Navigation – Plan du site

AccueilNumérosHS 12Ewald Banse : orientaliste et « g...

Ewald Banse : orientaliste et « géographe de l’âme »

Approches textuelles et visuelles d’une ‘communauté imaginée’ germano-perse dans les années 1920
Ewald Banse (1883-1953): Orientalist und „Geograph der Seele“. Textuelle und visuelle Untersuchungen einer deutsch-persischen ,imagined community‘ in den Zwanziger Jahren
Ewald Banse (1883-1953): orientalist and “geographer of the soul”. Textual and visual approaches of a Germano-Persian ‘imagined community’ in the 1920s and 1930s
Catherine Repussard
p. 103-117

Résumés

Cet article est centré sur l’imaginaire politique de la Perse tel qu’il s’est développé au cours des années vingt dans l’Allemagne de Weimar. Cette époque vit émerger l’idée d’une « géographie de l’âme », associée à celle d’« âme des peuples » héritée du romantisme politique, en résonance avec l’idée de psychologie des peuples (Völkerpsychologie) qui s’affirme avec force à cette époque. Ainsi, géographes et orientalistes chercheront-ils à dégager les contours d’une « géographie de l’âme perse », saisie en écho à la « géographie de l’âme allemande ». C’est là l’objet de cette contribution abordant l’ouvrage du géographe atypique et grand vulgarisateur Ewald Banse (1883-1953) Morgenland und Abendland. Landschaft Rasse Kultur zweier Welten (1926). L’auteur cherche à élaborer les contours d’une ‘communauté imaginée’ germano-perse, au sens où l’entend Benedict Anderson, devant permettre de légitimer à ses yeux, à l’instar d’autres orientalistes allemands, une nécessaire germanisation culturelle de l’Orient, selon l’adage qu’une politique culturelle (Kulturpolitik) est désormais la nouvelle forme d’une politique d’expansion territoriale (Raumpolitik).

Haut de page

Texte intégral

  • 1 AA Politik 26 Türkei 1924-1935.
  • 2 Ibid., p. 1. Voir à ce sujet Kurt Grunwald : « “Pénétration pacifique” – The Financial Vehicles of (...)
  • 3 AA Politik 26 Türkei 1924-1935, p. 2.
  • 4 Le chemin de fer Berlin-Bagdad (Bagdadbahn), réalisation majeure de l’impérialisme économique allem (...)
  • 5 Edward W. Said : « Orientalism ». In : Bill Ashcroft / Gareth Griffiths / Helen Tiffin (éd.) : The (...)
  • 6 Edward W. Said : Culture et impérialisme. Trad. française de Paul Chemla. Paris 2000, p. 12.
  • 7 Ibid., p. 14.

1Raumpolitik-Kulturpolitik, c’est ainsi que s’intitule le mémorandum rédigé par un groupe d’orientalistes, chargé en 1933 par le ministre de la Propagande Goebbels d’étudier les méthodes et les moyens susceptibles d’améliorer et d’intensifier les rapports entre le Reich et les pays du Moyen-Orient1. Le texte de 58 pages révèle clairement les conceptions et les ambitions de certains milieux allemands. En effet, les auteurs du mémoire, le Dr Kurt Köhler, éditeur à Leipzig des discours de Kemal Atatürk en allemand, anglais et français, le Dr Oluf Krückmann, professeur à l’université d’Iéna et ancien directeur du Musée archéologique de Bagdad et le Dr Wilhelm Eilers, directeur de l’Institut archéologique de Téhéran, y développent les conceptions ‘nouvelles’ de la division du monde en quelques grands espaces dont chacun sera considéré comme le domaine réservé à un peuple dirigeant. Celui-ci pourra alors développer à son aise son influence en matière politique, économique et cultuelle2. L’Allemagne doit par conséquent s’atteler à concevoir et délimiter un ‘nouvel espace allemand’ qui comprend l’Europe orientale, le Sud-Est européen, le Proche-Orient et l’Égypte. D’après les auteurs du mémoire, ce nouvel espace va de soi, en raison de l’existence de voies de pénétration ‘naturelles’ vers l’Orient que constituent le Danube, mais aussi le chemin de fer3 (sic !), la fameuse Berlin Bagdad Bahn4. Une solution de continuité avec l’ancienne Orientpolitik wilhelminienne n’est manifestement pas à l’ordre du jour, bien que la réédition de l’impérialisme européen du début du siècle ne soit pas davantage envisagée. Il s’agit plutôt de mettre en place une nouvelle Orientpolitik ou tout du moins une Orientpolitik de nature différente, plus nettement centrée autour de l’idée de proximité culturelle plus ou moins affirmée. D’après le mémorandum, une politique de l’espace (Raumpolitik) doit avant tout être comprise comme une politique culturelle (Kulturpolitik). La volonté expansionniste, voire coloniale, se conçoit désormais comme l’expression d’un discours au sens foucaldien du terme et devient alors le ressort d’un nouveau moyen d’action. Cette approche ne va pas sans rappeler les travaux postérieurs qu’Edward Said a consacrés à l’orientalisme qu’il appréhende, à côté de projets classiquement impérialistes, comme l’expression d’une véritable culture qui se serait déployée en Occident5. Pour Said en effet, le terme « culture » est saisi dans un premier sens comme « l’ensemble des pratiques […] qui jouissent d’une certaine autonomie par rapport à l’économique, au social et au politique […] »6, ensemble qui inclut à la fois les cultures dites populaires en lien avec les pays lointains et le discours spécialisé de disciplines érudites. L’autre sens qu’Edward Said donne au terme recouvre l’idée de raffinement, d’élévation de la pensée, lié « au meilleur qui ait été su et pensé » et qui par conséquent, dans une perspective européenne « fait la différence entre eux et nous »7. L’Orient devient alors une projection de l’Occident, c’estàdire une fausse représentation, le support d’une autodéfinition fictionnelle négative.

  • 8 Ewald Banse reste pourtant le plus souvent présenté comme un géographe « académique ». Voir Gaëlle (...)
  • 9 Ewald Banse : Abendland und Morgenland. Landschaft Rasse Kultur zweier Welten. Berlin 1926.
  • 10 Gerhard Paul (éd.) : Visual History. Ein Studienbuch. Göttingen 2006 ; Jens Jäger / Martin Knauer ( (...)
  • 11 Nous reprenons volontairement un terme ‘parlant’ privilégié par le théoricien postcolonial Homi Bha (...)

