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Gabriele Wohmann, une joyeuse anticonformiste

Gabriele Wohmann, eine fröhliche Nonkonformistin
Benoît Pivert
p. 99-123

Résumés

Gabriele Wohmann, née en 1932 à Darmstadt, a souvent été réduite à son regard prétendument noir. Certes, la solitude – à un ou à deux –, la communication impossible, l’ennui existentiel et la tentation du suicide font partie des thèmes favoris de Gabriele Wohmann, il convient toutefois de ne pas méconnaître l’humour anticonformiste de l’écrivain. Après s’être longtemps moquée des obsessions romantiques de ses personnages, Gabriele Wohmann a pris pour cible l’esprit du temps. Au fil des décennies, on a vu naître ainsi un portrait grinçant de la République fédérale, avec ses soixante-huitards à l’intarissable logorrhée, ses écrivains engagés, ses artistes s’essoufflant à courir après la dernière mode, ses donneurs de leçons de morale hypocrites et ses pasteurs ayant succombé aux sirènes du bouddhisme. Les armes de Gabriele Wohmann sont multiples. Elles comprennent la satire, l’ironie, la polémique, le comique de situation et de caractère. On songe tantôt à Huysmans, Barbara Pym ou David Lodge, tantôt à Houellebecq ou Thomas Glavinic. Manifestement, l’humour conserve : Gabriele Wohmann a fêté en 2012 son quatre-vingtième anniversaire.

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Texte intégral

  • 1 « Gabriele Wohmann gehört zu den besten Erzählern der in den dreißiger Jahren geborenen Generation. (...)
  • 2 « Mutmaßungen über Mief, miserabel in der Mentalität, beliebig machbar, völlig indiskutabel. », Han (...)
  • 3 « Sollte ich nicht zufrieden sein, wenigstens einen Anteil am Leben eines Mannes zu haben: die Schu (...)

1En 2012, Gabriele Wohmann a eu quatre-vingts ans et derrière elle une centaine de publications, romans et nouvelles majoritairement, mais aussi pièces de théâtre, pièces radiophoniques, essais et poésie. Bien que présentée dans Les littératures allemandes depuis 1945 comme un des écrivains majeurs de la République fédérale allemande, son œuvre est restée sans écho en France où seuls deux romans Ausflug mit der Mutter (Portrait de la mère en veuve), Ach wie gut, dass niemand weiss (Le cas de Marlene Z.) et une sélection de nouvelles réunies sous le titre Le Seigneur est un ami ont été traduits. Il en va tout autrement outre-Rhin où l’œuvre de Gabriele Wohmann a été récompensée par des distinctions et prix prestigieux (Prix Konrad Adenauer en 1991, Grand-croix de l’ordre du Mérite de la RFA en 1997). L’accueil de la critique a parfois été plus nuancé, oscillant entre éloges dithyrambiques et recensions assassines. Parmi les lauriers, citons ceux tressés par Marcel Reich-Ranicki alors que l’œuvre n’en était qu’à ses débuts : « Gabriele Wohmann compte parmi les meilleurs prosateurs de la génération née dans les années 30. Et dans le domaine de la nouvelle il n’y a dans tout l’espace germanophone que très peu d’écrivains qui puissent ne serait-ce que rivaliser avec elle »1. Parmi les critiques les plus féroces de l’univers de Gabriele Wohmann, retenons celle d’Hans Mayer : « des conjectures sur un milieu sentant le moisi et le renfermé, misérables dans leur esprit, faciles à faire, parfaitement impropres à toute discussion »2. Ce reproche de complaisance dans la noirceur devait accompagner Gabriele Wohmann durant toute sa carrière et lui valoir l’étiquette de böser Blick. Il est indéniable que bien des thèmes abordés peuvent conforter ce soupçon de noirceur délibérée. Solitude inconsolable, échec conjugal, incommunicabilité, ennui existentiel ou encore tentation du suicide assombrissent bien des pages. Obsédés par cette noirceur, les critiques sont le plus souvent passés à côté d’une autre dimension de l’œuvre, pourtant sensible dès la première publication, à savoir l’humour. Dans la première nouvelle publiée en 1957, Ein unwiderstehlicher Mann, l’auteur met en scène les ravages de la passion dans le cœur d’une vieille fille qui s’amourache d’un collègue universitaire. Passion à sens unique car l’homme est tiraillé, lui, entre sa femme et sa maîtresse. La vieille fille l’encourage dans ses idées suicidaires et conclut avec humour : « Ne devrais-je pas être satisfaite d’avoir eu au moins ma part dans la vie d’un homme : la responsabilité de sa mort ? »3 Gabriele Wohmann avait trouvé sa voie : la passion et ses risibles avatars. Toutefois, au fil des années, les cibles de l’humour allaient se diversifier, Gabriele Wohmann brossant de la RFA un portrait sarcastique en étrillant tour à tour les soixante-huitards bavards, les écrivains engagés, les artistes s’essoufflant à courir après l’esprit du temps, les Gutmenschen, ces bobos d’outre-Rhin, ou encore un clergé déboussolé. C’est ce visage méconnu de l’œuvre de Gabriele Wohmann que nous aimerions révéler ici, afin que le nom de l’écrivain ne soit plus hâtivement associé à un regard noir mais plutôt à un anticonformisme à l’humour aigre-doux.

I. Le mythe de la passion

2En apparence, l’œuvre de Gabriele Wohmann donne raison à ceux qui voient dans l’amour la grande affaire des femmes. L’écrivain a compris toutes les ressources littéraires que recelait le mythe de la passion tel que défini par Denis de Rougemont dans L’amour et l’occident :

  • 4 Denis de Rougemont : L’amour et l’occident, (1939), cité d’après l’édition 10/18. Paris 1972, p. 24

Le mythe agit partout où la passion est rêvée comme un idéal, non point redoutée comme une fièvre maligne, partout où sa fatalité est appelée, invoquée, imaginée comme une belle et désirable catastrophe, et non point comme une catastrophe. Il vit de la vie même de ceux qui croient que l’amour est une destinée […], qu’il fond sur l’homme impuissant et ravi pour le consumer d’un feu pur ; et qu’il est plus fort et plus vrai que le bonheur, la société et la morale. Il vit de la vie même du romantisme en nous.4

3Alors que nombre d’écrivains féminins tombent dans les rets de ce mythe de la passion, Gabriele Wohmann l’exploite avec une distance ironique. Au fond, on sent bien qu’elle se moque de ces midinettes qui, à tout âge, et parfois même à un âge avancé, croient que leur vie va soudain prendre un nouveau souffle avec l’arrivée du prince charmant. Elle souligne leur naïveté et leur ridicule comme chez cette femme qui, dans Sand der Enttäuschung, attend fiévreusement l’irruption de la passion, la nuit sur une plage baignée par le clair de lune :

  • 5 « Aber ohne Band und Zaum blieb die Sehnsucht, verlangte nach den dunklen Gefahren ringsum, wollte (...)

Mon désir demeurait toute bride lâchée ; il aspirait aux périls obscurs environnants, voulait s’enivrer à l’or butyreux de la lumière de la lune : son doux tapis luisant recouvrant la plage, son souffle chatoyant. Follement, j’aspirais à la douleur, au chagrin d’amour, à un désespoir mélancolique5.

  • 6 « Je unglücklicher man liebt, desto mehr liebt man. Ich halte Liebe für den gesündesten Anlass zu K (...)
  • 7 « Das Glück, unglücklich zu sein… oh Ben ! Sie wackelte mit dem Oberkörper, als friere sie, wobei z (...)

4Un homme finit bien par surgir mais au moment où la femme s’abandonne à ses lèvres, il s’enfuit avec son collier et son porte-monnaie. Ridicule encore cette femme, professeur d’anglais, qui minaude devant ses élèves à la virilité prometteuse en imaginant l’un d’eux faisant les gros titres des journaux pour l’avoir violée. Les déclarations de ces personnages sont d’un romantisme exacerbé. La protagoniste de Sand der Enttäuschung clame : « Plus on est malheureux dans son amour, plus on aime. Je considère l’amour comme l’occasion la plus saine de se faire du souci, la cause de souffrances la plus délicieuse qui soit »6. On aurait pu croire que ce romantisme échevelé disparaîtrait au fur et à mesure que les personnages vieillissaient en même temps que leur auteur, il n’en est rien. Chez les femmes surtout, la sagesse ne semble pas s’accroître avec le nombre des années. Dans la nouvelle Verschluck dich nicht (1992), Aurelia, une coquette plus toute jeune, est persuadée qu’un jeune homme la courtise. La chute est rude lorsqu’elle s’entend dire que ce qu’il apprécie chez elle, c’est… l’expérience de la vie des femmes de sa génération. Dans le recueil Wäre wunderbar. Am liebsten sofort, sous-titré Liebesgeschichten et publié en 1994, Gabriele Wohmann met en scène ces passions tardives dont le ridicule est accentué par l’âge des victimes. Dans la nouvelle Man kann nicht alles haben, Ina, femme d’un certain âge et lectrice exaltée d’un écrivain plus jeune prénommé Ben, entre littéralement en transe sitôt que ce dernier franchit le seuil de son appartement. Tandis qu’il déguste ses gâteaux un peu rances qui ont la consistance d’un vieux matelas, Ina exulte : « Le bonheur d’être malheureux… oh Ben ! Son buste se fit frémissant, comme si elle gelait, tandis qu’au grand étonnement de Ben ses seins demeurèrent stables et immobiles.»7

  • 8 Jean Grenier cité par le psychiatre Yves Prigent dans l’émission télévisée « Sommes-nous tous coupa (...)
  • 9 « Wo steht Gabriele Wohmann heute? Was hat sich verändert? Der Themenkreis war immer klein, er ist (...)
  • 10 « Überwiegend ist es die Konstellation zwischen einer nervös-labilen Frau, aus deren Perspektive er (...)
  • 11 Recueil: « Das Salz, bitte! ». München 1994.

