Adapter et commenter le Livre des Rois (Shâhnâmeh) en Allemagne au XIXe siècle
Résumés
Le Shâhnâmeh (Livre des Rois) de Ferdowsi est connu en Europe au moins depuis la fin du xviiie siècle, avec les travaux pionniers de Sir William Jones (1746-1794), puis de ceux de Josef von Hammer-Purgstall (1774-1856), prestigieux orientalistes, et enfin par la traduction française que proposa l’Allemand germanophile Jules Mohl (1800-1876) de l’épopée iranienne, en sept volumes, publiée entre 1838 et 1878. En Allemagne, l’œuvre de Ferdowsi suscita un intérêt considérable tout au long du xixe siècle, avec plusieurs traductions, par A. F. von Schack en 1851 et par Friedrich Rückert en 1890. Mais le premier à traduire de très larges extraits de l’épopée iranienne en langue allemande fut Joseph Görres (1776-1848), qui publia Das Heldenbuch von Iran. Aus dem Schah Nameh des Firdussi dès 1820 et consacra à ce texte une longue introduction d’une centaine de pages. Ce paratexte important n’ayant jamais fait l’objet d’une étude spécifique, notre contribution étudiera ce témoignage de la relation entre traduction, interprétation de l’histoire et quête de l’identité nationale, sur l’arrière-plan des théories contemporaines du mythe.
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- 1 De nombreux ouvrages existent à présent sur ces relations interculturelles entre l’Europe et les di (...)
1C’est durant la période de 1770 à 1830 que l’Europe accomplit une découverte sans précédent des civilisations extra-européennes et notamment de celles de l’« Orient », dont elle prend connaissance d’abord à travers les récits de voyages de savants et d’explorateurs, puis par les textes sacrés ou profanes rapportés par ceux-ci et traduits par les érudits européens1. À côté de celle de l’Inde, soumise à la colonisation française puis britannique, l’Europe découvre alors l’importance du monde persan, sur les plans historique, culturel et religieux.
- 2 William Jones a été l’un des premiers à s’intéresser au Livre des Rois, dans Commentarii poëseos As (...)
- 3 Sur Anquetil-Duperron, voir Jean-Luc Kieffer : Anquetil-Duperron. L’Inde en France au xviiiE siècle(...)
- 4 Pour ses principaux écrits sur le monde persan, voir Johann Gottfried Herder : Persepolitanische Br (...)
2Cette longue période d’une soixantaine d’années se décline en plusieurs phases. Dès la fin du xviiie siècle, dans les dernières décennies de la période des Lumières européennes, l’Europe s’ouvre à l’altérité culturelle des mondes orientaux. Même si les acteurs de cette rencontre interculturelle sont multiples, quelques figures avaient tout particulièrement œuvré pour la diffusion des connaissances sur le monde persan : parmi elles le Britannique William Jones (1746‑1794)2,
le Français Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron (1731‑1805)3, qui avaient tous deux longuement séjourné en Inde, et l’Allemand Johann Gottfried Herder (1744‑1803), qui n’avait jamais fait le voyage d’Orient, mais avait, plus qu’aucun de ses contemporains dans le monde germanique, œuvré à la diffusion des connaissances sur les mondes orientaux4. Chacun d’entre eux a apporté une contribution majeure à la diffusion des savoirs sur le monde persan et a proposé d’interpréter le statut de celui-ci dans le dispositif général des civilisations. Les Lumières avaient promu les idéaux de libre examen critique des idées, ceux de tolérance, de cosmopolitisme et d’humanité. La question des valeurs portées par une civilisation est donc centrale pour leurs auteurs. Elle inspirera également les premières lectures du Livre des Rois.
- 5 Sur ce processus d’institutionalisation, voir Sabine Mangold : Eine „Weltbürgerliche Wissenschaft“. (...)
- 6 Abraham-Hyacinthe Anquetil-Duperron : Zend Avesta, ouvrage de Zoroastre contenant les idées Théolog (...)
- 7 Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron : Oupnek’hat (id est secretum tegendum), opus ipsa in indica ra (...)
3Dans les premières décennies du xixe siècle, l’intérêt pour l’Orient, qui était resté le fait d’érudits individuels, s’institutionnalise par la création de chaires de persan et de sanskrit dans les principales universités européennes, ainsi à Paris, Bonn ou Berlin5. Anquetil-Duperron, grand pionnier de la traduction de textes en langues iraniennes anciennes, avait traduit le Zend-Avesta dès 17716, puis en 1801, transposé depuis le persan l’Oupnek’hat, compilation d’une cinquantaine d’Upanischads indiennes7. De nombreux textes seront traduits du persan et du sanskrit, et parmi ceux-ci, les grands orientalistes européens qui se sont intéressés au monde persan ont tous reconnu l’importance exceptionnelle du Shâhnâmeh (« Livre des Rois ») de Ferdowsi.
4Il est difficile de résumer en quelques lignes ce texte fondateur de la culture iranienne, composé au tournant du xe et du xie siècle par Abou’lkasim Ferdowsi (934‑1020). Patrick Ringgenberg, l’un de ses plus récents interprètes, indique que
- 8 Voir Patrick Ringgenberg : Une introduction au Livre des Rois (Shâhnâmeh) de Ferdowsi. La Gloire de (...)
cette épopée royale de sagesse et de guerre basée sur des récits préislamiques […] raconte l’histoire plus ou moins légendaire des rois iraniens, de la création du monde et des rois mythiques, jusqu’aux Sassanides et à la conquête de l’Iran par les Arabes islamisés au viie siècle.8
5L’ouvrage est divisé en trois parties, dites « mythique », « héroïque » et « historique ». C’est aux deux premières que s’intéresse Joseph Görres, auquel nous consacrons cette contribution.
- 9 Joseph von Hammer-Purgstall (éd.) : Fundgruben des Orients, bearbeitet durch eine Gesellschaft von (...)
- 10 Voir Mahmoud Falaki : Goethe und Hafis. Verstehen und Missverstehen in der Wechselbeziehung deutsch (...)
- 11 Hammer-Purgstall : Fundgruben des Orients, vol. III. Wien 1813, p. 57-64 : « Probe einer Uebersetzu (...)
- 12 Hammer-Purgstall : Fundgruben des Orients, vol. II. Wien 1811, p. 421-450. Par ailleurs, Joseph von (...)
- 13 Le Livre des Rois, par Abou’ lkasim Firdousi, traduit par Jules Mohl, 7 vol. Paris 1876-1878.
- 14 Djavad Hadidi : « Firdowsi dans la littérature française ». In : Revue de littérature comparée XLIX (...)
- 15 Kambiz Djalali : « Le Livre des Rois de Ferdowsi et ses traductions dans la philologie et la littér (...)
