Bergson lu par Horkheimer
Résumés
Dans ses premiers travaux, à la fin des années 1920 et au début des années 1930, Max Horkheimer a écrit plusieurs textes sur la philosophie de la vie de Bergson, qui révèlent l’importance et le rôle prépondérant du philosophe français sur le développement de sa propre pensée. Le plus souvent, ce dialogue avec Bergson passe inaperçu, en particulier dans les discussions sur la Théorie critique en France, sans doute parce que certains de ces textes de jeunesse de Horkheimer ne sont pas encore traduits en français. Cet article cherche ainsi à mieux comprendre l’influence de Bergson sur la philosophie de Horkheimer et sur la Théorie critique en général.
Entrées d’index
Mots-clés :
Horkheimer, Bergson, Hegel, Marx, théorie critique, École de Francfort, dialectique, philosophie de la vieKeywords:
Horkheimer, Bergson, Hegel, Marx, critical theory, Frankfurt School, dialectic, philosophy of lifeSchlagwortindex:
Horkheimer, Bergson, Hegel, Marx, Kritische Theorie, Frankfurter Schule, Dialektik, LebensphilosophiePlan
Haut de pageTexte intégral
- 1 Martin Jay : The Dialectical Imagination. A History of the Frankfurt School and the Institute of (...)
1Dans son livre The Dialectical Imagination, Martin Jay soulignait l’importance qu’eut la Lebensphilosophie dans la formulation du programme initial de la Théorie critique par Max Horkheimer, dès la fin des années 1920 et le début des années 19301. En plus de prendre ses sources dans les pensées de Hegel et de Marx, la Théorie critique francfortoise aurait aussi été puiser dans les philosophies de la vie, envers lesquelles le marxisme s’est pourtant souvent montré méfiant du fait de ses tendances irrationalistes. Jay insistait avec raison sur le fait que, en plus de Nietzsche et de Dilthey, c’est la philosophie de Bergson qui avait retenu l’attention de Horkheimer dans sa réappropriation de la Lebensphilosophie.
- 2 Max Horkheimer : « Zu Henri Bergsons Les deux sources de la morale et de la religion » [1933]. In (...)
- 3 Max Horkheimer : « La métaphysique bergsonienne du temps » [1934]. In : L’homme et la société 69- (...)
- 4 Philippe Soulez : « Présentation d’un article inédit en français de Max Horkheimer sur Henri Berg (...)
- 5 Rudolf W. Meyer : « Bergson in Deutschland. Unter besonderer Berücksichtigung seiner Zeitauffassu (...)
2Les brèves indications de Jay n’ont cependant pas été véritablement approfondies par les recherches ultérieures menées sur l’École de Francfort, en particulier en France. Seuls deux textes de Horkheimer sur Bergson, initialement parus dans la Zeitschrift für Sozialforschung, ont été traduits en français : sa recension des Deux sources de la morale et de la religion2, ainsi que son article « Zu Bergsons Metaphysik der Zeit », qui discutait La pensée et le mouvant3. La brève présentation de Philippe Soulez à ce dernier texte constitue l’un des rares écrits, côté français, consacrés à ce croisement intellectuel entre la France et l’Allemagne4. Et s’il est vrai que, côté allemand, le dialogue entre Horkheimer et Bergson a été davantage discuté – par Rudolf Meyer, par exemple, ou par Günther Pflug5 –, la question n’en reste pas moins à approfondir du fait que les textes que Horkheimer a rédigés sur la philosophie bergsonienne dès la fin des années 1920 ne sont pas véritablement pris en compte.
- 6 Caterina Zanfi : Bergson et la philosophie allemande, 1907-1932. Paris 2013. De même chez Meyer : (...)
- 7 Jay : The Dialectical Imagination, p. 33.
- 8 Nous remercions Jean Tain pour ses précieux travaux sur cette histoire peu connue du « moment fra (...)
- 9 Pflug : « Die Bergson-Rezeption in Deutschland », p. 263.
3C’est en outre essentiellement à travers le prisme de la réception de Bergson en Allemagne que l’on s’est intéressé à cette appropriation6, sans que soit prise en compte l’évolution de la lecture proposée par Horkheimer lorsque les membres de l’Institut de recherche sociale sont contraints à l’exil et que s’ouvre une antenne de l’Institut à Paris, entre 1933 et 19397. Le bureau parisien de l’Institut est alors hébergé au « Centre de documentation sociale » créé par Célestin Bouglé à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. C’est d’ailleurs Bouglé qui a œuvré pour que les éditions Félix Alcan continuent de publier la Zeitschrift für Sozialforschung, et l’on notera que Bergson lui-même a été l’un des parrains et défenseurs de l’annexe parisienne de l’Institut8. Nous rejoignons pleinement Günther Pflug lorsqu’il affirme que ce contexte français change quelque chose à la réception de Bergson par Horkheimer9 – Pflug souligne notamment que là où, en Allemagne, la réception des Deux sources de la morale et de la religion avait été rendue presque impossible dans l’entre-deux-guerres, elle s’est avérée plus accessible pour les émigrés qui, comme Horkheimer, avaient fui le régime nazi. Il ne fait pas de doute que le « moment français » de la Théorie critique francfortoise a modifié la lecture horkheimerienne de Bergson et nous contraint à ne pas la limiter à un contexte proprement allemand, mais cet aspect reste lui aussi peu approfondi au sein de la littérature secondaire.
- 10 Cf. les trois textes d’Anne Boissière : La pensée musicale de Theodor W. Adorno, Paris 2011, p. 1 (...)
- 11 Dans une lettre du 25 février 1935, Adorno qualifie l’article « Zu Bergsons Metaphysik der Zeit » (...)
- 12 Katia Genel : « Vie et critique. Esquisse d’un parallèle entre l’École de Francfort et Georges Ca (...)
4En ce qui concerne les autres membres de l’École de Francfort, on doit à Anne Boissière d’avoir mis l’accent sur l’importance de la philosophie bergsonienne chez Adorno10, mais nous manquons encore de recherches globales sur cette question et le soubassement horkheimerien des analyses adorniennes nous reste encore largement inconnu11. Des études récentes ont également mis en lumière de manière stimulante les rapprochements féconds que l’on pouvait faire en comparant certaines orientations de la Théorie critique francfortoise avec une philosophie de la vie comme celle de Georges Canguilhem12, mais le lien s’opère alors autour du concept de « vie » sans que, dans une démarche historique, on renvoie cette proximité à l’appropriation réelle que Horkheimer avait pu faire de la Lebensphilosophie.
5C’est précisément cette réinscription historique que nous voudrions documenter ici en revenant aux écrits de Max Horkheimer sur Bergson. En plus du manque historiographique que ce travail voudrait commencer à combler, l’enjeu conceptuel d’une telle recherche vise à préciser le programme initial de la Théorie critique de la société en comprenant mieux quelle voie étroite elle a cherché à prendre entre la tradition rationaliste et les tendances irrationalistes de la Lebensphilosophie, et cela dans la perspective, non d’une ontologie générale, mais d’une épistémologie critique.
Bergson en Allemagne
- 13 C’est la thèse de Pflug : « Die Bergson-Rezeption in Deutschland ».
6Avant d’approfondir la lecture de Bergson par Horkheimer, il convient de dire un mot sur le contexte intellectuel, social et politique dans lequel cette réception s’inscrit. Comme l’ont montré R. Meyer et C. Zanfi, Bergson a été reçu relativement tôt en Allemagne dans le cercle de Rudolf Eucken et de ses élèves, qui y lisaient leur propre programme d’une réinvention spiritualiste de la civilisation malade. C’est un élève de Eucken, Isaak Benrubi, qui sert d’intermédiaire auprès de l’éditeur Eugen Diederichs pour la traduction en allemand des œuvres de Bergson : Matière et mémoire est traduit dès 1908, l’Introduction à la métaphysique en 1910, Le rire en 1911, L’évolution créatrice en 1912. Des intellectuels importants soulignent le mérite du bergsonisme, en particulier dans la perspective de la Lebensphilosophie : Scheler y voit des convergences avec sa propre philosophie de la vie, Simmel reprend le caractère anti-kantien de l’épistémologie bergsonienne, et Driesch pointe également des rapprochements avec son vitalisme biologique. Même le cercle de Husserl – lequel ne prend connaissance de Bergson qu’en 1911 – s’intéresse au philosophe français, à travers Ingarden notamment. Bien que les apports de la philosophie de Bergson soient souvent tempérés par quelques doutes concernant ses supposées tendances irrationalistes, et que cela le rapproche souvent de Schopenhauer ou de Nietzsche sous la plume de ses lecteurs – signe peut-être d’une certaine mécompréhension initiale, chez le public allemand, du souci de rigueur et de méthode propre à Bergson13 –, il n’en est pas moins certain que la philosophie bergsonienne constitue, dans l’Allemagne intellectuelle du début du xxe siècle, une pensée par rapport à laquelle il faut se situer.