2C’est sur ces deux aspects que je reviendrai, à travers l’analyse des représentations développées par Ewald Banse (1883-1953), un géographe anticonformiste (et nazi notoire) qui refuse ce qu’il tient pour un carcan académique8. Il choisit de ce fait de publier, à côté de certains ouvrages théoriques, une œuvre « grand public » dans laquelle la photographie joue un rôle prépondérant. L’analyse portera plus précisément sur le concept de « géographie de l’âme », telle que Banse l’a définie, combinant la géographie du paysage (Landschaftskunde) à celle des espaces culturels (Kulturräume), qu’il prend soin de distinguer de l’étude de la spatialité (Raumschaft). Un ouvrage ‘grand public’ de Banse à vocation didactique, Abendland und Morgenland. Landschaft Rasse Kultur zweier Welten (1926)9, servira de support à notre analyse. Dans le cadre des approches développées en histoire visuelle10, nous tenterons de dégager l’ancrage idéologique d’un regard restitué dans son contexte culturel afin d’en saisir la portée, après avoir souligné la propension de tels ouvrages à construire une nouvelle image de la Perse. Bien que Abendland und Morgenland relaie une image de l’Orient qui ne serait que le négatif – au sens photographique du terme – de l’Occident, il s’y déploie un ‘paysage’ perse qui viendrait à « altérer » de façon significative les stéréotypes sur l’Orient que l’auteur met en place dans un premier temps. C’est l’instrumentalisation politique de cette « irritation »11 du discours sur l’Orient alors en vogue en Occident que nous interrogerons pour finir.

Ewald Banse : de la géographie du paysage à la ‘géographie de l’âme’

  • 12 Ewald Banse : Entwicklung und Aufgabe der Geographie. Wien 1953, p. 198.
  • 13 Ibid.
  • 14 Ibid., p. 199.
  • 15 Notons qu’en France Alfred Fouillé fait paraître dans le même esprit : Psychologie du peuple frança (...)
  • 16 <www.herodote.net/Textes/tVersailles1919.pdf> [22.01.2016].
  • 17 L’article 22 du Pacte de la Société des Nations précise que le mandat a des objectifs bien précis : (...)
  • 18 Avec les accords de Locarno, l’Allemagne renonce à ses ambitions révisionnistes et aux modification (...)
  • 19 Voir à ce sujet Louis Dupeux : Histoire culturelle de l’Allemagne 1919-1960. Paris 1989, p. 6f. et (...)
  • 20 Maxime Alexandre : « Introduction ». In : Romantiques Allemands. Paris 1976, p. XII.
  • 21 Ibid., p. XVI.
  • 22 Christoph Mährlein : Volksgeist und Recht : Hegels Philosophie der Einheit und ihre Bedeutung in de (...)
  • 23 Ernest Renan : « Qu’est-ce qu’une nation ? ». In : Discours et conférences. Paris 1887.
  • 24 Tuan Yi-Fu : Topophilia : A Study of Environmental Perception, Attitudes, and Values. New York 1974

3Un paysage, objet scientifique de la Landschaftskunde (géographie du paysage) est défini comme le reflet d’une approche liée classiquement à la géographie physique, mais intriquée à la géographie humaine ou ‘culturelle’, ainsi que le souligne Banse : « In der Natur [kann] keine Rede mehr sein von einer Zäsur zwischen Natur und Mensch, indem beide gemeinsam und ohne stoffliche Trennung an dem einheitlichen Landschaftsgebilde weben und wirken »12. Banse distingue deux façons d’appréhender le paysage lorsqu’il écrit : « Dem Menschen stellt sich die Landschaft in zwei Offenbarungen dar: als Anschauungslandschaft und als Erlebnislandschaft oder anders ausgedrückt, als optische und als seelische Kraftgröße »13. Le paysage est par conséquent tout d’abord saisi par l’observation du géographe (Anschauungslandschaft). L’œil est primordial. Ce qu’il entend par Erlebnislandschaft est l’inscription du terroir (Heimat), de l’habitat, voire de la culture dans l’âme humaine permettant d’expliquer le caractère des peuples. Elle peut être à l’image d’un individu ou, dit-il, d’une race : « Die überpersönliche Erlebnislandschaft ist eine Sache der Rassen und der von ihnen zusammengesetzten Völker und damit ein höchst wichtiger Gegenstand der geographischen Forschung, dessen Art den Charakter und die Handlungen der Völker erklären hilft »14. Banse évoquera en ce sens une Geographische Volksheitskunde, proche de la Völkerpsychologie telle que l’ont déjà théorisée d’autres géographes à l’époque, pensons notamment aux Grundzüge der gesetzmäßigen Charakterenentwicklung der Völker qu’avait fait paraître le géographe Siegfried Passarge en 192515. L’époque reste fortement marquée par le traité de Versailles, perçu comme le « traité de la honte » (Schmachfriede), qui par l’article 119 contraint l’Allemagne à renoncer à ses possessions coloniales « en faveur des principales puissances alliées et associées, à tous ses droits et titres sur ses possessions outre-mer »16, confiées, à titre de mandat, aux vainqueurs par la Société des Nations17. Cependant, il va de soi que cette renonciation forcée n’a pas été acceptée et que l’agitation coloniale n’en sera que renforcée. Le sentiment d’injustice est par ailleurs exacerbé par la crise de 1923 et la signature des accords de Locarno en 192518 perçu comme une trahison par les milieux de droite19 et souligne la crise de légitimité d’un l’État allemand républicain créée de fraîche date. Si auparavant le Reich n’avait cessé d’affirmer sa volonté de jouer un rôle de premier plan dans le monde (Weltpolitik wilhelminienne), l’on constate que le registre change dès les débuts de la République de Weimar. Pour les publicistes de renom, l’Allemagne qui vient de subir un revers d’envergure doit impérativement se relever et la façon la plus simple d’y parvenir est de lui faire endosser le rôle de l’Occident dans son ensemble, au nom d’un esprit allemand (deutscher Geist) qui serait à l’origine d’un destin spécifique en Europe, le fameux Sonderweg allemand. Ces derniers contribuent également à développer un ‘nouveau’ concept de peuple, proche de la thématique du peuple élu, qui semble se propager avec succès dans l’espace public. Un peuple ne recouvre pas seulement l’ensemble des personnes s’exprimant dans la même langue, partageant le même territoire (Boden) et que réunit la même histoire, dorénavant c’est l’adhésion à un même système de valeurs qui se trouve à l’origine du génie d’un peuple (Volksgeist) censé (re)lier les êtres entre eux. Le Volksgeist, ainsi que l’entend Banse, reprend clairement les éléments développés par le romantisme allemand. Ceux-ci sont centrés autour de l’idée d’enracinement dans la tradition et sa perpétuation en vue de former l’identité d’un peuple, mais aussi de forger « le perfectionnement de l’homme situé dans ses éléments naturels exprimés par son histoire »20. À côté de l’importance accordée au langage comme expression de création et de re-création, les romantiques soulignent également l’union de l’homme avec son entourage naturel que nous pourrions traduire par le terme allemand d’Umwelt21. Notons également que l’idée de Volksgeist qui trouve son origine chez Herder22 est déjà largement diffusée au sein de l’espace germanophone, notamment par l’École historique du Droit dont le principal fondateur est le juriste Friedrich Carl von Savigny (1779-1861). Banse, comme ses pairs, tient toute conception volontariste d’une nation (Vernunftstaat), que définirait la « volonté de tous les jours » telle qu’a pu la concevoir par la suite Ernest Renan dans une conférence célèbre donnée en Sorbonne en 188223, pour rigoureusement délétère. Pour Banse, parce qu’il est ancré dans la culture, le paysage révèle par conséquent parfaitement ce Volksgeist. Un paysage a pour lui une âme, forgée à la fois par une ‘cartographie mentale’ de celui qui le contemple, mais aussi par son caractère et sa sensibilité propres d’où se dégageraient un sens et des valeurs spécifiques. Banse insiste également sur le caractère sensible lié à un paysage, au sens où l’entend le géographe contemporain Yi-Fu Tuan lorsqu’il évoque une « topophilie » qu’il définit comme le lien affectif ou tout du moins émotionnel entre un peuple et l’endroit de son implantation24. Que révèle alors pour Banse un « paysage oriental » qu’il oppose strictement dans un premier temps à un « paysage occidental » ?