6Dans le contexte de l’orientalisme européen, la réception du Shâhnâmeh, qui comme le Mahâbhârata indien relève de la littérature épique, occupe une place spécifique dans l’éventail des sources orientales dont disposera l’Europe et qui fascineront les intellectuels et le public cultivé. L’œuvre de Ferdowsi fait l’objet de présentations dans les revues orientalistes qui voient le jour après 1800 dans l’espace germanophone, notamment Les Mines de l’Orient (Fundgruben des Orients)9 publiées à partir de 1808 par l’Autrichien Josef von Hammer-Purgstall (1774‑1856), pionnier de l’orientalisme européen dont la transposition du Divan de Hafez inspira Goethe pour son célèbre Divan occidental-oriental (West-östlicher Divan, 1819)10. Hammer-Purgstall a proposé des traductions d’extraits du Livre des Rois11, ainsi l’histoire de Khoshrow et Shirin12. Avec Jules Mohl (1800‑1876), Allemand francophone et francophile, qui avait travaillé durant plusieurs décennies à une traduction intégrale en langue française, qui paraîtra entre 1838 et 1878, s’opérera un tournant majeur dans la réception du Livre des Rois13. Pour nous orienter dans cette histoire de la première réception du Shâhnâhmeh en Europe, nous pouvons nous appuyer sur les travaux de Jawad Hadidi14 et plus récemment sur un article de Kambiz Djalali15, qui ont retracé l’histoire de ces traductions, les circuits d’introduction du texte en Europe et les limites de cette réception.
7Rappelons ici que l’acte même de traduire comporte d’importants enjeux culturels, dépassant le simple plan linguistique : la transposition d’un texte émanant d’un contexte culturel différent présuppose, comme il va de soi, l’apprentissage et l’appropriation de la langue étrangère mais également la familiarisation avec le contexte culturel de production de l’œuvre et de ce fait la production d’une image de l’Autre. Ce questionnement sur l’altérité de la civilisation rencontrée est également un questionnement sur l’identité de celui qui perçoit ainsi la différence. Cette dimension se révélera capitale pour la lecture que Joseph Görres propose de l’épopée iranienne.
8Tout aussi importante que celle des traductions, mais moins souvent entreprise, est l’étude des paratextes qui les accompagnent : notices explicatives, commentaires ou introductions. Les commentaires que proposent les auteurs des traductions, mais aussi leur sélection des passages qu’ils considèrent comme les plus significatifs des œuvres traduites, nous renseignent non seulement sur leur vision des œuvres en question, mais également sur les implications de celles-ci pour leur compréhension de la civilisation européenne et de ses étapes historiques. Ainsi, comme nous cherchons à le démontrer ici, l’épopée iranienne de Ferdowsi allait-elle devenir, outre sa valeur propre de document culturel sur une civilisation ancienne et très admirée, un miroir pour les conflits franco-allemands du début du xixe siècle, la lutte du Bien et du Mal, omniprésente dans la mythologie du texte, éveillant des résonances contemporaines pour les traducteurs et lecteurs de l’épopée iranienne.
- 16 Joseph Görres : Das Heldenbuch von Iran. Aus dem Schah Nameh des Firdussi, In zwei Bänden. Mit zwei (...)
- 17 Friedrich Adolf von Schack : Heldensagen des Firdusi. In deutscher Nachbildung nebst einer Einleitu (...)
- 18 Friedrich Rückert : Firdosi’s Königsbuch. Berlin, G. Reimer 1890. À l’ultime fin du xixe siècle l’o (...)
9La réception allemande de cette œuvre monumentale qu’est le Shâhnâmeh a été particulièrement importante tout au long du xixe siècle, avec quelques étapes majeures, liées à des tentatives de transposition et de commentaire : Joseph Görres publie en 1820 Das Heldenbuch von Iran. Aus dem Schah Nameh des Firdussi16. Le Baron Adolf von Schack fera paraître en 1851 Heldensagen des Firdusi. In deutscher Nachbildung nebst einer Einleitung17. Le poète et orientaliste de profession Friedrich Rückert publiera en 1890 Firdosi’s Königsbuch18.
10Les approches respectives de Görres, von Schack et Rückert présentent des différences significatives : celle de l’érudit mythologue, historien et géographe, versé autant dans la littérature que dans les sciences de la nature (Görres), à la fois savante et spéculative, celle de l’esthète épris de littérature et fasciné par l’Orient dans le contexte de la « Europamüdigkeit » qui s’amorce (von Schack) et enfin celle du poète orientaliste, surtout préoccupé de transposition poétique (Rückert), qui n’a pas publié de commentaire à sa traduction. Une étude comparative de ces trois entreprises de transposition se révélerait assurément d’un grand intérêt ; pourtant, la présente étude devra se limiter au premier d’entre eux, Joseph Görres, qui a développé, en introduction à sa traduction de l’épopée iranienne, d’abondants commentaires sur les différentes dimensions de l’œuvre, et qui fait figure de pionnier dans la découverte approfondie de cette œuvre.
Joseph Görres (1776‑1848) et le monde persan dans le contexte des années 1800‑1820
- 19 Parmi les recherches récentes sur Görres, voir Monika Fink-Lang : Joseph Görres: ein Leben im Zeita (...)
- 20 Voir Joseph Görres : « Naturwissenschaftliche, und naturphilosophische Schriften II » [1793‑1810], (...)
11Si Joseph Görres est une figure moins immédiatement connue du germaniste que la plupart de ses grands contemporains, c’est sans doute parce que son œuvre considérable, d’une variété exceptionnelle de sujets, est d’une lisibilité difficile19. Contemporain de Goethe, cet intellectuel polygraphe fut tout à la fois historien, penseur politique engagé, mythologue mais aussi – et ceci surtout au début de sa carrière – un chercheur dans les sciences de la nature, auteur de théories sur la biologie et la chimie20, en résonance avec les axiomes de la science goethéenne, fondée sur l’idée de la correspondance entre microcosme et macrocosme.
- 21 Sur cet aspect, voir Vanden Heuvel : A German life ; Reinhard Siegert : Die Staatsidee Joseph von E (...)
- 22 Görres : Das Heldenbuch, dédicace, p. 5.
- 23 Der Rheinische Merkur paraît de 1814 à 1816 avant d’être interdit par la censure. Voir Uwe Daher : (...)
- 24 Joseph Görres : Teutschland und die Revolution. Koblenz 1819.
