Vers une géographie imaginée de la Perse
Mit dem Rucksack nach Indien (1927)
Résumés
Né à Mulhouse en 1883, Kurt Faber interrompt très jeune ses études pour assouvir sa passion des voyages. Il passe le baccalauréat sur le tard, fait des études de sciences politiques, devient journaliste et adhère au NSDAP en 1925. Deux ans avant de mourir de froid au Canada, il publie à 44 ans, alors qu’il est au sommet de sa carrière d’écrivain-voyageur, le récit de voyage Mit dem Rucksack nach Indien (1927), où il raconte son périple de Vienne vers l’Inde par voie terrestre, en passant par le Moyen-Orient. La plus grande partie de l’ouvrage est consacrée à la Perse. Notre lecture géopoétique se penche sur la façon de voyager de Faber et esquisse les contours de la « géographie imaginée » de la Perse dont son récit se fait l’écho à travers l’importance donnée à certains lieux archétypiques. Elle s’intéresse également à la place du voyageur dans un espace souvent caractérisé par une altérité indépassable, que ce soit au niveau politique ou religieux, mais aussi par des interactions de plus en plus grandes avec les autres cultures dans un contexte mondialisé. On tentera de comprendre l’ambivalence de Faber entre des convictions politiques qui l’ont amené à adhérer au NSDAP et l’ouverture au monde qu’il a acquise au cours de ses voyages.
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- 1 Ludwig Gyssling : « Die pfälzische Familie Faber ». In : Pfälzisches Museum 48 (1931), p. 165‑216.
- 2 Pour de plus amples renseignements biographiques, voir Kurt Faber : « Das Kino meines Lebens. Irrfa (...)
- 3 Voir par exemple Catherine Repussard / Maryse Staiber : « Une île au cœur de l’Europe ? Robinson d’ (...)
- 4 L’article 119 du traité stipule que l’Allemagne renonce, en faveur des principales puissances allié (...)
- 5 Il n’est pas le seul écrivain-voyageur à adhérer au NSDAP dans les années vingt. Citons notamment H (...)
1Né à Mulhouse en 1883, Kurt Faber grandit dans un environnement franco-allemand, d’abord à Mulhouse, où son père est professeur et directeur d’école (comme l’était aussi son grand-père), puis à Lambrecht, ville du Palatinat réputée pour son industrie textile, où sa mère est née. Bien que bilingue et né en Alsace, Faber ne se sent pas Alsacien, mais profondément allemand et attaché à sa patrie du Palatinat, au nord-est de l’Alsace, d’où sa famille est originaire1. Son père mourut en 1903, quand il avait vingt ans, et sa mère retourna dès 1905 à Lamprecht, sa ville natale2. Contrairement aux écrivains alsaciens de sa génération comme Eduard Reinacher (né à Strasbourg en 1892), il n’est pas du tout solidaire du destin tragique des Alsaciens, qui vivent au coeur d’une région en souffrance, colonisée d’abord par l’Allemagne en 1870, puis par la France en 19183. Avant la Grande Guerre, le jeune Faber est clairement du côté des « colonisateurs » allemands. Les professeurs et directeurs d’école allemands venus s’installer en Alsace après la conquête de l’Alsace et de la Moselle en 1870 sont d’ailleurs tout à fait conscients de leur mission de colonisation culturelle et linguistique d’une ancienne terre française comme l’Alsace, qu’il s’agit désormais de « germaniser ». Cette fierté pour son pays, l’Allemagne, et pour l’Empire allemand de Guillaume II‚ empereur de 1888 à 1918, ne quitteront jamais Faber et expliquent sans doute en partie son adhésion au parti national socialiste (NSDAP) en 1925, quelques années après la signature du Traité de Versailles en 1919, qui marque la fin de la « Grande Allemagne »4 et le retour de l’Alsace à la France. Ce traité, qui apparaissait aux yeux de millions d’Allemands comme une juste expiation, était vécu par d’autres comme un profond avilissement, comme le « traité de la honte » (Schmachfriede). Faber appartient au deuxième groupe : déçu de voir l’ambition mondiale de son pays réduite à néant, il est attiré, dans les années 1920, par une idéologie faisant miroiter au public les splendeurs d’une grande Allemagne5.
2Peu intéressé par les mathématiques et les autres disciplines enseignées à l’école, le jeune Faber interrompt sa scolarité avant le baccalauréat pour entamer un apprentissage de bibliothécaire à Freiburg ; son père pensait qu’une telle formation pourrait convenir à un enfant grand amateur de livres. Mais le garçon, qui dévore surtout les romans d’aventure de Karl May, Daniel Defoe (Robinson Crusoé, 1719) et James Fenimore Cooper (Lederstrumpf, The Leatherstocking Tales), interrompt également cet apprentissage au bout de quelques mois pour partir à l’aventure et découvrir le monde. En 1901, à dix‑huit ans, il prend le train pour Paris, s’embarque de Boulogne pour New York en tant que passager clandestin, puis rejoint San Francisco, où il est engagé pour une chasse à la baleine en 1902 ; il en reviendra quatre ans plus tard par le Grand Nord, l’Alaska et le Canada. Il s’embarque ensuite pour l’Australie, où il ne reste que trois mois avant de regagner Marseille, et de là Mulhouse. Lors de ses périples, il gagne sa vie en travaillant occasionnellement en tant que marin, planteur, plongeur, aide-soignant, apprenti-boulanger…
3Après avoir travaillé quelque temps dans l’entreprise textile familiale de Lamprecht à son retour d’Australie, il repart en 1910 pour l’Amérique du Sud, qu’il sillonne pendant deux ans avant de revenir en Allemagne, à presque trente ans. Ayant perdu la vue d’un œil au cours de ses pérégrinations, il ne peut s’enrôler dans l’armée pendant la Grande Guerre comme il l’aurait souhaité. Il en profite pour passer le baccalauréat, publier des feuilletons dans des journaux et son premier récit de voyage, le plus connu, Unter Eskimos und Walfischfängern (1916), édité par son frère Walther comme ceux qui suivront. Il poursuit des études de sciences politiques jusqu’au doctorat, qu’il obtient à Tübingen en 1918. En 1920 il repart en Amérique du Sud pour deux ans et devient, à son retour en Allemagne, correspondant permanent à l’étranger pour l’éditeur Scherl, puis en 1925 correspondant du Berliner Lokalanzeiger. La même année, il adhère au NSDAP.
- 6 Kurt Faber : Mit dem Rucksack nach Indien. Berlin, Büchergilde Gutenberg 1927 (rééd. 1937) ; Tübing (...)
- 7 Kurt Faber : Mit dem Rucksack durch Persien, coll. « Deutsche Jugendbücherei », vol. 407, Hillger. (...)
- 8 Je citerai l’édition en ligne et indiquerai par la suite la pagination de l’impression de l’ouvrage (...)
