Ortschaften gewöhnlich aus Fahrbahn und zwei Gehsteigen bestehender) befestigter Verkehrsweg für Fahrzeuge und (besonders in Städten, Ortschaften) Fußgänger »6. Le Duden définit la « Landstraße » de la manière suivante : « außerhalb von Ortschaften verlaufende, kleinere, befestigte Straße, die besonders dem Verkehr zwischen den Ortschaften dient »7. Dans la traduction réalisée par l’auteur lui-même, le terme de « Landstraße » a été traduit par route départementale, introduisant ici une référence à la réalité administrative française, où les routes secondaires sont gérées par les départements. On pourrait également traduire ce terme de manière plus littérale par route de campagne.
6Cette route départementale joue un grand rôle dans la pièce de Peter Handke. Elle est présente dans le titre, et l’un des personnages de la pièce, « l’inconnue de la route départementale » (Handke 2019), est même définie par celle-ci. La route apparaît d’abord dans de longues didascalies, dont on peut se demander si elles en sont vraiment. Elles se distinguent certes du texte principal par l’utilisation de l’italique. Mais, d’un autre côté, il s’agit d’un langage poétique, à la première personne. Ces didascalies sont prises en charge par le narrateur, et constituent une sorte de discours intérieur :
- 8 « Kommen lassen erst einmal die Szenerie: Und da kommt sie, da erscheint sie, da fliegt sie mich (...)
Et voilà la scène. Et voilà elle souffle contre moi. Et voilà elle s’étend, la départementale, pour l’instant vide. Et un instant après elle est peuplée de moi, du Moi, qui marche au bord de la route à grande allure, au pas d’un explorateur ou de quelqu’un parti pour une expédition, pour le moment encore seul. (Handke 2019, 13)8
De plus, cette route départementale reste un espace peu déterminé. Les ruines au bord de la route pourraient être « un ancien arrêt de bus », le « fragment d’un parc à moutons » ou encore « d’un kiosque à journaux » (Handke 2019, 13). Dans le texte allemand, on trouve encore d’autres hypothèses, « Milchstand » ou « Imbissbude » (Handke 2015, 7-8). Selon l’interprétation qui est faite de ces ruines, la voie de circulation s’inscrit tantôt dans une scène urbaine, tantôt dans un paysage de campagne.
- 9 « alte Straße », « liebe Straße » (Handke 2015, 11).
7Le narrateur s’adresse à elle en lui disant « vieille route », « chère route » (Handke 2019, 15)9. Elle se trouve ainsi personnifiée et devient, en quelque sorte, la compagne du poète.
- 10 « Ah, alte Straße: Nie im Leben ist mir auf dir, an dir und mit dir etwas Böses widerfahren. Alle (...)
8La route semble incarner une utopie, un lieu idéal, à l’abri du mal : « Ah vieille route : jamais il ne m’est arrivé avec toi quelque chose de mal. Le mal quotidien, sa tempête perpétuelle, ailleurs : ici au bord de la route il s’est chaque fois dissous dans l’air » (Handke 2019, 15). Un lieu qui transforme les ennemis en amis : « L’ennemi juré s’est transformé sur toi, vieille route, en l’ami aimé, et moi, ton enfant, petite route, me suis vu par le ciel élu » (Handke 2019, 15). Un lieu même qui rend les gens beaux : « Et tous les gens venant à ma rencontre au bord de toi, chère route, devenaient beaux » (Handke 2019, 15-16)10.