12Né à Coblence en 1776, grand défenseur de la Révolution française et des avancées démocratiques qu’elle apporta, mais révulsé, comme beaucoup d’Allemands, par la Terreur qui s’ensuivit, il devra s’exiler pour fuir l’oppression napoléonienne en Allemagne, contre laquelle il lutte avec toute son ardeur de polémiste21. Napoléon est ainsi pour lui le « nouveau Zahâk » (« der neue Zohak »)22, par référence au personnage maléfique du Livre des Rois, qui agit sous la coupe de l’Ahriman zoroastrien, et dont le règne couvre symboliquement 1 000 ans. Contre lui devront s’élever des adversaires à la hauteur, aussi valeureux que ceux qui peuplent le Livre des Rois iranien. Görres fonde le journal Der Rheinische Merkur en 1814, pour en faire un forum contre le despotisme et l’occupation de territoires allemands par Napoléon23. En 1820, la même année que sa traduction du Shâhnâmeh, paraît Teutschland und die Revolution24 (« L’Allemagne et la Révolution »), texte dans lequel Görres analyse la situation de l’Allemagne dans le contexte politique européen, et affirme pour elle la nécessité de trouver son identité. C’est en exil à Strasbourg qu’il achève sa traduction du Shâhnâmeh en 1819. Il avait, à cette fin, appris le persan en autodidacte, tout en s’essayant à la traduction de l’épopée, tâche qui avait requis une dizaine d’années à partir de 1810.
- 25 Joseph Görres : Die teutschen Volksbücher. Nähere Würdigung der schönen Historien-, Wetter- und Arz (...)
- 26 Görres : Das Heldenbuch, « Vorwort », p. XIV. Le préfacier Willibald Kirfel renvoie à Wilhelm Schel (...)
- 27 Görres : Das Heldenbuch, « Vorwort », p. XV.
- 28 Ibid., p. XV : « Es ist ein gar köstliches Buch ; hell, klar, bilderreich wie die Wiesen von Mazend (...)
- 29 Ibid. p. XV : « Es ist ein gar interessantes und mir sehr liebes Buch, das mich für das fatale Voka (...)
13Ami des romantiques allemands, il s’intéresse à la culture populaire germanique et publie Die teutschen Volksbücher dès 180725. Sa correspondance avec ses amis du cercle romantique de Heidelberg et notamment avec Achim von Arnim ou avec les frères Grimm, eux-mêmes grands mythologues, donne une idée de son travail sur le texte de Ferdowsi et de son apprentissage de la langue persane26. Apprendre le persan, écrit-il, « ne suscite pas de difficulté majeure, sans doute », ajoute-t-il, « à cause de la parenté linguistique entre l’allemand et le persan »27, idée répandue dans les milieux savants de la recherche linguistique du début du xixe siècle, où la quête de la langue originelle était à l’ordre du jour. Si Görres s’était en effet donné la peine d’apprendre le persan, c’était certes pour ses études de mythologie générale et comparée et ses recherches historiques, mais également et surtout pour être en mesure d’entreprendre la traduction du Shâhnâmeh, œuvre qu’il juge sublime et sur laquelle il s’exprime ainsi : « C’est un livre très appréciable : clair, lumineux et plein d’images, comme les prairies du Mazandaran28. » Ce « livre très intéressant » et qui « lui est très cher » le « dédommage pour le fastidieux apprentissage du lexique depuis plus d’une année »29.
- 30 La Perse le dispute à l’Inde à cet égard, par exemple chez Herder : Johann Gottfried Herder : Ideen (...)
- 31 Othmar Frank : Das Licht vom Orient. Nürnberg 1808. Sur cet auteur, voir : Michael Stausberg : « Za (...)
- 32 Ainsi chez Othmar Frank lui-même. Sur tous ces sujets, l’ouvrage de René Gérard : L’Orient et la pe (...)
14La passion de Görres pour l’épopée de Ferdowsi s’inscrit dans le contexte du « persisme » des années 1810-1820, une conception que privilégient divers intellectuels allemands de l’époque, voyant dans les productions culturelles de l’Iran les documents les plus anciens de l’humanité et donc l’origine de toute civilisation30. C’est une conception que développe notamment le bénédictin défroqué, devenu orientaliste, Othmar Frank (1770‑1840) dans Das Licht vom Orient (« La Lumière de l’Orient »), un opuscule paru en 1808, fondé sur l’idée que les origines de la civilisation sont à rechercher en Perse, berceau de l’humanité31. Ces auteurs développent à cet égard tout un argumentaire fondé à la fois sur les connaissances géographiques de l’époque, encore assez précaires, sur leur connaissance des religions pré-islamiques et en particulier de la doctrine de Zoroastre, et sur les constructions des mythologues européens. Peu d’années plus tard ce « berceau de l’humanité » dont est censé sortir toute civilisation, se déplacera de la Perse vers l’Inde, dans les spéculations de certains de ces mêmes orientalistes32.
Une lecture plurielle et engagée du Shâhnâmeh
- 33 Görres : Das Heldenbuch, « Vorwort », p. XVI.
15Görres compose sa traduction entre 1811 et 1819. Das Heldenbuch von Iran. Aus dem Schah Nameh des Firdussi (« Le Livre des héros de l’Iran, extraits du Shâhnâmeh de Ferdowsi ») paraîtra en 1820 chez Reimer à Berlin, assorti de deux illustrations et d’une carte géographique. Görres avait travaillé à partir d’un manuscrit issu de la collection du Russe Georg Thomas Asch, qui lui avait été prêté par l’Université de Göttingen, laquelle avait reçu le legs de Asch, décédé en 180733. La traduction de Görres prend en compte les 38 premiers chapitres de l’œuvre, depuis le début de l’épopée avec l’évocation des rois « mythiques », fondateurs de civilisations, jusqu’à la mort du héros, lui aussi mythique, Rostam, l’une des figures les plus importantes de l’épopée. Elle est précédée d’une longue introduction d’une centaine de pages, qui fera l’objet de notre étude ici, et qui explore l’œuvre de Ferdowsi dans ses différentes dimensions, en analysant parfois de manière très détaillée, de nombreux épisodes.
- 34 Joseph Görres : Das Heldenbuch von Iran, aus dem Schah Nameh des Ferdussi, édité par Willibald Kirf (...)
- 35 Kirfel (éd.) : Heldenbuch, « Vorwort », p. IX sq.
16Le facsimilé de cette première édition est reproduit dans le volume 12 des œuvres complètes de Görres, édité par Willibald Kirfel sur commande de la Görres-Gesellschaft et paru en 1942, en pleine Deuxième Guerre mondiale34. Le préfacier-éditeur rappelle que dans les premiers jours d’octobre 1934 a été célébré en Iran le 1 000e anniversaire du grand poète national persan Ferdowsi et que l’Allemagne a pris part à cette commémoration en faisant cadeau à Téhéran d’une concordance lexicale pour le Shâhnâmeh, à laquelle avait travaillé un savant allemand durant près de 25 ans35. Il rappelle également que la dédicace de ce cadeau soulignait la grandeur inégalée de la poésie persane dans la littérature mondiale, et en particulier celle du Livre des Rois de Ferdowsi. Le préfacier se plaît à rappeler que les érudits allemands ont, depuis l’époque de Goethe et de son Divan occidental-oriental, pris une part importante dans les traductions et les recherches sur l’œuvre de Ferdowsi.