- 14 Discours à l’Académie des sciences morales et politiques, cité par Zanfi : Bergson et la philosop (...)
- 15 Nadia Y. Kisukidi : « Bergson et la guerre de 1914-1918 ». In : Annales bergsoniennes VII, p. 104
- 16 Max Horkheimer : « À propos de la querelle du rationalisme dans la philosophie contemporaine ». I (...)
7La guerre de 1914-1918 met sans conteste un coup d’arrêt à cette première réception favorable de Bergson en Allemagne. Affirmant dès le 8 août 1914 que « la lutte engagée contre l’Allemagne est la lutte de la civilisation contre la barbarie »14, le philosophe français est à l’avant-garde de l’anti-germanisme et de « l’effort national des intellectuels dans la guerre »15. Les « discours de guerre » de Bergson, qui stigmatisent sévèrement les Allemands et la philosophie allemande, rendent difficile, voire impossible, toute réception positive de sa pensée dans l’entre-deux-guerres. Les philosophes allemands ne sont cependant pas en reste en ce qui concerne le nationalisme philosophique. Tout particulièrement Scheler, qui publie en 1915 Der Genius des Kriegs und der Deutsche Krieg, un ouvrage justifiant la guerre et dont Horkheimer a proposé une critique qui souligne le lien entre bellicisme et Lebensphilosophie. Aux yeux de Horkheimer, en effet, une philosophie comme celle de Schelling, qui fait valoir l’expansion croissante de la vie comme une norme indifféremment biologique et culturelle, ne peut conduire qu’à des positions impérialistes16.
8Il faudra se souvenir de ce lien établi par Horkheimer entre la philosophie de la vie et la défense apologétique de la guerre, ainsi que l’attitude soudainement nationaliste, voire belliciste de Bergson durant la guerre, pour comprendre certaines des critiques adressées par le philosophe francfortois au bergsonisme et à la Lebensphilosophie. Il faudra aussi garder en mémoire l’importance qu’avait eu Bergson dans le champ intellectuel allemand, avant que la guerre ne vienne interrompre cette réception, si nous voulons saisir la place particulière qui est attribuée au philosophe français par Horkheimer. C’est à partir de ce contexte que sa lecture du bergsonisme devient intelligible.
La critique de la théorie traditionnelle
- 17 Max Horkheimer : « Vorlesung über die Philosophie der Gegenwart ». In : Gesammelte Schriften. Ban (...)
- 18 Ibid., p. 268 : « Sosehr die einzelnen Denker, die man durch den Namen der Lebensphilosophie (sic (...)
- 19 Ibid. : « dieses ‚Ursprüngliche‘, ‚Unmittelbare‘, Natürliche und Vertraute. »
9Dès 1926, dans une série de leçons dispensées à Francfort, Horkheimer consacre à la philosophie de Bergson une analyse précise et documentée, fondée principalement sur l’Introduction à la métaphysique de 1903 et sur L’évolution créatrice de 1907. Il est particulièrement intéressant de relever que Bergson est discuté dans le cadre d’une présentation de la Lebensphilosophie, qui comprend également Nietzsche, Dilthey et Simmel17. Ces philosophies sont apparues en « réaction » à la compréhension traditionnelle de la théorie et aux sciences de leur temps, qui détruisent la réalité des choses par le concept, et qui dominent les objets en les réduisant à des formes catégorielles générales et quantitatives18. La vie est alors le nom que prend le non-conceptuel, « ‘l’originel’, ‘l’immédiat’, le naturel et le familier »19.
- 20 Ibid., p. 269 : « Doch bevor wir zu einer speziellen Analyse Bergsonscher Gedanken übergehen […]. (...)
- 21 Henri Bergson : « Introduction à la métaphysique » [1903]. In : La pensée et le mouvant [1934]. P (...)
- 22 Henri Bergson : L’évolution créatrice [1907]. Paris 2009, p. 252-253.
- 23 Horkheimer : « Vorlesung über die Philosophie der Gegenwart », p. 270.
- 24 Cf. Max Horkheimer : « Traditionelle und kritische Theorie ». In : Zeitschrift für Sozialforschun (...)
10Remarquable est le fait que, aux yeux de Horkheimer, ce soit la philosophie de Bergson qui s’avère la plus représentative de ce mouvement et en constitue en quelque sorte le nom générique, qui dispense d’étudier les autres dans le détail20. On comprend, à lire Horkheimer, que ce privilège vient du fait que Bergson place la philosophie de la vie sur le terrain de l’épistémologie, et non de la seule ontologie, voire de la seule biologie. Il est vrai que le philosophe français s’est attaché à la connaissance métaphysique de la « réalité »21, et qu’il a cherché dans l’élan vital à donner la « signification de l’évolution » des êtres vivants à partir d’une « exigence de création »22. Mais la vie bergsonienne, telle que la comprend Horkheimer du moins, ne renvoie pas uniquement au vivant et à la vie comme réalité fondamentale. Elle s’intéresse également au « vécu », à la manière dont nous faisons l’expérience immédiate du monde indépendamment des médiations conceptuelles et du langage symbolique. « Es gehört notwendig zur Lebensphilosophie, dass sie nicht allein das Leben selbst als einzige Realität, als höchsten Wert sieht, sondern auch das ‚Erleben‘ (intuitive Einsicht) »23. L’intérêt de la pensée de Bergson se loge ainsi dans l’importance que son vitalisme accorde aux enjeux épistémologiques. Au moment où Horkheimer commence à élaborer son programme original d’une « théorie critique » de la société, en rupture avec la « théorie traditionnelle »24, la philosophie de Bergson retient avant tout son intérêt quant à la critique de la connaissance scientifique et philosophique qu’elle rend possible.
- 25 Bergson : « Introduction à la métaphysique », p. 182.
11C’est pourquoi les leçons de 1926 mettent particulièrement l’accent sur la théorie bergsonienne de l’intuition. L’intuition désigne chez Bergson la capacité de notre pensée à « sympathiser » avec les choses et à partager leur « durée »25, le temps qui s’écoule en elle et qui constitue leur essence première. Il s’agit d’une expérience pure et directe de l’être, sans le recours du concept. Horkheimer relève que, chez Bergson, l’intuition saisit d’abord la durée intérieure et se révèle avant tout dans la saisie du flux qualitatif de la conscience, qui échappe au temps spatialisé, chronologique et quantitatif de la science et de la société. Le continuum du temps vécu ne correspond ni au temps des horloges propre aux impératifs pratiques de la vie sociale, ni au temps mathématisé de la physique : il nous ouvre à une dimension originale de la réalité, que la connaissance traditionnelle, aussi bien philosophique que scientifique, a toujours laissé glisser entre les mailles du concept. Aucun mot, aucun nombre, aucune fonction scientifique ne saurait enfermer dans le savoir la durée pure que nous vivons intérieurement et qui nous rappelle à notre liberté créatrice fondamentale :
- 26 Horkheimer : « Vorlesung über die Philosophie der Gegenwart », p. 273.
Wir erfassen uns als ein handelndes, wollendes, freies Dahinströmen, in dem fortwährend neue Qualitäten geschaffen werden, deren keine den anderen völlig gleicht.26
- 27 Ibid., p. 277.