9La route devient aussi le lieu de la réflexion sur la théorie du théâtre. Cette route sur laquelle on marche incarne ainsi le ‘pas épique’ et le ‘pas dramatique’, le mouvement du récit et le mouvement de la dramaturgie. Elle symbolise l’hésitation entre l’épique et le dramatique à l’œuvre dans cette pièce et dans l’œuvre de Peter Handke, comme le souligne Rolf G. Renner :
Die Handlungskonfiguration des Stückes Die Unschuldigen, ich und die Unbekannte am Rand der Landstraße. Ein Schauspiel in vier Jahreszeiten beruht auf vergleichbaren Strategien, sie spielt offen mit theatertheoretischen Überlegungen, indem das Ich als Protagonist in zweierlei Gestalt auftreten lässt, als “Ich, Erzähler” und als “Ich, der Dramatische”, dabei sind beide “nicht immer unterschieden”, sondern “zeitweise beide in einem”. (Renner 2020, 394)
- 11 « der letzte freie Weg in der Welt, der letzte nichtstaatliche, nichtvergesellschaftete, nichtgeo (...)
La route apparaît comme un non-lieu, un lieu poétique et mythique. Elle est « le dernier chemin encore libre sur la terre, le dernier non étatisé, non socialisé, non cartographié, non botanisé de la planète » (Handke 2019, 24)11. La version allemande ajoute une référence à internet et aux nouvelles technologies : ce chemin n’a pas été ‘googlé’. Avec les systèmes de navigation par GPS, on ne peut plus se perdre dans les rues et sur les routes. Les chemins perdent une part de mystère. Mais même avant internet, on voit ici la manière dont la route a été décortiquée par les sciences, l’auteur évoquant ici la géographie, la géologie, la botanique.
- 12 « Das ist hier der Weg, auf dem ich in einem Morgengrauen gelaufen bin, um für die über Nacht ihr (...)
10Le metteur en scène français Alain Françon définit cette route départementale comme « un non-lieu ignoré du monde, sans qualité, une route départementale devenue en une série d’appropriations depuis l’enfance un lieu mythique », comme « un espace intermédiaire qui s’offre comme une pause respiratoire et fait des alentours un monde disponible pour le regard et l’imagination » (Théâtre de La Colline 2020b). Cette route apparaît en effet comme un lieu symbolique, qui abrite les souvenirs de l’enfance du narrateur-personnage : « C’est le chemin que j’ai pris, enfant, en courant pour la mère de ma mère qui venait pendant la nuit d’exhaler sa vie » ; « C’est le chemin où un autre matin, avant l’aube, j’ai marché en tenant la main de mon grand-père » (Handke 2019, 26-27)12.
- 13 « Hier an der alten Landstraße, der lang schon unbefahrenen, der unfahrbar gewordenen » (Handke 2 (...)
- 14 « Hört: Mein Recht, meine Gerechtsame, die ich als den letzten freien Weg auf dem Planeten betrac (...)
- 15 « ICH: Ja der Wächter einer armen Straße bin – ich » (Handke 2015, 49).
11Cette route abandonnée, « qui depuis longtemps déjà n’est plus utilisée » (Handke 2019, 15) et qui, nous dit la version allemande, n’est plus utilisable13, se présente comme l’espace du poète, un espace de liberté, que le poète entend défendre : « Écoutez : ma route, mon droit, le dernier chemin libre sur notre planète. Je veux le défendre. Je veux ? Je dois. C’est mon rôle » (Handke 2019, 26)14. Et le poète-narrateur se définit lui-même comme « le gardien d’une pauvre route » (Handke 2019, 33)15.