- 36 Sur les différentes parties de l’œuvre, voir les titres cités en note 8.
- 37 Italo Pizzi : Il libro dei Rei. Turin 1884-1888.
- 38 Ainsi La Légende des Siècles de Victor Hugo. Sur Hugo et l’Iran, voir Claudine Le Blanc / Reza Mir- (...)
17De fait, Görres fait véritablement œuvre de pionnier : sa traduction est la première à présenter en prose les contenus de l’œuvre de Ferdowsi et à en donner de très larges extraits, représentant l’intégralité des parties « mythique » et « héroïque »36, avant la traduction complète de l’épopée par Mohl et celle, en italien, par Italo Pizzi : Il libro dei Rei, parue à Turin de 1884 à 188837. Contrairement à des poètes comme Victor Hugo ou Alphonse de Lamartine, dont l’orientalisme est largement imaginaire, et qui n’ont, selon les spécialistes, pas lu réellement l’épopée iranienne ou n’en ont pris connaissance que de seconde main, mais n’en ont pas moins composé des oeuvres inspirées du Shâhnâmeh38, Görres fournit l’exemple d’un auteur qui connaît par cœur l’action et les personnages, les restitue de façon très vivante, comme s’il était lui-même au cœur de l’action épique, et en propose une interprétation à la fois savante et engagée.
- 39 Görres : Das Heldenbuch, « Einleitung », p. 7 sq.
- 40 Johann Gottfried Herder : Volkslieder, Erster Theil. Leipzig 1778 ; Zweiter Theil. Leipzig 1779. Éd (...)
18Le propos de Görres dans son introduction à Das Heldenbuch von Iran est de présenter au lecteur l’univers de cette épopée en ses différents aspects, mais aussi de mener une investigation sur les origines de ce texte, qu’il pense trouver dans une tradition orale antérieure, remontant à des temps immémoriaux, et que Ferdowsi aurait compilée39. Görres se situe ici dans la ligne de Johann Gottfried Herder, qui avait, dès la fin du xviiie siècle, conçu sa théorie du chant populaire comme témoignage de la culture authentique d’un peuple, ces chants épars ayant ensuite eu vocation à être collectés par un auteur de génie susceptible d’en faire une œuvre construite et transmise à la postérité40.
19Pour aborder l’approche du Shâhnâmeh par Görres, trois dimensions nous semblent essentielles :
201. La posture intellectuelle de Görres entre sciences de la nature et humanités : il décrit en effet le développement des épisodes du Livre des Rois comme une croissance organique, à l’image des lois de la Nature, dans la continuité entre Nature et Culture qu’il prône dans l’ensemble de son œuvre :
- 41 Görres : Das Heldenbuch, « Einleitung », p. 13 : « Du fait de cette localisation de l’action, cette (...)
Bedingt durch diesen Schauplatz wird jene Geschichte, innerhalb des Kreises menschlicher Freiheit, Fortsetzung der Naturgeschichte seyn, in der er sich dem lebendigern Spiel der höheren Kräfte zur Unterlage ausgebildet hat, und ihr Charakter wird mit der Natur des Landes in einem geheimnißvollen Zusammenhange stehen.41
212. La préoccupation politique du poète engagé dans sa lutte pour une identité allemande et une autonomie politique des États allemands, délivrés du joug français. C’est ce que révèle déjà la dédicace que Görres place en exergue à son volume :
- 42 Görres : Das Heldenbuch, dédicace, p. 5 : « À l’homme dont le bras vigoureux a, le premier, forgé l (...)
Dem Manne, der zuerst mit starkem Arm
Die Keule ausgeschmiedet,
Die den neuen Zohak hat erschlagen
Als noch Teutschland zagte vor dem grimmen Drachen,
Dem es seine Kinder zum Opfer hat geschlachtet ;
Dem Freiherrn vom Steine diese Blätter !42
22Ce « nouveau Zahâk », personnage maléfique de l’épopée, tyran maudit sur les épaules duquel poussent des serpents qui doivent être nourris de cervelles de jeunes hommes, n’est autre que Napoléon. Le dédicataire, le Baron vom Stein (1757‑1831), fonctionnaire prussien, homme d’État et réformateur politique, exilé en Autriche depuis 1808 du fait de ses positions antinapoléoniennes, instigateur des guerres de libération (« Befreiungskriege ») contre Napoléon et d’un nouvel ordre européen, est ici l’emblème de la résistance contre ce tyran et de l’espoir d’une ère nouvelle de liberté.
- 43 Joseph Görres : Mythengeschichte der asiatischen Welt. Heidelberg 1810.
- 44 Friedrich Creuzer : Symbolik und Mythologie der alten Völker, besonders der Griechen. In Vorträgen (...)
233. Enfin, la question du rapport entre mythe et histoire, thème central de toute une partie de l’œuvre de Görres et notamment de son « Histoire des mythes du monde asiatique » (Mythengeschichte der asiatischen Welt, 1810)43 : loin d’opposer mythe et histoire comme le feront les approches postérieures, Görres voit entre les deux une continuité, à la suite de son maître Friedrich Creuzer, et de l’ouvrage majeur de celui-ci, Symbolik und Mythologie der alten Völker, besonders der Griechen (« La symbolique et mythologie des peuples anciens, en particulier des Grecs »), paru en 2 volumes en 1810‑181244. Ce grand mythologue romantique, théoricien de la mythologie comparée, a beaucoup influencé Görres.
24Ce que représente le monde persan pour Görres était déjà largement exposé dans cette œuvre monumentale sur les mythes de l’humanité, Mythengeschichte der asiatischen Welt, dans laquelle s’exprime le thème de la quête des origines de l’humanité et de son déploiement à travers l’histoire des peuples et de leurs mythes. Mais c’est à partir d’un vaste ensemble de savoirs que Görres entend aborder le texte de Ferdowsi, dont il résume les principaux épisodes, tout en interrogeant leur proximité avec des mythes grecs et des mythes bibliques.
- 45 Görres : Das Heldenbuch, « Einleitung », p. 14-17 et p. 32 sq.
- 46 Ibid., p. 42 sq.
- 47 Ibid., p. 28 sq.
- 48 Voir Andrew Cunningham / Nicholas Jardine (éd.) : Romanticism and the Sciences. Cambridge 1990 ; Ol (...)