Horkheimer souligne néanmoins la facilité avec laquelle, dans L’évolution créatrice, Bergson passe de l’expérience intérieure de la durée aux êtres qui existent hors de nous, et en arrive à une position sur la réalité en général : « Dass die das Wesen gebende Intuition nicht nur auf mich selbst, sondern ebensosehr auf jeden anderen Gegenstand anwendbar ist, steht für Bergson über allem Zweifel fest. »27 L’élan vital réunit aussi bien la conscience humaine que l’ensemble des vivants, et l’intuition devient un mode de connaissance de l’absolu, comme si la plongée en soi-même pouvait se prolonger en une « sympathie » avec le monde sans qu’il y ait là un saut ou une rupture.
- 28 Ibid., p. 278 : « […] hergebrachten Gewohnheiten unseres Denken. »
12Cette thèse ontologique générale ne doit cependant pas masquer l’apport essentiel de la théorie de l’intuition dans la critique de la connaissance et dans la manière dont Bergson explique l’insuffisance de la démarche scientifique. Au sein des débats épistémologiques, la philosophie bergsonienne dénonce avec raison le caractère abstrait du savoir conceptuel traditionnel, qui plaque de l’extérieur sur les choses des concepts universels et qui, par là, fait violence au réel tout en s’empêchant de le connaître. Le bergsonisme parvient à nous débarrasser de ce que Horkheimer nomme les « traditionnelles habitudes de notre pensée »28. Ce qui n’est pas sans nous faire penser à l’importance qu’Adorno accordera bien plus tard, en 1966, dans sa Negative Dialektik, à la réflexivité critique que la raison doit exercer sur elle-même, ainsi qu’à son insistance sur le non-identique et sur le primat de l’objet, dans le but de s’opposer à un savoir abstrait qui plaque de l’extérieur ses concepts sur les choses en leur faisant violence. Il y a sur ce point, à n’en pas douter, une base bergsonienne à la théorie critique francfortoise.
13L’explication biologique revient à ce niveau chez Horkheimer pour inscrire la science dans les nécessités vitales de l’existence, dans l’exigence pratique, pour un vivant, de pouvoir maîtriser le monde qui l’entoure et de rendre les choses utilisables. Alors que, à cette fin, l’animal possède l’instinct, l’homme doit user de son intelligence, de sorte que la domination du concept prend sa source dans les exigences de la survie.
- 29 Ibid., p. 280.
[Der Mensch] wird überall die konkrete Situation zerstören, er wird, kraft biologischer Notwendigkeit, Einzelnes aus dem strömenden Leben herauspicken, festhalten, in einen sachfremden und nur von seinen Zwecken her bestimmten Zusammenhang bringen, er wird analysieren, mit Zeichen behaften – kurz, er wird anfangen begrifflich zu denken.29
- 30 Max Horkheimer : Gesammelte Schriften. Band 5: Dialektik der Aufklärung und Schriften 1940-1950 [ (...)
- 31 Bergson : « Introduction à la métaphysique », p. 182.
Cette thèse sera bien sûr au centre de la Dialectique de la raison, lorsque, avec Adorno, Horkheimer fera de « l’autoconservation »30 la motivation première de la domination sociale et conceptuelle de la nature. Mais c’est dès 1926, dans un dialogue avec Bergson, que l’idée d’une réinscription pratique et vitale de la connaissance s’opère afin d’expliquer les insuffisances de la science et de la pensée conceptuelle. Car si ce genre de connaissance manque son objet, c’est en raison du fait que son orientation est en réalité pratique, et non cognitive. C’est parce que les hommes doivent agir sur le réel qu’ils ont besoin de plaquer des concepts grossiers sur les choses afin de pouvoir les identifier à l’aide de symboles et, ainsi, de parvenir à les maîtriser. De là, chez Bergson, la défense de la métaphysique comme un mode de connaissance absolument distinct de la connaissance conceptuelle. « La métaphysique », écrit le philosophe français, « est donc la science qui prétend se passer de symboles »31.
Bergson idéologue
- 32 Horkheimer : « Vorlesung über die Philosophie der Gegenwart », p. 284 : « Die zwei verschiedenen (...)
- 33 Dans La pensée et le mouvant, en 1934, Bergson affirmera qu’il n’y a « pas une différence de vale (...)
14Horkheimer prend à ce moment précis ses distances avec la philosophie bergsonienne. Tout son propos vise à interroger les conséquences de la critique de la théorie traditionnelle dans la pensée de Bergson lui-même, pour montrer que la critique de la raison a abouti, chez lui, à un abandon radical et sans nuance de la rationalité. Certes Bergson fait de la métaphysique une « science ». Sans doute aussi admet-il que le savoir scientifique et philosophique traditionnel révèle quelque chose du réel : s’il manque l’acte créateur et la durée immanente au monde, il parvient quand même à saisir dans le réel ce qui est mort, ce qui s’est figé, ce qui ne vit plus32. Horkheimer rend justice au fait que Bergson ne rejette pas absolument le savoir rationnel et symbolique, en ce qu’il lui accorde malgré tout de connaître un aspect de la réalité33. Néanmoins, la philosophie bergsonienne aboutit à une dépréciation de la pensée rationnelle au profit d’un savoir métaphysique qui refuse le concept, et qui n’admet son usage qu’à titre d’image et de métaphore d’une réalité inaccessible aux symboles. C’est bel et bien un abandon irrationaliste du concept qui, in fine, se joue dans le texte bergsonien selon le philosophe allemand.
15Ces tendances irrationalistes du bergsonisme sont réinscrites par Horkheimer dans un contexte social et historique plus large, puisqu’il les lie au déchaînement irrationaliste de la guerre qui anime l’Europe dans l’entre-deux-guerres.
- 34 Horkheimer : « Vorlesung über die Philosophie der Gegenwart », p. 289.
Die Lebensphilosophie oder, sagen wir besser, die Wirkung der Lebensphilosophie, die sie etwa seit dem Kriege besitzt, beruht aber zum größten Teil auf denselben Gründen wie die zahllosen Versuche der Gegenwart, in der allgemeinen kulturellen Krisis aus dem großen Auflösungsprozeß, deren intellektuelles Mittel die Wissenschaften gewesen sind, wenigstens einige feste Gehalte zu retten.34
- 35 Ibid. : « Reaktion gegen jede Art verstandesmäßiger Aufklärung. »
Comme toutes les philosophies de la vie, l’élan vital bergsonien est perçu comme une « réaction contre toute sorte de connaissance éclairée par l’entendement »35. Il est accusé par Horkheimer de reprendre, sur un mode optimiste, la volonté aveugle de Schopenhauer dans le cadre d’une puissance d’expansion de « l’impérialisme français ».
- 36 Ibid., p. 277.
Wie sehr seine Philosophie mit den allgemeinen Tendenzen der Vorkriegsentwicklung zusammenstimmte, hat sich daran gezeigt, dass der élan vital, das Prinzip des von intellektueller Reflexion unbehinderten Lebens, zur literarischen Ideologie des französischen Imperialismus geworden ist.36
- 37 Max Horkheimer : « Materialismus und Metaphysik ». In : Zeitschrift für Sozialforschung II-1 (193 (...)
La lecture que Horkheimer propose de l’impérialisme est que, dans le passage du xixe au xxe siècle, l’économie libérale a laissé sa place à un capitalisme monopolistique planifié par l’État, de sorte que l’idéologie dominante n’est plus celle de l’harmonie préétablie des volontés individuelles, sur le modèle de la main invisible de Smith, mais celle de l’affrontement entre grandes puissances37. L’apologie de la force créatrice de l’élan vital est alors dénoncée comme une légitimation idéologique du bellicisme lié à la restructuration des économies capitalistes.
16Horkheimer pointe ainsi une tension entre l’épistémologie de Bergson, qui a une vocation critique pertinente à l’encontre de la théorie traditionnelle, et son ontologie, dont les tendances irrationalistes le font partager malgré lui l’idéologie mortifère de son temps. S’il accorde au philosophe français une importance toute particulière au sein de la Lebensphilosophie pour avoir, mieux que nul autre, affronté la question épistémologique en tant que telle et pour avoir ainsi ouvert la voie à une critique de la conception traditionnelle de la connaissance, Horkheimer lui refuse d’avoir été jusqu’à élaborer la théorie critique de la société qui aurait dû en découler, et l’accuse même d’avoir justifié idéologiquement l’impérialisme guerrier de son époque à partir de l’ontologie irrationaliste de l’élan vital.
