La philosophie politique de Max Stirner
Résumés
Max Stirner (1806-1856) reste un auteur difficilement classifiable. Son ouvrage majeur, Der Einzige und sein Eigentum, paraît en 1845, à une époque où les utopies sociales – réputées apporter des réponses et remèdes aux effets néfastes de la révolution industrielle sur l’existence humaine – font florès. Cet article se propose d’étudier les paradoxes de Stirner par rapport à l’utopie, puisqu’il apparaît à la fois comme anti-utopiste et utopiste. En effet, tout en critiquant l’utopie comme un espoir fallacieux en temps de crise, il propose lui-même un modèle de société nouvelle : « l’association d’égoïstes » (on se demande bien sûr aussi si le bonheur individuel à tous crins est conciliable avec le bonheur collectif ?) À travers l’analyse de l’acception stirnérienne de l’égoïsme, parfois qualifié d’« éthique », il s’agit de restituer leur importance à l’homme aussi bien qu’à une approche dont l’impact et l’influence furent conséquents sur la philosophie politique de l’époque et même à long terme.
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- 1 Dominique Folscheid : Les grands philosophes. Paris 1988, p. 147.
- 2 Max Stirner : Der Einzige und sein Eigentum. Leipzig 1845
- 3 Bernard Valade : « Les utopies sociales du xixe siècle ». In : Eric Letonturier (dir.) : Les utop (...)
1Max Stirner apparaît comme un auteur irrécupérable et inassimilable par excellence, « parce qu’il rend toute allégeance impossible »1 (n’en déplaise à l’anarchisme qui s’en réclame malgré son principe « aucune allégeance, aucun dogme »). S’il reste difficilement classifiable, c’est aussi parce qu’il n’est pas à un paradoxe près. Il critique ainsi l’utopie tout en proposant lui-même un modèle de société nouvelle : « l’association d’égoïstes », libre communauté d’égoïstes, c’est-à-dire d’humains émancipés2. Les utopies sociales apparaissent en effet au cours de la première moitié du xixe siècle, en réaction à la révolution industrielle, dont les effets sont tenus pour désastreux sur l’existence humaine3.
- 4 Même si la germanistique française l’a récemment mis à l’honneur dans le cadre du programme de l’ (...)
2Cet article se propose d’étudier les paradoxes de Stirner par rapport à l’utopie, puisqu’il apparaît à la fois anti-utopiste et utopiste. Pour ce faire, on reviendra d’abord brièvement sur l’homme et l’auteur, qui reste largement méconnu4. Il ne s’agit pas ici de retracer l’ensemble des débats qui ont entouré son œuvre, ni même de proposer une perspective radicalement nouvelle sur cet auteur à bien des égards oublié, ou du moins méconnu, mais justement de restituer leur importance à l’homme aussi bien qu’à une approche dont l’impact et l’influence furent conséquents sur la philosophie politique de l’époque et même à long terme.
3Ensuite, on présentera son ouvrage majeur, L’Unique et sa propriété, lui-même divisé en deux parties. Dans la première partie, Stirner se révèle comme anti-utopiste dans un contexte de crise politique et sociale aigüe (il se livre à la critique de l’État, de l’éducation, du socialisme et du communisme… la liste est loin d’être exhaustive). Dans la seconde, il prône l’émancipation de l’humain dans une nouvelle forme d’organisation sociale, « l’association d’égoïstes », et se rangerait ce faisant au contraire du côté des utopistes. On décèle ici d’emblée le paradoxe, voire la contradiction : au problème de l’aliénation du genre humain, Stirner oppose la solution consistant en l’association d’individus égoïstes ; or, une cohabitation pacifique des égoïstes n’est-elle pas en elle-même une utopie ? Peut-on éviter la collision des Moi, la guerre de tous contre tous à partir du moment où le Moi unique est posé comme absolu ? Une définition de l’égoïsme stirnérien pourrait permettre de lever cette contradiction.
- 5 Pour cet article en français, on se reportera à l’édition électronique de L’Unique et sa propriét (...)
- 6 Wolfgang Essbach : Gegenzüge. Der Materialismuns des Selbst und seine Ausgrenzung aus dem Marxism (...)