5Cette quête de la passion pousse de nombreux personnages mariés dans les bras de l’adultère, thème dont la dimension comique n’a pas échappé à Gabriele Wohmann. L’adultère est dépeint comme immanquablement décevant et comme la vérification douloureuse de la formule animal post coitum triste. Dans le roman Ach, wie gut, dass niemand weiss (1980), la psychothérapeute Marlene Ziegler, qui devrait pourtant être prévenue contre ce genre de désillusions, trompe successivement son compagnon avec un jeune homme en analyse, avec un autre patient et avec un collègue. A chaque fois, c’est pour s’apercevoir que tout se résume à un échange de substances visqueuses. Rien d’étonnant donc à ce que la plupart des personnages moisissent dans l’ennui conjugal sans même faire l’effort d’y échapper. Gabriele Wohmann met en scène ce que Jean Grenier appelle un « exemple de pléonasme : un mari égoïste et une femme insatisfaite »8. Certains lui ont donc reproché une peinture de l’ennui conjugal trop stéréotypée, trop répétitive. Sévère, le critique Jens Jessen note dans un article de la Frankfurter Allgemeine en 1979 que l’on retrouve dans différentes nouvelles du même recueil (Paarlauf) des formules inchangées, ainsi die eheliche Ansteckung, la contamination conjugale. Bien que le titre de son article, Hier geht es weder vor noch zurück, fournisse déjà la réponse, il s’interroge, faisant le bilan des productions littéraires de Gabriele Wohmann sur deux décennies : « Où en est Gabriele Wohmann aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé ? Est-ce que, à vrai dire, quelque chose a changé ? L’ensemble des sujets a toujours été restreint ; il est devenu plus restreint encore. Il en va de même des thèmes en stock, le stock a été encore réduit, les mêmes images réapparaissent sans cesse »9. Exemple de stéréotype retenu par Jens Jessen : « la configuration réunissant une femme nerveuse et instable, dont le point de vue est adopté pour la narration et un homme solidement et calmement ancré dans le quotidien »10. Cette affirmation gagnerait à être nuancée. Dans le roman Schönes Gehege (1973), c’est le romancier Robert Plath qui est le personnage nerveux, tourmenté et en proie à l’ennui existentiel tandis que sa femme Johanna apparaît comme son havre de paix. Cela vaut aussi pour le roman Frühherbst in Badenweiler (1975) dans lequel c’est le héros, Hubert Frey, compositeur et universitaire, qui se réfugie à la station thermale de Badenweiler pour soigner ses nerfs et son ennui tandis que sa femme Selma contourne avec aisance les écueils de la vie. On ne peut pas dire non plus que Gabriele Wohmann n’ait pas cherché à faire preuve d’une certaine originalité dans son traitement de l’ennui conjugal. Si bien des nouvelles sont sans surprise, d’autres réservent quelques morceaux d’anthologie. Dans Nach Becketts Tod11 (1992), Lola est mariée à un écrivain impuissant qui se dit condamné au silence par l’exhaustivité de l’œuvre de Beckett. L’épouse délaissée se console à coups de bouteilles de gin… et grâce à un bidet dont le jet d’eau lui procure les plaisirs que son mari lui refuse. Ainsi, tandis que son mari pérore dans les soirées sur Beckett et Kafka, elle narre à la cantonade les joies des sanitaires. Dans la nouvelle Ein Hochzeitstag (1983) le lecteur ne s’attend pas à la forme que prennent les récriminations conjugales de Martha Hofer qui, le jour de son anniversaire de mariage, laisse éclater la douleur contenue de son romantisme frustré :

J’aurai vécu sans jamais avoir fait de cheval, dit Martha.

Elle regarda dans le jardin en forme d’essuie-mains. Les plantations des Hofer avaient quelque chose d’une réalité que l’on voulait reconstituer. Elles imitaient de vrais arbres. Tout restait si petit.

Je n’aurai jamais fait de cheval de ma vie ! Walter ! A présent, Martha criait.

Si Walter se contentait de dire ET APRES, cela aurait probablement sur Martha un effet un peu vexant mais cela empêcherait Walter de devoir aller aux toilettes. Il dit donc ET APRES, lui donnant par là même le feu vert pour poursuivre ses interpellations tirant leur source du mystère irrésolu de son calvaire.

  • 12 « Ich werde gelebt haben und nie geritten sein, sagte Martha.

Et je n’aurai jamais traversé un torrent à gué ! Jamais je n’aurai fait un petit feu de camp sur les parois rocheuses d’un canyon. Walter ! Je vais mourir un jour sans que jamais quiconque ait lavé mes plaies avec du whisky, et l’amitié avec un cheval, je ne saurai pas à quoi cela ressemble.12

6L’imagerie du far-west a de quoi décontenancer ceux pour qui la femme romantique est une demoiselle un peu anémique, au teint diaphane, guettant le prince charmant à sa fenêtre, au clair de lune, parmi les senteurs de roses… Cette distance prise avec les poncifs, Gabriele Wohmann devait la prendre aussi dès le milieu des années 1970 avec le mythe de la passion. Bien qu’elle ne se soit jamais entièrement détournée de ce sujet « vendeur », elle décide, en effet, au risque de désorienter ses lecteurs, de s’aventurer de plus en plus souvent sur un sentier conduisant dans la direction opposée, à savoir la glorification du quotidien et de l’amour conjugal naguère décrit comme isolement carcéral à deux. C’est sans doute le roman Schönes Gehege (1975) qui marque une césure. Le héros, l’écrivain Robert Plath, tenaillé par l’ennui existentiel décide à la suite de Kierkegaard d’oser le saut dans la foi. Dans cette nouvelle perspective, l’amour a quelque chose de l’amour du prochain, d’une tendre sollicitude plutôt que d’une quête toujours déçue d’émotions fortes, par essence éphémères. Tant chez Denis de Rougemont que chez Gabriele Wohmann, l’antidote au poison de la passion est la dilection. A partir de Schönes Gehege, l’autre est celui qui est là, par opposition à l’être fantasmé, la présence par opposition à l’attente. Ce nouveau regard transparaît dans ces lignes du roman :

  • 13 « Ich denke ganz gerührt, sicher psychotisch gerührt, an meine Frau. Ich fühle mich völlig infantil (...)

Complètement ému, certainement ému de façon psychotique, je songe à ma femme. Je me sens parfaitement infantile, j’ai envie d’aller avec elle aujourd’hui à la Caisse d’Epargne […] et je veux qu’à certains carrefours nous nous prenions la main, que main dans la main nous traversions la rue là où il n’y a pas de feux.13

7Quelques années plus tard, dans le recueil de poèmes Grund zur Aufregung (1978), la contemplation par un couple d’un cerisier en fleurs témoigne de ce nouvel état d’esprit :

  • 14 « Vor ein paar Jahren war es uns doch noch egal / (Aber den Knick, diesen Zeitpunkt oder Moment, / (...)

Il y a quelques années, tout cela nous était encore bien égal
(Mais cette cassure, cette époque ou cet instant
Où l’insignifiant s’est mué en objet de curiosité
Nous ne nous en sommes pas aperçus !) Bourgeons ou non
Nous avions d’autres préoccupations.
C’est beau, vraiment beau.14

  • 15 « Augenblicke, in denen das Füreinander-Da-Sein die Kraft gibt, weiterzumachen. Und das, obwohl man (...)

8Le critique Paul Kersten voit dans ces poèmes « des instants où la présence de l’un pour l’autre donne la force de continuer. Et ce, bien que l’on sache une chose : les rituels du quotidien, l’illusion d’instants euphoriques, le rêve éveillé d’instants disparus […], tous ces efforts ne sont rien que des ‘prétextes pour oublier la mort’. A côté de cet ‘état d’étonnement heureux sur nous-mêmes’ figure toujours la question ‘quand la mort va-t-elle frapper ?’ »15

  • 16 Denis de Rougemont (note 4), p. 330-331.

9Cette représentation de la conjugalité exigeait de Gabriele Wohmann une bonne dose d’anticonformisme tant ce qu’elle dépeint allait – et continue d’aller – à rebours de l’esprit de ses contemporains lesquels, selon Denis de Rougemont, voient dans la fidélité « l’effet d’une impuissance à vivre largement, d’un goût mesquin pour le confort et le conforme, d’un défaut d’imagination ; d’une timidité méprisable : d’un calcul d’intérêt sordide »16. L’honnêteté nous conduit pourtant à dire que, de bien des récits dans lesquels Gabriele Wohmann glorifie le quotidien conjugal, un sentiment d’ennui s’exhale. Sans doute cela tient-il au fait que les gens heureux n’ont pas d’histoire et que l’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments.

II. Satire de l’éducation

  • 17 Lire à ce propos Benoît Pivert : « De la discipline de fer au laisser-faire. Le thème de l’éducatio (...)

10L’anticonformisme dont témoigne la représentation du couple au fil des années vaut également pour le regard que Gabriele Wohmann porte sur l’éducation17. Son intérêt pour ce sujet est ancien. Peut-être remonte-t-il à sa brève expérience de l’enseignement en tant que professeur de langues de 1953 à 1956, d’abord à l’internat de Langeoog sur la mer du Nord, puis dans une Volkshochschule et enfin une école de commerce privée à Darmstadt. Cette incursion dans le monde de l’enseignement semble avoir inspiré quelques unes des premières nouvelles mettant en scène des professeurs, toujours féminins, oscillant entre hystérie et sadisme. Citons Ein unwiderstehlicher Mann, Eine Zigarette, eine Zigarette et Sie sind alle reizend, récits publiés en 1957, mais c’est surtout à partir de Die Bütows (1967) que la satire de l’éducation devient aussi satire sociale.

  • 18 « Schulzeit: überwiegend Nazizeit und schon deshalb ein Schrecken mit den ganzen Gruppengeist-Marsc (...)

11Dans Die Bütows qui met en scène le tyran domestique Karl Bütow, pharmacien de son état, gouvernant d’une poigne de fer son épouse et ses rejetons, Gabriele Wohmann montre la survivance de l’éducation nationale-socialiste et plus généralement de l’esprit prussien. Karl Bütow a la nostalgie de l’ordre et de l’éducation spartiate. Il mène donc son monde à la schlague. Il châtie ses enfants, les humilie lorsqu’ils ont démérité à ses yeux en les affublant de surnoms dégradants tels que « mauviette », « moins que rien » ou « polack ». On rit mais on rit jaune devant cette satire d’une petite bourgeoisie bornée, raciste et sadique pour qui éduquer, c’est punir. C’est là aussi pour Gabriele Wohmann l’occasion de régler quelques comptes avec l’éducation qu’elle a subie pendant le nazisme, avec ces professeurs qui transformaient son nom de jeune fille de Guyot en Gujott parce que Guyot n’était pas assez aryen. Ses souvenirs de cette époque ne sont pas heureux : « Ma scolarité a coïncidé majoritairement avec le nazisme et, ne serait-ce que pour cette raison, cela a été l’horreur, avec tout ce qui allait de pair, l’esprit d’équipe, marcher au pas etc. »18 A ceux qui croyaient naïvement que cet esprit avait disparu avec la chute du nazisme, Die Bütows inflige un cinglant démenti.