Spatialité (Raumschaft)

  • 25 Il publiera également après 1933 : Niedersachsen und Braunschweig in neugeographischer Darstellung (...)

4Ewald Banse est, d’une certaine façon, l’un des « inventeurs de l’Orient » ou tout du moins à l’origine d’une redéfinition de l’Orient. C’est aussi un ardent propagandiste comme en témoigne la fréquence de ses publications à partir de 1907 à proprement parler impressionnante : Geographie (1907), Fünf Landschaftstypen aus dem Orient (1908), Ägypten (1909), Die Atlasländer (1910), Der arabische Orient (1910), Durch den Norden Mesopotamiens (1911), Tripolis (1912), Am Euphrat, Deutsche Rundschau für Geographie (1913), Auf den Spuren der Bagdadbahn (1913), Das Orientbuch (1913-1914), Die Erde (1913/14), Illustrierte Länderkunde (1914), Die Türkei (1916-1919), Wüsten, Palmen und Basare (1921), Harem, Sklaven, Karawanen (1921), Tausendundeine Nacht (1922), Die Waage der Herzen – Menschen und Dinge aus dem Morgenlande (1922), Abendland, Morgenland und Mittagsland (1923), Lexikon der Geographie (1923), Die Seele der Geographie (1924), Sonnensöhne (1925), Abendland und Morgenland (1926), Das Buch vom Morgenlande (1926), Landschaft und Seele (1928), Der Atem des Morgenlandes (1929), Frauen des Morgenlandes (1929), Buch der Länder – Landschaft und Seele der Erde (1930), Rund um die Erde – Völker-, Landschafts- und Seelenkunde (1931), Das Beduinenbuch (1931)25.

  • 26 Ewald Banse : « Der Orient – Ein geographischer Begriff ? ». In : Deutsche Rundschau für Geographie (...)
  • 27 Sigrid Weigel : « Zum topographical Turn. Kartographie, Topographie und Raumkonzepte in den Kulturw (...)

5À partir de 1932, Banse est nommé professeur honoraire de la Technische Hochschule de Braunschweig, sa ville natale. Rarement cité dans les ouvrages consacrés aux géographes sous Weimar, Ewald Banse, autodidacte et réfractaire aux normes académiques ainsi que nous l’avons souligné, n’en publiera pas moins dans les revues de géographie de renom et ce dès 1908 où paraît dans la Deutsche Rundschau für Geographie und Statistik un bref article déjà centré sur ce qui sera sa préoccupation majeure : « Der Orient – Ein geographischer Begriff ? »26. Celui-ci n’en sera pas moins à l’origine d’une nouvelle approche de l’Orient. Dans les Dr. A. Petermanns Mitteilungen, il fait paraître une mappemonde en couleur sur laquelle l’Orient figure en vert, qui est par conséquent perçu comme une entité unique27. Il précisera à ce sujet :

  • 28 Ewald Banse : Das Orientbuch. Straßburg/Leipzig 1914, p. 16-17.

Der Begriff Orient als der eines festumrissenen Erdteils wurde erst von mir in die Literatur eingeführt […]. Meine ersten Entwicklungen des Begriffs entsprangen fast mehr der Intuition als der verständnismäßigen Durchdenkung. Wie alles Neue […] hat sich meine Orientidee noch nicht allgemein durchgesetzt.28

6Cette approche de l’Orient comme entité permet à Banse de ne pas prendre en considération ses différents aspects, à la fois culturels, politiques et religieux, tout comme elle lui permettra de tenir l’Occident pour une entité, sans chercher à percevoir ses multiples facettes. La carte du monde que déploie Banse par ces considérations trahit sa vision d’un monde bipolaire, divisé en deux blocs antagonistes – le bloc oriental et le bloc occidental, le premier étant à ses yeux voué à être soumis et absorbé par le second.

  • 29 Anton Escher : « Die geographische Gestaltung des Begriffs Orient im 20. Jahrhundert ». In : Bukhar (...)

7L’Orient se superpose également chez Banse à un « espace vital » (Lebensraum), idée qui fut particulièrement bien reçue par Hermann von Wissmann, Professeur de géographie à l’Université de Tübingen ainsi que par Eugen Wirth, Professeur à l’Université d’Erlangen, si bien que, ainsi que le souligne Anton Escher dans un article récent, Banse peut être tenu pour le pionnier d’une théorie de l’Orient au sein de la géographie allemande29. Le paysage correspond par ailleurs à une spatialité (Raumschaft) qui tend à se modifier de façon synchrone à l’évolution « culturelle », impliquant la mise en œuvre d’une dynamique. Les paysages vivent, ils doivent évoluer. Nous pourrions alors nous demander quelle est, pour Banse, la dynamique des paysages orientaux, appréhendés, ainsi que je l’ai déjà souligné, à l’aune d’un regard orientaliste occidental qui cherche à saisir visuellement un paysage (Anschauungslandschaft), étroitement intriquée au mode de vie qui s’y est développé (Erlebnislandschaft).