4De son vrai nom Johann Caspar Schmidt, Max Stirner (1806 Bayreuth-1856 Berlin) est un philosophe allemand issu du mouvement des Jeunes Hégéliens, dont il se détachera en 1844 au moment de la publication de son opus magnum, L’Unique et sa propriété5, dans lequel il critique virulemment tous ceux qui se prétendent libérés de la religion, Feuerbach au premier chef. L’ouvrage fit l’effet d’une bombe dans les milieux intellectuels mais aussi politiques lors de sa sortie : d’abord interdit par la censure, ce jugement fut vite révisé (l’opus se disqualifiant, selon les autorités, par lui-même). Marx et Engels, en l’attaquant rageusement dans L’idéologie allemande (1845), lui confèreront ses lettres de noblesse à long terme6 ; mais L’Unique et sa propriété commencera par tomber dans l’oubli pendant au moins un demi-siècle.
- 7 Ce qui lui laissera un goût amer ; cf. Stirner : L’Unique p. 211-212.
5Johann Caspar Schmidt, fils de tailleur de flûte né en 1806 à Bayreuth, ville bavaroise appartenant alors à la Prusse, entreprit à partir de 1826 des études supérieures de philologie, philosophie et théologie à Berlin et Erlangen. Il suivit notamment les cours de Hegel, Schleiermacher et Marheineke. En raison de graves problèmes familiaux, doublés d’une santé fragile, il n’obtint que la facultas docendi limitée et ne prit jamais pied dans une institution étatique7. À partir de 1839, il enseigna aux jeunes filles de bonne famille d’un institut privé berlinois. En 1842, il se mit à fréquenter Die Freien, un groupe constitué autour de Bruno Bauer, qui se réunit – d’après la légende – dans des établissements tels que le bar à vin « Chez Hippel » sur la Friedrichsstraße.
- 8 Parlant de « Die Freien », Henri Lasvignes remarque dans sa « présentation » de L’Unique, p. 8 : (...)
6On se situe alors dans le contexte politique réactionnaire du Vormärz dans la Prusse de Frédéric Guillaume IV durant les années 1840. Après un court allégement de la censure suite à l’intronisation de ce dernier, le tournant nettement réactionnaire pris par le gouvernement du roi de Prusse à partir de 1842 stimule d’autant plus l’opposition des intellectuels au régime. Cette opposition se réclame de la tradition libérale favorable à la liberté et à l’autonomie de l’individu ; d’où l’appellation Die Freien. Observateur discret, Stirner n’intervenait que très rarement dans les débats de ces radicaux sur la religion révélée et la politique de l’époque. C’est dans L’Unique et sa propriété que Stirner les prendra à partie, et sa confrontation avec la pensée libérale sous ses différentes formes reste d’ailleurs l’un des temps forts de l’opus8.
7S’agissant d’un traité philosophique, il faut aussi évoquer ici l’effondrement de l’idéalisme allemand, incarné par la philosophie transcendantale de Hegel. Sur les décombres du système hégélien, une partie de ses héritiers, les Jeunes Hégéliens (ou hégéliens de gauche), vont donner à la philosophie une dimension politique et mettre le questionnement philosophique au service de l’homme, des réalités économiques et sociales, en s’appuyant sur la presse. Cette nouvelle génération d’intellectuels prolonge en le radicalisant le mouvement littéraire de la Jeune Allemagne des années 1830. Leurs ambitions dépassent cependant celle de leurs aînés, puisqu’il s’agit désormais d’utiliser la philosophie, qui devient pratique (Praxis), pour changer le monde.
- 9 Christina Stange-Fayos : « Der Einzige und sein Eigentum im politischen und sozialen Kontext des (...)
8Le contexte économique et social, justement, est celui d’une société en crise et en mutation, qui commence à ressentir les effets de la timide industrialisation des années 1840 : une bourgeoisie possédante (Besitzbürgertum) monte en puissance, alors qu’une partie croissante de la population se paupérise, ayant perdu ses repères suite à la restructuration de l’ordre social (société d’ordre vs société de classe). La question sociale devient de plus en plus pressante, donnant lieu à des débats sur les raisons de la pauvreté, et l’élaboration de nouvelles formes d’organisation sociale (socialisme, communisme) que l’auteur critique durement dans L’Unique et sa propriété, s’attirant ainsi les foudres de Marx et Engels9.