12Un an après la publication de ce récit éclatait la révolte de 1968. Ces événements furent sans doute, au début du moins, salués par Gabriele Wohmann comme une bouffée d’oxygène salutaire, mais avec la perspicacité qui la caractérisait, elle ne tarda pas à déceler les travers des soixante-huitards. Cela lui inspira dès 1974 le roman Paulinchen war allein zu Haus. Paula, une jeune orpheline, est adoptée par Kurt et Christa, un couple de journalistes très intellectuels qui, après avoir dévoré moult traités sur l’éducation, se lance dans l’expérimentation pédagogique in vivo. A travers eux, Gabriele Wohmann dépeint les marottes des soixante-huitards telle la négociation à tout propos, d’où des palabres sans fin sur des broutilles comme l’utilisation nocturne du pot de chambre par Paula. Paula traite ses parents chez qui la sensibilité est inversement proportionnelle à l’intellect de faiseurs de phrases au cœur sec. Inquiets devant une enfant trop rêveuse qui semble négliger le principe de réalité, ses parents, en dignes adorateurs de la psychanalyse alors dans l’air du temps, la traînent chez une psychosomaticienne pour prévenir la névrose. Plus inquiétant encore, Paula aime jouer à des jeux de garçon. Ses parents, féministes comme il se doit, s’empressent de lui expliquer qu’elle doit au contraire s’enorgueillir d’être une petite fille. Dans le roman, Gabriele Wohmann dénonce l’égoïsme de ces parents qui ne respectent pas la personnalité de l’enfant mais en font un cobaye au service de leur curiosité pédagogique. Elle brocarde aussi leur tolérance factice car malheur à Paula si elle s’avise de se lever tôt et de réveiller ses parents couche-tard, lesquels refont le monde jusqu’à une heure avancée de la nuit.

13Comme dans Die Bütows, G. Wohmann a réuni en deux personnages toutes les outrances du moment, la logorrhée diffluente, l’émancipation érigée en impératif catégorique, l’obsession de la pédagogie, du féminisme et de la psychanalyse. Avec une certaine hardiesse pour l’époque, la romancière suggère que, dans leur fanatisme, Kurt et Christa ne sont pas si éloignés que cela du couple des Bütow. Aussi bien les Bütow que Kurt et Christa méconnaissent les vrais désirs de l’enfant. Ils tentent d’imposer par la force leur conception d’un idéal à atteindre. On rit, bien sûr, comme on rit à la lecture des Frustrés de Claire Bretécher, mais chez Gabriele Wohmann le rire a un arrière-goût amer car les délires bavards des parents ne font pas oublier qu’il y a derrière les souffrances de l’enfant.

  • 19 Recueil: Er saß in dem Bus, der seine Frau überfuhr. Darmstadt / Neuwied 1991.
  • 20 Ibid.
  • 21 « nach gründlicher Analyse dieser psychophysiologischen Lücke », ibid., p. 32.

14Que sont devenus les enfants, élevés par les soixante-huitards, une fois devenus parents à leur tour ? Ont-ils perpétué l’héritage parental, l’ont-ils rejeté ? Sont-ils moins bavards que leurs aînés ? Plus tendres ? A ces questions, plusieurs nouvelles publiées par G. Wohmann dans les décennies qui ont suivi offrent des réponses qui risquent de conforter l’idée du « regard noir » prêté à l’écrivain. En effet, le tableau n’est guère joyeux. L’intellectualisme et l’engouement pour les sciences humaines ont fait des ravages. L’humanité y a gagné des cerveaux bien remplis mais la sensibilité n’est pas allée de pair. Dans Freu dich nicht zu früh19 (1991), la mère, ethnologue, tourne en dérision les poèmes de sa fille Regine en lui reprochant de se complaire dans des enfantillages. A travers cette mère, surnommée « l’ange de la paix », pour son engagement sans faille dans toutes les manifestations pacifistes, Gabriele Wohmann fait un portrait grinçant du pharisaïsme des Gutmenschen, généreux en paroles, prêts à sauver la terre entière, militant pour l’écologie, le tiers-monde, le féminisme, le désarmement et le multiculturalisme mais parfaitement égoïstes et indifférents à l’égard de leur entourage. Dans cette nouvelle, la mère est particulièrement monstrueuse mais tout comme ses pairs elle se drape dans la bonne conscience et, aveuglée par son fanatisme, ne remarque pas la sensibilité de sa fille qu’elle piétine. Le père contrebalance par sa douceur l’intellect exacerbé de son épouse. Dans la nouvelle Die Mama hat Quartier gemacht20 (1991), en revanche, le couple formé par les Ritsching est bien assorti car le père ne vaut pas mieux que la mère. Elle est psychiatre et analyste, lui est psychologue. Ils se targuent de permettre à l’humanité souffrante d’aller mieux, noble tâche qui les accapare tant qu’ils n’ont pas de temps à consacrer à leur fille Martina. Il faut dire qu’ils n’ont pas conçu un enfant parce qu’ils éprouvaient un désir intense de maternité et de paternité ; ils s’y sont décidés « après analyse approfondie de cette lacune psychophysiologique »21. Une fois encore, Gabriele Wohmann dénonce sur un mode caricatural le fossé entre un discours psychologisant qui laisserait espérer une sensibilité particulière et un manque absolu d’empathie au quotidien. Le père de Martina est plongé dans la rédaction d’un ouvrage intitulé Vivre avec son corps, mais Martina n’a qu’une envie lorsqu’elle voit ses parents, c’est de leur demander : « Et moi, quand est-ce que vous me prenez dans vos bras ? ». Chez Gabriele Wohmann, les Gutmenschen n’ont de bon que le nom. Il faut reconnaître à l’écrivain une certaine dose de courage pour avoir tourné en dérision ces âmes « charitables » à l’époque où, en Allemagne, elles tiennent le haut du pavé avec leurs idéaux ronflants. Bien sûr, Gabriele Wohmann force un peu le trait. Elle a fait de ces personnages des caricatures de bien-pensants, exacerbé leur intellectualisme, leur sécheresse de cœur, leur propension au jargon psychologique mais comme souvent la caricature n’est pas sans rapport avec la réalité.

15En juxtaposant ces différents récits, on voit se dessiner l’évolution des rapports entre parents et enfants depuis l’autoritarisme aux relents de nazisme d’avant mai 68 en passant par le fanatisme pédagogique qui a suivi jusqu’à l’individualisme actuel qui abandonne le plus souvent les enfants à eux-mêmes tandis que les parents soignent leur carrière ou leur épanouissement personnel. Mais que souhaite donc Gabriele Wohmann puisque aucune approche ne trouve grâce à ses yeux ? Peut-être simplement comme Rousseau dans L’Emile qu’on laisse l’enfant jouir de son enfance, sans l’abandonner à lui-même comme aujourd’hui mais sans chercher non plus à le modeler au nom d’idéaux prétendument supérieurs.

III. Satire des milieux littéraire et artistique

  • 22 Lire à ce propos Benoît Pivert: « A contre-courant. Gabriele Wohmann et les modernes ». In: Germani (...)

16Comme nous venons de le voir, Gabriele Wohmann affectionne les personnages appartenant à une certaine bourgeoisie intellectuelle. Ethnologue, psychiatre, psychologue, journaliste, ils lui offrent la complexité psychologique qui en fait de bons sujets littéraires. Cela vaut également pour les artistes et écrivains qui ont fourni à Gabriele Wohmann non seulement la matière de portraits riches en nuances mais aussi l’occasion de se livrer à une satire de la littérature et de l’art depuis les années 197022.

  • 23 « Verschwenden und vergeuden Sie denn da nicht Ihre Fähigkeit zum Engagement ? », Schönes Gehege, p (...)
  • 24 « Tagungsteilnehmer sind eine vergnügte geschwätzige Menschensorte für sich, wichtigtuerische Plaud (...)

17Le point commun à tous les artistes wohmanniens est qu’ils s’ennuient, non pas de cet ennui mélancolique qui, dans la pensée aristotélicienne, signe le génie mais parce qu’ils ploient sous le fardeau d’une esthétique contemporaine jugée rebutante. Si Robert Plath, l’écrivain, protagoniste du roman Schönes Gehege (1975), déclame fièrement que, la nuit précédente, il n’a une fois encore pas rêvé de la lutte des classes, c’est une provocation sarcastique à l’endroit du milieu littéraire des années 1970. Heinrich Böll et Günter Grass, eux, rêvent chaque jour de la lutte des classes. Ils en rêvent même tellement qu’ils font campagne pour le SPD de Willy Brandt. L’époque n’a de considération que pour les « écrivains engagés », les Peter Schneider, F.C. Delius et Uwe Timm qui s’érigent en consciences morales de la République. Rien d’étonnant donc à ce que, dans le roman Schönes Gehege, une étudiante anglaise en thèse vienne interroger Robert Plath sur sa littérature intimiste et lui demande sur un ton de reproche : « Ne gâchez-vous pas et ne gaspillez-vous donc pas là votre capacité d’engagement ? »23 Entendons par là une prise de position politique sur les sujets de société. Or Robert Plath – comme Gabriele Wohmann à qui cela a été maintes fois reproché – pense que l’on ne changera pas la société sans changer d’abord le cœur des individus. Il est donc pour une littérature qui ne se gargarise pas de mots d’ordre politique et de phrases creuses mais qui, au contraire, dévoile les fêlures des individus et démonte leurs mécanismes destructeurs. Ce n’est qu’en prenant conscience de ces fêlures que les individus pourront changer et faire changer les choses. Par l’entremise de Robert Plath, Gabriele Wohmann se gausse ainsi des bateleurs politiques du moment chez qui l’engagement tient parfois lieu de talent. La satire porte aussi sur le nouveau statut de l’écrivain qui, descendu de son piédestal, doit se transformer en représentant de commerce et battre la campagne de librairie de province en classes de lycée pour espérer « faire grimper les ventes ». Les soirées littéraires donnent lieu à des morceaux d’anthologie. Les écrivains wohmanniens en vadrouille ne sont tendres ni avec les gens ni avec les lieux, comme ce petit café prétentieux de l’Université populaire mentionné dans Memento Mori (1994). Le public est invariablement décrit sous les traits satiriques d’un cortège de bas-bleus, de pseudo-intellectuels provinciaux, d’intarissables germanistes infatués et de lycéens prétentieux. Tous ces imbéciles sont réunis par la curiosité, le désœuvrement et le désir de se faire valoir. Les participants à un congrès littéraire sont décrits ainsi : « race à part, joviale et bavarde, des moulins à paroles qui jouent les importants, la tête remplie de points de départ de réflexion et, du moins pour la durée du congrès, décortiquant tout joyeusement jusqu’à l’enrouement, s’interrogeant sur les tenants et les aboutissants ».24

18Autre fléau redoutable, les admirateurs et, dans le cas de Robert Plath, les admiratrices, ainsi cette femme dont il est dit :

  • 25 « Sie wollte Plath danken. Der Dank, das war eines von diesen überaus bekannten und befürchteten Ge (...)