Analyse visuelle

  • 30 Horst Bredekamp : Theorie des Bildakts, Frankfurter Adorno-Vorlesungen 2007. Berlin 2010. Voir égal (...)

8Notre analyse de photographies publiées par Banse dans son ouvrage Abendland und Morgenland (1926) se place dans le sillage de Horst Bredekamp qui souligne dans ses travaux le caractère « actif » des images qui ne témoignent pas seulement d’une réalité, mais qui tendent à contribuer à façonner des « mythes » historiques et à fixer, pour un temps, des imaginaires politiques30. Elles nous permettent de mettre en lumière les prémices d’une modification du regard porté sur les paysages au sens de Banse, en vue à la fois de faire valoir la supposée ‘proximité culturelle’ précédemment évoquée dans le cadre d’une politique culturelle (Kulturpolitik), vouée à devenir une politique spatiale (Raumpolitik).

  • 31 Georg Stöber / Hermann Kreutzmann : « Zum Gebrauchswert von ‘Kulturräumen’ ». In : Reinhard Zeiling (...)

9L’Orient est dans un premier temps saisi comme un « espace culturel »31 propre où se développent à la fois une âme et un paysage particulier. Dans Abendland und Morgenland, Banse appréhende visuellement deux « paysages culturels » (Kulturräume) en opposition terme à terme, tout en soulignant dans son introduction leur complémentarité. Notons que cette complémentarité (jour-nuit, bien-mal, etc.) est toujours présentée au désavantage de l’Orient et que son ouvrage correspond bien à une représentation de l’Orient en négatif de l’Occident. Les photographies illustrant l’ouvrage de Banse sont révélatrices à la fois de la construction d’un regard intriqué à un ensemble de stéréotypes et de préjugés déjà présents en amont, mais qui tendent à construire les soubassements d’une approche idéologique de l’Orient qui perdurera pendant des décennies. La photographie en tant qu’« acte » (Bildakt) ainsi que le formule Horst Bredekamp s’avère être un moyen de fixer des imaginaires politiques tant au niveau de la construction de savoirs qu’à celui des représentations populaires, ce qui correspond bien à l’objectif que s’est assigné Banse.

  • 32 Banse : Abendland und Morgenland, p. 25.

10Commençons tout d’abord par l’imaginaire de l’Occident que nous propose Ewald Banse qui permettra d’aborder, en creux en quelque sorte, l’imaginaire de l’Orient. La photographie qui se trouve dans les premières pages de l’ouvrage représente, ce que souligne la légende, une idyllique campagne « germanique ». Celle-ci met nettement l’accent sur la représentation d’un Occident verdoyant et bucolique dont Banse cherche à visualiser la richesse agricole32. Cette reproduction est présentée en complémentarité d’une photographie représentant une ville. Cette dernière est certes destinée à mettre en avant les richesses architecturales de l’Occident, mais la ville se trouve à l’arrière-plan, le premier plan présentant également les ‘vertes campagnes’ occidentales, ce qui n’est certainement pas anodin, mais nous y reviendrons.

„Germanische“ Landschaft. Ewald Banse : Abendland und Morgenland, p. 26.

Das Morgenland. Ewald Banse : Abendland und Morgenland, p. 125.

  • 33 Ibid., p. 123.
  • 34 Gerhard Paul : « Visual History ». In : Docupedia-Zeitgeschichte, <http://docupedia.de/zg/> [13.03.2014].
  • 35 Banse : Abendland und Morgenland, p. 125-126.

11L’Orient est pour sa part représenté en négatif, comme le paysage de la désolation désertique et de décadence ce qu’illustre parfaitement pour Banse la photographie d’« un squelette de chameau sur la route des caravanes »33. Le manque de précisions qui transparaît dans la légende ne peut que nous interpeller. Il s’agit là d’une véritable « image icône » qui ne permet pas seulement de happer l’esprit des lecteurs, mais qui participe activement à la construction d’un imaginaire sur l’Orient. Elle accède ainsi au statut d’images que Gerhard Paul appelle « Mythomotoren »34, entendons des clichés générateurs et accélérateurs de mythes, le plus souvent politiques. Bien que l’Orient soit perçu comme une unité et, ainsi que le montrent les clichés, destiné à représenter l’absolu contre-point de l’Occident, Banse en vient également dans son ouvrage à aborder la question de l’existence d’un ‘paysage persan’ en tant qu’Anschauungslandschaft dont il présentera quelques échantillons35. Le regard du lecteur doit saisir un ‘paysage persan’, compris comme Erlebnislandschaft, c’est-à-dire comme incarnation de l’âme perse. Pour Banse, celle-ci est résolument religieuse, ainsi que des photographies de mosquées, de fêtes religieuses et de mollahs en témoignent.

Persische Hochschule. Ewald Banse : Abendland und Morgenland, p. 272.

  • 36 Ibid., p. 230.
  • 37 Cette idée est diffusée par des auteurs comme comme Otto Amon, Alfred Ploetz, Wilhelm Schallmeyer e (...)
  • 38 Ibid., p. 232. Voir Jost Hermand : Der alte Traum vom neuen Reich. Frankfurt am Main 1988, p. 47-10 (...)
  • 39 AA Politik 26 Türkei 1924-1935, p. 5.
  • 40 C’est aussi la ligne défendue par des revues telles Der Nahe Osten, Geopolitik, Die Welt des Islams(...)
  • 41 Voir Benedict Anderson : Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread of Nationalism(...)
  • 42 Ibid., p. 6-7. Pour Benedict Anderson, une nation est avant tout une « communauté imaginée », ainsi (...)