- 10 Max Stirner : Sur le faux principe de notre éducation. Paris 1842. On peut aussi citer son articl (...)
- 11 Stirner : L’Unique, préface de Robert L. Leclaire, p. 8.
9Il publia, en 1842 et 1843, quelques articles de philosophie sociale sous son pseudonyme de Max Stirner10. En 1843, il se remaria (sa première épouse était morte en couches en 1838, un an seulement après leur mariage) avec Marie Wilhelmine Dänhardt, du cercle Die Freien, qui apporta au couple une dot de quelque dix mille thalers. Il lui dédicaça L’Unique et sa propriété. Ce dernier parut chez l’éditeur Otto Wigand à Leipzig et provoqua la stupeur de ceux qui le croyaient des leurs, déclenchant un scandale violent dans le public lettré dont il renversait les idoles avec une verve d’iconoclaste11. Après que la censure fut revenue sur sa condamnation, l’intérêt pour L’Unique et sa propriété s’émoussa, les anciens compagnons s’éloignèrent. La longue agonie de Stirner débute à ce moment-là : l’établissement où il enseignait le renvoie, il tente d’ouvrir un commerce avec l’argent de sa femme, mais fait rapidement faillite et il est couvert de dettes. Marie le quitte en 1846. Seul son éditeur lui reste fidèle et lui confie quelques traductions pour l’aider financièrement ; de 1846 à 1847, il publie en allemand le Dictionnaire d’économie politique de Jean-Baptiste Say et la Richesse des Nations d’Adam Smith. Il ne prend pas part aux événements de 1848. Jusqu’en 1852 il ne produit plus qu’une compilation de divers textes d’Auguste Comte notamment, intitulée (avec l’ironie typique de Stirner) Histoire de la Réaction. Tombé dans la misère et poursuivi par ses créanciers, il fait même deux séjours en prison, l’un en 1852, l’autre en 1853. En très mauvaise santé, il décède à cinquante ans. Les Jeunes Hégéliens furent rares à son enterrement, exception faite de Bruno Bauer et Ludwig Buhl, tant les liens s’étaient distendus, voire rompus depuis la parution de L’Unique et sa propriété.
- 12 Folscheid : Les grands philosophes, p. 146.
10Le découpage en deux parties de l’ouvrage (« L’Homme », « Moi »), parodie et corrige en un sens celui de L’essence du Christianisme de Ludwig Feuerbach (« Dieu », « L’homme »). Dans la première partie, Stirner analyse les diverses formes de soumission de l’individu (« der Einzige ») ; il proclame que les religions et les idéologies se fondent avant tout sur des superstitions. Pour lui, la pire des illusions consiste en effet à croire qu’on est débarrassé de ses illusions religieuses quand on a installé à leur place des métamorphoses de la religion. L’athéisme ne nie l’existence de Dieu que pour mieux nous faire tomber sous la coupe de ses « substituts majusculaires »12 :
Quelle cause n’ai-je pas à défendre ? Avant tout, ma cause est la bonne cause, c’est la cause de Dieu, de la Vérité, de la Liberté, de l’Humanité, de la Justice ; puis, celle de mon Prince, de mon Peuple, de ma Patrie ; ce sera celle de l’Esprit, et mille autres encore. Mais que la cause que je défends soit ma cause, ma cause à Moi, jamais ! « Fi ! L’égoïste qui ne pense qu’à lui ! » (UP 18)
- 13 Et il poursuit ainsi le dialogue : « – C’est comme moi : je n’en ai jamais vu, mais ma grand-mère (...)
- 14 Jean-François Marquet : Leçons sur la phénoménologie de l’esprit. Paris 2009, p. 245.
- 15 Stirner : L’Unique, p. 253 sq.
- 16 Autant de différents procédés considérés comme une imposture intellectuelle par Marx dans Die deu (...)
- 17 Chez Stirner, tous les pronoms sont en majuscule – à dessein.