Hegel et Marx contre Bergson
17Les leçons de 1926 constituent une étape importante dans la lecture de Bergson par Horkheimer. Elles démontrent l’ambivalence du bergsonisme, qui parvient à critiquer le rationalisme, mais sans parvenir à le sauver dialectiquement. L’erreur de Bergson, en effet, est d’avoir doublé sa critique légitime de la raison d’un sacrifice pur et simple de la rationalité. Ces leçons devaient être reprises et publiées dans un projet intitulé Zur Emanzipation der Philosophie von der Wissenschaft, en 1928. Le projet ne verra jamais le jour, mais les manuscrits qui nous en restent montrent un léger déplacement dans la compréhension de la philosophie bergsonienne par Horkheimer. Désormais, Bergson est davantage lu pour lui-même, il est moins rabattu sur une Lebensphilosophie allemande qui lui reste assez éloignée et qui en fait manquer en partie la spécificité. Surtout, à la différence des leçons de 1926, le projet de publication de 1928 insiste sur la supériorité de Hegel et de Marx par rapport au philosophe français. Ainsi, si Bergson va loin dans la critique des théories traditionnelles, c’est la dialectique hégélienne complétée par le marxisme qui, seule, peut accomplir ce projet en une théorie critique de la société.
- 38 Max Horkheimer : « Zur Emanzipation der Philosophie von der Wissenschaft ». In : Gesammelte Schri (...)
- 39 Ibid., p. 408.
18Le texte de 1928 stigmatise à nouveau le fait que, en cherchant à épouser le flux du monde, en se fondant avec les durées multiples de l’univers, en sympathisant avec l’être des choses par intuition, Bergson ne parvient pas à prendre la distance critique que la raison exige dans son rapport à la société et à l’histoire. L’optimisme bergsonien, à l’inverse du pessimisme schopenhauerien, dit oui à la vie (« er sagt… ja zu dieser Realität »38), mais de manière aveugle, sans analyse critique de ce qui est à louer et de ce qui est à blâmer dans l’expérience du monde. Bergson voit la création en toute chose et la salue, sans interroger la valeur et la pertinence de ce qui est créé, comme si toute création était, en soi, une bonne chose. En ce sens, son optimisme est « anti-utopiste » et se situe en opposition à toute Aufklärung, c’est-à-dire à toute démarche qui prétend juger le monde par la raison : « [Die Lebensphilosophie] ist zugleich optimistisch und antiutopistisch, verwirft das aufklärerische Ideal einer von der ratio beherrschten Gesellschaft und kritisiert den Intellekt zugunsten einer kritiklos gefeierten Vitalität. »39 C’est pourquoi l’élan vital constitue une « propagande », selon Horkheimer, qui fait écho à l’impérialisme de son temps et qui sanctifie une vision irrationaliste de l’existence.
19La référence à Hegel sert alors de contrepoint pour prolonger l’effort bergsonien de manière plus légitime et moins idéologique. Ce serait le grand mérite de la dialectique hégélienne, que d’être parvenue, comme Bergson, à retrouver le mouvement concret des choses, mais sans pour autant, à l’inverse de la philosophie bergsonienne, rejeter unilatéralement la raison et le concept. Ainsi, après avoir présenté la manière dont Bergson était parvenu à ne pas réduire la psychologie et la biologie à des branches de la physique grâce à son vitalisme, Horkheimer ajoute :
- 40 Ibid., p. 415.
Freilich ist dieses Verdienst in noch viel höherem Maße schon der Hegelschen Dialektik zuzusprechen. Von ihr kann man sagen, dass sie die Lebensphilosophie in sich enthalte und ihrem Gesichtspunkt den rechten Platz anweise; ihr gegenüber erscheint die Lebensphilosophie daher auch wie die Verabsolutierung einer relativen berechtigten Ansicht.40
20La force de Hegel est, comme Bergson, d’avoir reconnu l’irréductibilité de l’esprit et du vivant par rapport aux autres êtres de la nature, mais, à l’inverse du philosophe français, il n’en avait pas rejeté pour autant leur approche scientifique et avait davantage valorisé une psychologie et une biologie respectueuses de la singularité de leurs objets. Ce que Horkheimer dit ici du rapport de la philosophie hégélienne à la philosophie bergsonienne au sujet de la biologie et de la psychologie vaut comme un verdict général : la pensée de Hegel parvient à dialectiser la vie et l’intelligence, la durée et le concept, elle consiste en une critique de l’Aufklärung depuis l’Aufklärung elle-même, et c’est ce qui fait la valeur sans pareil de son geste. Elle se donne ainsi les moyens de dépasser le concept par le concept, et de critiquer par la raison les sociétés existantes, sans accepter aveuglément les tendances du présent – une compréhension de la dialectique hégélienne qui, là encore, n’est pas sans rappeler la démarche d’Adorno dans la Negative Dialektik. Il s’agit par là d’être fidèle à l’esprit critique du bergsonisme au point de le dépasser en l’accomplissant. Concrètement, cela signifie que, chez Hegel, le refus du rationalisme traditionnel ne rend pas impossible la connaissance du monde social et historique, mais se veut bien plutôt au service d’un rationalisme supérieur, plus intégratif et plus respectueux de ses objets, dans le but de connaître concrètement la société et l’histoire afin de les critiquer.
- 41 Horkheimer : « Materialismus und Metaphysik », p. 29.
21En sacrifiant la rationalité en même temps que la raison telle que la théorie traditionnelle en avait fait usage jusqu’à présent, Bergson ne s’est pas donné les moyens d’élaborer une théorie critique du monde social, puisqu’il aurait rendu impossible toute connaissance de ce dernier. Comme Horkheimer le répétera au sujet du bergsonisme dans son article de 1933 sur « Materialismus und Metaphysik » : « Die Vernachlässigung des theoretischen Faktors zugunsten der bloßen unmittelbaren Gegebenheit bringt die Wissenschaft völlig um ihre aufklärende Wirkung »41. La dialectique hégélienne ne commet pas la même erreur et doit pour cette raison être privilégiée, puisqu’elle consiste justement en une critique rationnelle de la raison elle-même. Chez Hegel, la critique de la connaissance rationnelle du monde se fait au bénéfice d’une connaissance plus concrète et plus riche qui continue d’être articulée conceptuellement, et non au profit d’un indicible métaphysique.
- 42 Ibid., p. 120.
- 43 Horkheimer : « Traditionelle und kritische Theorie », p. 259 : « […] persönlicher Friedensschluss (...)
22La philosophie de Hegel doit cependant être complétée par le matérialisme de Marx et d’Engels (l’article de 1933 rajoute le nom de Feuerbach42), parce que Hegel s’est montré lui aussi trop optimiste vis-à-vis du monde dans lequel il vivait. Il a trahi sa propre méthode dialectique, qui visait initialement à révéler l’irrationalité de ce qui était affirmé comme rationnel, et a choisi la voie de la réconciliation avec le monde, « l’accord de paix personnel du philosophe avec un monde inhumain »43, comme l’exprimera le fameux essai Traditionelle und kritische Theorie. Horkheimer considère que Hegel a survalorisé son époque en croyant que, en elle, s’était réalisée l’identité du réel et du rationnel, et que, de ce fait, il aurait abandonné l’impulsion critique initiale dont la dialectique marxiste aurait finalement hérité. Dans cette perspective, Marx poursuit le projet de la dialectique hégélienne en conservant son potentiel critique.
23Le recours à l’hégélianisme, revu dans une perspective marxiste, permet en tout cas à Horkheimer de corriger l’épistémologie critique de Bergson afin de la prolonger en une véritable théorie critique de la société, qui n’utilise pas la critique de la connaissance à des fins apologétiques et idéologiques. L’hégéliano-marxisme de Horkheimer revendique ainsi une troisième voie par rapport au rationalisme et à l’irrationalisme. Seule cette troisième voie – celle, précisément, que n’avait pas réussi à formuler Bergson – peut déboucher sur une critique de la société.