12La route est également présente sur la couverture du livre, aussi bien pour l’édition allemande chez Suhrkamp que pour l’édition française de Gallimard, avec une photographie en noir et blanc. Elle recouvre la première de couverture, le dos et la quatrième de couverture de l’édition allemande, tandis qu’elle n’occupe que le bas de la première de couverture dans l’édition française. Dans le programme de la mise en scène d’Alain Françon, on trouve un entretien de Peter Handke avec Nina Peters, éditrice de théâtre chez Suhrkamp. Dans cet entretien, l’éditrice l’interroge sur cette couverture : « Sur la couverture du livre, on peut voir des motifs sur une route. La photo est de vous. Où l’avez-vous prise ? » (Théâtre de La Colline 2020a). Dans sa réponse, l’auteur insiste sur la matérialité de la route, sur les graphies mystérieuses que forment l’asphalte. Comme l’entretien a été réalisé à Chaville, où vit l’écrivain autrichien, on peut penser que cette route fait référence à la banlieue parisienne plutôt qu’à la Carinthie :
C’est la route qui passe au bout de mon allée. J’ai un appareil jetable. Parfois, on prend une photo dans la nuit, avec le flash : des photos de l’asphalte, du goudron, sur lesquelles apparaissent, peut-être pas des calligraphies, mais des graphies, des graphies mystérieuses. (Théâtre de La Colline 2020a)
Avec cette photographie de la route par l’auteur apparaît la dimension autobiographique de cette route. Sur le site de l’éditeur allemand, pour présenter le livre, on trouve une citation de l’auteur où il explique que pour la route départementale, il a pensé à Griffen, le village de Carinthie où il est né, et à une petite route qui conduit dans le village voisin de Ruden :
Bei dem Ort habe ich an Griffen gedacht, wo ich herkomme, an die Straße, die nach Süden, in ein Dorf namens Ruden, führt. […] Im Stück ist die Straße außer Betrieb, ein Wächter sitzt dort, es ist sein Reich, keiner darf dort hinein.16
Cependant, dans l’entretien cité plus haut, à la question de l’éditrice de savoir si cette route existe aussi en Carinthie, Peter Handke répond : « Bien sûr. Sauf que la pièce ne se passe pas en Carinthie. Pendant la troisième, la quatrième réécriture, j’y ai intégré des coloris locaux, mais sans dialecte » (Théâtre de La Colline 2020b).
- 17 « Wir aber, auf der Allerweltslandstraße… ». (Handke 2015, 5). J. W. Goethe, Brief an Marianne vo (...)
13Cette route n’est donc pas située en Carinthie, en réalité cette route n’est pas située quelque part, elle n’est située dans aucun pays précis. Parmi les trois citations en exergue de la pièce, on en trouve une de Goethe, extraite d’une lettre à Marianne von Willemer, du 13 janvier 1832 : « Mais nous, sur la route tout-le-monde… » (Handke 2019, 9)17. On peut penser que cette route est une route de tout le monde, une route du monde entier. En effet, l’auteur ou le narrateur utilise des termes de différentes langues pour qualifier cette route : le terme espagnol carretera, le terme italien strada, le terme slave de magistrale, le terme anglais de highway ninetynine, ou encore le mot arabe « tariq hamm ». Et dans la version allemande figure le mot français Departementale (écrit sans accent).
14Dans la version française, il est seulement indiqué : « Et je prends ma place à bord de la route » (Handke 2019, 13). Dans la version allemande, il est indiqué : « Und es geschieht, dass ICH mich am Rand der Landstraße, der Departementale, der Carretera niederlasse » (Handke 2015, 7). Plus loin, « moi le narrateur » évoque « l’inconnue de la départementale, de la carretera, du highway ninety-nine » (Handke 2019, 20) dans la version française, tandis que la version allemande évoque seulement « die Unbekannte von der Landstraße » (Handke 2015, 22).
15Dans le texte sont également évoquées différentes rues ou avenues célèbres, les Champs-Élysées à Paris, Broadway à New York et Via Veneto à Rome :
- 18 « Geht auf den Elysischen Feldern. Geht auf dem Broadway, geht auf der Via Veneto. Begeht die Nan (...)
Marchez sur les Champs-Élysées. Peuplez Broadway et la Via Veneto. Grimpez sur les sentiers du Nanga Parbat, d’Anaconda et sur d’autres sentiers lumineux. Peuplez la jungle du Laos au Mozambique. Trottez au bord du chemin des Dames et peuplez les milles et un caminos de Santiago. Seulement : pas ici. Marchez ailleurs. Ou au moins, marchez différemment. Marchez d’une allure qui convient à cette vieille route. Une manière qui rend justice à son sol et à sa lumière. (Handke 2019, 25)18
Le narrateur définit la route départementale de manière négative, le portrait dessiné en creux étant plutôt celui de la rue dans une agglomération, dans une ville. La route apparaît ici dans ses différentes fonctions, elle est présentée d’abord dans sa fonction militaire : assurer la circulation des armées.