L’auteur se dresse contre tous les dogmes et toutes les doctrines qui exigent le sacrifice de l’individu à une cause supérieure à lui-même. La croyance en Dieu, ou en l’Homme tel que l’entend Feuerbach, Stirner la compare non sans humour à la croyance aux esprits, et en profite pour railler Hegel (« As-tu déjà vu un Esprit ? — Moi ? non, mais ma grand-mère en a vu. »13). Or, l’Esprit, c’est pour Hegel la raison objective, à savoir ma raison en tant qu’elle apparaît objectivement à l’œuvre dans l’histoire14. La conclusion du système hégélien est que l’Esprit jouit éternellement de lui-même (« Der Geist genießt »), ce qui se retrouve chez Stirner sous la forme d’un long chapitre intitulé « Ma jouissance de Moi » (« Mein Selbstgenuss »)15. L’un des traits caractéristiques de Stirner est d’avoir recours aux jeux de mots – assonance, étymologie, synonymie, apposition… au lieu d’utiliser une argumentation classique16. Ainsi, et c’est également caractéristique de son œuvre, il reste tributaire de Hegel par le biais du Witz (l’hégélien « Sein – das Seine » et le stirnérien « das Meine »17).
- 18 Stirner : L’Unique, p. 20 : « Le divin regarde Dieu, l’humain regarde l’Homme. Ma cause n’est ni (...)
- 19 J. W. von Goethe : Satyros oder der vergötterte Waldteufel, écrit en 1773, publié en 1817 : « Mir (...)
- 20 Yannis Constantinidès : « ‘Mir geht nichts über Mich !’. La critique paradoxale de l’idéal religi (...)
11Mais revenons-en à la prétendue libération à l’égard de Dieu et de la religion, vaste mystification selon l’auteur : en effet, l’homme cultive toujours la même dévotion humiliante qui l’empêche d’être soi. L’égoïste stirnérien, quant à lui, n’ayant basé sa cause sur rien, comme il l’affirme sans ambages, s’écrie : « Mir geht nichts über Mich ! » (« Rien n’est, pour Moi, au-dessus de Moi ! »18), s’appuyant ce faisant sur les mots d’une autre autorité – Goethe19. On peut d’ailleurs reprocher à Stirner de rester lui-même prisonnier de l’idéalisme, comme le fait Yannis Constantinidès20.
- 21 Stirner : L’Unique, p. 110.
- 22 Stirner parle aussi d’« idée fixe », cf. le paragraphe intitulé « La marotte » (« Der Sparren »). (...)
12Dans son énumération des différents coupables de la soumission de l’homme, Stirner range l’État au premier rang. L’État qui brime l’homme – même quand il se réclame des droits de l’homme. Cet État aurait pour objectif de fonder une société médiocre, raisonnable (« pas d’excès, pas d’ultra, pas de radicalisme ! » s’écrie l’auteur21). Après la monarchie de droit divin (« L’État, c’est moi »), l’autorité du nouvel État post-révolutionnaire est impersonnelle, hypocrite, diluée, et cela la rend insaisissable – et encore plus insupportable. La société, quant à elle, institue une dépendance entre les hommes en organisant le travail. Elle fait donc aussi partie de ces nouveaux maîtres, ou « fantômes », qui aliènent l’homme22.
- 23 Stirner : L’Unique, passim, surtout dans la première partie.
- 24 Ibid.
- 25 Stirner : L’Unique, p. 158. Stirner, on le voit, avait le sens de la formule.
13Très polémique, l’auteur s’attaque aux insurrections théologiques qu’il décèle dans la philosophie des Jeunes Hégéliens (Bruno Bauer, Feuerbach23) ainsi que dans le communisme naissant (Proudhon, Wilhelm Weitling24). De même que les anciens, par les rites de purification et dans le christianisme, ont œuvré à idéaliser le réel, les modernes veulent réaliser l’idéal, l’incarnation. Après que le protestantisme a intériorisé la morale qui était extérieure, les « modernes des modernes », c’est-à-dire les laïcs, veulent supprimer Dieu et conserver la morale sous une autre forme, perpétuant ainsi une domination, ce qui donnera lieu à l’aphorisme stirnérien : « Nos athées sont de pieuses gens ! »25.
- 26 Stirner : L’Unique, p. 92 sq. En allemand : « Die Freien ».
- 27 Thomas More : The Complete Works of Saint Thomas More, IV: Utopia [1965]. New Haven 1979.