Elle voulait remercier Plath. Le remerciement, c’était l’un de ces petits recueils de poèmes bien connus et redoutés provenant d’une quelconque maison d’édition régionale faisant œuvre de bienfaisance, voire publié par elle-même et, qu’est-ce qui succéda à ces remerciements terriblement fâcheux ? La demande d’une réaction écrite de ma part. Rien que trois mots. Simplement ce qui vous a plus ou déplu. Naturellement, elle en veut davantage. Elle veut une vraie lettre avec les mots impressionnant, encourager, prometteur et autres hypocrisies de ce genre avec lesquelles elle ira faire du porte-à-porte.25

19Plath, sans avoir lu le volume, le fourrera le matin suivant entre deux vieux journaux dans la poubelle de l’Intercity.

  • 26 Henri Pousseur : Fragments théoriques I sur la musique expérimentale. In : Editions de Institut de (...)
  • 27 Marc Jimenez: Vers une esthétique négative. Paris 1983, p. 337.

20Autre discipline artistique, même ennui : la musique. Le héros du roman Frühherbst in Badenweiler (1978), Hubert Frey, compositeur et professeur au conservatoire, s’est retiré dans la station thermale qui a donné son nom au roman, non seulement pour faire le point sur son couple qui bat de l’aile mais surtout pour soulager l’ennui qu’a fini par faire naître en lui l’esthétique musicale en vigueur dans le dernier quart du xxe siècle. Hubert Frey, le schubertien dans l’âme, ne parvient plus à composer tant le rebutent les dissonances obligées et les acrobaties intellectuelles exigées d’un musicien postmoderne. Pour se remémorer ce que l’on attend à l’époque d’un compositeur qui se respecte, il suffit de lire les Fragments théoriques I sur la musique expérimentale, ouvrage publié en 1970 par Henri Pousseur. L’auteur évoque « un « éclatement accru », une « négation multipliée », des « constellations plutôt que des phrases », des « tensions assumées et subissantes plutôt qu’orientées vers leur résolution »26. C’est l’époque où « le mérite de Varèse consiste à utiliser la technique afin de provoquer des effets de panique surpassant la mesure humaine des moyens musicaux »27. Un temps, Frey a accepté de se plier aux contorsions exigées. En témoigne ce courrier que son collègue Kleber lui adresse à Badenweiler :

  • 28 « Soll denn wirklich und wahrhaftig dieser Hubert Frey, der seit Jahren so hellsichtig mit seinen S (...)

Faut-il donc réellement, faut-il donc vraiment que Hubert Frey qui depuis des années a, entouré de ses élèves et ses étudiants, élaboré avec une telle lucidité des procédés musicaux, que ce même Hubert Frey qui, dans un conservatoire des plus en vue, a trouvé la plate-forme que méritait son esprit d’expérimentation, cet Hubert Frey, mon cher, à qui l’on doit une musique psychanalytique et un scintillement littéraire d’univers sonores, faut-il donc qu’il perde son temps à somnoler, à rêvasser, à sombrer dans un lit comme Badenweiler ?28

  • 29 « Es ist der Verrat am Schönen », ibid., p. 12-13.

21Ce collègue si bien rodé au système n’a pas compris la crise que traverse Hubert Frey pour qui toute cette musique est devenue intellectuelle et artificielle. Or ce n’est pas là l’intime désir du compositeur wohmannien pour qui la musique doit être l’expression de la sensibilité de l’artiste et non un moyen de déconcerter l’auditoire par des trouvailles. Dans Bitte nicht sterben, autre roman de Gabriele Wohmann, la musique est définie comme une caresse de l’âme. Et c’est précisément ce que la musique postmoderne n’est plus. Iconoclaste, Hubert Frey va jusqu’à déclarer que la musique contemporaine est « une trahison du beau »29 et qu’il est mille fois plus ému par un pot-pourri de Rigoletto, massacré par l’orchestre de la station thermale, car cela a le mérite d’être de la vraie musique, qui vous prend aux tripes et qui vous fait vibrer. A la fin du roman, Hubert Frey quitte Badenweiler pour retourner vers sa femme – mais rien ne dit qu’il pourra composer à nouveau un jour tant la crise semble profonde.

  • 30 Recueil: « Das Salz, bitte! ». München 1992.
  • 31 « Radikale Kunst heißt heute so viel wie finstere, von der Grundfarbe Schwarz », Theodor W. Adorno, (...)
  • 32 « Das Glück und die Kunst sind nichts füreinander, aber die List, die ist was für die Kunst », Im R (...)

22Si les emportements de Robert Plath contre la littérature engagée et les jérémiades emphatiques de Hubert Frey sur la musique avant-gardiste ne manquent pas de drôlerie, le ton est plus sombre lorsque Gabriele Wohmann parle de peinture. Dès la nouvelle Ein Fall von Leichtsinn écrite en 1963 et publiée en 1966, le peintre Hans-Eberhard Wurff illustre le décalage douloureux entre l’inspiration de l’artiste et le canon esthétique du moment. Wurff est en proie à un dégoût de la culture car il a l’infortune d’être figuratif à l’heure où la mode est aux informels. Un décalage analogue est au centre de la nouvelle Atelierbesuch (1968) dans laquelle Paulo noie dans l’alcool ses déboires de peintre. Alors que lui ne peint que des tableaux sur lesquels pousse une mousse mélancolique et foisonnent des « points zéro beckettiens », la bonne ville de Brunswick dans laquelle il réside ne veut pas entendre parler des informels. Le divorce entre la sensibilité de l’artiste et les diktats des galeries réapparaît dans une nouvelle plus récente, Im Ried30 (1992). Dans l’intervalle, si l’on en croit le récit, l’esthétique picturale a encore évolué pour se rapprocher de « l’art radical », défini ainsi par Adorno : « Aujourd’hui, art radical signifie art sombre comme la couleur fondamentale »31. On songe ici aux grandes toiles noires de Soulages qui incarnent parfaitement cette orientation esthétique. Toutefois, pour Philine Rübner, l’héroïne de la nouvelle Im Ried, cette peinture est, comme la musique intellectuelle aux yeux de Hubert Frey, une trahison du beau. Philine Rübner vient de passer quelques jours en Hollande dans un décor marécageux, elle a été éblouie par la luminosité du ciel, les champs plantés de maïs, l’obscur foisonnement impénétrable des sous-bois et de fourrés dans un dégradé de vert. Elle aimerait représenter ce qu’elle a vu, faire partager au public son bonheur mais elle sait par avance que c’est désespéré. Si elle s’éloigne des toiles noircies de longues traînées fuligineuses, sa galeriste, Madame Stählmann, dont le nom évoque à la fois la grisaille et l’inflexibilité, refusera de l’exposer. S’obliger à peindre la noirceur est devenu une torture mais la condition sine qua non du succès. Philine comprend douloureusement qu’en peinture le bonheur n’est pas vendeur, de même qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. La fin de la nouvelle est sombre. Pour ne pas que son mari s’inquiète de ne pas la voir peindre, Philine invoque une arthrose de la main droite, mais la vraie raison est ailleurs : entre Philine et l’esthétique du moment, le divorce est consommé. « Le bonheur et l’art ne sont pas faits l’un pour l’autre mais la tricherie, elle, est faite pour l’art »32, proclame Philine dans un réquisitoire qui n’est sans doute pas très éloigné de la pensée de Gabriele Wohmann.

23Ne craignant pas la controverse, Gabriele Wohmann n’élude pas la question d’une possible fin de l’histoire de l’art. L’idée apparaît dès Frühherbst in Badenweiler dans la bouche de Hubert Frey :

  • 33 « Ich habe kunstvoll künstlich gelebt und immer über die Grundwahrheit und prinzipielle Einsicht hi (...)

J’ai vécu avec art et artifice en ignorant cette vérité fondamentale, cette sagesse première que tout ce qu’il y a encore à inventer en matière de musique a déjà été accompli depuis longtemps par nos prédécesseurs. Tout est déjà composé depuis bien longtemps.33

  • 34 « Und so lautet der letzte Satz dieser Erzählung, der Sie, wenn bis hierhin Ihre Ausdauer gereicht (...)

24Le thème ressurgit dans la nouvelle Nach Becketts Tod (1992). Le héros, Godwin, écrivain de son état n’arrive plus à coucher une seule ligne sur le papier car, selon lui, Beckett a mené à son terme l’entreprise de déconstruction de la littérature et demeure insurpassable. Les invités réunis autour de Godwin lors d’une soirée arrosée émettent des objections. L’un fait remarquer que Godwin se réveille un peu tard car Beckett avait déjà achevé son œuvre quand lui, Godwin, s’est lancé dans la littérature. Un ami lui reproche cet orgueil qui consiste à vouloir absolument faire mieux que Beckett. Babette, une invitée, note, désabusée, que de toute façon, hormis les femmes au foyer à l’âge de la ménopause nul ne lit plus de littérature. Lorsque la nouvelle s’achève, le débat n’est pas tranché et Gabriele Wohmann s’en tire par un artifice en écrivant : « Et voilà la dernière phrase de cette nouvelle que vous venez de suivre si votre persévérance vous a permis de tenir jusqu’ici »34. Malgré l’apparente légèreté de cette dernière phrase, la matière est sérieuse comme en témoignent des ouvrages aux titres alarmistes. Citons Après la fin de l’art d’Arthur C. Danto, L’histoire de l’art est-elle finie ? de Hans Belting ou encore L’histoire de l’art est terminée d’Hervé Fischer. Nul doute que Gabriele Wohmann n’a pu, elle-même, faire l’économie de cette réflexion en se penchant sur ses propres ambitions littéraires. Etait-il bien raisonnable, comme elle s’en est fait une spécialité, de dépeindre pendant des décennies des célibataires en quête d’une âme sœur et des couples à bout de souffle, déclinant le thème dans toutes les variations possibles ? Tchekhov, qu’elle admire, ne l’avait-il pas déjà fait avec une maestria plus grande encore ? Arthur Schnitzler et Stefan Zweig ne l’avaient-ils pas devancée ? Peut-être Gabriele Wohmann est-elle plus modeste que Godwin et ne cherche-t-elle pas à surpasser les maîtres mais simplement à apporter sa modeste contribution à l’entreprise collective de la littérature. Mais il ne faut sans doute pas exclure trop vite l’humour de l’écrivain. N’est-ce pas ironique au fond de faire semblant de se prendre au sérieux en publiant chaque année un ouvrage, tout en sachant qu’au regard de l’histoire de la littérature cela est parfaitement superflu ? Gabriele Wohmann sait sans doute pertinemment que, sur la centaine d’ouvrages qu’elle a publiés, seuls quelques uns de ses romans et nouvelles méritent de retenir l’attention mais quand on habite comme elle une villa cossue sur la chic Rosenhöhe de Darmstadt, il faut bien que l’argent rentre. Qu’importe dès lors que l’histoire de l’art touche à sa fin et que seules les femmes au foyer à l’âge de la ménopause lisent encore de la littérature. Après tout, il faut bien vivre.