Horkheimer à Paris
- 44 Max Horkheimer : « Zu Bergsons Metaphysik der Zeit ». In : Zeitschrift für Sozialforschung III-3 (...)
24Horkheimer n’a pas arrêté de lire la philosophie de Bergson après le verdict nuancé de 1928. En particulier, Horkheimer a continué à la méditer après avoir ouvert un bureau parisien de l’Institut de Recherche Sociale pour fuir la censure nazie, à partir de 1933. Le moment parisien de l’Institut fut l’occasion d’un véritable échange entre les deux philosophes. Dans « Zu Bergsons Metaphysik der Zeit », Horkheimer remercie explicitement Bergson44, rappelant du même coup ce que son propre programme de théorie critique devait au bergsonisme. Bergson lui-même a témoigné son estime pour les analyses critiques de Horkheimer, en réagissant à son article dans une lettre à Célestin Bouglé :
- 45 Lettre de Bergson à Célestin Bouglé du 24 janvier 1935, cité par Philippe Soulez : « Présentation (...)
La Zeitschrift m’a fait beaucoup d’honneur en me consacrant un article entier, celui de M. Horkheimer… Je ne puis malheureusement discuter tout au long la belle étude, Zu Bergsons Metaphysik der Zeit. Elle témoigne d’un sérieux approfondissement de mes travaux en même temps que d’un sens philosophique très pénétrant.45
Bergson émet certaines réserves à l’égard des reproches qui lui sont adressés, en particulier parce que Horkheimer, à ses yeux, n’aurait pas suffisamment pris en compte l’importance qu’il accorde aux sciences concrètes, et qu’il aurait manqué le fait que l’intuition est une « méthode » rigoureuse. Affaibli par la maladie, il ne peut discuter plus avant le texte et demande simplement à Bouglé de « transmettre [ses] remerciements à M. Horkheimer », concluant ainsi leurs divergences théoriques par un signe de respect et d’estime intellectuelle mutuelle.
- 46 Henri Bergson : Les deux sources de la morale et de la religion [1932]. Paris 2008, p. 97.
25La discussion inchoative entre les deux penseurs semble ne pas avoir été plus loin, mais elle a été l’occasion pour Horkheimer de remettre au travail sa compréhension de la pensée de Bergson, au moment où celui-ci faisait paraître Les deux sources de la morale et de la religion et le recueil La pensée et le mouvant. L’évolution de la pensée bergsonienne contraignait d’ailleurs Horkheimer à revoir certains de ses jugements, puisque Les deux sources de la morale et de la religion cherchaient précisément à penser la société et l’histoire, et à étendre la pensée de l’élan vital « vers l’humanité en général dans un élan d’amour »46. Le verdict simpliste d’une métaphysique abstraite détachée du monde social et historique devait dès lors être révisé. Ce n’est pas dire que Horkheimer revient véritablement sur ce qu’il avait dit auparavant, ni sur ses éloges du bergsonisme, ni sur ses critiques. Mais il doit peaufiner ses arguments et les déplacer en fonction des nouvelles positions développées par le philosophe français.
26En outre, le déplacement du champ philosophique allemand au champ philosophique français modifie profondément les enjeux de la lecture de Bergson. En effet, on peut considérer que Horkheimer, dans ses textes de la fin des années 1920, avait essentiellement pris position par rapport aux réceptions allemandes du bergsonisme, que nous avons brièvement rappelées au début de notre article : l’irrationalisme spiritualiste du cercle de Eucken, la philosophie de la vie de Scheler, le vitalisme biologique de Driesch, l’insistance de Simmel sur l’épistémologie bergsonienne en lien avec une métaphysique de la vie, un début de dialogue avec la phénoménologie husserlienne, et surtout la rupture provoquée par la guerre de 1914-1918, qui a pu conduire à la stigmatisation du bergsonisme comme expression idéologique de l’impérialisme français.
27Alors qu’il était en Allemagne, Horkheimer avait pris position dans ces débats : il avait retenu du bergsonisme sa visée épistémologique plutôt que son vitalisme biologique, en même temps qu’il avait insisté, contre la phénoménologie husserlienne, sur la nécessité de jouer la philosophie bergsonienne contre la théorie traditionnelle de la science. Dans le même temps, il avait souligné ses travers irrationalistes et sa résonnance avec l’impérialisme, exigeant finalement de dépasser le bergsonisme après avoir séjourné en lui. Ces points d’interprétation persistent lorsque l’Institut de recherche sociale s’exile à Paris, mais il ne va plus s’agir de prendre position au sein des lectures allemandes du philosophe français : le dialogue avec Bergson se fait désormais pour ainsi dire directement, sans la médiation du champ allemand. De là aussi la possibilité pour Horkheimer de se montrer plus libre envers la philosophie bergsonienne, en pouvant accueillir celle-ci davantage pour elle-même et en n’ayant plus à se situer au sein des enjeux de sa réception en Allemagne.
Le bergsonisme, une théorie critique de la société ?
- 47 Horkheimer : « Zu Henri Bergsons Les deux sources de la morale et de la religion ». In : Zeitschr (...)
- 48 Ibid. : « dieser Gedanke hätte ihn aus der Philosophie in die Wissenschaft führen können. »
28Dans sa recension des Deux sources de la morale et de la religion, parue dans la Zeitschrift für Sozialforschung en 1933, Horkheimer reconnaît à Bergson une véritable prise en compte de la société et de l’histoire, alors même qu’il s’y refusait auparavant. Le constat bergsonien dans l’entre-deux-guerres, selon lequel « ‘l’industrialisme et le machinisme’ n’auraient pas apporté à l’humanité le bonheur espéré »47, est partagé par Horkheimer. Il reproche certes au philosophe français d’adopter une posture réactionnaire face à la technique et de promouvoir, comme toutes les philosophies de la vie – c’est Max Scheler, cette fois, qui est cité –, un retour à la vie simple contre les espoirs du progrès matériel. Néanmoins, Horkheimer reconnaît que la position bergsonienne est fine et nuancée, puisqu’il montre comment Bergson ne critique pas tant la technique en tant que telle, que l’usage qui en est fait dans les sociétés modernes. Pour le Francfortois, cela aurait pu le conduire à une approche scientifique du réel, sa « pensée aurait pu le conduire de la philosophie à la science »48.
- 49 Bergson : Les deux sources de la morale et de la religion, p. 27.
29À la différence de ce que Horkheimer affirmait à la fin des années 1920, il accorde désormais au bergsonisme une volonté de critiquer la société. L’épistémologie critique de la théorie traditionnelle cherche donc bien à se prolonger, du point de vue de Bergson lui-même, en une théorie critique du monde social. La critique horkheimerienne de l’irrationalisme bergsonien se maintient, mais elle doit se déplacer. Il ne s’agit plus tant de refuser à Bergson son intention critique que d’affirmer que sa métaphysique de l’intuition l’empêche de la mener à son terme. Bergson n’est donc plus taxé d’être un idéologue belliciste et réactionnaire, et pour cause Les deux sources de la morale et de la religion formulent une forte dénonciation de la guerre et se proposent de penser l’extension du sentiment communautaire à l’humanité tout entière, le passage « du clos à l’ouvert »49.
- 50 Horkheimer : « Zu Henri Bergsons Les deux sources de la morale et de la religion », p. 106.