12D’autre part Banse montre également au lecteur des portraits de jeunes gens, destinés d’une part à caractériser racialement les sujets36 dans le droit sillage de l’idée de hiérarchisation des peuples en vogue à l’époque, relayée par les mouvements dits völkisch37. Cependant Banse présente également le portrait de jeunes gens portant des vêtements occidentaux, vestes, chemises et cravates devant représenter une jeunesse « occidentalisée », tout en soulignant dans la légende que leurs traits trahiraient leur origines en partie africaines, ce qui est bien évidemment particulièrement dépréciatif38. Néanmoins, il s’avère que le ‘binarisme’ du regard que Banse jette sur l’Orient est également dynamique, en complète résonance avec le caractère dynamique du paysage évoqué plus haut. L’opposition des mondes, au départ centrale, fait place en un mouvement dialectique à un troisième terme marqueur d’hybridation et illustrant l’ambivalence de son imaginaire de la Perse. Pour Banse en effet, celle-ci fait certes partie de l’espace culturel oriental, mais tend à s’occidentaliser, du moins partiellement. Cette occidentalisation en cours doit être soutenue, voire fortement développée, notamment par le biais d’une Kulturpolitik que Banse appelle de ses vœux. Celle-ci permettrait de modifier le « paysage perse » et d’agrandir de ce fait le territoire culturel occidental. Ainsi, Banse se situe dans le droit sillage des orientalistes cités en introduction pour lesquels une politique culturelle est indissociable d’une politique spatiale, car ainsi que l’affirmaient les Orientalistes dans leur mémorandum : « Kulturpolitik ist Raumpolitik ». C’est bien par la coopération ‘amicale’ et économique, par une pénétration pacifique par conséquent, que pourra se définir ce nouvel espace. Pour Banse, la culture, comprise comme propagande et expansion culturelle, doit se situer au centre des préoccupations, car elle seule permettra d’aboutir à un succès complet, c’est-à-dire à la transformation de l’espace oriental en espace allemand39. Il s’agit en fait de gagner progressivement la confiance et l’estime des peuples40, de sorte qu’ils soient amenés à n’opposer aucune résistance le jour où l’Allemagne déciderait de prendre leur sort entre ses mains. En fait, c’est bien l’idée d’une « communauté imaginée » germano-perse, au sens que Benedict Anderson donne à cette expression41, qui semble vouloir s’affirmer à travers son propos. En effet, pour Anderson, la nation repose sur une cohésion imaginée par chacun de ses membres, car il n’est pas nécessaire pour cela qu’ils connaissent réellement les autres membres de la nation42.

Perser. Ewald Banse : Abendland und Morgenland, p. 232.

  • 43 Voir notamment Ewald Banse : Deutsche Landeskunde. Umrisse von Landschaft und Volkstum in ihrer see (...)
  • 44 Carl Ritter (1779-1859) est le fondateur de la géographie moderne avec Alexander von Humboldt. Pour (...)
  • 45 Ernst Haeckel est l’auteur des fameux Welträtsel (1899) au succès considérable autour de 1900.
  • 46 Le développement de la psychologie et de la psychanalyse ont sans doute également joué un rôle impo (...)

13Nous pourrions cependant nous demander de quelle communauté il est véritablement question et vers quel Occident il s’agit de s’orienter. L’Occident de Banse est bien entendu aussi imaginaire et imaginé que sa vision de l’Orient. Quoi qu’il en soit, ses projections laissent transparaître très nettement le désir de revenir à une Allemagne ‘prémoderne’, ainsi qu’en témoignent les premières photographies de l’Occident de l’ouvrage destinées à promouvoir la vision d’une Allemagne restée pour l’essentiel agricole. C’est encore cet ancrage dans un passé idéalisé, voire enchanteur qui se trouve au cœur de ses ouvrages postérieurs dont Deutsche Landeskunde. Umrisse von Landschaft und Volkstum in ihrer seelischen Verbundenheit (1932) et Lehrbuch für organische Geographie (1937)43. Par le concept de géographie de l’âme qui parsème ses écrits, Banse cherche à s’opposer à la ‘froide géographie’ analytique d’un Ritter ou d’un Richthofen44. Pour lui, il est primordial de parvenir à « réenchanter » la science, sans doute pour susciter l’adhésion, et il s’inscrit en cela dans le droit sillage du monisme haeckellien45 dont le succès fut en son temps considérable46. Celui-ci avait à la fin du xixe siècle développé l’idée de l’existence de l’âme du monde (Weltseele), sorte de substance vitale qui englobe tous les êtres. Banse comme je l’ai déjà évoqué, écrit sur le mode de la vulgarisation et reprendre l’idée de l’existence d’une âme des lieux a sans doute contribué à son succès.

  • 47 Catherine Repussard : « Carl Peters à la recherche de la biblique Ophir ». In : Aurélie Choné / Cat (...)
  • 48 Max von Oppenheim (1860-1946) est un spécialiste de l’Antiquité, archéologue, orientaliste, mécène (...)
  • 49 Max von Oppenheim : Der Tell Halaf : Eine neue Kultur im ältesten Mesopotamien. Leipzig 1931 ; reéd (...)
  • 50 Johann Chapoutot : Le national-socialisme et l’Antiquité. Paris 2008.
  • 51 Ludwig Scheemann : Die Rasse in den Geisteswissenschaften. Studien zur Geschichte des Rassengedanke (...)

14Par ailleurs, ses idées sont ancrées dans une vision « romantique », qui conçoit l’histoire comme l’éternel retour du même et pour laquelle l’avenir se superpose à un passé idéalisé. Cette idée d’une communauté de destin tend à se développer à côté d’une autre approche de la Perse, ancrée cette fois dans l’idée de communauté originelle. L’‘obsession généalogique’ qui s’empare du Reich autour de 1900 transparaît dans le rôle majeur joué par l’archéologie : Heinrich Schliemann découvre Troie et Mycènes en 1890, dans les premières années du vingtième siècle l’aventurier Carl Peters monte une expédition africaine pour retrouver la biblique Ophir47, Max von Oppenheim, espion d’envergure48, mais aussi archéologue de talent, met au jour lors de fouilles les bas reliefs du Tell Halaf, site néolithique qui se trouve en Syrie du Nord49. Cette découverte devant corroborer l’idée que la Perse est l’une des grandes civilisations à l’origine de la culture européenne50 connaîtra un succès grandissant dans les années 1930. Rappelons qu’autour de 1900, la filiation des peuples ou des « races » se trouvait au centre des préoccupations identitaires, relayée par des propagandistes de renom tel Ludwig Scheemann, traducteur de Gobineau51, ou instrumentalisée quelques années plus tard par Alfred Rosenberg dans son Mythus des 20. Jahrhunderts (1930). Elle visait à imposer l’idée d’une proximité « raciale » et de facto culturelle entre les Perses de l’antiquité et les Germains du xxe siècle, l’histoire étant saisie comme un « éternel retour du même ». Le passé devient alors la grille de lecture du présent, voire du futur. Si d’aucuns mirent l’accent sur l’inévitable fin des grandes civilisations, pensons à Oswald Spengler et à son fabuleux traité de ‘collapsologie’, Der Untergang des Abendlandes (1918‑1922), d’autres mirent davantage l’accent sur la proximité de futures grandeurs impériales.