4L’année suivante, en 1926, Faber décide de rejoindre l’Inde par voie terrestre en passant par le Moyen-Orient, la Turquie, le Kurdistan et l’Azerbaïdjan. Quand il s’apprête à prendre le train à Vienne pour Belgrade, il est déjà un voyageur chevronné, un véritable aventurier qui a survécu à des situations extrêmes de froid, de faim et de misère. En 1927, à 44 ans, alors qu’il est au sommet de sa carrière d’écrivain-voyageur, il publie Mit dem Rucksack nach Indien6, le récit de son voyage en Inde dont les principales stations sont Belgrade, Constantinople, Trabzon, Erzéroum, Khoi, Tabriz, Qazvin, Téhéran, Qom (une des villes saintes du chiisme), Ispahan, Chiraz, Jahrun, Lar, Bastak, Lingah, Bandar Abbas, Maskat, Karachi, Agra, Patna, Darjeeling, Calcutta, Madras et Kandy. Une très grande partie de l’ouvrage est consacrée à la Perse, tandis que l’Inde occupe seulement les deux derniers chapitres (sur quinze au total). Le récit a d’ailleurs été réédité en 1932 sous le titre Mit dem Rucksack durch Persien7. Il est actuellement disponible en ligne (GutenbergProjekt)8, en version numérisée (chez Kindle) et en format papier chez trois éditeurs (Neues Elsaß-Lothringen-Verlag, 2011 ; Salzwasser-Verlag, 2012 ; Kindle, 2012).
5Grand lecteur, amoureux des livres, collectionneur d’ouvrages anciens et autodidacte cultivé, Faber arrive en Perse avec un savoir culturel important qui lui a permis de longtemps rêver et fantasmer cette destination mythique. Si ses attentes sont très grandes, c’est qu’il associe à cette destination une culture immense, à commencer par la mythologie perse contenue dans les textes religieux du zoroastrisme tels que l’Avesta, mais aussi la poésie de grands poètes persans comme Omar Khayyām (xi‑xiie siècle), Saadi (xiiie siècle) ou Hafez (xive siècle), sans oublier la littérature populaire avec le recueil de contes en arabe des Mille et une Nuits. Son savoir est aussi médiatisé par toute une série d’auteurs de langue allemande qui ont été fascinés par la Perse, de Johann Wolfgang von Goethe (1749‑1832) – dont le recueil de poésies West-östlicher Divan (1819) est inspiré de Hafez – à Karl Leberecht Immermann (1796‑1840) – qui s’est moqué de l’enthousiasme de Goethe pour les « ghazels » – en passant par l’écrivain populaire Karl May (1842‑1912), dont le roman d’aventure Durchs wilde Kurdistan (1881‑1882) a beaucoup marqué le jeune Faber.
- 9 Richard Katz : Ein Bummel um die Welt. Zwei Jahre Weltreise auf Kamel und Schiene, Schiff und Auto. (...)
6Écrit dans le même style journalistique plaisant, vivant et humoristique que le best-seller de Richard Katz (1888-1968) Ein Bummel um die Welt9 (1927) paru la même année, Mit dem Rucksack nach Indien témoigne de l’originalité d’un voyageur qui est l’un des seuls à avoir gagné l’Inde par voie terrestre à cette époque, et sans doute le premier Allemand à avoir assisté aux processions d’Achoura en Iran au xxe siècle. Non seulement son itinéraire est complètement atypique, mais les moyens de transport utilisés sont surprenants pour un Européen puisque, loin de faire appel aux services de l’agence Cook comme la plupart des globe-trotteurs occidentaux du Bildungsbürgertum, Faber préfère partir seul et sac au dos sur les chemins poussiéreux, en dormant à la belle étoile ou chez l’habitant plutôt qu’à l’hôtel, tel un éternel vagabond au caractère bien trempé d’aventurier, sorte d’ancêtre du trekker ou du tramp actuel.
- 10 Cette approche a été présentée par le poète Kenneth White dans Le Plateau de l’Albatros, Introducti (...)
- 11 Pour une présentation de cette approche transdisciplinaire en lien avec le récit de voyage, voir Ra (...)
- 12 Bertrand Lévy / Alexandre Gillet (éd.) : Marche et paysage, les chemins de la géopoétique, Genève 2 (...)
7L’approche géopoétique10 nous semble particulièrement pertinente pour analyser le récit de voyage en ce qu’elle accorde une grande importance à des notions comme le mouvement, le nomadisme, le paysage et la polysensorialité, qui rejoignent des préoccupations propres au genre du récit de voyage, lui-même situé au croisement de la littérature et de la géographie11. La géopoétique faisant de la marche son vecteur favori12, elle nous apparaît comme la grille de lecture la plus adaptée pour analyser le récit de voyage de Faber. Comme nous allons le montrer, de multiples voies permettent de rendre palpable la conscience exotique, la sensation d’être au monde, à travers l’écriture du voyage et l’écriture du paysage dans sa dimension géographique aussi bien que polysensorielle. Nous tenterons dans cet article de cerner et comprendre l’ambivalence de Faber entre des convictions politiques qui l’ont amené à adhérer au NSDAP (et même à s’impliquer activement dans la création d’un groupe à Lamprecht et à Windhoeck) et l’ouverture interculturelle qu’il a acquise à travers ses multiples voyages.
L’art de voyager de Kurt Faber
- 13 Walter Faber (éd.) : Der göttliche Vagabund. Auswahl aus den Werken des Weltwanderers. Stuttgart 19 (...)
- 14 « What do you suppose will satisfy the soul, except to walk free and own no superior? » Walt Whitma (...)
- 15 Gustav Stratil-Sauer : Fahrt und Fessel. Mit dem Motorrad von Leipzig nach Afghanistan. Berlin 1927 (...)
- 16 Alfons Gabriel : Im Weltfernen Orient. München / Berlin 1919, p. 71.