30Horkheimer peut dorénavant faire davantage crédit à Bergson de son progressisme, mais il ne démord pas sur le fait que sa philosophie reste fondamentalement en contradiction avec un tel projet. C’est alors le programme même de la Théorie critique de l’École de Francfort, un programme résolument interdisciplinaire, que Horkheimer lui oppose. Contre l’intuition irrationnelle, il faudrait recourir à une théorie sociale interdisciplinaire pour comprendre le fonctionnement de la société, dénoncer la domination et réfléchir à une organisation plus rationnelle du monde : « L’‘humanité’ hat aber vorerst ebensowenig einen einheitlichen Willen wie eine vernünftige Organisation. Die Wurzeln dieses Mangels vermag man aber nur in einem genauen Studium der fortgeschrittensten Ökonomik und Psychologie zu begreifen »50. C’est l’idée même de la théorie critique comme mise en collaboration de différentes disciplines scientifiques qui est ici en jeu dans la critique de l’intuition métaphysique. La solution que propose Horkheimer à l’abandon de la théorie traditionnelle s’avère ici radicalement anti-bergsonienne, puisqu’elle ne propose pas un mode de connaissance non rationnelle, mais une collaboration des différents savoirs rationnels dans le but de produire une connaissance des mécanismes complexes qui animent la société et l’histoire.
31Les conséquences pratiques que Horkheimer tire de l’intuition bergsonienne ne sont plus tout à fait les mêmes qu’auparavant. La tendance du bergsonisme à dire oui au monde, à épouser le flux des choses, n’est plus rejetée dans la perspective d’une apologie idéologique de l’impérialisme français, mais dans l’horizon d’un voile jeté sur les antagonismes sociaux :
- 51 Ibid.
Die Intuition, von welcher Bergson in der Geschichte wie in der Erkenntnis das Heil erhofft, hat einen einheitlichen Gegenstand: das Leben, die Schwungkraft, die Dauer, die schöpferische Entwicklung. In Wirklichkeit aber ist die Menschheit gespalten, und die durch die Gegensätze hindurchdringende Intuition verliert das historisch Entscheidende aus den Augen.51
L’erreur de Bergson n’est plus de vanter l’affrontement belliciste des puissances vitales, mais au contraire de se projeter dans une humanité réconciliée largement fantasmée. La philosophie bergsonienne de l’amour dans Les deux sources de la morale et de la religion, soutenue par la métaphysique de l’intuition, passe à côté de ce qu’une véritable théorie interdisciplinaire du monde social est censée saisir : les contradictions sociales. Contre la sympathie pour ses objets qui caractérise l’intuition, et contre le fantasme d’une humanité fraternelle, la théorie sociale revendique une connaissance rationnelle des mécanismes économiques, sociologiques et psychologiques qui structurent la société, et se donne pour tâche de comprendre et de critiquer la division sociale, la domination, l’aliénation.
32Sans doute Bergson perçoit-il les tendances aporétiques du monde contemporain, et c’est la force des Deux sources de la morale et de la religion que de lui donner cette vocation critique – Horkheimer en prend acte au début des années 1930 –, mais il ne se donne pas les moyens épistémologiques de connaître la domination et de la critiquer dans une perspective pratique : l’intuition, au contraire, retrouve partout les tendances positives et créatrices des sociétés historiques, et aboutit à une sanctification aveugle de l’histoire qui ne peut finalement que se projeter de manière illusoire et trompeuse dans une humanité unie par l’amour. Paradoxalement, Horkheimer voit dans son projet de théorie sociale la véritable fidélité au constat bergsonien : celle d’une critique de l’état du monde qui se donne les moyens épistémologiques de ses ambitions.
Par-delà l’ontologie
- 52 Theodor W. Adorno : Negative Dialektik. Jargon der Eigentlichkeit. Frankfurt am Main 2015.
33La parution de La pensée et le mouvant est l’occasion pour Horkheimer de développer plus longuement cet acquis dans sa critique de la philosophie bergsonienne. Il rédige ainsi en 1934 un long article intitulé « Zu Bergsons Metaphysik der Zeit », dans la Zeitschrift für Sozialforschung, qui apporte cependant une nouvelle réflexion sur le statut de l’histoire chez Bergson et qui permet à Horkheimer de développer un élément qui sera central dans toute l’École de Francfort, jusqu’à la Negative Dialektik d’Adorno : la méfiance à l’égard de l’ontologie. La réflexion critique de Horkheimer sur la pensée de Bergson trouve sa conclusion dans un rejet sans concession de tout projet ontologique quel qu’il soit. Ce rejet de l’ontologie, qu’Adorno déploiera dans sa polémique contre Heidegger52, Horkheimer en élabore également les premiers arguments dans son ultime méditation sur le bergsonisme.
34Comme dans la recension des Deux sources de la morale et de la religion de l’année précédente, le texte de 1934 loue Bergson pour avoir déplacé sa métaphysique du temps vers une théorie de l’histoire et de la société. Mais la démarche métaphysique elle-même, en tant qu’elle se donne pour tâche de formuler une ontologie, c’est-à-dire une théorie générale de l’être – en l’occurrence, chez Bergson, une théorie générale de l’être comme durée et temporalité –, reste incapable de penser l’historicité du monde social. Bergson achopperait donc sur le seuil de cette pensée de l’histoire, puisqu’une métaphysique du temps ne peut que se renverser de manière contradictoire en métaphysique de l’éternité, selon le philosophe francfortois :
- 53 Horkheimer : « Zu Bergsons Metaphysik der Zeit », p. 323.
Sein Grundthema, die wirkliche Zeit, ist eine zentrale Kategorie jeder Geschichtstheorie, ja, jeder umfassenden Theorienbildung überhaupt. Bergson hat die erlebte Zeit von der abstrakten der Naturwissenschaft unterschieden und zum Gegenstand eigener Forschungen gemacht. Oft ist er dabei bis an die Schwelle der Dialektik geführt worden. Solchen Ansätzen Folge zu geben, hat ihn freilich die auch für seine Arbeit kennzeichnende Funktion der Metaphysik gehindert, welche die Wirklichkeit in Zusammenhang mit einem Ewigen oder Göttlichen zu bringen sucht.53
- 54 Bergson : La pensée et le mouvant, p. 210.
- 55 Horkheimer : « Zu Bergsons Metaphysik der Zeit », p. 323 : « Da jede Metaphysik notwendig einschl (...)
Comment comprendre cette critique, qui fait retomber Bergson du côté des métaphysiques traditionnelles ? Il est vrai que La pensée et le mouvant parle de la durée de l’univers comme d’une « éternité vivante et par conséquent mouvante » : « non plus l’éternité conceptuelle, qui est une éternité de mort, mais une éternité de vie »54. Pour Horkheimer, cette valorisation de l’éternité est précisément ce qui amène le bergsonisme à se contredire : en érigeant la durée en principe de toute chose, paradoxalement, Bergson en ferait un principe éternel qui nie le temps qu’il est censé fonder55. En croyant que tout, dans l’univers, répond au principe de la durée créatrice et de l’élan vital, Bergson nie le blocage historique dans lequel les hommes se trouvent, il méconnaît la réification sociale qui bloque le devenir et l’émancipation des individus :
- 56 Ibid., p. 325.
An geschichtliche Kräfte und Tendenzen, diese aktuelleren Erfüllungen des Begriffs des Möglichen, denkt Bergson nicht. Sein philosophisches Verhalten zur Welt ist kontemplativ.56
- 57 Ibid., p. 326 : « Die Einbeziehung der Erkenntnis in den geschichtlichen Zusammenhang bricht jedo (...)
35C’est finalement parce qu’il en reste à une attitude théorétique, détachée de l’intérêt pratique à l’émancipation, que le bergsonisme manque une saisie concrète de l’histoire. De là son profond paradoxe, car il souligne d’un côté le lien entre le développement de la science et la pratique, en affirmant que l’intelligence est essentiellement un outil pratique pour la maîtrise du monde, mais d’un autre côté il refuse ce lien lorsqu’il s’agit de l’intuition, et réserve à la métaphysique une capacité à épouser le mouvement des choses, indépendamment de leur utilité pour le sujet humain57. Bergson trouve alors refuge dans les principes éternels, comme le reste de la tradition philosophique, et contredit par cette attitude contemplative la valorisation du temps qui lui tient par ailleurs tant à cœur.