16Mais la rue et la route apparaissent également comme l’espace de la politique, de la mode, des loisirs, de la culture et du tourisme :
- 19 « Das ist die Straße, auf der noch nie ein Heer marschiert ist, weder ein geschlagenes, geschweig (...)
Ici c’est la route où jamais dans la vie une armée n’est passée, ni une vaincue ni une victorieuse. Ici c’est la route où jamais n’a flotté un drapeau, excepté celui du ciel bleu, des nuages, de la neige. Aucun photographe de mode n’a fait des photos avec des mannequins, ici. Pas de rallyes de voitures oldtimers. Aucun politicien local n’a ici distribué ses tracts, aucun homme politique mondial n’a atterri en hélicoptère, aucun pape n’a baisé ici les restes de l’asphalte. Aucune chaîne humaine, ici, ni d’une façon, ni d’une autre. Aucun poète ne se promène ici pour un film de télévision. Pas de festival, ni in, ni off. Aucun démographe ne s’est perdu jusqu’ici. Pas de flûtes des Andes, pas de femmes bulgares, pas de polyphonies corses, aucune chorale de chants grégoriens venant des monastères de Guadalupe, Montserrat ou Heiligenkreuz. Exceptionnellement peut-être une fois par an une guimbarde. Ah, le vent de la vieille route, en plongeant des hauteurs, à un moment donné, comme le vent du désert, et son bruissement aux joues. (Handke 2019, 28)19
17Pour Rolf G. Renner, cette route, plus qu’un lieu réel, est une surface de projection sur laquelle se reflètent des expériences biographiques, mais aussi le rôle particulier du narrateur comme masque de l’auteur. Et il fait remarquer que ce n’est pas un hasard si la rue est un domaine que le protagoniste ne souhaite pas rendre accessible à d’autres :
Die Straße, an der das Ich sitzt, wird gleichzeitig zu einer Projektionsfläche, auf der sich eigene Erfahrungen spiegeln, die auf lebensgeschichtliche Schnittschnellen und andere Orte ebenso verweisen wie auf die besondere Rolle des Ich als Maske des Autors, der hier seine psychologische und werkgeschichtliche Wegbeschreibung auf die Bühne bringt. Nicht zufällig markiert die Straße einen Bereich, den der Protagonist anderen nicht zugänglich machen möchte. (Renner 2020, 395)
Les personnages qui se déplacent sur cette route surgissent ainsi de l’imagination de l’auteur et transportent des débris de son œuvre, de ses aversions et de ses obsessions, comme dans Spuren der Verirrten, une autre pièce de l’auteur (Handke, 2006), où des personnages traversent la pièce, observés par un narrateur-spectateur :
Die Straße eröffnet wie in den Spuren der Verirrten im Wortsinn einen Schauplatz des Geschehens, der die Theaterbühne ausmacht. Gleichzeitig ist sie der Ort einer phantastisch deformierten Selbstreflexion. Die Figuren, die sich auf ihr bewegen, entspringen der Phantasie des Autors und transportieren Splitter seines Werks, seiner Aversionen und Obsessionen. (Renner 2020, 395)
- 20 « ,Ich‘ im Wechsel zwischen ,Ich, Erzähler‘ und ,Ich, der Dramatische‘ nicht immer unterschieden, (...)