  • 52 Le terme de « révolution conservatrice » est un concept classificatoire de l’historiographie contem (...)
  • 53 Dupeux (dir.) : La « révolution conservatrice », p. 8.
  • 54 Edward W. Said : Orientalism, Western Conceptions of the Orient [1978]. New York /London 1991, p. 1 (...)

15Les projections de Banse allient une approche ‘statique’ ancrée dans le cliché et le préjugé à une vision dynamique afin de faire se rencontrer les espaces occidentaux et orientaux. Cette rencontre idéalisée de deux paysages où se met en œuvre une véritable géographie de l’âme, prend pour l’Orient la forme d’un progrès au sens occidental et pour l’Occident, celle d’un retour à un passé idéalisé devant permettre l’émergence d’une ‘nouvelle-ancienne’ Allemagne. Le développement d’approches pseudo-scientifiques que traverse un certain ‘désir d’Orient’ à la Banse s’inscrit à l’époque de Weimar dans un vent d’optimisme culturel devant faire pièce à une certaine Europamüdigkeit ambiante et à la Kulturkritik, entendons la critique de la civilisation occidentale, voire d’inéluctables visions déclinistes (Spengler) de la fin du Kaiserreich. Banse est en ce sens proche de l’idéologie de la « Révolution conservatrice »52, que l’on peut qualifier avec l’historien Louis Dupeux de « nébuleuse d’extrême-droite »53 dont l’idéologie reste tiraillée entre un certain rejet de la modernité pour se tourner vers un passé idéalisé et la croyance en un futur salvateur. C’est bien ce type de pensée ‘oxymorique’ que caractérise la vision géographique de Banse. D’un point de vue de la ‘géographie de l’âme’, telle qu’il la comprend, l’Orient imaginé et dynamisé par la Perse reste le moyen de promouvoir l’idée d’un Occident devant développer une dynamique inverse afin de retrouver une authenticité première, mais perdue sous l’effet de la modernité. C’est à cette seule condition que pourrait avoir lieu la rencontre idéale entre les deux mondes, à l’origine d’une communauté de destin ainsi que l’imaginait Banse, mais placée bien entendu sous l’hégémonie d’une Allemagne qu’il saisit comme Germanie des temps futurs. Ainsi, il apparaît, une fois de plus, que l’Orient est instrumentalisé et réduit à une représentation stéréotypée qui n’a rien à voir avec un Orient réel. L’Orient de Banse s’inscrit parfaitement dans la vocation de l’Orientalisme tel que l’avait souligné Said : « L’Orientalisme est – et ne fait pas que représenter – une dimension importante de la culture politique et intellectuelle moderne et, en tant que telle, concerne moins l’Orient que “notre” monde »54.

Haut de page

Notes

1 AA Politik 26 Türkei 1924-1935.

2 Ibid., p. 1. Voir à ce sujet Kurt Grunwald : « “Pénétration pacifique” – The Financial Vehicles of Germany’s “Drang nach Osten” ». In : Jehuda L. Wallach (éd.) : Germany and the Middle East 1835-1939. Tel Aviv 1975 ; Wolfgang Schwanitz (éd.) : Germany and the Middle East 1871-1945. Princeton 2004.

3 AA Politik 26 Türkei 1924-1935, p. 2.

4 Le chemin de fer Berlin-Bagdad (Bagdadbahn), réalisation majeure de l’impérialisme économique allemand est une voie ferrée construite entre 1903 et 1940, devant assurer la liaison entre Istanbul et Bagdad. Voir Jürgen Franzke (éd.) : Bagdadbahn und Hedjazbahn. Deutsche Eisenbahngeschichte im Vorderen Orient. Nürnberg 2003 ; Sean McMeekin : The Berlin-Baghdad Express. The Ottoman Empire and Germany’s Bid for World Power 1898‑1918. London 2010.

5 Edward W. Said : « Orientalism ». In : Bill Ashcroft / Gareth Griffiths / Helen Tiffin (éd.) : The Post-Colonial Studies Reader. London / New York 1995, p. 89 : « I have begun with the assumption that the Orient is not an inert fact of nature. It is not merely there, just as the Occident itself is not just there either. We must take seriously Vico’s great observation that men make their own history, that what they can know is what they have made, and extend it to geography: as both geographical and cultural entities—to say nothing of historical entities—such locales, regions, geographical sectors as “Orient” and Occident are man-made. Therefore as much as the West itself, the Orient is an idea that has an history and a tradition of thought, imagery, and vocabulary that have given it reality and presence of it in the West. The two geographical entities thus support and to an extend reflect each other ».

6 Edward W. Said : Culture et impérialisme. Trad. française de Paul Chemla. Paris 2000, p. 12.

7 Ibid., p. 14.

8 Ewald Banse reste pourtant le plus souvent présenté comme un géographe « académique ». Voir Gaëlle Hallair : Histoire croisée entre les géographes français et allemands de la première moitié du xxe siècle : la géographie du paysage (Landschatsfkunde) en question, thèse des universités de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et de Leipzig 2010.

9 Ewald Banse : Abendland und Morgenland. Landschaft Rasse Kultur zweier Welten. Berlin 1926.

10 Gerhard Paul (éd.) : Visual History. Ein Studienbuch. Göttingen 2006 ; Jens Jäger / Martin Knauer (éd.) : Bilder als historische Quellen ? Dimensionen der Debatten um historische Bildforschung. München 2009.

11 Nous reprenons volontairement un terme ‘parlant’ privilégié par le théoricien postcolonial Homi Bhabha pour décrire une dynamique qui pousse au dépassement d’approches ‘binaristes’ divisant le monde en deux entités opposées, caractéristiques de la colonialité.

12 Ewald Banse : Entwicklung und Aufgabe der Geographie. Wien 1953, p. 198.

13 Ibid.

14 Ibid., p. 199.

15 Notons qu’en France Alfred Fouillé fait paraître dans le même esprit : Psychologie du peuple français (1898), suivi d’Esquisses psychologiques des peuples européens (1902) et de Tempérament et caractères selon les individus, les sexes et les races (1926). Voir également Hillair : Histoire croisée. Il va sans dire que l’idée de psychologie des peuples connaîtra par la suite un grand succès auprès des géographes nazis ainsi qu’en témoigne la publication d’Egon von Eickstedt : Grundlagen der Rassenpsychologie (1936) et de Willy Hellpach : Einführung in die Völkerpsychologie (1938), ouvrages dans lesquels ils développent une idéologie de l’espace (vital) qui se conjugue à une pensée raciale et raciste.