36Le rapprochement entre bergsonisme et idéologie se retrouve alors, non pas au sens où Bergson aurait formulé la philosophie irrationaliste correspondant à l’impérialisme de son temps – Horkheimer a pris acte du progressisme de Bergson depuis sa lecture des Deux sources de la morale et de la religion –, mais au sens où l’ontologie, quelle qu’elle soit, en tant qu’ontologie, ne peut conduire qu’à la sanctification de l’existant et qu’à la légitimation de ce qui est au nom de principes éternels. Le cours du monde s’avère fondé et justifié par le fait même qu’il participe du mouvement général de l’être éternel, de la durée de l’univers, et c’est en cela que le bergsonisme reste fondamentalement idéologique :
- 58 Ibid., p. 328.
Sie führt die ganze Welt auf eine einzige, ewige Wesenheit zurück, behauptet einen geistigen Sinn des Geschehens und verweist die unter den wirklichen Verhältnissen leidenden Menschen auf Vereinigung mit jener Wesenheit, das heisst auf geistige Erhebung. Wie die früheren Metaphysiker verklärt Bergson das Bestehende, ja, er behauptet seine Göttlichkeit.58
La théorie critique, au contraire, devra penser l’histoire et non le temps pur, parce qu’elle s’enracine dans les processus pratiques de domination et d’émancipation. Ainsi est-elle capable, à l’inverse de la philosophie bergsonienne, de percevoir aussi bien les moments de création et de libération de la vie que les points de blocages, les structures rigides de l’aliénation sociale. Elle peut alors faire ce que l’ontologie, sous toutes ses formes, y compris celle originale que lui donne Bergson, ne peut pas faire : s’opposer à l’état actuel du monde et participer à une entreprise de libération concrète.
Conclusion
- 59 Michel Espagne : Les transferts culturels franco-allemands. Paris 1992.
37Bien que méconnue, la lecture de Bergson par Horkheimer s’avère ainsi fondamentale pour comprendre la genèse de la Théorie critique francfortoise. En plus de nous renseigner sur un moment important de ce que Michel Espagne a nommé les « transferts culturels franco-allemands »59, les enjeux conceptuels de cette lecture nous renseignent de manière décisive sur la manière dont se sont élaborées certaines orientations majeures de l’École de Francfort.
38À la philosophie de la vie de Bergson, Horkheimer reprend très tôt sa critique épistémologique de la théorie traditionnelle et, dans les années 1930, il lui accorde également son intention de formuler une critique des sociétés existantes. Ce projet ne peut cependant être mené à bien dans le cadre d’une métaphysique de la vie et d’une théorie de l’intuition. Si Horkheimer abandonne, à partir du moment parisien de l’Institut et de sa recension des Deux sources de la morale et de la religion, l’idée d’un Bergson idéologue de l’impérialisme belliciste dans l’Europe de l’époque, il garde l’idée selon laquelle l’ontologie bergsonienne ne permet pas de formuler une véritable théorie critique de la société.
39D’un point de vue épistémologique, son abandon sans nuance de la rationalité l’empêche de connaître le monde social et historique, alors même qu’une telle entreprise devrait revenir, selon Horkheimer, à une collaboration interdisciplinaire capable de le saisir dans toute sa complexité. Dans la perspective d’une théorie sociale, l’ontologie bergsonienne ne peut que noyer les déterminations sociales et historiques dans le mouvement éternel de la durée et dans une métaphysique du temps qui, certes, insiste sur le devenir, mais qui perd de vue l’historicité concrète. Bergson doit donc céder sa place à d’autres références, et notamment à Hegel et à Marx, parce que le premier a doublé la critique de la raison par l’affirmation d’un rationalisme supérieur dont la dialectique est le nom, et parce que le second a fait jouer cette dialectique dans l’horizon d’une critique radicale du monde existant.
- 60 Theodor W. Adorno : Minima moralia. Reflexionen aus dem beschädigten Leben. Frankfurt am Main 200 (...)
40Tout le programme ultérieur de la Théorie critique francfortoise, et en particulier la dialectique négative d’Adorno, se donne à voir dans la critique mêlée de louange à laquelle Horkheimer voue la philosophie bergsonienne. Non seulement elle se donne à voir, mais elle s’élabore et se construit au contact du texte bergsonien dès la fin des années 1920 et au début des années 1930, en prenant en compte les évolutions de Bergson lui-même et en témoignant du profond intérêt de Horkheimer pour le philosophe français. Sans doute reste-t-il encore des points obscurs dans cette reprise francfortoise du bergsonisme. En particulier, Horkheimer mobilise un concept de vie remarquablement peu défini et peu approfondi lorsqu’il discute Bergson. Il faut attendre les Minima moralia d’Adorno pour que la vie soit conceptualisée de manière rigoureuse à partir des expériences négatives que font les vivants de la domination, au cours d’une discussion critique de Bergson et d’Anatole France60. Mais cette discussion continuée avec le bergsonisme, et la nécessité qu’a ressentie Adorno de poursuivre le dialogue avec Bergson dans ses travaux ultérieurs, et cela jusqu’à la Negative Dialektik, à la toute fin de son œuvre, témoignent de l’importance des premiers écrits de Horkheimer. Celui-ci, dans son intérêt pour Bergson, a mis en place un espace de discussion qui allait marquer de manière durable la philosophie de l’École de Francfort.
Notes
1 Martin Jay : The Dialectical Imagination. A History of the Frankfurt School and the Institute of Social Research, 1923-1950. London 1973, p. 48-51.
2 Max Horkheimer : « Zu Henri Bergsons Les deux sources de la morale et de la religion » [1933]. In : Annales bergsoniennes VII, Paris 2014 (traduit de l’allemand par Caterina Zanfi), p. 95-98.
3 Max Horkheimer : « La métaphysique bergsonienne du temps » [1934]. In : L’homme et la société 69-70 (1983) (traduit de l’allemand par Philippe Joubert), p. 9-29.
4 Philippe Soulez : « Présentation d’un article inédit en français de Max Horkheimer sur Henri Bergson ». In : L’homme et la société 69-70 (1983), p. 3-8.
5 Rudolf W. Meyer : « Bergson in Deutschland. Unter besonderer Berücksichtigung seiner Zeitauffassung ». In : Phänomenologische Forschungen, 13 (1982), p. 10-64. Cf. aussi Günther Pflug : « Die Bergson-Rezeption in Deutschland ». In : Zeitschrift für philosophische Forschung 45/2 (1991), p. 257-266.
6 Caterina Zanfi : Bergson et la philosophie allemande, 1907-1932. Paris 2013. De même chez Meyer : « Bergson in Deutschland ».
7 Jay : The Dialectical Imagination, p. 33.
8 Nous remercions Jean Tain pour ses précieux travaux sur cette histoire peu connue du « moment français » de l’École de Francfort.
9 Pflug : « Die Bergson-Rezeption in Deutschland », p. 263.
10 Cf. les trois textes d’Anne Boissière : La pensée musicale de Theodor W. Adorno, Paris 2011, p. 127-132 ; Chanter, narrer, danser : contribution à une philosophie du sentir, Sampzon 2016, p. 115-129 ; « La conception bergsonienne du temps dans l’esthétique musicale d’Adorno ». In : Rue Descartes 23 (1999), p. 85-98.
11 Dans une lettre du 25 février 1935, Adorno qualifie l’article « Zu Bergsons Metaphysik der Zeit » de « tout à fait extraordinaire », et, dans une autre lettre du 21 octobre de la même année, il écrit à propos de la critique que Horkheimer fait de la position non-dialectique de l’abandon du concept chez Bergson, qu’il s’agit là d’une « analyse décisive ». Cf. Theodor W. Adorno, Max Horkheimer : Correspondance. 1927-1969. Tome I. Paris 2016, p. 61 et p. 92.
12 Katia Genel : « Vie et critique. Esquisse d’un parallèle entre l’École de Francfort et Georges Canguilhem ». In : Recherches germaniques 49 (2019), p. 115-125.
13 C’est la thèse de Pflug : « Die Bergson-Rezeption in Deutschland ».
14 Discours à l’Académie des sciences morales et politiques, cité par Zanfi : Bergson et la philosophie allemande, 1907-1932, p. 225.
15 Nadia Y. Kisukidi : « Bergson et la guerre de 1914-1918 ». In : Annales bergsoniennes VII, p. 104.
16 Max Horkheimer : « À propos de la querelle du rationalisme dans la philosophie contemporaine ». In : Théorie critique, Paris 2009 (traduit de l’allemand par le Collège de philosophie), p. 112.