8« L’étranger du Frankistan » (comme il se surnomme avec ironie, en formant le terme sur le modèle des noms de pays qu’il traverse, comme le Kurdistan, et en faisant sans doute référence à ses compétences linguistiques en français) est un voyageur solitaire qui se déplace le plus souvent à pied, dans la grande tradition romantique du Wanderer. Dans la préface de Mit dem Rucksack nach Indien, son frère Walther abonde en ce sens en le surnommant Der deutsche Wanderer. Plus tard il parlera de « vagabond divin » et de Weltwanderer13. Faber voyage en Perse comme un Kardasch : « der Kardasch ist der Mann, dem die Landstraße gehört, der auf ihr zu Hause ist, er ist selber ein Teil der Landstraße » (p. 106). Le voyage à pied, « mit dem Rucksack durch Staub und Sonne » (p. 125), est pour Faber un mode philosophique d’être et de penser, lié à une quête d’identité et de liberté qui rappelle ces mots du poète américain Walt Whitman : « Qu’est-ce qui satisfait l’âme, selon vous, sinon la liberté de marcher sans maître ? »14. Faber partage avec la géopoétique la critique du progrès aveugle et de la vitesse. Il n’hésite pas à utiliser les moyens de transport qu’il juge les plus appropriés pour avancer vers son but, mais il renonce souvent à l’automobile parce qu’elle détruit la poésie des caravansérails : « Der Gott des modernen Persiens ist das Automobil. Sein Gott und sein Teufel » (p. 124). Contrairement à Stratil-Sauer15, il ne fait pas l’éloge des réformes de Reza Shâh visant à moderniser les voies de communication et promouvoir l’automobile, car il sait trop bien où a mené la modernité technologique en Europe. À l’instar d’autres voyageurs de langue allemande comme Alfons Gabriel16, il craint que les nouvelles routes ne dénaturent une culture ancestrale unique, et préfère à l’automobile des moyens de locomotion plus lents. Ainsi, pour gagner Qazvin depuis Tabriz (Azerbaïdjan iranien), il choisit, plutôt que la voiture, une calèche de la Kaiserlich Persische Post pour le « fröhliches Postkutschengefühl » (p. 126) qu’elle lui procure, qui lui rappelle ses lectures du poète allemand Joseph von Eichendorff (1788‑1857) ou de l’écrivain autrichien Nicolas Lenau (1802‑1850) ; mais les secousses endurées sont le prix à payer pour ce romantisme : « Es ist ein Reisen, das auch die stärksten Nerven zum Zerspringen bringt. Bald hat man keine Körperstelle mehr, die nicht wunde wäre bis auf die Knochen » (p. 127). Pire encore sont les privations qui accompagnent une traversée du désert en caravane, sous un soleil de plomb, sans aucune possibilité de s’arrêter. La souffrance fait partie d’une philosophie du voyage basée sur l’effort que partagent bon nombre d’écrivains-voyageurs de cette époque, de Stefan Zweig à Hermann Hesse. Plus récemment, l’anthropologue français David Le Breton souligne que la marche est une expérience corporelle,
- 17 David Le Breton : Éloge de la marche. Paris 2000, p. 30-31.
qui engage le souffle, la fatigue, la volonté, le courage devant la dureté des routes ou l’incertitude de l’arrivée, les moments de faim ou de soif quand nulle source n’est à portée de lèvres, nulle auberge, nulle ferme pour soulager le chemineau de la fatigue du jour.17
9La souffrance se distingue de la douleur par le fait de procurer, ici ou là, lorsqu’on le désire, et cela arrive notamment au cours des voyages, une part de plaisir non négligeable à celle ou à celui qui souffre d’abord pour se faire du bien. Quand, après huit jours de marche difficiles depuis Erserum, Faber voit apparaître pour quelques minutes le Mont Ararat devant lui au coucher du soleil, tel un mirage, il est aux anges :
Ich […] war einmal wieder seit langem mit mir und aller Welt vollauf zufrieden, denn eben solche Ausblicke sind es, die einem alle staubigen Straßen vergessen machen, die alle Mühen und Lasten tausendmal vergelten. (p. 109)
10C’est que l’expérience pédestre ouvre sur l’extra-ordinaire :
- 18 Ibid., p. 34.
La marche est une méthode d’immersion dans le monde, un moyen de se pénétrer de la nature traversée, de se mettre en contact avec un univers inaccessible aux modalités de connaissance ou de perception de la vie quotidienne.18
11Le passage du récit de Faber qui relate l’ascension du mont Ararat par deux Wandervögel exprime bien sa vision du voyage, faite d’aventure et d’humilité, une modestie qui évoque le parcours de Robert-Louis Stevenson dans les Cévennes en 1878 :
Fünftausend Meter hoch ? Kleinigkeit ! Und also erstiegen sie den Berg im Brande der Sonne, über weglose Felsen, über schimmernde Schneefelder im Tosen der Stürme, schliefen unbehelligt in den Zelten der aufständischen Kurden, die jedem anderen kaltlächelnd die Gurgel abgeschnitten hätten und kamen mit heiler Haut wieder unten an und wanderten weiter, ohne ein weiteres Wort darüber zu verlieren. Ja, die großen Taten werden oft von ganz kleinen Leuten begangen, nach denen niemals ein Hahn gekräht hat ! (p. 110)
- 19 Sur la notion de cosmopolitisme, voir par exemple Robin Cohen / Steve Vertovec (éd.) : Conceiving C (...)
12Notons que cet accent mis sur les « grandes actions » accomplies par de « petites gens », par d’illustres inconnus, situe Faber à contre-courant du discours dominant, notamment celui du cosmopolitisme élitiste19. Chez lui, cette marginalité n’est pas reniée, mais revendiquée haut et fort.
13Selon un processus psychologique bien connu, l’attente et l’effort permettent aussi d’accroître le désir, et le plaisir ; la Perse est d’autant plus fantasmée qu’elle est longtemps désirée. En apercevant enfin le drapeau perse au loin, Faber s’arrête un moment :
So weit war ich gereist, um dieses Land zu sehen ! So viele Monate hatte ich davon geträumt. Was würde es mir bringen ? Ich war wirklich gespannt darauf, während ich langsam weiter ging. (p. 110)
- 20 Pour plus de détails sur cet éloge de la lenteur chez les écrivains-voyageurs, voir Aurélie Choné : (...)
14La solitude de Faber, un homme qui paraît libre de toute attache sentimentale, semble aussi inséparable de son expérience pédestre ; elle représente une manière de se relier à l’essentiel, à l’altérité véritable. Effaré par les conséquences néfastes de l’industrialisation sur les sociétés occidentales, Faber voyage à contre-courant. À l’instar de Richard Katz, Stefan Zweig ou Hermann Hesse, et à l’encontre d’une société obsédée par la vitesse, il fait l’éloge de la lenteur20 : il a de jolis passages pour décrire la perception du temps des Orientaux, par exemple dans la région de Jahrun :
Hier herrscht noch unbeschränkt die persiche Eisenbahn, der Esel. Hier schleicht der Verkehr noch beschaulicher über die Straßen, nach dem Grundsatz “Komm’ich heut’ nicht, komm’ ich morgen”. (p. 163)
- 21 Voir dans ce volume la contribution de Dominique Lévy-Jahanbakht : « Expéditions scientifiques dans (...)
15Bien qu’il en souffre parfois, Faber apprécie particulièrement cette autre temporalité, pré-moderne. Marcher relève pour lui de la subversion. Mais aussi de la passion, car marcher exige de tout abandonner, de renoncer au confort et à ses habitudes, de renoncer également à un but personnel. Contrairement aux scientifiques participant aux expéditions en Iran dans les années 1920 et 1930, Faber ne voyage pas pour acquérir ou accroître un savoir érudit, mais pour le voyage lui-même. Le voyage en Perse n’est pas pour lui à la fois science et aventure21, mais art et aventure :
In Persien ist das Reisen eine Kunst, wie es zu Urväter Zeiten auch bei uns der Fall war. Es ist ein Abenteuer, das lockend auf der Landstraße steht. (p. 125)
La Perse, espace « réel-et-imaginé »22
- 22 Cette expression renvoie à Edward Soja : Thirdspace. Journeys to Los Angeles and Other Real and Ima (...)