25L’introduction de Görres débute ainsi par de longues pages consacrées à la géographie du Shâhnâmeh, avec des conjectures sur les sites dans lesquels se dérouleraient les épisodes45. Notre auteur a compilé et interrogé ici les savoirs issus des récits de voyageurs qui, depuis la Renaissance, s’étaient rendus en Perse, mais également les historiens de l’Antiquité, comme Diodore, Hérodote, Xénophon, dont il examine et évalue les hypothèses46. Les sciences du langage, telles qu’elles se développent à son époque et la connaissance des religions anciennes due notamment à l’œuvre de Friedrich Creuzer, sont également mobilisées pour une analyse très détaillée des différents épisodes du Livre des Rois, et tout particulièrement ceux qui concernent le héros Rostam et ses nombreuses aventures, ainsi que le tragique de sa destinée47. Görres est l’un des savants qui disposent de la connaissance la plus étendue des mythes accessibles à l’époque, et notamment des mythes de l’Orient, en cette aube du xixe siècle, en pleine période romantique, où la science demeure étroitement liée à la spéculation cosmologique et métaphysique48.
Görres comparatiste : quelle place pour le Livre des Rois dans la littérature mondiale ?
26L’immense érudition de Görres et sa prédisposition au comparatisme ne pouvaient que l’inciter à établir des rapprochements entre le texte iranien et diverses œuvres épiques d’Orient et d’Occident. Les premières années du xixe siècle sont à la fois celles de l’orientalisme naissant et souvent militant et celles de la redécouverte du passé médiéval germanique, deux préoccupations qui vont de pair chez les Romantiques allemands dont Görres est si proche. Dans son commentaire au Livre des Rois il établit prudemment quelques parallèles avec des textes du Moyen Âge germanique, comme le Nibelungenlied, composé au xiiie siècle en Allemagne puis repris dans des traditions scandinaves, ou avec les fragments de Titurel de Wolfram von Eschenbach (1170‑1220), comparant notamment le code de valeurs de la chevalerie iranienne et de la chevalerie germanique médiévale dans leurs similitudes et différences :
- 49 Görres : Das Heldenbuch, « Einleitung », p. 110 : « Il y a de tout un peu dans cette œuvre, mais ja (...)
Es ist von Allem Einiges in diesem Werke, aber keines Ganz […]. Eine gewisse Aehnlichkeit in der Behandlung mit dem Titurel ist allerdings nicht zu verkennen, wie denn diese große Dichtung unter allen am meisten vom orientalischen Geiste hat ; aber dem Inhalt nach besteht zwischen Beiden wieder die größte Ungleichartigkeit, da jener Mystizism in Religion, Liebe und Heldengeist, der den wesentlichen Charakter der europäischen Dichtung macht, dem Perser gänzlich fremd geblieben, der in den Formen ganz antik sich zeigt […].49
27L’incroyable héros Rostam, qu’il comparait aussi par ailleurs à l’Hercule grec ou à Persée, lui évoque, dans la mythologie comparée du domaine germanique, certains traits du héros Siegfried :
- 50 Ibid., p. 105.
Rusthms Jagd in Turan mag am füglichsten sich jener Jagd Sigfried und der Helden von Burigundenland im Tan am Rhein vergleichen, ob sie gleich erfreulichern Ausgang gewonnen.50
28La question du Mal, de son introduction dans le monde créé, de l’éternel combat du Bien et du Mal, si centrale dans le Livre des Rois, est pour Görres un autre point de comparaison majeur. Mais en esprit subtil et en érudit averti, il est également sensible aux différences. La plus importante à ses yeux étant celle du statut accordé à la condition féminine, beaucoup plus valorisée dans le Moyen Âge occidental et le contexte chrétien dans lequel il est ancré que dans le Livre des Rois, où, à quelques exceptions près, qu’il recense méticuleusement, les figures féminines sont plutôt l’objet de péjoration :
- 51 Ibid., p. 98 sq. : « Sur un point en revanche l’on notera une différence majeure, et il concerne to (...)
Nur in einem Punkte thut ein bedeutender Unterschied sich kund, in dem nämlich, was auf das Verhältniß der Geschlechter Beziehung hat. […] Erst als das Christenthum die Frauen emancipirt, mogte neben der Kraft und dem Muthe auch die Schönheit als ethische Idee sich geltend machen und nun jener zarte Minnedienst entstehen, den der frühere Osten nicht gekannt, und der selbst im Westen erst die späte Frucht vieljähriger Pflege und Kultur gewesen […].51
- 52 Ibid., p. 109 sq.
29Esquissant dans les deux dernières pages de son introduction les possibilités de similitudes avec d’autres univers mythologiques d’Orient et d’Occident – comme les légendes entourant la figure d’Ossian, barde mythique dont les textes furent publiés par James Macpherson en Allemagne à la fin du xviiie siècle, ou le Mahâbhârata indien, ou encore et bien sûr de façon privilégiée les épopées grecques de l’Iliade et de l’Odyssée52 –, Görres conclut à la spécificité et à l’unicité de cette œuvre épique de Ferdowsi, finalement comparable à nulle autre :
- 53 Ibid., p. 110 : « Ce fondement historique colossal, qui considère l’histoire entière comme une pens (...)
Jene kolossale historische Unterlage, die die ganze Geschichte als ein Menschengedenken nimmt, und Jahrhunderte für die Stufenalter eines Menschenlebens, obgleich früher wahrscheinlich vielen andern epischen Dichtungskreisen gemein, ist dem von Iran gegenwärtig von Allen noch allein geblieben.53
30L’épopée iranienne trouve ainsi pleinement sa place dans la Weltliteratur, telle qu’elle a été définie par son contemporain Goethe, faisant référence à une catégorie d’œuvres littéraires qui ont une telle envergure qu’elles rayonnent au-delà de leur univers national et linguistique d’origine, pour accéder à la notoriété dans une pluralité de cultures, et qui sont porteuses de valeurs pour l’ensemble du genre humain. Ainsi, Görres dit à propos du grand poète épique :
- 54 Ibid. : « Il a sauvé l’honneur de son peuple enfoui dans les décombres de sa patrie […] c’est pourq (...)
So hat er seines Volkes Ehre mitten aus den Trümmern seines Vaterlandes gerettet, und Kajwani Diressch, das Panner des Reiches, nochmal aufgerichtet ; darum ist er ein Dichter, der allen Völkern und allen Zeiten angehört, und auch Teutschland soll ihn ehren.54
31Jules Mohl écrira à propos de l’opus magnum de Görres :
- 55 Mohl (trad.) : Le Livre des Rois, vol. 1, p. LXXXII.
En 1810 parut l’ouvrage de M. Goerres qui porte ce titre : Das Heldenbuch von Iran ; Berlin, 2 vol. in-8°. C’est un extrait très détaillé de Firdossi, et le seul travail qui, encore aujourd’hui, donne une idée juste de l’ouvrage. On peut sans doute refuser son assentiment aux idées que l’auteur émet dans sa préface, et faire des critiques de détail sur la traduction ; mais il faut reconnaître que les extraits sont faits avec un sentiment exquis de la poésie épique.55
Le Shânâmeh en Allemagne après Görres
- 56 Friedrich Adolf von Schack : Heldensagen des Firdusi. In deutscher Nachbildung nebst einer Einleitu (...)