14Stirner considère ainsi le communisme comme une forme moderne de christianisme, comme une utopie faite de morale chrétienne. Il consacre un chapitre au libéralisme (« Les affranchis »26), parmi lesquels les « socio-libéraux », au rang desquels il compte les socialistes et les communistes (ce qui, à l’époque, revient peu ou prou à la même chose). Ces derniers réclament l’égalité (sociale), aboutissant ainsi à l’abolition de la propriété privée (dans le cadre de l’utopie, on pense aux thèses de Thomas More27, pour qui la propriété était la mère de tous les vices et qui prêchait une répartition positive). Au nom de l’émancipation de l’homme, ils réduisent la liberté de l’individu. Tous doivent être dépossédés, afin qu’aucun ne s’enrichisse aux frais de l’autre.
15Les utopies sont communistes, elles nient la propriété (privée) car celle-ci est à la base de l’inégalité (sociale) – Stirner, lui, affirme la propriété (de soi). La lutte de tous les libéraux contre l’égoïsme atteignant des sommets dans le libéralisme social, et Stirner entame ce paragraphe (« § 2. Le libéralisme social ») en feignant de donner la parole à ses adversaires du jour :
Nous sommes des hommes, nous sommes nés libres, et de quelque côté que nous tournions les yeux, nous nous voyons réduits en servitude par des égoïstes ! Devons-nous donc, nous aussi, devenir des égoïstes ? Le ciel nous en préserve ! Nous préférons rendre tout égoïsme impossible, et, pour cela, faire de tous des « gueux » ; si personne n’a rien, « tous » auront.
Ce sont des Socialistes qui parlent. (UP 112)
16Ce procédé rhétorique est courant sous la plume de l’auteur, qui l’utilise pour discréditer l’adversaire. Pour ce dernier, l’injustice sociale doit donc être éradiquée par la répartition, caricaturée comme suit par Stirner : « Contre la concurrence se dresse le principe de la Société des gueux, le principe du partage égal » (UP 214) ; un principe tourné en dérision par les libéraux eux-mêmes, puisqu’il aboutit à la gueuserie généralisée :
Devant le Propriétaire suprême, nous devenons tous des – gueux égaux ; jusqu’à présent on pouvait n’être, à côté de son voisin, qu’un « gueux », un « pauvre diable » : désormais toute distinction s’efface, tous étant des gueux, et la Société communiste se résume dans ce qu’on peut appeler la « gueuserie » générale. (UP 113)
- 28 Cf. à ce propos les explications Marquet : Leçons sur la phénoménologie de l’esprit, p. 240-242.
On voit que la provocation est l’une des marques de fabrique de Stirner, qui lui-même insiste précisément sur la propriété de soi (de l’Unique). Ici encore, Stirner semble s’inspirer de Hegel, plus précisément, de la Phénoménologie de l’esprit. En effet, Hegel y démontre que la raison, instance fort sérieuse a priori, la raison (examinant les lois) s’avère finalement comme une raison sophistique. L’exemple qu’il prend pour illustrer sa pensée est celui d’une situation juridique tout à fait concrète, à savoir celle de la propriété : de quel type doit être la propriété, privée ou collective ? Le but du philosophe est de prouver que la raison peut soutenir aussi bien une thèse que son contraire, par exemple justifier et refuser aussi bien la propriété privée ou collective. Selon Hegel, si l’on se place dans l’hypothèse d’une propriété collective, dans l’hypothèse du communisme tel qu’il sera envisagé plus tard, on s’aperçoit qu’on n’arrive pas à concilier particularité et singularité (et c’est bien là ce qui gêne Max Stirner). De deux choses l’une, en effet : propriété collective peut signifier « à chacun selon ses besoins ». Mais si l’on donne à chacun selon ses besoins, on rate l’égalité du singulier. Il y a donc un caractère intenable de la propriété collective, dit Hegel – tout en relevant également les problèmes liés à la propriété privée28. Stirner retrace tout cela pour en arriver à la conclusion suivante :
Quand le prolétaire aura réussi à réaliser la « Société » qu’il a en vue, et dans laquelle doit disparaître toute différence entre riche et pauvre, il sera un gueux ; mais être un gueux est pour lui être quelque chose, et il pourrait faire de ce mot « gueux » un titre aussi honorable qu’est devenu le titre de « bourgeois » grâce à la Révolution. Le gueux est son idéal, et nous devons devenir tous des gueux. (UP 113)
- 29 Si la devise des Thélémites était bien : « Fais ce que voudras », on relèvera nonobstant que « Si (...)