16 <www.herodote.net/Textes/tVersailles1919.pdf> [22.01.2016].

17 L’article 22 du Pacte de la Société des Nations précise que le mandat a des objectifs bien précis : permettre à ces pays d’accéder à la culture, au développement et au bien-être. Les mandats B sont incapables de s’administrer eux-mêmes et sont donc partagés entre les puissances mandataires avec des restrictions de caractère militaire (les puissances mandataires ne doivent y édifier aucune fortification, ni établir aucune base militaire et navale, ni organiser aucune force militaire). On décide du principe de l’égalité commerciale pour tout membre de la Société des Nations. Les mandats C peuvent être administrés par le mandataire d’après ses propres lois comme partie intégrante de son Empire.

18 Avec les accords de Locarno, l’Allemagne renonce à ses ambitions révisionnistes et aux modifications des frontières occidentales, ce qui lui vaut la confiance de la France qui en 1926 se prononce en faveur de son entrée à la Société des Nations. De plus, les frontières orientales sont considérées dorénavant comme provisoires, ce qui permet à l’Allemagne d’envisager à terme une révision de ces frontières. Par ailleurs, la France consent à retirer ses troupes de Rhénanie et garde l’Alsace-Lorraine.

19 Voir à ce sujet Louis Dupeux : Histoire culturelle de l’Allemagne 1919-1960. Paris 1989, p. 6f. et id. : « Révolution conservatrice et modernité ». In : Louis Dupeux (éd.) : La « révolution conservatrice » dans l’Allemagne de Weimar. Paris 1992, p. 1743 ; Gilbert Merlio : « La “Révolution conservatrice” : contre-révolution ou révolution d’un autre type ? ». In : Manfred Gangl / Hélène Roussel (dir.) : Les intellectuels et l’État sous la République de Weimar. Paris 1993.

20 Maxime Alexandre : « Introduction ». In : Romantiques Allemands. Paris 1976, p. XII.

21 Ibid., p. XVI.

22 Christoph Mährlein : Volksgeist und Recht : Hegels Philosophie der Einheit und ihre Bedeutung in der Rechtswissenschaft. Würzburg 2000.

23 Ernest Renan : « Qu’est-ce qu’une nation ? ». In : Discours et conférences. Paris 1887.

24 Tuan Yi-Fu : Topophilia : A Study of Environmental Perception, Attitudes, and Values. New York 1974.

25 Il publiera également après 1933 : Niedersachsen und Braunschweig in neugeographischer Darstellung (1925), Deutsche Landeskunde (1932), Das deutsche Mittelgebirsgland (1932), Weiße in aller Welt (1932), Große Forschungsreisende (1933), Germany Prepares for War ! (1934), Das deutsche Tiefland (1935), Deutschland in aller Welt (1937), Kleine Geschichten aus Asien (1938), Entwicklung und Aufgabe der Geographie (1953), Alexander von Humboldt (1953).

26 Ewald Banse : « Der Orient – Ein geographischer Begriff ? ». In : Deutsche Rundschau für Geographie und Statistik XXXI/I (1908).

27 Sigrid Weigel : « Zum topographical Turn. Kartographie, Topographie und Raumkonzepte in den Kulturwissenschaft ». In : Kulturpoetik, t. 2. Göttingen 2002, p. 151-165 ; voir également <www-alt.uni-greifswald.de weigel.pdf > [13.03.2017]. Sigrid Weigel évoque l’émergence, au-delà du spatial turn du milieu des années 1990, d’un topographical turn centré autour de la cartographie. Les cartographes en effet créent en premier lieu l’espace qu’ils prétendent reproduire par la suite, construisant ainsi des espaces coloniaux « pré-imaginés ». Voir également Iris Schröder / Sabine Höhler (dir.) : Welt-Räume. Geschichte, Geographie und Globalisierung seit 1900. Frankfurt am Main 2005.

28 Ewald Banse : Das Orientbuch. Straßburg/Leipzig 1914, p. 16-17.

29 Anton Escher : « Die geographische Gestaltung des Begriffs Orient im 20. Jahrhundert ». In : Bukhard Schnepel / Gunnar Brands / Hanne Schönig (éd.) : Orient-Orientalistik-Orientalismus. Geschichte und Aktualität. Bielefeld 2015, p. 123-151, ici p. 127.

30 Horst Bredekamp : Theorie des Bildakts, Frankfurter Adorno-Vorlesungen 2007. Berlin 2010. Voir également Bernd Roeck : « Gefühlte Geschichte. Bilder haben einen übermächtigen Einfluss auf unsere Vorstellungen von Geschichte ». In : Recherche. Zeitung für Wissenschaft 2 (2008).

31 Georg Stöber / Hermann Kreutzmann : « Zum Gebrauchswert von ‘Kulturräumen’ ». In : Reinhard Zeilinger et al. : Kritische Geographie 14. Geopolitik. Zur Ideologiekritik politischer Raumkonzepte. Wien 2001, p. 214-230.

32 Banse : Abendland und Morgenland, p. 25.

33 Ibid., p. 123.

34 Gerhard Paul : « Visual History ». In : Docupedia-Zeitgeschichte, <http://docupedia.de/zg/> [13.03.2014].

35 Banse : Abendland und Morgenland, p. 125-126.

36 Ibid., p. 230.

37 Cette idée est diffusée par des auteurs comme comme Otto Amon, Alfred Ploetz, Wilhelm Schallmeyer et Alexandre Tille dont l’ouvrage intitulé Von Darwin zu Nietzsche. Ein Buch Entwicklungsethik, paru en 1895, peut être considéré comme un manifeste du mouvement social-darwiniste.

38 Ibid., p. 232. Voir Jost Hermand : Der alte Traum vom neuen Reich. Frankfurt am Main 1988, p. 47-103. Pour les mouvements völkisch, voir l’ouvrage de Uwe Puschner : Die völkische Bewegung im wilhelminischen Kaiserreich. Darmstadt 2001.

39 AA Politik 26 Türkei 1924-1935, p. 5.

40 C’est aussi la ligne défendue par des revues telles Der Nahe Osten, Geopolitik, Die Welt des Islams.

41 Voir Benedict Anderson : Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread of Nationalism. London 2010.

42 Ibid., p. 6-7. Pour Benedict Anderson, une nation est avant tout une « communauté imaginée », ainsi qu’il l’écrit dans son ouvrage : « a nation is imagined because the members of even the smallest nation will never know most of their fellow-members, meet them, or even hear of them, yet in the minds of each lives the image of their communion ».