16Tout en permettant de mieux appréhender la façon de voyager de Faber, notre lecture géopoétique cherche également à esquisser les contours de la « géographie imaginée de la Perse » dont le récit se fait l’écho à travers l’importance donnée à certains lieux archétypiques : les villes et les bazars, véritables lieux de sociabilité ; les tapis et les jardins, topoï du paradis ; les caravanes et les caravansérails, symboles d’une vie nomade et libre ; le désert, la steppe et le ciel étoilé, lieux du rapport vécu à la terre et au cosmos, et immenses espaces de liberté ; les paysages de montagne et de forêt sous un ciel bleu immaculé, lieux de ressourcement permettant de supporter les tribulations du voyage ; les mosquées, lieux de culte d’une beauté majestueuse qui suscitent l’émerveillement.
17La ville orientale apparaît comme un dédale de ruelles qui mènent toutes au bazar. Dans le bazar de Tabriz, la capitale de la province de l’Azerbaïdjan oriental, au nord-ouest de l’Iran, parmi les odeurs de café, de tabac, de pantouffles en cuir et de graisse d’agneau rance, parmi les marchands de tapis qui lui offrent du thé et discutent des heures avec lui, parmi les ânes et les chameaux, le voyageur – dont tous les sens sont en éveil – vit la magie des Mille et une nuits :
je länger man in diesem Lande lebt, je mehr kommt man zu der Erkenntnis, daß es hier kein Buch gibt, das so wahr, so treu und aufrichtig wäre wie dieses : Tausendundeine Nacht. (p. 123)
- 23 Cette impression de temps suspendu est commune à de nombreux voyageurs en Iran contemporains de Fab (...)
18À Khoi, une ville de la province de l’Azerbaïdjan occidental en Iran, le temps semble s’être arrêté23 : piétons portant des charges sur le dos, messieurs distingués aux longues robes trônant sur des ânes qui trottent lentement, mur d’enceinte moyenâgeux riche en tourelles et en créneaux :
Ich mußte mir die Augen reiben, um mich zu vergewissern, daß ich nicht träumte. – Waren wir hier wirklich im zwangstigsten Jahrhundert, im Zeitalter der Eisenbahnen und Automobile, der Maschinengewehre und der schwerkalibrigen Geschütze ? Oder hatte ein Zaubermantel uns hinweggeführt in längst vergangene Jahrhundert ? (p. 116)
19Khoi apparaît à Faber comme un « Rothenburg persan », sauf qu’ici, il ne s’agit pas d’un décor pour les touristes : « Es hatte alles noch Wesen und Inhalt, und die Menschen paßten zu den Dingen » (p. 116). En l’absence d’hôtel, Faber est hébergé chez le chef de la police secrète et pénètre dans une de ces maisons entourées de hauts murs d’argile, sans portes ni fenêtres, qui lui font l’effet d’une grotte en hauteur ; à sa grande surprise, il aperçoit à l’intérieur un jardin paradisiaque :
Aus dem grellen Grau und Gelb der Gassen kam man hier unvermittelt in eine Umwelt von tropischer Üppigkeit. Büsche mit breiten, fleischigen Blättern spiegelten sich in einem großen Wasserbecken. An den Mauern standen blühende Oleander. Der süße Duft des Jasmin lag schwer und berauschend in der Luft. Der Boden war getäfelt mit bunten Mosaikplatten, mit denen auch das Wasserbecken ausgemauert war. Ein Papagei saß schimpfend auf einer Stange. (p. 117)
- 24 Kenneth White : « Introduction à la géopoétique ». In : Cahier de l’Atelier du héron, 1 (1995), Tre (...)
- 25 Minouche Yavari : « Le jardin persan : quelques repères historiques ». In : Tisser le paradis, Tapi (...)
- 26 Hossein Manouchehri / Zeinab Golestâni : « Shirâz, ville des jardins persans ». In : La Revue de Té (...)
20Les sens du voyageur sont comblés. La dimension olfactive – parfum des lauriers-roses et du jasmin, clapotis de l’eau de la fontaine – l’emporte presque sur la dimension visuelle présente à travers les couleurs vives de la végétation, du perroquet et des mosaïques au sol. Cette polysensorialité digne des Mille et une nuits introduit le voyageur dans ce qu’il perçoit comme étant l’âme véritable de la Perse. Après qu’un serviteur lui ait lavé les pieds, il pénètre dans une pièce qui est une autre révélation car elle ne contient qu’un immense tapis de toute beauté, sur lequel est servi un délicieux « souper à la persane ». Faber n’éprouve aucune répulsion à manger par terre ; au contraire, il semble que le fait de souper, jouer aux échecs puis dormir à même le sol, sur un tapis merveilleux, permette un rapport plus dense et intense, plus sensible et subtil à la terre, ce à quoi appelle la géopoétique24. Avec le tapis persan, on entre dans une dimension mythique de la culture iranienne qui renvoie au jardin, et par là même au paradis25. En effet, les jardins persans, particulièrement célèbres dans l’architecture persane, « ont le plus souvent été conçus en vue de symboliser le Paradis »26. Michel Foucault voit dans le jardin, « création millénaire qui avait certainement en Orient une signification magique », l’exemple peut-être le plus ancien d’« hétérotopie » :
- 27 Michel Foucault : « Des espaces autres » (conférence au Cercle d’études architecturales du 14 mars (...)
Le traditionnel jardin persan est un rectangle qui est divisé en quatre parties, qui représentent les quatre éléments dont le monde est composé, et au milieu duquel, au point de jonction de ces quatre rectangles, se trouvait un espace sacré : une fontaine, un temple. Et, autour de ce centre, toute la végétation du monde, toute la végétation exemplaire et parfaite du monde devait se trouver réunie. Or, si l’on songe que les tapis orientaux étaient, à l’origine, des reproductions de jardins – au sens strict, des « jardins d’hiver » –, on comprend la valeur légendaire des tapis volants, des tapis qui parcouraient le monde. Le jardin est un tapis où le monde tout entier vient accomplir sa perfection symbolique et le tapis est un jardin mobile à travers l’espace.27
21Kurt Faber, qui passe la nuit sur ce tapis « volant », s’envole au pays des rêves et de l’utopie : « Auch in jener Nacht schlief ich auf dem Teppich und zwar so gut, wie man nur auf einem Perserteppich schlafen kann » (p. 118).
- 28 Martine Geronimi : « L’Orient, géographie imaginaire : les écrivains français et les villes de dési (...)
- 29 Voir Aurélie Choné (éd.) : Villes invisibles et écritures de la modernité. Paris 2012.