32Pour mesurer l’importance de ce qu’a accompli Joseph Görres en matière d’élucidation du Livre des Rois, la comparaison avec la transposition la plus proche de la sienne dans le temps, celle de Friedrich Adolf von Schack (1815‑1894), qui publie sa traduction trente ans après celle de Görres, est éclairante. Le traducteur est ici non pas un savant polygraphe mais un aristocrate fortuné, qui s’intéresse à l’orientalisme en dilettante éclairé, comme nombre des membres des élites cultivées de l’Europe de la première moitié du xixe siècle. Il est aussi un écrivain, mais de peu de renom et de talent, et gagne toutes ses lettres de noblesse comme collectionneur d’art – la collection « von Schack », qu’il a léguée, est un fleuron de la Pinacothèque de Munich. Ayant étudié les langues orientales, il traduit des parties significatives de l’épopée de Ferdowsi et les fait paraître à partir de 185156, assorties d’un commentaire d’une soixantaine de pages, qui lui aussi, est révélateur de ce que l’œuvre monumentale de Ferdowsi pouvait représenter dans l’Allemagne de l’époque.
- 57 Ibid., p. 1 (c’est nous qui traduisons).
33Dans la continuité avec Görres et les Romantiques, von Schack considère que l’œuvre est la résultante finale de la tradition orale primitive, que les mythes sont l’expression de l’« esprit d’un peuple, qui inconsciemment, parle le langage de la poésie »57. Comme Görres, qui dans l’esprit de Herder reconnaissait l’égale dignité des moments successifs de la civilisation, von Schack affirme que l’intérêt de cette œuvre du grand Persan n’est pas lié seulement à une phase passagère et donc révolue de l’histoire de la civilisation :
- 58 Ibid., p. III : « Car l’intérêt qu’on leur porte n’est pas lié à une phase passagère de l’histoire (...)
Denn das Interesse in ihnen ist nicht an irgend eine vorübergehende Phase der Cultur-Geschichte geknüpft, es ist auf das allen Zeiten und Völkern Gemeinsame, auf das Ewige und Unwandelbare in der Menschennatur gegründet und kann daher weder veralten noch vorübergehen […].58
34Il insiste cependant, plus que ne l’avait fait notre mythologue romantique, sur l’affinité germano-persane, et sur l’idée d’une possible communauté nationale indo-européenne, qui s’exprimerait dans ces pages : le Livre des Rois est donc ici revendiqué, discrètement encore, pour le mythe de l’aryanité.
- 59 Friedrich Rückert : Firdosi’s Königsbuch. Berlin, G. Reimer 1890.
- 60 Friedrich Rückert : « Bemerkungen zu Mohl’s Ausgabe des Firdusi, Band 1 ». In : Zeitschrift der Deu (...)
35Rückert, l’un des plus grands orientalistes de langue allemande59, qui était avant tout traducteur, n’assortira pas sa transposition d’un commentaire. Il publiera en revanche une longue recension de la traduction française de Jules Mohl, relevant les mérites de celle-ci mais aussi les erreurs60 qu’il pense y trouver. Ces brillantes transpositions, si différentes soient-elles, témoignent de ce que l’œuvre de Ferdowsi avait rencontré, tout au long de ce siècle d’or de l’épopée qu’est le xixe siècle, un écho extraordinaire dans une Allemagne en quête de l’idée de nation et de sa réalisation. Dans cette perspective, l’impulsion donnée par Joseph Görres fut fondatrice.
Notes
1 De nombreux ouvrages existent à présent sur ces relations interculturelles entre l’Europe et les différentes aires culturelles orientales, qu’ils soient ou non inspirés par les thèses d’Edward W. Said : Orientalism. Western Conceptions of the Orient. New York 1978 / London 1979 ; rééd. : London 2003. Les citer tous ici ne fait pas sens. Parmi les plus récents dans le domaine germanique : Andrea Polaschegg : Der andere Orientalismus. Regeln deutsch-morgenländischer Imaginationen im 19. Jahrhundert. Berlin / New York 2005 ; Michael Hofmann / Charis Goer (éds.) : Der Deutschen Morgenland. Bilder des Orients in der deutschen Literatur und Kultur von 1770 bis 1850. Paderborn 2008. Pour les relations avec le domaine persan : Hamid Tafazoli : Der deutsche Persien-Diskurs. Von der frühen Neuzeit bis in das neunzehnte Jahrhundert. Bielefeld 2007.
2 William Jones a été l’un des premiers à s’intéresser au Livre des Rois, dans Commentarii poëseos Asiaticae. Londres 1774. La littérature sur William Jones est abondante. Voir tout particulièrement : Soumyendra Nath Mukherjee : Sir William Jones. A Study in Eigtheenth Century British Attitudes to India. Cambridge 1968 ; Garland Cannon : The Life and Mind of Oriental Jones : Sir William Jones, the Father of Modern Linguistics. Cambridge 1993 ; Garland Cannon / Kevin R. Brine (éd.) : Objects of Enquiry. The Life, Contributions, and Influences of Sir William Jones (1746‑1794). New York / London 1995 ; Bernard Cohn : Colonialism and Its Forms of Knowledge : The British in India. Princeton N. J. 1996 ; David Kopf : British Orientalism and the Bengal Renaissance : The Dynamics of Indian Modernization 1773-1835. Berkeley / Los Angeles 1969 ; Madhu Benoit : Sir William Jones et la représentation de l’Inde. Grenoble 2011.
3 Sur Anquetil-Duperron, voir Jean-Luc Kieffer : Anquetil-Duperron. L’Inde en France au xviiiE siècle. Paris 1983.
4 Pour ses principaux écrits sur le monde persan, voir Johann Gottfried Herder : Persepolitanische Briefe [1798]. In : Sämmtliche Werke, édité par Bernhard Suphan, 33 vol. Berlin 1877‑1913 ; vol. XXIV, 1886, p. 465-564 ; Persepolis. Eine Muthmassung [1787], ibid., vol. XV, 1888, p. 571-606. Sur ces textes, voir Hamid Tafazoli : « Erinnerungskultur und antike Identitätsmuster. Herders Mythologisierung der Monumente von Persepolis ». In : Herder Jahrbuch 10 (2010), p. 83-112.
5 Sur ce processus d’institutionalisation, voir Sabine Mangold : Eine „Weltbürgerliche Wissenschaft“. Die deutsche Orientalistik im 19. Jahrhundert. Stuttgart 2004 ; Ursula Wokoeck : German Orientalism. The Study of the Middle East and Islam from 1800 to 1945. London / New York 2009.
6 Abraham-Hyacinthe Anquetil-Duperron : Zend Avesta, ouvrage de Zoroastre contenant les idées Théologiques, Physiques et Morales de ce Législateur, les Cérémonies du culte religieux qu’il a établi, et plusieurs traits importants relatifs à l’ancienne Histoire des Perses. Traduit en françois sur l’original Zend, avec des remarques et plusieurs traités propres à éclaircir les matières qui en font l’objet, 2 tomes en 3 volumes. Paris 1771.