IV. Satire de l’Eglise et de la théologie contemporaines

  • 35 Recueil : Selbstverteidigung. Berlin 1971.

25En faisant la satire des milieux littéraires et artistiques, on peut dire que Gabriele Wohmann était en terrain connu. Il en va pourtant de même lorsque son humour s’exerce aux dépens de l’Eglise car Gabriele Wohmann, fille du pasteur Paul Daniel Guyot, a été à bonne école. La jeune Gabriele Guyot a voué une véritable vénération à ce père, directeur de la congrégation diaconale pour les régions de Hesse et Westphalie, opposant au nazisme, grand lecteur de Goethe. Il a inspiré de nombreuses figures paternelles de pasteurs dans l’œuvre, que ce soit dans Vaterporträt35 (1971), Frühherbst in Badenweiler (1978) ou Bitte nicht sterben (1993). Paul Daniel Guyot a influencé durablement la foi et la personnalité de Gabriele Wohmann. On ne s’étonnera donc pas que l’écrivain ait parfois confié qu’aucun homme ne saurait soutenir la comparaison avec ce père, placé sur un piédestal. Le regard porté dans l’œuvre sur les pasteurs et les prêtres – lorsqu’ils ne sont pas une figure paternelle – est donc particulièrement sévère. Gabriele Wohmann reproche à l’Eglise, aussi bien catholique que protestante, de s’être prostituée à l’esprit du temps et, tout comme les écrivains et les artistes, de s’essouffler à courir après la modernité. Les prêtres et les pasteurs ont accepté de transformer leurs églises en édifices à l’architecture hideuse, comme la chapelle de cette académie religieuse de Westphalie dépeinte dans Schönes Gehege :

C’était une chapelle sans emblèmes ni symboles, ascétique comme les chambres des participants, les salles du club et du restaurant. Toujours est-il qu’il découvrit entre des cachettes modernistes où se dissimulait la religion un petit crucifix. Plath avait la nostalgie d’une véritable église. D’une église parfaitement normale, sans valeur particulière aux yeux des historiens de l’art, d’une église qui n’eût pas honte d’être une église, qui ne se dissimulât pas, ne se défigurât pas jusqu’à en devenir presque une salle des fêtes et de loisirs. Qui fût sans honte et sans gêne une église. Dédiée au ciel. En relation avec le bon Dieu […]. Les peintures étaient à mi-chemin entre l’abstraction et l’allusion. Les personnages se noyaient dans des mares de couleur verte, bleue, rouge, pareils à des cadavres, ils flottaient dans des eaux multicolores, sans nuance dans les couleurs ni signification.

  • 36 « Es war eine Kapelle ohne Embleme und Symbole, asketisch wie die Teilnehmerzimmer, Clubräume, Spei (...)

Le prêtre qui pointait son doigt vers le haut en direction des fenêtres en était maintenant à l’archange Gabriel, Joseph et Jean. Quel que fût le personnage qui fît l’objet de l’explication, ils avaient, tous réunis, l’air plutôt débile, jusque sous leur forme de cadavres dans la peinture à l’eau ; ils ressemblaient à des paysans nés d’unions incestueuses, des trayeurs de vaches et des filles de ferme d’une région attardée, inexplorée de l’Est de l’Allemagne qui faisait penser à Barlach. Tout ce qui peut être rendu moderne et impie au possible, rien n’y coupe. Et pourquoi d’ailleurs seules deux bougies étaient-elles allumées, où était donc ici au juste la lampe perpétuelle ?36

26On croirait lire Huysmans dépeignant l’office à Saint-Sulpice au début d’En route. C’est la même désolation, la même foi timorée qui rase les murs et n’a plus le courage de s’affirmer fièrement. Gabriele Wohmann choisit l’hyperbole comique mais le sentiment qui l’anime est la fureur. Fureur contre un clergé qui accepte toutes ces compromissions, à commencer par une architecture innommable. Mais la haine de soi cléricale conduit à accepter des compromissions bien pires encore. La sécularisation outrancière, la volonté d’adapter les Ecritures à la société de notre époque, l’obsession qu’ont certains penseurs et théologiens contemporains de transformer les évangiles en une manière de parabole à caractère social finissent par dégoûter les esprits attachés au mystère divin et à la consolation de l’irrationnel. C’est vraisemblablement ainsi qu’il faut interpréter l’ire de Robert Plath à l’encontre de ces modernistes à tout crin qui dénaturent les textes sacrées à leur convenance et ne s’en servent plus que comme paravent idéologique :

La représentante de la presse dit : « Pour en revenir à ce théologien moderne, voici à peu près ce qu’il faisait : à la place de l’enfant Jésus et d’une naissance des plus mystérieuses, tout se passait hors mariage. Du genre enfant trouvé et baraquement pout travailleurs immigrés, quelque chose de cet ordre. Vraiment bien, et bien sûr aussi sous forme de parabole, mais on avait tout simplement bien balayé, ce qui s’appelle bien balayer, la couche de poussière de tous les symboles ».

  • 37 « Die Pressevertreterin sagte: Um wieder an diesen modernen Theologen anzuknüpfen, der machte es so (...)

Venimeux, Plath lui inventa une suite : « Et la Vierge Marie s’émancipe et suit un cours de formation continue. Dans un stage, on a fait prendre conscience à Joseph de son statut de défavorisé et, une fois syndiqué, il devient porte-parole. Jésus est également mis à contribution dans la politique sociale, disons dans le conflit au Proche-Orient, il fait preuve de courage sur les hauteurs du Golan au lieu de nous embêter avec Bethléem, les bergers, les rois-mages et les anges. On se passe parfaitement de ce Gabriel des plus obscurs pour la pseudo-annonciation, pourquoi ne pas le fourrer à l’ONU, qu’est-ce que vous dites de ça ? »37

27Manifestement la fureur décuple l’humour et l’imagination de Gabriele Wohmann. Avant elle déjà, les frères Goncourt dans Idées et représentations (1865) avaient imaginé qu’un jour les peuples auraient un Dieu à l’américaine, sur lequel il y aurait des témoignages dans les petits journaux, un Dieu dont l’image ne serait plus abandonnée à l’imagination subjective des peintres mais un Dieu en photographie, fixé une fois pour toutes et qui porterait des lunettes. Les Goncourt prophétisait là la perte du mystère, l’affadissement de la religion et annonçait même que l’on finirait par élire Dieu au suffrage universel.

  • 38 « Der Pfarrer nuschelt. Ich kann ihn mir nicht gut beim Predigen vorstellen. Wahrscheinlich macht e (...)
  • 39 « Hier und heute, liebe Frau Lietzmann, hier auf Erden sollten wir, jeder in sich selber und um sic (...)
  • 40 « Der Buddhismus lehrt, im Hier und Jetzt und Heute glücklich zu sein, das Glück anzustreben. Damit (...)

28Autre cible des critiques de Gabriele Wohmann : la confusion des dogmes et le syncrétisme. L’une de ses nouvelles du recueil Ein russischer Sommer (1988) s’intitule, du reste, Die Vermischung der Lehren. Ce qui agace la fille de pasteur, profondément attachée au luthéranisme, c’est de voir le bouddhisme que Schopenhauer avait fait connaître en Europe à la fin du XIXe siècle jouir aujourd’hui d’un regain de faveur chez les chrétiens. Il est jusqu’au zen qui entre dans les abbayes. Sur fond de perte généralisée des repères, la religion chrétienne donne à Gabriele Wohmann l’impression d’avoir perdu la boussole en ne prétendant plus être la parole de vérité mais en cherchant, au contraire, à aplanir ses spécificités dans un discours globalisant. Il est devenu monnaie courante d’entendre dire qu’au fond juifs, chrétiens et musulmans adorent un seul et même Dieu, que la sagesse bouddhiste et que le christianisme ne sont en rien incompatibles. Les personnages wohmanniens, eux, sont hérissés par cet amalgame et ne se privent pas de le clamer haut et fort. Dans Bitte nicht sterben (1993), la mère de la narratrice, une ancienne femme de pasteur, voue aux gémonies la nouvelle génération de prédicateurs : « Le pasteur parle de façon indistincte. J’ai du mal à l’imaginer en train de prêcher. Il fait sans doute des cocktails en chaire. Une mesure de bouddhisme, une d’islam, un zeste de christianisme, j’ai dû en oublier. Je suppose qu’en réalité, c’est un athée. Un éducateur spécialisé »38. Dans ce roman qui met en scène trois vieilles femmes réunies dans une même maison, le pasteur rend visite à ses ouailles comme cela est d’usage lorsque l’une d’entre elle vient d’avoir quatre-vingts ans. Marie‑Rosa, l’une des vieilles dames, s’agace de l’attitude peu théologique d’un pasteur qui, pour ne pas effrayer ses fidèles et être dans l’air du temps, passe la mort complètement sous silence. Il parle de l’au-delà comme s’il n’y croyait pas vraiment et préfère peindre sous des couleurs radieuses les prétendus plaisirs de la vie et avantages du séjour terrestre. Les vieilles femmes qui entourent Marie-Rosa aimeraient qu’on les rassure en leur parlant de ce qui les attend après la mort. Au lieu de cela, elles s’entendent dire : « C’est ici et maintenant, chère Mme Lietzmann, ici sur terre que nous devrions chercher, chacun en soi-même et autour de soi, le paradis »39. Le pasteur aggrave encore son cas en ajoutant : « Le bouddhisme nous enseigne à être heureux ici, maintenant et aujourd’hui, à aspirer au bonheur. A ne pas attendre pour cela après… Il s’éclaircit la voix, ne voulait pas prononcer le mot « mort ». Attendre la fin de notre vie ici-bas »40.

29Un personnage similaire apparaît dans la nouvelle Die Vermischung der Lehren. Il s’agit cette fois d’un professeur de religion :

C’est un brave type, avec l’aversion typique de son temps pour un Dieu en soi, un Dieu sans mode d’emploi ni indication. Chez des braves types comme lui, l’Ecriture sainte dégénère aujourd’hui en ABC de l’écologie. Je m’apprêtais à poursuivre dans cette direction lorsque Nellie raconta : Mischa a suivi un cours d’hindouisme de quatre semaines, à moins que ce ne soit du zen, peu importe, toujours est-il qu’il a fait quelque chose dans le genre. L’an prochain, il descendra en Orient, tu comprends, pour aider des miséreux quelconques, tu me comprends : aider ! Avec ses deux mains. Mettre la main à la pâte.