17 Max Horkheimer : « Vorlesung über die Philosophie der Gegenwart ». In : Gesammelte Schriften. Band 10, Frankfurt am Main 1990, p. 269.
18 Ibid., p. 268 : « Sosehr die einzelnen Denker, die man durch den Namen der Lebensphilosophie (sicher in einseitiger Weise) zu charakterisieren pflegt, in ihren Anschauungen sich widersprechen mögen, dieses eine haben sie gemeinsam: die Reaktion gegen die soeben bezeichnete Grundstimmung der erkenntnistheoretischen Philosophie. […] Was bedeuten Formung, Fassung, gedankliche Bearbeitung, begriffliche Ordnung anderes als Umänderung, Destruktion, Verfälschung? »
19 Ibid. : « dieses ‚Ursprüngliche‘, ‚Unmittelbare‘, Natürliche und Vertraute. »
20 Ibid., p. 269 : « Doch bevor wir zu einer speziellen Analyse Bergsonscher Gedanken übergehen […]. »
21 Henri Bergson : « Introduction à la métaphysique » [1903]. In : La pensée et le mouvant [1934]. Paris 2009, p. 182.
22 Henri Bergson : L’évolution créatrice [1907]. Paris 2009, p. 252-253.
23 Horkheimer : « Vorlesung über die Philosophie der Gegenwart », p. 270.
24 Cf. Max Horkheimer : « Traditionelle und kritische Theorie ». In : Zeitschrift für Sozialforschung VI-2 (1937), p. 245-194. Sur toute la première philosophie de Horkheimer et ses aspects épistémologiques, on pourra consulter Katia Genel : Autorité et émancipation. Horkheimer et la Théorie critique. Paris 2013.
25 Bergson : « Introduction à la métaphysique », p. 182.
26 Horkheimer : « Vorlesung über die Philosophie der Gegenwart », p. 273.
27 Ibid., p. 277.
28 Ibid., p. 278 : « […] hergebrachten Gewohnheiten unseres Denken. »
29 Ibid., p. 280.
30 Max Horkheimer : Gesammelte Schriften. Band 5: Dialektik der Aufklärung und Schriften 1940-1950 [1944]. Frankfurt am Main 1987, p. 51 : « Selbsterhaltung ».
31 Bergson : « Introduction à la métaphysique », p. 182.
32 Horkheimer : « Vorlesung über die Philosophie der Gegenwart », p. 284 : « Die zwei verschiedenen Arten der Bewegung gehören beide der Realität an, und es ist wohl nach Bergson das beste Bild dieser Realität, wenn wir sie vergleichen mit einem fortwährenden Zustrom und Abschwellen lebendiger Kraft. »
33 Dans La pensée et le mouvant, en 1934, Bergson affirmera qu’il n’y a « pas une différence de valeur entre la métaphysique et la science », et qu’il s’agit là simplement de deux méthodes qui connaissent chacune une « partie », une « moitié » de la réalité Il n’en reste pas moins que la science mobilise une intelligence dont la fonction est l’action pratique sur le monde, et non la connaissance : « Bien avant qu’il y eût une philosophie et une science, le rôle de l’intelligence était déjà de fabriquer des instruments, et de guider l’action de notre corps sur les corps environnants. La science a poussé ce travail de l’intelligence beaucoup plus loin, mais elle n’en a pas changé la direction. » Il revient à la métaphysique, selon Bergson, de connaître le niveau le plus profond de la réalité. Cf. Bergson : La pensée et le mouvant, p. 34-35, p. 42-43.
34 Horkheimer : « Vorlesung über die Philosophie der Gegenwart », p. 289.
35 Ibid. : « Reaktion gegen jede Art verstandesmäßiger Aufklärung. »
36 Ibid., p. 277.
37 Max Horkheimer : « Materialismus und Metaphysik ». In : Zeitschrift für Sozialforschung II-1 (1933), p. 3. La thèse du capitalisme monopolistique d’État est principalement développée par Friedrich Pollock au sein de l’Institut de Recherche Sociale, et orientera la compréhension de Horkheimer jusqu’à la rédaction de la Dialectique de la raison. Cf. Manfred Gangl : « Capitalisme d’État et dialectique de la raison ». In : Katia Genel (éd.) : La Dialectique de la Raison. Sous bénéfice d’inventaire. Paris 2017, p. 105-115.
38 Max Horkheimer : « Zur Emanzipation der Philosophie von der Wissenschaft ». In : Gesammelte Schriften. Band 10, p. 406-407.
39 Ibid., p. 408.
40 Ibid., p. 415.
41 Horkheimer : « Materialismus und Metaphysik », p. 29.
42 Ibid., p. 120.
43 Horkheimer : « Traditionelle und kritische Theorie », p. 259 : « […] persönlicher Friedensschluss des Philosophen mit einer unmenschlichen Welt »
44 Max Horkheimer : « Zu Bergsons Metaphysik der Zeit ». In : Zeitschrift für Sozialforschung III-3 (1934), p. 323 : « Die hier folgende Kritik, deren Autor diesem Philosophen entscheidende Förderung verdankt, ist sich bewusst, nur wenige Züge hervorzuheben. »
45 Lettre de Bergson à Célestin Bouglé du 24 janvier 1935, cité par Philippe Soulez : « Présentation d’un article inédit en français de Max Horkheimer sur Henri Bergson », p. 8.
46 Henri Bergson : Les deux sources de la morale et de la religion [1932]. Paris 2008, p. 97.
47 Horkheimer : « Zu Henri Bergsons Les deux sources de la morale et de la religion ». In : Zeitschrift für Sozialforschung II-1 (1933), p. 105 : « […] ‘industrialisme et machinisme’ der Menschheit nicht das erhoffte Glück gebracht hätten »
48 Ibid. : « dieser Gedanke hätte ihn aus der Philosophie in die Wissenschaft führen können. »
49 Bergson : Les deux sources de la morale et de la religion, p. 27.
50 Horkheimer : « Zu Henri Bergsons Les deux sources de la morale et de la religion », p. 106.
51 Ibid.
52 Theodor W. Adorno : Negative Dialektik. Jargon der Eigentlichkeit. Frankfurt am Main 2015.
53 Horkheimer : « Zu Bergsons Metaphysik der Zeit », p. 323.
54 Bergson : La pensée et le mouvant, p. 210.
55 Horkheimer : « Zu Bergsons Metaphysik der Zeit », p. 323 : « Da jede Metaphysik notwendig einschließt, dass ihre Schau und der von ihr verkündete Sinn des Geschehens nicht selbst wieder der Zeit unterworfen seien, hebt die Intention von Bergsons Denken seinen eigenen Inhalt auf. Es leugnet die Zeit, indem es sie zum metaphysischen Prinzip erhebt. »
56 Ibid., p. 325.
57 Ibid., p. 326 : « Die Einbeziehung der Erkenntnis in den geschichtlichen Zusammenhang bricht jedoch bei Bergson sogleich ab, wo nicht mehr von der Wissenschaft, sondern von der Metaphysik die Rede ist. Dass auch diese von geschichtlichen Bedingungen abhängt und gesellschaftliche Funktionen ausübt, hat er nicht erkannt, sondern die Resultate der Intuition genannten Selbstbeobachtung ebenso hypostasiert und verklärt wie die anderen Metaphysiker die begrifflichen Produkte der Naturwissenschaft. »
58 Ibid., p. 328.
59 Michel Espagne : Les transferts culturels franco-allemands. Paris 1992.
60 Theodor W. Adorno : Minima moralia. Reflexionen aus dem beschädigten Leben. Frankfurt am Main 2003.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Jean-Baptiste Vuillerod, « Bergson lu par Horkheimer », Recherches germaniques, 51 | 2021, 101-120.
Référence électronique
Jean-Baptiste Vuillerod, « Bergson lu par Horkheimer », Recherches germaniques [En ligne], 51 | 2021, mis en ligne le 12 décembre 2021, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rg/6584 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rg.6584
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page