7 Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron : Oupnek’hat (id est secretum tegendum), opus ipsa in indica rarissimum, continens antiquam et arcanam, seu theologicam et philosophicam doctrinam, e quatuor sacris Indorum libris […], 2 vol. Argentorate 1801/1802.
8 Voir Patrick Ringgenberg : Une introduction au Livre des Rois (Shâhnâmeh) de Ferdowsi. La Gloire des Rois et la Sagesse de l’Épopée. Paris 2009, p. 7. Pour se familiariser avec cette œuvre complexe, on pourra se reporter également à l’ouvrage plus ancien de Henri Massé : Firdousi et l’épopée nationale. Paris 1935 ; voir également l’introduction d’Ève Feuillebois-Pierunek : « L’Épopée iranienne : Le Livre des Rois de Ferdowsi ». In : Ève Feuillebois-Pierunek (études réunies par) : Épopées du monde. Pour un panorama (presque) général. Paris 2011, p. 143-179. La traduction partielle de Frouzandéh Brélian-Djahanshahi (Histoire légendaire des Rois de Perse. Paris 2001) donnera également un aperçu utile sur l’action.
9 Joseph von Hammer-Purgstall (éd.) : Fundgruben des Orients, bearbeitet durch eine Gesellschaft von Liebhabern, 5 vol. Wien 1809-1818.
10 Voir Mahmoud Falaki : Goethe und Hafis. Verstehen und Missverstehen in der Wechselbeziehung deutscher und persischer Kultur. Berlin 2013.
11 Hammer-Purgstall : Fundgruben des Orients, vol. III. Wien 1813, p. 57-64 : « Probe einer Uebersetzung des Schahname durch Joseph von Hammer ». Il s’agit de l’épisode concernant Sam et Sal.
12 Hammer-Purgstall : Fundgruben des Orients, vol. II. Wien 1811, p. 421-450. Par ailleurs, Joseph von Hammer évoque également le Shâhnâmeh dans Geschichte der schönen Redekünste Persiens. Mit einer Blüthenlese aus zweyhundert persischen Dichtern. Wien 1818. Il rédigea l’article « Shahnameh » dans les Wiener Jahrbücher, vol. IX (1820).
13 Le Livre des Rois, par Abou’ lkasim Firdousi, traduit par Jules Mohl, 7 vol. Paris 1876-1878.
14 Djavad Hadidi : « Firdowsi dans la littérature française ». In : Revue de littérature comparée XLIX/3 (juillet-septembre 1975), p. 365-372.
15 Kambiz Djalali : « Le Livre des Rois de Ferdowsi et ses traductions dans la philologie et la littérature françaises et allemandes ». In : Revue germanique internationale 7 (2008), « Itinéraires orientalistes », p. 125-137. Dans cette étude largement consacrée à Jules Mohl, l’auteur ne mentionne que très brièvement la traduction de Görres (p. 126). Il donne en revanche un aperçu général sur un ensemble de transpositions qui virent le jour en Europe de la fin du xviiie siècle à Mohl.
16 Joseph Görres : Das Heldenbuch von Iran. Aus dem Schah Nameh des Firdussi, In zwei Bänden. Mit zwei Kupfern und einer Charte. Berlin, G. Reimer 1820.
17 Friedrich Adolf von Schack : Heldensagen des Firdusi. In deutscher Nachbildung nebst einer Einleitung über das Iranische Epos. Berlin, Wilhelm Herz 1851 ; une deuxième édition révisée paraît à Berlin chez le même éditeur en 1865 ; une troisième édition chez Cotta à Stuttgart en 1877 en 3 volumes.
18 Friedrich Rückert : Firdosi’s Königsbuch. Berlin, G. Reimer 1890. À l’ultime fin du xixe siècle l’orientaliste et iranologue Theodor Nöldeke fera paraître à Strasbourg Das iranische Heldenepos [1896].
19 Parmi les recherches récentes sur Görres, voir Monika Fink-Lang : Joseph Görres: ein Leben im Zeitalter von Revolution und Restauration. Kevelaer 2015 ; Jon Vanden Heuvel : A German life in the age of revolution : Joseph Görres, 1776‑1848. Washington D.C. 2001.
20 Voir Joseph Görres : « Naturwissenschaftliche, und naturphilosophische Schriften II » [1793‑1810], édité par Robert Stein. In : Joseph Görres : Gesammelte Schriften, vol. II/2. Köln 1934.
21 Sur cet aspect, voir Vanden Heuvel : A German life ; Reinhard Siegert : Die Staatsidee Joseph von Eichendorffs und ihre geistigen Grundlagen. Paderborn / München / Wien / Zürich 2008.
22 Görres : Das Heldenbuch, dédicace, p. 5.
23 Der Rheinische Merkur paraît de 1814 à 1816 avant d’être interdit par la censure. Voir Uwe Daher : Die Staats- und Gesellschaftsauffassung von Joseph Görres im Kontext von Revolution und Restauration. München 2007.
24 Joseph Görres : Teutschland und die Revolution. Koblenz 1819.
25 Joseph Görres : Die teutschen Volksbücher. Nähere Würdigung der schönen Historien-, Wetter- und Arzneybüchlein, welche theils innerer Werth, theils Zufall, Jahrhunderte hindurch bis auf unsere Zeit erhalten hat. Heidelberg 1807.
26 Görres : Das Heldenbuch, « Vorwort », p. XIV. Le préfacier Willibald Kirfel renvoie à Wilhelm Schellberg : Joseph von Görres’ Ausgewählte Werke und Briefe, vol. 2. Kempten / München 1911, p. 163 sq.
27 Görres : Das Heldenbuch, « Vorwort », p. XV.
28 Ibid., p. XV : « Es ist ein gar köstliches Buch ; hell, klar, bilderreich wie die Wiesen von Mazenderan […]. » (c’est nous qui traduisons).
29 Ibid. p. XV : « Es ist ein gar interessantes und mir sehr liebes Buch, das mich für das fatale Vokabellernen seit einem Jahre her reichlich entschädigt […]. » (c’est nous qui traduisons).
30 La Perse le dispute à l’Inde à cet égard, par exemple chez Herder : Johann Gottfried Herder : Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menschheit. In : Johann Gottfried Herder : Werke in zehn Bänden, vol. 6. Frankfurt am Main 1989.