  • 41 « Guter Kerl, mit der zeittypischen Abneigung gegen einen Gott an sich, einen Gott ohne Gebrauchsan (...)

Syncrétiste, m’exclamai-je et je poursuivis mes récriminations : un misérable syncrétisme s’est répandu, une gigantesque chienlit, c’est dégoûtant.41

30On pourrait être tenté de croire que ce n’est qu’à des fins comiques que Gabriele Wohmann a mis en scène de telles caricatures et qu’au fond l’emportement de ses protagonistes n’est destiné qu’à divertir le lecteur. Il n’en est rien comme le montre cette confession de l’écrivain :

  • 42 « Ich komme natürlich aus einer Tradition, und zwar aus der christlichen. Ich kann die Menschen nic (...)

Je suis naturellement issue d’une tradition, la tradition chrétienne. Je ne peux pas comprendre ces gens qui ne s’en satisfont pas. Le fait que beaucoup se tournent vers des religions comme le bouddhisme, l’hindouisme ou l’islam plutôt que vers la tradition dans laquelle ils ont grandi tient plus du phénomène de mode.42

31On pourrait penser aussi que, l’âge aidant, Gabriele Wohmann serait devenue plus conciliante. On en est loin. Elle n’a rien perdu de son mordant à l’encontre de ce qu’elle estime être des divagations. Dans un entretien publié en 2002 dans la Berliner Zeitung, elle nous confiait, alors que nous l’interrogions sur Uta Ranke-Heinemann :

  • 43 « Und feministische Theologie, das finde ich ganz gar entsetzlich! Absolut schrecklich. Ich kenne m (...)

La théologie féministe, je trouve cela parfaitement épouvantable. Absolument horrible. Je ne m’y connais toutefois pas bien, je dois dire. Je n’ai pas non plus l’intention de m’occuper sérieusement des féministes et de leur conception de la théologie. Ça me suffit de savoir que l’on parle de Dieu et du Christ au masculin et qu’elles veulent en faire des bonnes femmes. C’est vraiment impossible, simplement ridicule.43

V. Registres et procédés humoristiques chez Gabriele Wohmann

  • 44 Définition de « satire » dans le Petit Robert.

32Comme nous l’avons montré dans cette étude, la satire constitue l’un des registres privilégiés de l’humour chez Gabriele Wohmann. Au sens classique du terme, la satire vise à corriger les défauts des individus ou des sociétés mais si Gabriele Wohmann pense, comme le personnage de Babette dans Nach Becketts Tod, que plus personne ne lit de littérature à part les femmes au foyer à l’âge de la ménopause, il est improbable qu’elle cultive des ambitions si élevées et plus vraisemblable que la satire soit pour elle un « écrit, discours qui s’attaque à quelque chose, à quelqu’un, en s’en moquant »44. En bonne satiriste, G. Wohmann, comme nous l’avons signalé, use abondamment de la caricature en poussant à l’excès les travers des personnages dont elle se rit. Ses femmes en quête de l’âme sœur sont d’un romantisme échevelé, ses maris d’un prosaïsme désarmant et ses célibataires d’une maniaquerie insupportable. De même, G. Wohmann exagère sciemment le bavardage maladif des soixante-huitards et leur fanatisme pédagogique, elle amplifie l’hypocrisie des Gutmenschen, force le trait quand elle dépeint l’ennui des artistes maudits de la modernité, exagère l’avant-gardisme d’un milieu artistique pourtant parfois frileux à l’égard de la nouveauté. L’absence d’orthodoxie du clergé est, elle aussi, outrancière, mais c’est à ce prix que l’on déride le lecteur. Autre registre employé par Gabriele Wohmann à des fins humoristiques, celui de la polémique. Il s’agit cette fois de dévaloriser l’adversaire par des métaphores dépréciatives, de le désarçonner par des apostrophes et des provocations en recourant au lexique de l’indignation. C’est notamment le cas quand il est question de religion. En témoigne dans Bitte nicht sterben cette empoignade homérique entre le pasteur new age et la vieille Mme Lietzmann qui ne s’en laisse pas conter. Quand l’homme d’Eglise lui vante les vertus du bouddhisme, elle lui réplique vertement :

– Je ne suis pas une bouddhiste, et vous, vous êtes un pasteur évangélique. Et là où le bouddhisme est la religion officielle, pour autant que je sache, la plupart des gens ont aussi une vie minable.

– Malgré tout, oui, je suis chrétien mais il n’empêche que nous pouvons apprendre beaucoup des autres religions.

  • 45 « – Ich bin keine Buddhistin, und Sie sind ein evangelischer Pfarrer. Und da, wo der Buddhismus die (...)

– Moi non. Je ne peux pas et je n’en ai pas non plus la moindre intention.45

  • 46 « Allerdings muss ich zugeben, dass es sich recht geruhsam hinter den Palisaden einer weniger rigor (...)

33Bien sûr, le registre comique est très présent dans l’œuvre et les procédés multiples. L’ironie est fréquente. Un exemple nous en est fourni par cet extrait de la nouvelle Ein unwiderstehlicher Mann (1957). La narratrice, Marcelle, feint de prendre à la légère ce qui en réalité la fait souffrir : « Je dois avouer qu’on loge fort confortablement derrière les palissades d’une virginité pas tant rigoureusement protégée que demeurée relativement inattaquée »46. La litote, qui consiste à dire moins pour faire entendre plus, présente comme une chose minime ce qui est vécu ici comme une tragédie personnelle. Parfois, le comique est beaucoup moins subtil et côtoie le grotesque comme dans Nach Becketts Tod où Lola, délaissée par son mari, est représentée, chevauchant son bidet, tout au plaisir de ses ablutions intimes. Le comique de situation est aussi mis à contribution. Citons à titre d’exemple dans la nouvelle Treibjagd (1970) la scène du premier rendez-vous entre Eva-Maria et Peter Panter, deux célibataires névrosés. Pour ne pas être dérangée par ses intestins le moment venu, Eva-Maria a ingurgité la veille des laxatifs, mais ayant un peu forcé sur la dose, la voilà prise au beau milieu de la rencontre de coliques qui l’obligent à prendre la fuite à travers les buissons, poursuivie dans sa course par un Peter Panter qui ne comprend rien…

34Comme Molière avec Dom Juan, Tartuffe, Alceste, Harpagon et Argan, Gabriele Wohmann a abondamment employé le comique de caractère (le célibataire, la femme en proie au démon de midi ou encore l’artiste incompris) mais c’est surtout à l’hypocondriaque qu’elle a érigé un monument littéraire. Gabriele Wohmann a compris tout le parti comique qu’elle pouvait tirer de l’imagination fertile et angoissée de ses personnages, tellement à l’écoute d’eux-mêmes que le moindre spasme devient le prodrome de la fin. L’archétype en est Hubert Frey, le compositeur de Frühherbst in Badenweiler. Pour son plus grand malheur, les maux qui l’affectent sont bien plus variés que la musique contemporaine. Ses douleurs vagabondent comme son imagination. Au début du roman, il s’agit d’une lourdeur au-dessus du diaphragme, laquelle passe ensuite aux reins. Suivent de la tachycardie, une impression de plomb dans l’estomac, la crainte d’une tumeur comprimant le nerf optique, une alerte d’artériosclérose, à moins que ce ne soit un broncho-carcinome… On l’aura compris, l’énumération complète serait trop longue. A de nombreux égards, les malades imaginaires wohmanniens illustrent l’ouvrage d’Henri Maurel, Actualité de l’hypocondrie, paru en 1975. Dans ce traité, le psychiatre évoque chaque accès hypocondriaque comme l’acte d’une pièce de théâtre avec toute une dramaturgie qui comporte prologue, rebondissements, paroxysme, dénouement, un personnage principal (le malade) des comparses (le médecin et les proches) mais aussi des accessoires (stéthoscope, tensiomètre et toute une artillerie). Mais comme toujours chez G. Wohmann, le sérieux se mêle au rire. L’écrivain a compris que derrière la peur de la mort se dissimulait en fait une peur de la vie et que la maladie imaginaire était précisément un moyen de s’interdire de vivre en détournant toute l’énergie vitale vers l’observation exclusive des profondeurs du corps. A bien des égards, ses personnages surpassent l’Argan de Molière.

35Parmi les autres procédés comiques, notons que G. Wohmann a popularisé la « tragédie-bouffe de l’ennui », dont la paternité revient selon l’Anthologie de l’humour noir d’André Breton à Joris-Karl Huysmans. Breton démonte le mécanisme de la tragédie-bouffe de l’ennui chez Huysmans ainsi :

  • 47 André Breton : Anthologie de l’humour noir. In : Œuvres complètes t. II. Paris 1992, p. 996.

Par l’excès des couleurs sombres de sa peinture, par l’atteinte et le dépassement dont il est coutumier d’un certain point critique dans les situations désolantes, par la préfiguration minutieuse, aiguë, des déboires qu’entraîne à ses yeux, dans l’alternative la plus banale, toute espèce d’option, il parvient à ce résultat de libérer en nous le principe du plaisir.47

36Gabriele Wohmann, elle aussi, utilise ce pessimisme comique. Avant chaque action, le personnage est persuadé que l’aventure va tourner au désastre. Ses écrivains en tournée imaginent avant même leur arrivée à l’hôtel que leur chambre sera sordide, que l’auditoire sera ennuyeux, la nourriture infecte, le vin chichement servi. Les adultères sont toujours appréhendés comme de probables déconfitures. Et les événements détrompent rarement les personnages, ce qui leur permet de s’écrier comme Oreste : « Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance ».

  • 48 Jean-Paul Aron : Les modernes. Paris 1984, p. 134.
  • 49 « [Dieser Glavinic] ist hypochondrisch und neurotisch, misanthrop und larmoyant », Richard Kämmerli (...)