Le même phénomène se reproduit donc à la fin de l’histoire : l’humain se soumet à un idéal censé le dépasser – au lieu de se libérer enfin, il s’aliène à nouveau. On touche ici du doigt le dilemme des utopistes : plus il y a d’inégalité, plus il y a de liberté29. D’où les utopies positives jusqu’au milieu du xixe siècle, qui imposent le même régime à tous les individus : « La Bourgeoisie rendait la production libre, le Communisme force à la production et n’admet que les producteurs, les artisans. Il ne suffit pas que les professions te soient ouvertes, il faut que tu en pratiques une » (UP 116). Décelant la tendance totalitariste du communisme à une époque où celui-ci est encore embryonnaire, Stirner prendra moult précautions pour éviter l’égalitarisme dans sa propre vision, à savoir « l’association d’égoïstes », et insistera sur la singularité de l’Unique.
17À la lumière de la première partie de L’Unique et sa propriété on voit donc que Stirner dénonce la pensée feuerbachienne comme une nouvelle illusion, un nouveau « fantôme » auquel l’individu aliènerait sa liberté. Il s’oppose également à un projet politico-social fondé sur des valeurs d’entraide, de solidarité et d’égalité (Proudhon par exemple), autre forme de religion laïcisée. Ces nouvelles utopies sont le fait de « pieux athées » qui ne peuvent déboucher que sur le nivellement par le bas et empêcher l’individu d’être seul maître de ses choix.
- 30 Michel Abensour : L’utopie de Thomas More à Walter Benjamin. Paris 2000.
- 31 L’un des aspects qui rebuta le plus les contemporains dès la parution de L’Unique fut précisément (...)
- 32 « L’Unique et sa propriété, c’est l’égoïsme bien disposé. » Courte phrase extraite de la correspo (...)
- 33 Stirner : L’Unique, p. 176-253.
18Le caractère émancipateur vs totalitaire de l’utopie pose la question de savoir si l’utopie a vocation à se réaliser30. Dans la seconde partie de L’Unique et sa propriété, Stirner en tout cas veut rendre à l’homme sa liberté. À cette fin, il réhabilite l’égoïsme, si souvent condamné par la morale31, le transformant en quelque chose d’honorable et de sain – à tel point qu’on a même évoqué à son sujet un « égoïsme bien disposé » (André Gide32). En effet, l’Unique n’est pas un individu incapable de toute vie en société : certes, Stirner prône l’égoïsme, mais il accorde grande importance au rapport du Moi aux autres (voir le long chapitre « Mein Verkehr »/« Mes relations »33). Voilà encore l’un de ces paradoxes qui rendent l’œuvre stirnérienne à la fois complexe et intéressante : selon l’acception courante, l’égoïsme comme envers de l’altruisme apparaît comme un défaut d’empathie. L’égoïsme induit une sorte de repli sur soi, voire d’enfermement, constituant ainsi une attitude incompatible avec la vie sociale. Or, avec l’Unique, on a affaire non pas à un être asocial, mais à un égoïste ouvert et bien intentionné vis-à-vis d’autrui, un égoïste « éthique ». Stirner propose en effet au lecteur le modèle de « l’association d’égoïstes », sur lequel on a déjà émis quelques réserves précédemment (une cohabitation pacifique des égoïstes n’est-elle pas une utopie, etc. ?), et qu’il convient d’examiner maintenant.
- 34 Stirner : L’Unique, p. 181-182.
- 35 Pour Hegel aussi, la substance éthique n’est qu’un accident.
- 36 Stirner : L’Unique, p. 182.
- 37 Stirner : L’Unique, p. 191. On relève ici la structure syntaxique de l’interrogation ponctuée par (...)