Rolf G. Renner met ainsi en évidence que les personnages de la pièce sont souvent dédoublés. Ainsi « MOI » est « en alternance entre MOI L’ÉPIQUE (ou MOI LE NARRATEUR) et MOI LE DRAMATIQUE » et « parfois les deux en même temps » (Handke 2019, 11)20. On peut voir ici une forme de schizophrénie, d’autant plus que parmi les innocents se trouve son double : « Die Unschuldigen (nicht wenige, unter ihnen mein Doppelgänger) » (Handke 2015, 6). Tandis que dans la version française, la liste des personnages indique seulement « Le chef de la tribu des innocents » et « la femme du chef » (Handke 2019, 11), dans la version allemande ces personnages aussi se dédoublent en ayant plusieurs noms : « Der Wortführer der Unschuldigen oder Häuptling/Capo » ; « Die Wortführerin der Unschuldigen oder: Häuptlings-frau/Häuptlingin/Frau » (Handke 2015, 6).
- 21 « Mach dich gefasst, Landstraße, auf unseren Sturm. Das ist nicht böse gemeint. Im Gegenteil: End (...)
18Avec l’envahissement progressif de la route par les innocents, par la civilisation, la route départementale se transforme en une rue, la campagne est remplacée par un paysage urbain. Cette occupation de la route est ambivalente : elle semble d’abord désirée par le poète, qui accueille chaleureusement les innocents : « Bienvenue ! Soyez mes hôtes, mes hôtes sur ma départementale » (Handke 2019, 22). Mais ensuite, elle est vue par le poète comme un danger, une attaque, tandis que pour le chef des innocents il s’agit seulement d’aider le poète à sortir de sa solitude. Ainsi le chef des innocents déclare-t-il : « Prépare-toi, route, à notre assaut, ce n’est pas une menace. Au contraire. Fin de ta solitude. Terminada tu soledad, ô carretera. Tu ne vas pas échapper à notre amour » (Handke 2019, 34)21.
- 22 « Und ebenso allmählich, wie ich entrückt zu werden scheine, nimmt das ENSEMBLE der UNSCHULDIGEN (...)
19Avec l’arrivée de l’été, les innocents commencent à occuper la route, que leur présence transforme : « Et au même rythme que mon enlèvement, l’ensemble des INNOCENTS s’installe sur la route » (Handke 2019, 40)22. Ce n’est plus une route de campagne, une départementale abandonnée, mais cela devient une promenade au cœur d’une ville. Le texte de la pièce évoque explicitement un « corso » :
- 23 « Eine Runde? Ja, indem das ganze ENSEMBLE da sich bewegt, als sei die Landstraße ein Corso, ein (...)
Ils se sont mis à parler seulement après avoir fait la ronde sur la départementale, en transformant la route en corso, une place de promenade commune, en plein milieu d’une ville. (Handke 2019, 40)23
La version allemande précise par ailleurs que ce corso est délimité par des lignes imaginaires, qui marquent la fin du corso et l’endroit où les passants font demi-tour. En italien, un corso est une rue, une promenade publique.
20Les personnages se demandent comment orthographier correctement ce terme de corso, s’il faut l’écrire à l’italienne ou à l’allemande : « Comment écris-tu le corso, notre corso, ici ? Avec un ‘c’ ou avec un ‘k’ ? Et ‘Corsica’ ? ‘Korsika’ ? » (Handke 2019, 43). La version allemande met en évidence qu’avec la question de l’orthographe du mot se pose la question de sa localisation, en Italie ou en Allemagne/Autriche :
DER ANDERE: Und der Corso hier, unser Corso: ein – Korso?
DER EINE: Naturgemäß, Korso mit „k“, wir sind doch nicht in Italien, das hier ist kein Corso Garibaldi, Vittorio Emmanuele oder d’Annunzio, bewahr uns Gott!