22Deux villes en particulier, Ispahan et Chiraz, bien qu’elles déçoivent Faber d’un côté, le fascinent et le comblent de l’autre, car ce sont de véritables « villes de désir »28 dans l’imaginaire occidental. La première, bien qu’elle ne soit plus que « l’ombre de ce qu’elle fut un jour », reste pour lui la « perle de la Perse » et « possède quelque chose de l’élégance inaccessible d’un grand seigneur déchu ». Telle une ville invisible, cachée sous les décombres de la ville réelle29, Ispahan continue de briller de mille feux : « Wie viele Perlen liegen hier noch unter dem Schutt ! Wieviel Reichtum versteckt sich hier noch in den stillen Gassen ! » (p. 146). La seconde, bien que très sale et « anglo-indianisée », demeure la « Weimar perse » (p. 151), la « ville des poètes », la ville des jardins persans (jardin d’Eram, jardin Afif-âbâd, jardin Jahân-namâ…) ; l’esprit de Saadi et d’Hafez plane encore au-dessus de leurs somptueux mausolées entourés de jardins : « Hafis, Saadi, Omar, der Zeltmacher, und die anderen. Denn sie sind Schiras. Sie werden es immer sein » (p. 155). On peut observer l’influence de l’intertextualité et de la spatio-temporalité sur cette géographie imaginée : le rapport à l’espace se définit par une mobilité, un mouvement permanent ; et le rapport au temps par la lenteur de la marche, de la flânerie dans les bazars ou des caravanes de chameaux et d’ânes, mais aussi par le temps suspendu en certains lieux reculés et la plongée dans des strates temporelles anciennes, seulement visibles à travers les vestiges de l’architecture persane traditionnelle.
- 30 Sur le nomadisme et le voyage, voir Franck Michel : Routes : éloge de l’autonomadie. Une anthropolo (...)
23Jamais le voyageur ne reste au repos. S’il aime autant les caravanes et les caravansérails, c’est qu’ils sont pour lui les symboles d’un nomadisme qui fait partie intégrante de sa vie et qu’ils lui dévoilent des paysages immenses et proches à la fois, en intensifiant son lien avec la terre et le ciel30. En marchant dans le désert sous le ciel étoilé (« den Sternen nach »), le voyageur ressent un profond sentiment de liberté ainsi qu’un rapport intense au cosmos. Après avoir quitté Chiraz, la caravane traverse la steppe ; au loin se découpent les montagnes, sous la voûte étoilée :
Die süße Freiheit der weiten Steppe ging mir wie ein belebender Balsam durch alle Glieder. Zum erstenmal seit langen Wochen war ich wieder einmal zufrieden. (p. 158)
24En regardant les étoiles, Sirius, Vénus, etc. il se sent relié aux voyageurs qui l’ont précédé, et à l’Histoire : « Es waren dieselben Sterne, die schon Alexander und Marco Polo die Wege wiesen » (p. 158).
25Mais plus encore que le désert peut-être, la forêt et la verdure fascinent Faber, qui souligne que les Perses adorent les arbres, contrairement aux Turcs et aux Tartares, véritables peuples de steppes : « War der Siegeszug der Türken stets gekennzeichnet durch abgeholzte Wälder, so liebt der Perser hingegen Bäume und Wälder über alles. » Cet amour des arbres et des fleurs, chanté autrefois par Saadi, est toujours resté vif en Perse et le délicieux paysage du Farsistan, rendu célèbe par les poètes, avec ses forêts où chantent les oiseaux, ses prés verts, ses montagnes et ses sources, ses torrents où sautent les poissons, ses figuiers sauvages et ses lauriers roses, continue de fasciner Faber :
Denn in Persien ist der Himmel so blau, und die Berge sind so wunderbar in ihrem wechselnden Farbenspiel, daß man nur ein paar einzige kleine Bäume am Horizont zur Belebung der Landschaft braucht, um alle Entbehrungen einer langen Reise zu vergessen. (p. 140)
26En rejoignant Tabriz de Khoi en calèche, Faber traverse un paysage somptueux de vignes, d’oliviers et de jardins fruitiers qui se déploie devant lui comme un tapis coloré – encore la métaphore du tapis persan – et dont la polysensorialité joyeuse lui rappelle les poèmes persans :
Mit lustigem Schellengeläute ging es vierspännig hinaus in das weite Land, das sich weithin ausbreitete wie ein bunter Perserteppisch in den lachenden, leuchtenden Farben des Frühlings. Die Sonne schien hell, die Lerchen jubilierten in der Luft, und alles in allem war es ganz so, wie es in den Gedichten steht. Aber in Persien ist die Natur zumeist nur Kunst. (p. 119)
27Enfin, le voyageur en quête de dépaysement et d’exotisme découvre paradoxalement un espace souvent connu, et même trop connu du fait des interactions de plus en plus grandes avec les autres cultures dans un contexte mondialisé, comme le prouve l’occidentalisation de métropoles comme Téhéran. Faber souligne que toutes les nations sont représentées avenue Lalezar, en particulier les Allemands de toutes les conditions sociales, « vom hochvermögenden gräflichen Gesandten bis zum reisenden Handwerkburschen » (p. 138), ces derniers en nombre étonnamment grand d’après lui. Il est également surpris du nombre de personnes qui parlent français dans cette ville ; avec le goût pour l’exagération qui le caractérise, il écrit :
Man findet Tausende und aber Tausende, die es ebensogut sprechen wie ein Franzose, obwohl sie nie aus den Grenzen ihres Landes gekommen sind. Man braucht nur über die große Avenue Lalezar, die Tauentzienstraße Teherans, zu gehen, und ein wenig die Firmenschilder anzusehen, um einen Begriff zu bekommen von dem Maß westeuropäischer Zivilisation, das überall schon eingedrungen ist in das Straßenbild dieser fernen, einsenbahnlosen Stadt. (p. 134)
28Par ailleurs, les rencontres du narrateur avec d’autres voyageurs, y compris des compatriotes, des Wandervögel par exemple, ne sont pas rares. Quelles ne sont pas sa surprise et sa déception quand, parvenu sur le territoire perse au terme de longs mois de privations, il entend ces mots en allemand : « Wer da ? » :
Hätte jemand mich auf Chinesisch angesprochen, so hätte ich mich nicht im geringsten gewundert, angesichts dieser fremdartigen Umwelt. Aber Deutsch, – ganz ordinäres Deutsch, hier an der persischen Grenze, im Schatten des hohen Ararat – das warf mich mit einem Schlag aus dem Himmel aller meiner exotischen Illusionen. (p. 111)
29La pratique du voyage sac au dos semble en fait beaucoup plus courante qu’on aurait pu le croire dans les années vingt, particulièrement chez les Allemands. Quand le douanier allemand qui l’interroge au poste frontière avec la Perse apprend que Faber vient d’Allemagne, il répond :
„Ja“, meinte Herr Schmelze mit grimmigem Streichen seines großen blonden Schnurrbarts, „das habe ich schon an deinem Rucksack gesehen. Immer von Zeit zu Zeit kommt so einer über die Grenze. Sogar die Perser auf der Wache haben von ihnen schon deutsch gelernt“. (p. 111)
30Le chef de la police secrète de Khoi lui confirme plus tard que ces voyageurs sans le sou qui souhaitent entrer en Perse sont pour la plupart de nationalité allemande, comme ce jeune couple de Wandervögel, surnommé « Hans et Gretel », qui faisait le tour du monde à pied et dont l’idylle a mal tourné :
Gretel geriet auf die schiefe Ebene und wurde auf Kosten des Konsulates wieder abgeschoben nach Deutschland. Hans erkrankte an Typhus in Teheran und lag wochenlang zwischen Leben und Tod im amerikanischen Spital. (p. 118)
31On sent transparaître ici une certaine ironie à l’égard des Lebensreformer de son époque.