31 Othmar Frank : Das Licht vom Orient. Nürnberg 1808. Sur cet auteur, voir : Michael Stausberg : « Zarathustra in der Moderne (I). Neozarathustrischer Nativismus in Deutschland : Othmar Franks ‘Das Licht vom Orient’ ». In : Mitteilungen für Anthropologie und Religionsgeschichte 12 (1999), p. 312-323 ; Christine Maillard : « Othmar Frank, orientaliste bavarois. Das Licht vom Orient (1808) et l’indomanie romantique ». In : Christine Maillard (dir.) : Passeurs d’idées religieuses entre l’Inde et l’Europe. Strasbourg 2009, p. 37-52.
32 Ainsi chez Othmar Frank lui-même. Sur tous ces sujets, l’ouvrage de René Gérard : L’Orient et la pensée romantique allemande. Paris 1963, se révèle toujours utile et informatif.
33 Görres : Das Heldenbuch, « Vorwort », p. XVI.
34 Joseph Görres : Das Heldenbuch von Iran, aus dem Schah Nameh des Ferdussi, édité par Willibald Kirfel. In : Joseph Görres : Gesammelte Schriften, vol. 12. Köln 1942.
35 Kirfel (éd.) : Heldenbuch, « Vorwort », p. IX sq.
36 Sur les différentes parties de l’œuvre, voir les titres cités en note 8.
37 Italo Pizzi : Il libro dei Rei. Turin 1884-1888.
38 Ainsi La Légende des Siècles de Victor Hugo. Sur Hugo et l’Iran, voir Claudine Le Blanc / Reza Mir-Samii : Victor Hugo, Inde et Iran. Paris 2002. Sur la réception par Alphonse de Lamartine, voir Massé : Firdousi et l’épopée nationale, p. 286 sq.
39 Görres : Das Heldenbuch, « Einleitung », p. 7 sq.
40 Johann Gottfried Herder : Volkslieder, Erster Theil. Leipzig 1778 ; Zweiter Theil. Leipzig 1779. Édition posthume dans Stimmen der Völker in Liedern, édité par Johann von Müller. In : Johann Gottfried von Herder’s sämmtliche Werke ; Achter Theil. Tübingen 1807.
41 Görres : Das Heldenbuch, « Einleitung », p. 13 : « Du fait de cette localisation de l’action, cette histoire constituera, à l’intérieur du cercle de la liberté humaine, une suite à l’histoire naturelle, dans laquelle il [l’homme] s’est formé, donnant un fondement au jeu vivant des forces supérieures, et ses caractéristiques seront en affinité mystérieuse avec la nature même du pays. » (c’est nous qui traduisons.)
42 Görres : Das Heldenbuch, dédicace, p. 5 : « À l’homme dont le bras vigoureux a, le premier, forgé le gourdin qui a abattu le nouveau Zahâk, lorsque l’Allemagne tremblait encore devant le dragon courroucé, auquel elle avait sacrifié ses enfants ; ces pages sont dédiées au Baron vom Steine ! » (c’est nous qui traduisons).
43 Joseph Görres : Mythengeschichte der asiatischen Welt. Heidelberg 1810.
44 Friedrich Creuzer : Symbolik und Mythologie der alten Völker, besonders der Griechen. In Vorträgen und Entwürfen. Leipzig 1810-1823.
45 Görres : Das Heldenbuch, « Einleitung », p. 14-17 et p. 32 sq.
46 Ibid., p. 42 sq.
47 Ibid., p. 28 sq.
48 Voir Andrew Cunningham / Nicholas Jardine (éd.) : Romanticism and the Sciences. Cambridge 1990 ; Olaf Breidbach / Roswitha Burwick (éds.) : Physik um 1800 – Kunst, Wissenschaft oder Philosophie? München 2012.
49 Görres : Das Heldenbuch, « Einleitung », p. 110 : « Il y a de tout un peu dans cette œuvre, mais jamais rien complètement […]. L’on ne pourra ignorer une certaine similitude avec le Titurel pour ce qui est du traitement de la matière épique, et de fait cette grande œuvre est, de toutes, celle qui a en elle le plus de l’esprit oriental ; mais pour ce qui est du contenu on notera entre les deux la plus grande dissemblance, car ce mysticisme dans la religion, dans l’amour et dans l’esprit héroïque, qui donne à la poésie européenne son caractère essentiel, est resté complètement étranger au Persan, qui se montre entièrement antique dans le choix des formes. » (c’est nous qui traduisons).
50 Ibid., p. 105.
51 Ibid., p. 98 sq. : « Sur un point en revanche l’on notera une différence majeure, et il concerne tout ce qui est en rapport avec les relations entre les sexes. […] Car c’est seulement à partir du moment où le christianisme a émancipé la femme, qu’à côté de la force et du courage la beauté a pu se faire valoir comme idéal éthique, et qu’a pu naître ce tendre idéal de l’amour courtois que l’Orient ancien n’a pas connu et qui même en Occident n’a été que le fruit tardif d’une tradition longuement cultivée. »
52 Ibid., p. 109 sq.
53 Ibid., p. 110 : « Ce fondement historique colossal, qui considère l’histoire entière comme une pensée humaine et des siècles entiers comme une phase de la vie humaine, même s’il était jadis commun à beaucoup d’autres univers épiques, demeure pourtant l’apanage du seul Iran aujourd’hui. » (c’est nous qui traduisons).
54 Ibid. : « Il a sauvé l’honneur de son peuple enfoui dans les décombres de sa patrie […] c’est pourquoi il est un poète qui appartient à tous les peuples et à tous les temps, et l’Allemagne aussi doit l’honorer. »
55 Mohl (trad.) : Le Livre des Rois, vol. 1, p. LXXXII.
56 Friedrich Adolf von Schack : Heldensagen des Firdusi. In deutscher Nachbildung nebst einer Einleitung über das Iranische Epos. Berlin 1851.
57 Ibid., p. 1 (c’est nous qui traduisons).
58 Ibid., p. III : « Car l’intérêt qu’on leur porte n’est pas lié à une phase passagère de l’histoire des civilisations, il est fondé sur ce qui est commun à tous les temps et à tous les peuples sur l’éternel et l’immuable dans la nature humaine et ne peut de ce fait ni vieillir ni passer […]. » (c’est nous qui traduisons).
59 Friedrich Rückert : Firdosi’s Königsbuch. Berlin, G. Reimer 1890.
60 Friedrich Rückert : « Bemerkungen zu Mohl’s Ausgabe des Firdusi, Band 1 ». In : Zeitschrift der Deutschen morgenländischen Gesellschaft, vol. VIII (1854), p. 239-329 et vol. IX (1856), p. 127-282.
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Référence papier
Christine Maillard, « Adapter et commenter le Livre des Rois (Shâhnâmeh) en Allemagne au XIXe siècle », Recherches germaniques, HS 12 | 2017, 21-34.
Référence électronique
Christine Maillard, « Adapter et commenter le Livre des Rois (Shâhnâmeh) en Allemagne au XIXe siècle », Recherches germaniques [En ligne], HS 12 | 2017, mis en ligne le 05 février 2019, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rg/831 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rg.831
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