37Nous avons cité Molière et Huysmans mais ce ne sont pas les seuls écrivains à qui peut faire penser l’humour wohmannien. La liste que nous allons dresser est loin d’être exhaustive et il n’est pas possible ici d’énumérer ce qui, au-delà des points communs, distingue chaque écrivain de G. Wohmann. Nous nous contenterons donc de suggérer des possibilités de rapprochement. La représentation des célibataires qui rêvent d’amour sans être prêts à quitter leur univers étriqué aux relents de naphtaline fait souvent penser à l’humour anglais et particulièrement aux romans de Barbara Pym et de David Lodge. La satire des soixante-huitards n’est pas sans rappeler le début des Particules élémentaires de Houellebecq, dans lequel l’écrivain, par l’intermédiaire de son personnage, règle ses comptes avec une mère d’un égoïsme forcené qui préfère l’amour libre à l’éducation de son fils. Comme nous l’avons précédemment mentionné, Les Frustrés bavards de Claire Bretécher sont aussi une référence qui s’impose. La satire des milieux artistiques fait à nouveau penser à Houellebecq avec La carte et le territoire, roman dans lequel les galeries sont prêtes à exposer les choses les plus incongrues, comme des cartes Michelin, pour être à la pointe de l’avant-garde. Le regard porté par G. Wohmann sur l’art de la seconde moitié du xxe siècle semble proche de celui de Jean-Paul Aron dans Les modernes (1984). La nouvelle Im Ried fait penser à cet extrait du livre d’Aron sur l’état de la peinture à la mort de Nicolas de Staël : « Dans le n’importe quoi, dans le vide qui s’est creusé depuis sa mort, il faudrait des conquistadores pour réhabiliter la plénitude, des explosifs pour chasser les mirages et, pour raviver la pesanteur des choses, un démiurge imprimant son estampille dans l’espace déserté par le sens »48. Pour ce qui est des milieux littéraires, nombreux sont les ouvrages corrosifs. Dans la production germanophone, citons Das bin doch ich de Thomas Glavinic, dont le héros, également nommé Thomas Glavinic, est le sosie du Robert Plath de Gabriele Wohmann, « hypocondriaque et névrosé, misanthrope et larmoyant »49, incapable de changer une roue et d’un égocentrisme qui le rend maladivement jaloux de ses collègues qui réussissent mieux. Plus largement, le personnage de l’intellectuel et universitaire névrosé, si fréquent sous la plume de G. Wohmann, a inspiré de nombreux romans qui ne sont pas toujours exempts de masochisme puisque c’est souvent l’intellectuel et l’universitaire lui-même qui dénonce les travers de sa corporation. Songeons au picaresque académique d’Un tout petit monde de David Lodge, à la satire d’un colloque universitaire dans Perlmanns Schweigen de Pascal Mercier ou encore aux règlements de comptes de Philippe Chardin dans Alma mater.

  • 50 « Ich finde eigentlich eher, dass meine Art von Humor – das sagte mir auch mal eine Freundin, eine (...)
  • 51 « Scharf sei ihr Blick, ihr Humor schwarz und englisch, das Schreiben oft beißend satirisch – so sc (...)

38Quant à Gabriele Wohmann, comment perçoit-elle son humour ? Dans une interview accordée en 2002, elle confie : « Je trouve à vrai dire plutôt que mon genre d’humour – c’est ce que m’a dit également un jour une amie angliciste – cadre avec ce qui est anglo-saxon et n’est, en fait, pas allemand du tout. Ce qui n’est pas pour me déplaire »50. Cet humour wohmannien, si longtemps occulté par l’image du « regard noir », semble d’ailleurs enfin reconnu. Dans sa postface au livre de G. Wohmann, Sterben ist Mist, der Tod aber schön, paru en 2011, le théologien Georg Magirius note à propos de l’écrivain : « On dit son regard acéré, son humour noir et anglais, son écriture souvent satirique et mordante – c’était déjà, dès le début, le jugement porté par le ténor de la critique littéraire sur ses publications »51. C’est bien sûr à Marcel Reich-Ranicki que Georg Magirius rend hommage ici. On pourra toujours objecter que Marcel Reich-Ranicki n’est pas infaillible. Certes, mais ses jugements sont rarement sans fondement.

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Notes

1 « Gabriele Wohmann gehört zu den besten Erzählern der in den dreißiger Jahren geborenen Generation. Und im Bereich der Kurzgeschichte gibt es im ganzen deutschen Sprachraum nur sehr wenige Schriftsteller, die ihr auch nur gleichkommen. », Marcel Reich-Ranicki « Bitterkeit ohne Zorn ». In: Die Zeit, 21/7/1967.

2 « Mutmaßungen über Mief, miserabel in der Mentalität, beliebig machbar, völlig indiskutabel. », Hans Mayer cité par Hans Wagener. In: Gabriele Wohmann. Berlin 1985, p. 15.

3 « Sollte ich nicht zufrieden sein, wenigstens einen Anteil am Leben eines Mannes zu haben: die Schuld an seinem Tod », Ein unwiderstehlicher Mann (1957), cité d’après l’édition Rowohlt, Reinbek bei Hamburg 1988, p. 25.

4 Denis de Rougemont : L’amour et l’occident, (1939), cité d’après l’édition 10/18. Paris 1972, p. 24.

5 « Aber ohne Band und Zaum blieb die Sehnsucht, verlangte nach den dunklen Gefahren ringsum, wollte am buttergoldnen Licht des Mondes sich berauschen; sein glänzender weißer Teppich deckte den Strand zu, sein schimmernder Atem. Wild verlangte es mich nach Schmerz, nach Liebeskummer, nach wehmütiger Verzweiflung », Sand der Enttäuschung, (1958). In: Alles zu seiner Zeit. München 1976, p. 15.

6 « Je unglücklicher man liebt, desto mehr liebt man. Ich halte Liebe für den gesündesten Anlass zu Kummer, die reizvollste Schmerzursache. », ibid.

7 « Das Glück, unglücklich zu sein… oh Ben ! Sie wackelte mit dem Oberkörper, als friere sie, wobei zu Bens Verwunderung ihr Busen stabil und unerschüttert blieb ». In: Wäre wunderbar. Am liebsten sofort. München 1994, p. 35.

8 Jean Grenier cité par le psychiatre Yves Prigent dans l’émission télévisée « Sommes-nous tous coupables ? ». In : Ça se discute. France 2 du 23/04/1996.

9 « Wo steht Gabriele Wohmann heute? Was hat sich verändert? Der Themenkreis war immer klein, er ist noch enger geworden. Mit dem Vorrat an Motiven steht es ähnlich, er ist noch weiter reduziert worden; die gleichen Bilder tauchen immer wieder auf », Jens Jessen, « Hier geht es weder vor noch zurück ». In: F.A.Z. 13/11/1979.

10 « Überwiegend ist es die Konstellation zwischen einer nervös-labilen Frau, aus deren Perspektive erzählt wird, und einem fest und ruhig im Alltag wurzelnden Mann », ibid., p. 69-70.

11 Recueil: « Das Salz, bitte! ». München 1994.

12 « Ich werde gelebt haben und nie geritten sein, sagte Martha.

Sie schaute in den handtuchförmigen Garten. Die Anpflanzungen der Hofers hatten etwas von nachgestellter Wirklichkeit. Sie imitierten richtige Bäume. Alles blieb so niedrig. Ich werde nie in meinem Leben geritten sein! Walter! Martha rief mittlerweile.

Wenn Walter lediglich na und sagte, wirkte das zwar vermutlich ein wenig kränkend auf Martha, verhinderte aber, dass er zur Toilette aufbrechen müsste? Also sagte er na und, wobei er ihr grünes Licht für weitere Zurufe aus ihrem ungelösten Leidensrätsel gab.

Und nie durch einen Wildbach gewatet sein! Nie werde ich am Felshang eines Canyons ein Lagerfeuerchen gemacht haben. Walter! Ich werde eines Tages sterben und keiner wird mir je eine Wunde mit Whisky ausgewaschen haben, und die Freundschaft mit einem Pferd, ich werde nie wissen, wie das ist », Ein Hochzeitstag. In: « Der kürzeste Tag des Jahres ». Darmstadt/ Neuwied 1983, p. 48.

13 « Ich denke ganz gerührt, sicher psychotisch gerührt, an meine Frau. Ich fühle mich völlig infantil, ich will heut mit ihr auf die Sparkasse gehen, […] und ich will, dass wir uns an Straßenkreuzungen bei der Hand nehmen, dass wir Hand in Hand über die Straße gehen, wo keine Ampel ist ». In: Schönes Gehege. Darmstadt/ Neuwied 1975, p. 25.

14 « Vor ein paar Jahren war es uns doch noch egal / (Aber den Knick, diesen Zeitpunkt oder Moment, / als das umschlug von Nebensächlichkeit / In diesen Grund zur Neugier / Den haben wir nicht mitbekommen!) Knospen oder nicht/Wir kümmerten uns um andere Anlässe / Schön ist das, wirklich schön ».

G. Wohmann, Grund zur Aufregung (1978), cité par Paul Kersten dans « Liebesarbeit über den Tod hinaus ». In : Deutsches Allgemeines Sonntagsblatt. Hambourg 19 avril 1981.

15 « Augenblicke, in denen das Füreinander-Da-Sein die Kraft gibt, weiterzumachen. Und das, obwohl man weiß: Die Rituale des Alltags, die Illusion von euphorischen Augenblicken, das tagträumerische Erleben von verschwundenen Momenten, […] all diese Bemühungen sind nichts als Vorwände, « um den Tod zu vergessen », Neben dem Zustand « glücklicher Verwunderung über uns » steht immer die Frage: « Wann wird denn gestorben? », Paul Kersten, cf. supra.

16 Denis de Rougemont (note 4), p. 330-331.

17 Lire à ce propos Benoît Pivert : « De la discipline de fer au laisser-faire. Le thème de l’éducation avant et après 1968 dans l’œuvre de Gabriele Wohmann ». In : Allemagne d’aujourd’hui n° 185 juillet-septembre 2008, p. 100-115.

18 « Schulzeit: überwiegend Nazizeit und schon deshalb ein Schrecken mit den ganzen Gruppengeist-Marschtritt-Begleiterscheinungen », cité par Hans Wagener. In: Gabriele Wohmann. Berlin 1986, p. 9

19 Recueil: Er saß in dem Bus, der seine Frau überfuhr. Darmstadt / Neuwied 1991.

20 Ibid.

21 « nach gründlicher Analyse dieser psychophysiologischen Lücke », ibid., p. 32.

22 Lire à ce propos Benoît Pivert: « A contre-courant. Gabriele Wohmann et les modernes ». In: Germanica, 46/2010, p. 11-27.

23 « Verschwenden und vergeuden Sie denn da nicht Ihre Fähigkeit zum Engagement ? », Schönes Gehege, p. 67.

24 « Tagungsteilnehmer sind eine vergnügte geschwätzige Menschensorte für sich, wichtigtuerische Plaudertaschen, lauter Denkanstöße in den Köpfen und wenigstens für die Dauer der Tagung heiter bis zur Heiserkeit auseinanderdiskutierend und hinterfragend ». In: Schönes Gehege, p. 114.