43 Voir notamment Ewald Banse : Deutsche Landeskunde. Umrisse von Landschaft und Volkstum in ihrer seelischen Verbundenheit. München 1932 et Banse : Lehrbuch der organischen Geographie. Berlin 1937.

44 Carl Ritter (1779-1859) est le fondateur de la géographie moderne avec Alexander von Humboldt. Pour Ritter, il existe un déterminisme entre une cause relevant de la nature et une conséquence d’ordre social. Les sociétés sont contraintes par la topographie. Pour Ritter, la géographie ne saurait se limiter à décrire et à mesurer la terre, mais se doit de considérer l’espace comme un objet à la fois géologique et biologique, voire sociologique. Il s’intéresse donc aux sociétés et à leur évolution à travers leurs liens avec leur milieu. Cette théorie reste très discutée de nos jours, car pour les géographes contemporains, des milieux naturels semblables peuvent déboucher sur des organisations sociales et humaines très diverses. Le milieu ne commande pas tout. Paul Wilhelm Ferdinand von Richthofen (1833-1905) est un géographe et géologue allemand. Pour Richthofen la géographie doit décrire les caractéristiques physiques de la surface de la Terre et les relations entre ces caractéristiques et les autres spécificités de cette surface y compris les hommes. Cette description doit être faite à travers une étude détaillée de petites unités géographiques et une étude comparative d’aires plus grandes.

45 Ernst Haeckel est l’auteur des fameux Welträtsel (1899) au succès considérable autour de 1900.

46 Le développement de la psychologie et de la psychanalyse ont sans doute également joué un rôle important en ce sens.

47 Catherine Repussard : « Carl Peters à la recherche de la biblique Ophir ». In : Aurélie Choné / Catherine Repussard (éd.) : Les mondes germaniques et les « villes-mirages » de la fin du xixe siècle à nos jours. In : Recherches Germaniques, hors-série 7 (2010), p. 39-53.

48 Max von Oppenheim (1860-1946) est un spécialiste de l’Antiquité, archéologue, orientaliste, mécène et espion. Il dirige le service de renseignements allemand couvrant l’Orient (Nachrichtenstelle für den Orient) et fomente des rébellions dans les pays faisant partie du domaine d’influence de la Grande-Bretagne. Il soutient notamment qu’il est possible d’instrumentaliser le djihad islamique au profit de l’Allemagne et de son allié turc. Voir à ce sujet les mémoires de l’auteur ainsi que son ouvrage : Max von Oppenheim : Die Revolutionierung der islamischen Gebiete unserer Feinde. Berlin 1914 ; Gabriele Teichmann / GiselaVölger (éd.) : Faszination Orient. Max von Oppenheim, Forscher, Sammler, Diplomat. Köln 2001 ; Stefan M. Kreutze : Dschihad für den deutschen Kaiser : Max von Oppenheim und die Neuordnung des Orients (1914-1918). Graz 2012 ; Veit Veltske : Playing Lawrence on the Other Side : Die Expedition Klein und die deutsche Orientpolitik im Ersten Weltkrieg. Berlin 2014.

49 Max von Oppenheim : Der Tell Halaf : Eine neue Kultur im ältesten Mesopotamien. Leipzig 1931 ; reédition Berlin 1966.

50 Johann Chapoutot : Le national-socialisme et l’Antiquité. Paris 2008.

51 Ludwig Scheemann : Die Rasse in den Geisteswissenschaften. Studien zur Geschichte des Rassengedankens. München 1930-1931.

52 Le terme de « révolution conservatrice » est un concept classificatoire de l’historiographie contemporaine, introduit par Arnim Mohler dont la thèse de doctorat, soutenue en 1949, s’intitule Die konservative Revolution in Deutschland 1918-1932. Mohler fait remonter la « révolution conservatrice » à une réaction vis-à-vis de la révolution française. À contrario, l’historien Fritz Stern en discerne les premières manifestations dans le romantisme, parti en guerre contre la civilisation industrielle occidentale et englobe le concept dans un mouvement qui se développe dans l’Europe toute entière. Kurt Sontheimer pour sa part voit dans la « révolution conservatrice », une forme spécifique prise par le conservatisme affronté à des problèmes nouveaux que le xixe siècle ignorait encore. Dans ce sens plus large du concept, Denis Goeldel propose pour l’aire allemande l’expression Deutsche Bewegung, forgée par Hermann Nohl pour désigner le mouvement de réaction de l’Allemagne contre les idées occidentales, mouvement qui débute avec le Sturm und Drang et qui se poursuit avec le romantisme. Si l’expression Deutsche Bewegung peut tenir lieu de terme générique de ce mouvement, l’expression « révolution conservatrice » désigne alors un mouvement idéologique et politique de la République de Weimar, lequel forme l’une des trois composantes de l’opposition dite « nationale », à côté des conservateurs traditionnels et des nationauxsocialistes.

53 Dupeux (dir.) : La « révolution conservatrice », p. 8.

54 Edward W. Said : Orientalism, Western Conceptions of the Orient [1978]. New York /London 1991, p. 12 : « Orientalism is—and does not simply represent—a considerable dimension of modern political-intellectual culture, and as such has less to do with the Orient than it does with “our” world ».

Haut de page

Table des illustrations

Légende „Germanische“ Landschaft. Ewald Banse : Abendland und Morgenland, p. 26.
URL http://journals.openedition.org/rg/docannexe/image/828/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 308k
Légende Das Morgenland. Ewald Banse : Abendland und Morgenland, p. 125.
URL http://journals.openedition.org/rg/docannexe/image/828/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 204k
Légende Persische Hochschule. Ewald Banse : Abendland und Morgenland, p. 272.
URL http://journals.openedition.org/rg/docannexe/image/828/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 300k
Légende Perser. Ewald Banse : Abendland und Morgenland, p. 232.
URL http://journals.openedition.org/rg/docannexe/image/828/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 228k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Catherine Repussard, « Ewald Banse : orientaliste et « géographe de l’âme » », Recherches germaniques, HS 12 | 2017, 103-117.

Référence électronique

Catherine Repussard, « Ewald Banse : orientaliste et « géographe de l’âme » », Recherches germaniques [En ligne], HS 12 | 2017, mis en ligne le 05 février 2019, consulté le 12 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rg/828 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rg.828

Haut de page

Auteur

Catherine Repussard

Maître de conférences HDR
Université de Strasbourg
repussardcatherine@wanadoo.fr

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search