Une indépassable altérité politique et religieuse
32Malgré l’uniformisation culturelle croissante, cet autre espace qu’est la Perse reste toujours caractérisée par une altérité indépassable, que ce soit en matière de politique ou de religion. Quelques années après la disparition de l’Empire ottoman, Kurt Faber refuse de se mêler de politique tant la situation lui semble opaque et complexe : « Wer versteht überhaupt etwas von orientalischer Politik ? » (p. 137). Il n’évoque jamais les réformes de Reza Shâh Ier et refuse de prendre position sur la question kurde, dont il perçoit les conséquences dramatiques après l’insurrection lancée par le cheikh Saïd :
Zerlumpte, halbverhungerte Gestalten, die kaum mit dem Notdürftigsten bekleidet waren. Und doch waren sie vom Glück begünstigt gegenüber ihren Leidgenossen, die als Opfer dieser eisigen Sturmnacht tot in den Bergen zurückgeblieben waren. (p. 114)
33Le Kurde Hassan Bey (qui soutiendra les Turcs kémalistes après cette insurrection, pour inciter les siens à l’apaisement) remet à Faber une lettre adressée par 5 000 expulsés kurdes au journal de Téhéran Sataré Iran :
Ich nahm ihn mit nach Täbris und trug ihn auch nachher noch tagelang herum im Bewußtsein meiner Wichtigkeit. Aber noch ehe ich an Ort und Stelle angelangt war, zerriß ich ihn und streute die Fetzen auf die Landstraße. (p. 115)
34Cet acte désinvolte exprime bien l’attitude de Faber envers la politique : il ne veut pas s’immiscer dans des problèmes qui ne le regardent pas, mais fait également montre d’un certain manque d’humanisme et d’empathie face au meurtre de centaines de victimes innocentes, femmes et enfants notamment.
- 31 Auréolé de son prestige militaire malgré la défaite de l’Empire allemand en 1918, Paul von Hindenbu (...)
35En revanche, il ne manque pas une occasion de souligner la grandeur de l’Allemagne ; par exemple, quand il est au Kurdistan, il est très fier de constater que le maréchal Hindenburg31 est vénéré comme un être quasiment divin, capable de mettre à terre les Français d’un coup de poing : « Denn an Deutschland glaubten sie alle blind » (p. 108). Ou encore, il note qu’un chef kurde aux yeux bleus et aux cheveux blonds, parlant un excellent allemand, avait été formé en tant qu’ancien officier turc à l’école militaire de Constantinople. Faber exprime à plusieurs reprises dans le récit la nostalgie de sa patrie, et sa conscience nationale transparaît à travers les lignes.
- 32 Homi Bhabha : The Location of Culture. London 2004, p. 80.
36L’islam lui semble tout aussi incompréhensible que la politique orientale. Il souligne l’omniprésence de cette religion en Perse, son étrangeté profonde, notamment en ce qui concerne la place de la femme et les prescriptions religieuses (en particulier alimentaires), et également son fanatisme lors de certaines fêtes religieuses. Lors de la cérémonie d’Achoura, à Bastak, au sud de Lur et de l’Iran, le voyageur est littéralement sidéré par ce qu’il voit et cherche à se rendre invisible, au sens du théoricien postcolonial Homi Bhabha32 :
Wenn ich je wie ein Hund auf der Straße lag, so war es hier. Kein Gläubiger nahm mich auf in sein Haus. Jeder Mensch ging um mich herum in großem Bogen, wie um etwas Unreines. Mir war, als ob selbst die Hunde mich verächtlich anschauten. […] Und dann folgte etwas, was man selbst in Persien nicht für möglich gehalten hätte : Eine Anzahl kräftiger Männer tanzte, etwa wie bei der Springprozession zu Echternach, über die heiße Straße, immer je zwei mit dem Gesicht gegeneinander gewendet. Bis auf große weiße Hosen waren sie ganz nackt und in den Händen trugen sie lange Schwerter, mit denen sie sich andauernd die entsetzlichsten Wunden im Gesicht und am Körper beibrachten. Bereits waren sie über und über mit Blut bedeckt, aber noch immer wilder und rücksichtsloser arbeiteten sie sich in diesen Rausch der Selbstkasteiung. Immer rasender wurde das Publikum. Wohin man schaute, sah man nackte Arme, die sich zum Himmel reckten, wilde Augen, wahnsinnverzerrte Gesichter, von Fanatismus toll gewordene Menschen, die im Takte die Brust mit den Fäusten bearbeiteten : « Hussein ! Hassan ! Kerbela ! » […] Der Blutgeruch stieg in den heißen Tag. Ich machte mich dünn und ließ mich während des ganzen Tages nicht mehr blicken. (p. 173)
37Ce fanatisme religieux concerne aussi le traitement des femmes, dont les silhouettes noires et voilées glissent furtivement dans les rues : « Verschleierte Frauengestalten huschen im Schatten der Mauern hin, wie schuldbeladene Wesen einer anderen Welt » (p. 121). Faber est horrifié par le spectacle de ces groupes de femmes assises comme des bandes de corbeaux, formes voilées de la tête aux pieds, « wesenlos » (p. 135) : « Es ist eine düstere, geisterhafte Szene. Barbarische Religion, die solchermaßen alles Leben und alle Farben von der Straße verbannt im Namen des Gesetzes ! » (p. 135).
- 33 Faber admire par exemple l’Empire portugais : « Wo gibt es in der Geschichte eine Heldenepoche, die (...)
- 34 Manger par terre sans couverts lui semble d’abord étrange mais il s’y habitue vite : « […] man mag (...)
- 35 Par exemple, il admire le calme dans lequel se déroule un discours de Hassan Bey concernant le prob (...)
- 36 Arjun Appadurai : Cosmopolitanism from below : Some ethical lessons from the slums of Mumbai. In : (...)
- 37 Cela le différencie par exemple d’un écrivain-voyageur comme Hanns Heinz Ewers. Voir Jared Poley : (...)
- 38 Voir à ce sujet Aurélie Choné : « Les lieux de l’Inde cosmopolite : expériences et regards des voya (...)