DER ANDERE: In deinen zugeschissenen Augen spazieren wir demnach auf einem sogenannten Blumenkorso, vielleicht gar auf Sylt, in Bad Wiessee, in Kitzbühel, oder Gipfel des Horrors, in Velden am Wörthersee, an der Stelle von uns Lustwandlern, Limousinen, Limousinen, die stundenlang im Kreis fahren mit als Seenixen ausstaffierten Friseurinnen auf den Kühlerhauben, die uns Kusshände zuwerfen? (Handke 2015, 68)
La représentation de la route et de la rue passe aussi par la dimension auditive, avec l’opposition entre le bruit de la rue, de la ville et le bruit de la route, de la campagne, avec les chants d’oiseaux contre les sonneries de téléphone portable, les deux finissant par se confondre :
- 24 « Ein Telefon klingelt los, nicht schrill, sondern melodisch wie die Telefone einstmals, und ALLE (...)
À un moment donné un téléphone se met à sonner, pas du tout aigu, mélodieusement, et plusieurs des INNOCENTS, dans un seul mouvement commun, répondent aussitôt. Mais ce n’était pas un téléphone, la mélodie venait et vient toujours d’un oiseau quelque part dans un arbre invisible et tout le monde range les téléphones mobiles, en continuant sur le corso à l’écoute des bruits estivaux. (Handke 2019, 41)24
L’irruption de la civilisation et de la modernité se matérialise par les petits papiers que les innocents laissent traîner par terre :
- 25 « ICH halte inne und gehe dann, wieder im Alltagsschritt, die Straße ab, wobei ich vor mich hin m (...)
MOI : Ah, qu’est-ce qu’ils ont laissé glisser par terre, mes innocents, pas exprès bien sûr, comme déjà depuis la nuit des temps, ils ne font rien, et deux fois rien exprès. Au moins pas de plastique, que du papier, des petits papiers. Et je commence à me pencher vers ces petits papiers ou affiches en récitant à haute voix et de plus en plus haute voix ce qu’il y a à lire, déchiffrer, découvrir : “Multiplex Jean Renoir, salle 6, Kill softly 13” / “Multicinéma Ernst Lubitsch, salle 14, Die Hard 19” / “Parfumerie Point du jour : rouge à lèvres Touareg, cinq euros quatre-vingt-dix-huit ; vernis à ongles Bonne Belle-mère, neuf euros quatre-ving-dix-neuf” / “Hypermarché Soleil Couchant, manteau d’hiver, quatre-vingt-dix-neuf-dix-neuf ; optez pour votre carte de fidélité ?” / “Police cent dix-sept ; Pompiers cent dix-huit ; Central d’empoisonnement neuf-huit-huit-neuf-sept-sept-six-zéro-zéro-zéro” /… (Handke 2019, 63)25
Cette route véhicule également une idéologie, celle du bon voisin et du bon voisinage :
- 26 « Keine neue Menschenrechtserklärung benötigen wir, wohl aber eine Menschenpflichterklärung, und (...)
Pas de nouvelle déclaration des droits de l’homme n’est nécessaire mais, de manière urgente, une déclaration des devoirs de l’homme, et le premier paragraphe : le devoir du bon voisinage, tous les autres dérivant de l’ordre : Sois un bon voisin ! (Handke 2019, 49)26
21Rolf G. Renner souligne que cette idéologie, ce dogme du soi-disant bon voisinage est vivement critiqué par le narrateur : « Gegenstand dieser Kritik wird die Ideologie der Straße, die hier nichts anderes ist als das Dogma des sogenannten Gutmenschentums » (Renner 2020, 394-395). Sa résistance contre le monde moderne et ses slogans peut ainsi être lue non seulement de manière psychologique, mais également comme une critique de l’idéologie occidentale :
Sein Widerstand gegen die moderne Lebenswelt und ihre Leitworte ist deshalb nicht nur psychologisch, sondern auch ideologiekritisch lesbar. Leitvorstellungen sind dabei die Dialektik der Freiheit und die Abwehr des Missbrauchs großer Worte. Damit wird der Bezug auf die Kritik des Westens in den Serbientexten und die Revokation der Moderne im Großen Fall unübersehbar. Das Ich spricht von der „Freiheit als Diktat und Diktatur“. (Renner 2020, 398)
- 27 « Vor lauter Freiheit kein Wind, kein Sturm, kein Ansturm einer Freiheit. Was habt ihr nur aus de (...)