25 « Sie wollte Plath danken. Der Dank, das war eines von diesen überaus bekannten und befürchteten Gedichtbändchen, aus so irgendeinem wohltätigen Heimpatverlag oder gar Selbstverlag, und was folgte auf diesen entsetzlich unerwünschten Dank? Die Bitte um eine schriftliche Reaktion von mir. Einfach nur drei Wörter. Einfach nur, wie es Ihnen gefallen hat. Natürlich will sie mehr. Sie will einen richtigen Brief mit Vokabeln eindrucksvoll, ermutigen, hoffnungerweckend, und sie will mehr und ähnliche Heucheleien, und mit denen will sie hausieren gehen », ibid., p. 70-71.

26 Henri Pousseur : Fragments théoriques I sur la musique expérimentale. In : Editions de Institut de Sociologie. Bruxelles 1970, p. 44 sq.

27 Marc Jimenez: Vers une esthétique négative. Paris 1983, p. 337.

28 « Soll denn wirklich und wahrhaftig dieser Hubert Frey, der seit Jahren so hellsichtig mit seinen Schülern und Studenten musikalische Prozesse erarbeitet, der an einer der wesentlichsten Hochschulen die verdiente Plattform für Experimentiergeist gefunden hat, dieser Hubert Frey, mein Lieber, dem eine psychoanalytische Musik und literarisches Gefunkel von Klangwelten zu verdanken ist, soll der in einer Schlafstätte wie Badenweiler verdösen, verträumen, versacken? ». In: Frühherbst in Badenweiler, p. 123

29 « Es ist der Verrat am Schönen », ibid., p. 12-13.

30 Recueil: « Das Salz, bitte! ». München 1992.

31 « Radikale Kunst heißt heute so viel wie finstere, von der Grundfarbe Schwarz », Theodor W. Adorno, Ästhetische Theorie in Schriften, vol. 7. Frankfurt am Main 1970, p. 65.

32 « Das Glück und die Kunst sind nichts füreinander, aber die List, die ist was für die Kunst », Im Ried. In: « Das Salz, bitte! », (note 30), p. 68-69.

33 « Ich habe kunstvoll künstlich gelebt und immer über die Grundwahrheit und prinzipielle Einsicht hinweg, dass alles an Musik noch zu Erfindende längst von den Vorgängern erledigt ist. Es ist längst alles komponiert! ». In: Frühherbst in Badenweiler, p. 38.

34 « Und so lautet der letzte Satz dieser Erzählung, der Sie, wenn bis hierhin Ihre Ausdauer gereicht hat, soeben gefolgt sind », Nach Becketts Tod. In: « Das Salz, bitte! » (note 30), p. 106.

35 Recueil : Selbstverteidigung. Berlin 1971.

36 « Es war eine Kapelle ohne Embleme und Symbole, asketisch wie die Teilnehmerzimmer, Clubräume, Speisesäle. Immerhin entdeckte er zwischen modernistischen Verstecks für die Religion ein kleines Kruzifix. Plath hatte Heimweh nach einer richtigen Kirche. Nach einer ganz normalen Kirche ohne kunsthistorischen Wert; nach einer Kirche, die sich nicht davor genierte, dass sie eine Kirche war, die sich nicht fast bis hin zum Partyhobbycenter verstellte und entstellte. Die ohne Scham und Verlegenheit eine Kirche war. Dem Himmel zugetan. Mit dem lieben Gott in Kontakt […]. Die Malereien waren unentschieden zwischen Abstraktheit und Andeutungen. Die Figuren ertranken in Farbteichen aus Grün, Blau, Rot, schwammen leichenhaft umher in nichtssagenden, unabschattierten bunten Gewässern.

Beim Priester, der hoch in Richtung der Fenster deutete, waren jetzt Erzengel Gabriel, Joseph, Johannes dran. Wer auch erläutert wurde, sie sahen allesamt ziemlich debil aus, noch als Wasserfarbenleichname, wie inzestuös zustandegekommene Landbevölkerung, Kuhmelker und Mägde aus einer unaufgeklärten, unerschlossenen deutschöstlichen barlachartigen Gegend. Und warum brannten überhaupt nur zwei Kerzen, wo war denn hier eigentlich das Ewige Lämpchen? ». In: Schönes Gehege, p. 110 sq.

37 « Die Pressevertreterin sagte: Um wieder an diesen modernen Theologen anzuknüpfen, der machte es so etwa: statt Christkind und reichlich mysteriöser Geburt – alles außerehelich. So mit Findling und Gastarbeiterbaracke, diese Oberweite etwa. Ehrlich gut und parabelhaft schon auch, aber von den sämtlichen Symbolen war die Staubschicht einfach echt weggefegt.

Plath redete ihr eine bösartige Fortsetzung vor: Und die Jungfrau Maria emanzipiert sich und besucht einen Fortbildungskurs. Der Joseph hat auf einem Lehrgang seinen sozial benachteiligten Status transparent gemacht bekommen und, gewerkschaftlich organisiert, wird er ein Wortführer. Jesus Christus wird auch gesellschaftspolitisch eingespannt, vielleicht in den Nahostkonflikt, er beweist Mut auf den Golan-Höhen, statt allem störenden Bethlehem, Hirten, drei Königen, Engeln. Ganz ohne obskuren Gabriel zum Pseudoverkündigen, vielleicht stopfen wir den Gabriel in die UNO – wär das nichts? », ibid., p. 120.

38 « Der Pfarrer nuschelt. Ich kann ihn mir nicht gut beim Predigen vorstellen. Wahrscheinlich macht er Cocktails auf der Kanzel. Ein Messbecher Buddhismus drin, einer mit Islam, eine Spur Christentum, und was gibt’s noch alles? Ich vermute, in Wirklichkeit ist er Atheist. Ein Sozialpädagoge ». In: Bitte nicht sterben. München 1993, p. 51.

39 « Hier und heute, liebe Frau Lietzmann, hier auf Erden sollten wir, jeder in sich selber und um sich herum, das Paradies suchen ». In: Bitte nicht sterben, p. 49.

40 « Der Buddhismus lehrt, im Hier und Jetzt und Heute glücklich zu sein, das Glück anzustreben. Damit nicht zu warten bis nach dem… Er räusperte sich, wollte das Wort “Tod” nicht aussprechen. Bis nach dem Ende unseres hiesigen Lebens », ibid.

41 « Guter Kerl, mit der zeittypischen Abneigung gegen einen Gott an sich, einen Gott ohne Gebrauchsanweisung und Nutzanwendung. Bei solchen guten Kerlen verkommt die Heilige Schrift heute zur Öko-Fibel. Entsprechendes hatte ich auf der Zunge, als Nellie erzählte: Mischa hat einen 4-Wochen-Kurs in Hinduismus gemacht, oder wars Zen, auch egal, immerhin so etwas hat er gemacht. Im nächsten Jahr wird er da unten im Osten bei irgendwelchen Allerärmsten, verstehst du, helfen, du verstehst mich: helfen. Mit seinen beiden Händen. Anpacken.

Synkretist, rief ich, und ich schimpfte weiter: Ein elender Synkretismus hat sich breitgemacht, eine gewaltige Schlamperei, ekelhaft », Die Vermischung der Lehren in Ein russischer Sommer. Darmstadt/ Neuwied 1988, p. 16.

42 « Ich komme natürlich aus einer Tradition, und zwar aus der christlichen. Ich kann die Menschen nicht begreifen, die daran nicht Genüge finden. Es ist mehr eine Modeerscheinung, dass sich viele an Religionen wie dem Buddhismus, Hinduismus oder am Islam orientieren statt an der Tradition, in der sie aufgewachsen sind ». In: Kulturchronik. Bonn/ Bad Godesberg 1997, p. 15.

43 « Und feministische Theologie, das finde ich ganz gar entsetzlich! Absolut schrecklich. Ich kenne mich nicht gut aus, muss ich allerdings sagen. Ich habe auch nicht die Absicht, mich gründlich mit den Feministinnen und ihrer Theologieauffassung zu beschäftigen. Es genügt mir schon, wenn ich weiß, dass es der Gott und der Jesus Christus heißt und dass sie aus alldem Weiber machen wollen. Das ist so unmöglich, einfach lächerlich. », « So spannend ist das Leben nicht ». In: Berliner Zeitung 18 mai 2002, p. 4-5.

44 Définition de « satire » dans le Petit Robert.

45 « – Ich bin keine Buddhistin, und Sie sind ein evangelischer Pfarrer. Und da, wo der Buddhismus die offizielle Religion ist, da geht es, glaube ich, den meisten Menschen auch dreckig.
– Trotzdem, ja, ich bin Christ, trotzdem können wir von den anderen Religionen viel lernen.
– Ich nicht. Ich kanns nicht, und ich wills auch gar nicht ». In: Bitte nicht sterben, p. 50.

46 « Allerdings muss ich zugeben, dass es sich recht geruhsam hinter den Palisaden einer weniger rigoros verteidigten als relativ unangefochten gebliebenen Jungfräulichkeit haust ». In: Ein unwiderstehlicher Mann, p. 14.

47 André Breton : Anthologie de l’humour noir. In : Œuvres complètes t. II. Paris 1992, p. 996.

48 Jean-Paul Aron : Les modernes. Paris 1984, p. 134.

49 « [Dieser Glavinic] ist hypochondrisch und neurotisch, misanthrop und larmoyant », Richard Kämmerlings, « Das Ich im Kreise seiner Teufel ». In: Frankfurter Allgemeine Zeitung 01/09/2007.

50 « Ich finde eigentlich eher, dass meine Art von Humor – das sagte mir auch mal eine Freundin, eine Anglistin, – ins Angelsächsische passt und eigentlich überhaupt nicht deutsch ist. Darüber bin ich beinahe auch froh », « So spannend ist das Leben nicht ». In: Berliner Zeitung 18/05/2002.

51 « Scharf sei ihr Blick, ihr Humor schwarz und englisch, das Schreiben oft beißend satirisch – so schon früh der Tenor der Literaturkritik auf ihre Veröffentlichungen », postface de Georg Magirius à l’ouvrage de G. Wohmann, Sterben ist Mist, der Tod aber schön. Freiburg im Breisgau 2011, p. 110.

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Pour citer cet article

Référence papier

Benoît Pivert, « Gabriele Wohmann, une joyeuse anticonformiste »Recherches germaniques, 42 | 2012, 99-123.

Référence électronique

Benoît Pivert, « Gabriele Wohmann, une joyeuse anticonformiste »Recherches germaniques [En ligne], 42 | 2012, mis en ligne le 05 février 2019, consulté le 07 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rg/823 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rg.823

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Auteur

Benoît Pivert

Maître de conférences
Université de Paris-Sud (Paris XI)
IUT de Sceaux

benoitpivert@hotmail.com

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