38Bien qu’il ait été membre du NSDAP, et malgré une indéniable fierté nationale, voire une nostalgie pour les grands Empires33, et malgré les inévitables clichés sur les Naturmenschen, Faber fait preuve d’un certain décentrement culturel en s’adaptant aux mœurs locales, culinaires notamment34 ; il admire souvent les Orientaux35 et ne fait pas vraiment montre d’arrogance, de racisme et de mépris à leur égard, mais plutôt d’une insatiable curiosité et d’un désir irrépressible de sortir des sentiers battus en allant là où ne vont pas les « touristes ». Peut-on parler à son propos de « cosmopolitisme par en bas » pour reprendre l’expression de Arjun Appadurai36 ? Oui, au sens où Faber voyage très simplement, noue des contacts à la base, chez l’habitant, et ne cherche pas à rencontrer les représentants du pouvoir ou à profiter du niveau de vie plus faible en Inde pour être traité en grand seigneur, en « sahib », et non en « coolie »37. Mais non au sens où il reste solitaire, libre de toute attache, et ne s’implique pas dans les projets socio-politiques du pays38. La dimension éthique liée au cosmopolitisme est absente de son (récit de) voyage. Son cosmopolitisme reste colonial et national – ce qui n’a rien de paradoxal à l’époque étudiée :
- 39 Peter van der Veer : « Colonial Cosmopolitanism ». In : Cohen / Vertovec (éd.) : Conceiving Cosmopo (...)
Rien n’oppose les phénomènes cosmopolites et nationalistes. Ils ont émergé ensemble et c’est ensemble qu’ils ont leur place dans le contexte de l’émergence d’un système capitaliste mondial.39
- 40 Je renvoie ici aux propos de Kenneth White : Le Plateau de l’Albatros, p. 25 : « Un monde, c’est ce (...)
39Pour cet aventurier né, ce lonesome rider, le chemin est véritablement le but, comme le montrent bien les quelques pages consacrées à l’Inde d’un récit pourtant intitulé Mit dem Rucksack nach Indien. Il faut du temps à Faber pour savourer l’approche de l’Inde. Et une fois le but atteint, point de repos ; il faut continuer, toujours plus loin, jusqu’à l’épuisement, et même la mort. Deux ans après la publication de son récit, alors qu’il était reparti dans le Grand Nord, son cadavre sera découvert par des eskimos, à moitié mangé par des animaux, à 25 kilomètres du Grand Lac des Esclaves. Surpris par le froid, Faber est mort au Canada à 46 ans. L’appel du dehors, le principe du mouvement et la critique du progrès aveugle font de son expérience du voyage une démarche proche de la géopoétique. Le rejet de l’intellectualisme, la polysensorialité, la soif de l’ailleurs comme alternative à la société de l’époque, sont caractéristiques du milieu de la réforme de la vie (Lebensreform) qui se développe autour de 1900 dans l’espace germanophone. Faut-il voir dans ce rapport sensible au monde et à la terre les prémisses d’une culture au sens fort du mot40 ? Qu’il nous soit permis d’en douter sérieusement dans le cas de Faber. Son indifférence politique confine à l’égoïsme et témoigne davantage d’une philosophie du voyage hédoniste cherchant à accéder à une vie plus dense et à prolonger l’expérience intense du voyage dans l’écriture, que d’une démarche éthique prête à s’engager dans le monde, pour les autres. L’adhésion de Faber au NSDAP en 1925 est contradictoire avec le processus d’ouverture au monde qu’est censée provoquer la marche : l’ambivalence de Faber tient à ce qu’il fait preuve d’une part d’une ouverture interculturelle certaine grâce à sa (dé)marche géopoétique, et qu’il reste d’autre part enfermé dans une idéologie impérialiste et nostalgique de la Grande Allemagne de son enfance.
Notes
1 Ludwig Gyssling : « Die pfälzische Familie Faber ». In : Pfälzisches Museum 48 (1931), p. 165‑216.
2 Pour de plus amples renseignements biographiques, voir Kurt Faber : « Das Kino meines Lebens. Irrfahrten und Abenteuer eines Weltwanderers ». In : Ostdeutsche Monatshefte 11/2 (1930), p. 128-130 ; Carl Lange : « Kurt Faber zum Gedächtnis ». In : Ostdeutsche Monatshefte 11/2 (1930), p. 127 ; Walter Faber : « Dem Weltwanderer Kurt Faber zum Gedächtnis ». In : Ostdeutsche Monatshefte 11 (1930).
3 Voir par exemple Catherine Repussard / Maryse Staiber : « Une île au cœur de l’Europe ? Robinson d’Edouard Reinacher (1921) ». In : Recherches germaniques, 43 (2013), Presses universitaires de Strasbourg, p. 145‑164.
4 L’article 119 du traité stipule que l’Allemagne renonce, en faveur des principales puissances alliées et associées, à tous ses droits et titres sur ses possessions d’outre-mer.
5 Il n’est pas le seul écrivain-voyageur à adhérer au NSDAP dans les années vingt. Citons notamment Hanns Heinz Ewers (1871‑1943) et Colin Ross (1885‑1945) par exemple, qui appartiennent au même milieu socio-culturel du Bildungsbürgertum – Ewers et Ross étant connus comme lui pour leurs récits de voyage, et Ross étant comme lui en possession d’un doctorat. Voir Aurélie Choné : Destination Inde. Paris 2015, p. 464-465.
6 Kurt Faber : Mit dem Rucksack nach Indien. Berlin, Büchergilde Gutenberg 1927 (rééd. 1937) ; Tübingen, Rainer Wunderlich 1927.
7 Kurt Faber : Mit dem Rucksack durch Persien, coll. « Deutsche Jugendbücherei », vol. 407, Hillger. Berlin 1932.
8 Je citerai l’édition en ligne et indiquerai par la suite la pagination de l’impression de l’ouvrage en ligne : <http://gutenberg.spiegel.de/buch/mit-dem-rucksack-nach-indien- 5214/1> [01.02.2017].
9 Richard Katz : Ein Bummel um die Welt. Zwei Jahre Weltreise auf Kamel und Schiene, Schiff und Auto. Berlin 1927.
10 Cette approche a été présentée par le poète Kenneth White dans Le Plateau de l’Albatros, Introduction à la géopoétique. Paris 1994.
11 Pour une présentation de cette approche transdisciplinaire en lien avec le récit de voyage, voir Rachel Bouvet / Myriam Marcil-Bergeron : « Pour une approche géopoétique du récit de voyage ». In : Arborescences : revue d’études françaises 3 (juillet 2013).
12 Bertrand Lévy / Alexandre Gillet (éd.) : Marche et paysage, les chemins de la géopoétique, Genève 2007.
13 Walter Faber (éd.) : Der göttliche Vagabund. Auswahl aus den Werken des Weltwanderers. Stuttgart 1936.
14 « What do you suppose will satisfy the soul, except to walk free and own no superior? » Walt Whitman : Leaves of Grass. Philadelphia 1882, p. 299.