Et en effet, Peter Handke écrit à la fin de la pièce ce qui semble être une critique du concept de liberté : « À cause de toutes les libertés, plus un souffle, un vent, une tempête de liberté. Qu’avez-vous fait de la liberté ? » (Handke 2019, 134)27.
22On voit donc la multiplicité des significations que revêt cette route, et la difficulté qu’il y a à la représenter sur scène.
23La pièce fut créée par Claus Peymann en février 2016 au Burgtheater à Vienne. Le metteur en scène, né en 1937, est de la même génération que l’écrivain, né en 1942. C’est un compagnon de route de l’auteur, depuis ses débuts au théâtre en 1966 avec Outrage au public [Publikumsbeschimpfung]. C’est sa dixième mise en scène d’une pièce de Peter Handke, et la cinquième au Burgtheater.
24Dans la scénographie de Karl-Ernst Herrmann, la route départementale est seulement figurée par un tracé lumineux. Elle forme une courbe, un virage. L’espace reste relativement abstrait et indéterminé. Le plateau est blanc et vide, légèrement incliné vers les spectateurs, la route étant seulement dessinée par des effets de lumière. Tantôt elle est délimitée par un tracé noir, tantôt elle est éclairée et le reste du plateau est laissé dans le noir. Ainsi une certaine place est laissée à l’imagination du spectateur pour se la représenter, le décor est également créé par la parole. La présence de la rue est aussi figurée de manière acoustique, par les bruits de la ville.
25En mars 2020, le metteur en scène Alain Françon crée la pièce en français au théâtre de La Colline. Comme Peymann, Alain Françon (né en 1945) appartient à la même génération que l’écrivain, et a déjà mis en scène une autre pièce de l’auteur, Toujours la tempête, au théâtre de l’Odéon en 2015.
26Ici, les décors de Jacques Gabel et les lumières de Joël Hourbeigt figurent une route départementale de manière réaliste. Anne Diatkine évoque ainsi dans Libération une route départementale « avec ce qu’il faut de boue sur les bas-côtés, d’herbes, de ciel bas, de tournant, de lumière changeante, d’horizon, pour donner vraiment envie de l’arpenter » (Diatkine 2020). L’espace perd de sa polysémie. La scénographie laisse moins de place au spectateur pour se représenter cette route, l’espace apparaît ici davantage créé par la scénographie et moins par la parole.
27La scénographie évoque les paysages réalistes un peu flous de Gerhard Richter. Dans les grandes toiles de Richter représentant des paysages, la nature est la seule protagoniste et apparaît grandiose, sublimée et impénétrable, évoquant les panoramas mélancoliques de Caspar David Friedrich. Ces photo-peintures relèvent du photoréalisme, mais ce photoréalisme est troublé par la peinture : l’on a affaire à un hyperréalisme flou. Dans le dossier de presse de la mise en scène, on trouve une reproduction d’une photo-peinture de Gerhard Richter de 1987 intitulée Chinon (Théâtre de La Colline 2020b).
28On remarque que la pièce Les innocents, moi et l’inconnue sur la route départementale est la première traduite par l’auteur en français et non par Georges-Arthur Goldschmidt, son traducteur habituel. On peut voir l’expression d’une dimension personnelle dans cette pièce.
29L’image du poète sur une route abandonnée peut être vue comme une métaphore du positionnement politique de l’écrivain autrichien. En effet, la mise en scène intervient après le prix Nobel obtenu par Peter Handke en 2019. Pour l’écrivain autrichien, c’est une consécration, mais cela marque aussi la réactivation de la polémique autour de l’ex-Yougoslavie. Deux membres du comité Nobel démissionnent, refusant de placer l’œuvre littéraire au-dessus de la politique. Ils reprochent à l’auteur plusieurs textes dont le pamphlet Justice pour la Serbie (1996) et sa présence aux funérailles de Milosevic en 2006. Le metteur en scène Olivier Py signe avec Sylvie Matton dans Le Monde une tribune intitulée « Le Nobel du déshonneur » (Py, 2019). En 2006, Marcel Bozonnet, qui était alors administrateur général de la Comédie-Française, avait décidé de déprogrammer Voyage au pays sonore ou l’art de la question. Cela n’avait cependant pas empêché Stanislas Nordey de mettre en scène Par les villages au festival d’Avignon 2013.
30Alain Françon se justifie de mettre en scène cet auteur controversé et défend l’auteur contre les polémiques :
D’après Alain Françon, c’est en tout cas “une récompense logique” d’un point de vue littéraire et même “tardive” pour Handke, que le metteur en scène décrit comme “profondément a-historique”. Il ajoute cependant : “Pour lui, l’ex-Yougoslavie représentait une unité originelle et apaisée qu’il n’a de cesse de retrouver par la littérature.” (Talabot, 2020)
Wajdi Mouawad, à l’époque directeur du théâtre de La Colline, se compare à Peter Handke et met en parallèle son rapport au Liban et le rapport de l’écrivain autrichien à l’ex-Yougoslavie :
Je viens d’un endroit où il y eut des massacres dans tous les sens. Quand on appartient soi-même à la guerre civile, on ne peut pas avoir le même regard qu’un intellectuel français […]. Je ne peux juger la guerre au Liban, car c’est l’histoire de l’humiliation de mes parents. Idem pour Handke pour qui cette guerre civile est aussi l’histoire de sa mère. Dans mon pays, parce que je traite du conflit israélo-palestinien dans mes pièces de théâtre, certains me voient exactement comme on voit Handke en Serbie. Alors qu’en France, je reçois des prix… (Talabot, 2020)
La pièce fait également écho à l’actualité d’une autre manière. En effet, les représentations durent vite être interrompues à cause du confinement lié au Covid-19. Ainsi cette route vide, abandonnée, décrite par le poète, anticipe les scènes de rues vides des confinements. Et l’on peut remarquer que dans la version allemande, l’irruption des innocents sur la route départementale est comparée à une « pandémie » (Handke 2015, 127).
31On voit donc comment la route départementale abandonnée se transforme progressivement en un espace de rencontres avec l’irruption des innocents et de la civilisation. D’un autre côté, cette transformation de la route est vue avec méfiance par le narrateur. Cette route apparaît comme une surface de projection du narrateur, et les personnages qui s’y trouvent comme des adversaires, mais aussi comme des doubles de l’auteur. On peut interpréter cette représentation de la route de manière politique. En critiquant l’irruption des innocents dans sa pièce, Peter Handke se montre critique vis-à-vis de la modernité. La relation ambivalente du narrateur vis-à-vis du monde extérieur pourrait aussi être l’expression du positionnement politique contesté et ambigu de l’auteur à l’égard de l’ex-Yougoslavie. La question se pose également de savoir comment il est possible de mettre en scène cette rue. Tandis que le décor de la mise en scène de Claus Peymann, qui figure une route par un tracé de lumières sur un plateau blanc, laisse libre cours à l’imagination du spectateur pour se représenter cette route, la mise en scène d’Alain Françon donne quant à elle une matérialité plus grande à cette route, avec un paysage réaliste de route de campagne, même si ce réalisme est contrebalancé par un certain flou artistique où l’on peut reconnaître l’influence des photo-peintures de Gerhard Richter. Pour le metteur en scène français, on peut penser que la mise en scène de cette pièce est aussi un acte politique et une manière de répondre à la polémique suscitée par l’attribution du prix Nobel à l’écrivain autrichien.