15 Gustav Stratil-Sauer : Fahrt und Fessel. Mit dem Motorrad von Leipzig nach Afghanistan. Berlin 1927, p. 235.
16 Alfons Gabriel : Im Weltfernen Orient. München / Berlin 1919, p. 71.
17 David Le Breton : Éloge de la marche. Paris 2000, p. 30-31.
18 Ibid., p. 34.
19 Sur la notion de cosmopolitisme, voir par exemple Robin Cohen / Steve Vertovec (éd.) : Conceiving Cosmopolitanism. Oxford 2002.
20 Pour plus de détails sur cet éloge de la lenteur chez les écrivains-voyageurs, voir Aurélie Choné : « Le voyage en Inde à l’épreuve de la vitesse : quelques réflexions d’écrivains-voyageurs depuis la fin du xixe siècle ». In Peter Schnyder / Frédérique Turdoire-Surlapierre (éd.) : Les vertiges de la vitesse. Paris 2017. Voir aussi David Le Breton : Marcher. Éloge des chemins et de la lenteur. Paris 2012.
21 Voir dans ce volume la contribution de Dominique Lévy-Jahanbakht : « Expéditions scientifiques dans les déserts iraniens et le mont Elbourz entre 1925 et 1939 ».
22 Cette expression renvoie à Edward Soja : Thirdspace. Journeys to Los Angeles and Other Real and Imagined Places. Oxford 1996, p. 169.
23 Cette impression de temps suspendu est commune à de nombreux voyageurs en Iran contemporains de Faber. Voir par exemple Agnes Gabriel Kummer : Aufbruch in den Orient : unsere Persienreise. Damaskus-Bagdad-Teheran. Wien 2003, p. 159. Voir dans ce volume la contribution de Dominique Lévy-Jahanbakht.
24 Kenneth White : « Introduction à la géopoétique ». In : Cahier de l’Atelier du héron, 1 (1995), Trebeurden, Institut international de géopoétique, p. 9-38, ici p. 25. En ligne : <http://www.geopoetique.net/archipel_fr/institut/introgeopoetique/index.html> [03.09.2016].
25 Minouche Yavari : « Le jardin persan : quelques repères historiques ». In : Tisser le paradis, Tapisjardins persans. Téhéran / Clermont-Ferrand 2005.
26 Hossein Manouchehri / Zeinab Golestâni : « Shirâz, ville des jardins persans ». In : La Revue de Téhéran 113 (avril 2015).
27 Michel Foucault : « Des espaces autres » (conférence au Cercle d’études architecturales du 14 mars 1967). In : Architecture, Mouvement, Continuité 5 (octobre 1984).
28 Martine Geronimi : « L’Orient, géographie imaginaire : les écrivains français et les villes de désir ». In : Téoros 25/2 (2006), p. 13-18.
29 Voir Aurélie Choné (éd.) : Villes invisibles et écritures de la modernité. Paris 2012.
30 Sur le nomadisme et le voyage, voir Franck Michel : Routes : éloge de l’autonomadie. Une anthropologie du voyage, du nomadisme et de l’autonomie. Laval 2009. Françoise Bonardel : Petit dictionnaire de la vie nomade. Paris 2005.
31 Auréolé de son prestige militaire malgré la défaite de l’Empire allemand en 1918, Paul von Hindenburg est élu Reichspräsident sous la République de Weimar à l’issue du scrutin présidentiel d’avril 1925.
32 Homi Bhabha : The Location of Culture. London 2004, p. 80.
33 Faber admire par exemple l’Empire portugais : « Wo gibt es in der Geschichte eine Heldenepoche, die größer und schöner gewesen wäre als die jener portugiesischen Abenteurer, die mit schwachen, schlechtausgerüsteten Schiffen hinaus ins Unbekannte segelten […] ! ».
34 Manger par terre sans couverts lui semble d’abord étrange mais il s’y habitue vite : « […] man mag wohl die Frage aufwerfen, ob diese Art des Essens, bei der man stets eine saubere Glas-oder Kristallschale voll Wasser zum Waschen der Hände neben sich stehen hat, nicht doch hygienischer sei als das Speisen mit Messern und Gabeln, die vorher weiß Gott wer im Mund gehabt hat. » (p. 114)
35 Par exemple, il admire le calme dans lequel se déroule un discours de Hassan Bey concernant le problème kurde : « Es ging alles ruhig und gemessen zu. Kein lautes Wort fiel. […] Und doch waren es Fragen von Leben und Tod, die sie erörteten. […] Wenn ich dagegen an unsere hirnlosen Volksversammlungen denke, in denen geschäftige Bonzen mit großen Mäulern kleine Nichtigkeiten zu Haupt-und Staatsaktionen aufblasen […]. Man würde wahrlich etwas geben um nur ein Atom dieser erhabenen orientalischen Nüchternheit. » (p. 114)
36 Arjun Appadurai : Cosmopolitanism from below : Some ethical lessons from the slums of Mumbai. In : The Salon, vol. 4, en ligne : <http://jwtc.org.za/volume_4/arjun_appadurai.htm> [15.03.2017].
37 Cela le différencie par exemple d’un écrivain-voyageur comme Hanns Heinz Ewers. Voir Jared Poley : Decolonizing in Germany : Weimar Narratives of Colonial Loss and Foreign Occupation. Bern 2005, p. 44.
38 Voir à ce sujet Aurélie Choné : « Les lieux de l’Inde cosmopolite : expériences et regards des voyageurs germanophones (1880‑1930) ». In : Sarga Moussa / Laetitia Zecchini / Guillaume Bridet (éd.) : Littérature et cosmopolitisme. Paris 2018 (à paraître).
39 Peter van der Veer : « Colonial Cosmopolitanism ». In : Cohen / Vertovec (éd.) : Conceiving Cosmopolitanism, p. 165-180, ici p. 178 : « There is no opposition between cosmopolitanism and nationalism. They emerged together and they belong together in the context of an emerging capitalist world-system. » Trad. fr. A. C.
40 Je renvoie ici aux propos de Kenneth White : Le Plateau de l’Albatros, p. 25 : « Un monde, c’est ce qui émerge du rapport entre l’esprit et la terre. Quand ce rapport est inepte et insensible, on n’a […] que de l’immonde. Pour qu’il y ait un monde au sens plein du mot, un espace commun appelant à une vie dense et intense, il faut que le rapport soit, de la part de tous, sensible, subtil, intelligent. On voit plus clairement maintenant le sens de “géo” dans la notion de géopoétique. Le travail géopoétique viserait à explorer les chemins de ce rapport sensible et intelligent à la terre, amenant à la longue, peut-être, une culture au sens fort du mot. »
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Référence papier
Aurélie Choné, « Vers une géographie imaginée de la Perse », Recherches germaniques, HS 12 | 2017, 87-102.
Référence électronique
Aurélie Choné, « Vers une géographie imaginée de la Perse », Recherches germaniques [En ligne], HS 12 | 2017, mis en ligne le 05 février 2019, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rg/834 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rg.834
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