19Revenons d’abord sur la thématique des sociétés et autres associations pour la mettre en perspective. Stirner cherche à établir le caractère nocif de toute communauté pour l’individu. Ce faisant, il ignore superbement les théories du contrat social, et explique que toutes les sociétés trouvent leur origine dans la présence fortuite d’individus dans un même lieu. Elles sont par conséquent le produit d’un conditionnement géographique, dans le prolongement de la famille. Prenant l’exemple d’une société carcérale, il fait de la société un espace d’uniformisation des individus, un lieu de soumission à une cause commune qui transcende les rapports interpersonnels34. À ce regroupement géographique aléatoire, fondé sur la soumission à des règles générales qu’est toute société35, l’auteur oppose la notion de commerce des individus (« Mein Verkehr »). Mais ce type de relations interpersonnelles fondées sur le principe d’individualité est incompatible avec le respect des normes sociales. Comme dans le cas de l’État, qui est une forme particulière de société, logique sociale et logique individuelle s’opposent : « États, Constitutions, Églises, etc., se sont toujours évanouis dès que l’individu a levé la tête, car l’individu est l’ennemi irréconciliable de tout ce qui tend à submerger sa volonté sous une volonté générale, de tout lien, c’est-à-dire de toute chaîne. » (UP 180) Toute société résulte d’un conditionnement, elle lie et soumet l’individu, il la subit et elle lui échappe. Qu’il s’agisse de la famille, entité sociale de base, ou du peuple, de la nation, issus d’un conditionnement géographique, l’individu est dressé dès son plus jeune âge à vouer un amour inconditionnel à la famille et à la patrie au détriment de ses propres intérêts (d’ailleurs, Stirner pose l’équation : amour filial = piété36). Il critique la famille, l’État et l’église, mais également la notion de peuple. Entité imaginaire, montée en puissance dans le sillage de la Révolution, elle laisse croire qu’elle favorise les aspirations des individus, mais les asservit en réalité d’autant plus insidieusement : « Le bonheur du Peuple est – mon malheur » (« Volksglück ist – mein Unglück »)37.
- 38 Stirner : L’Unique, p. 192 sq. Ce terme ne doit pas être compris au sens actuel de partis politiq (...)
20Dans le même temps, Stirner raille l’aspiration des Allemands à l’unité nationale et ridiculise l’ambition des « nationaux », en comparant les États allemands à des essaims d’abeilles qui cherchent à former une seule ruche sous l’égide de leur reine respective. Après avoir brisé ces rêves d’unité allemande, Stirner, « destructeur d’enthousiasme » (selon le mot de son traducteur Henri Lasvignes), s’en prend à une nouvelle forme d’organisation collective qu’on nomme « le parti » (« die Partei ») et à laquelle il consacre un long développement38. Le sens particulier du terme est étroitement lié au contexte des années 1840, caractérisées par un fort engagement politique des auteurs du Vormärz, encore plus marqué que celui des penseurs de la Jeune Allemagne, les Jungdeutsche. « Prendre parti » était en effet la devise à la mode de l’époque. L’auteur se moque de cette mode des ralliements partisans : « Mon Parti ! Qui voudrait ne pas prendre parti ! », s’écrie-t-il (UP 193). En dépit de leur esprit d’ouverture initiale, les partisans ne peuvent que s’enfermer dans la logique du parti, qui exige soumission et fidélité sans faille, et s’avère ainsi aussi hostile à l’individu que l’État. Une seconde contradiction réside dans l’ambiguïté de leur position par rapport à la morale établie : d’un côté, ils exigent une fidélité absolue des membres du parti, de l’autre, ils n’en font pas moins du prosélytisme et sont disposés à accueillir les renégats d’autres partis dans leurs rangs. L’auteur interprète ce double jeu non pas comme une faute imputable aux partisans eux-mêmes, qui sont des égoïstes involontaires, mais plutôt comme une contradiction inhérente au principe même de moralité :
Un apostat se peint toujours sous des couleurs douteuses aux yeux des gens de moralité sévère ; ils ne lui accorderont pas facilement leur confiance, car il s’est souillé d’une « trahison », c’est-à-dire d’une immoralité. Ce sentiment est presque général chez les gens de culture inférieure. Les plus éclairés sont sur ce point, comme sur tous, incertains et troublés ; la confusion de leurs idées ne leur permet pas d’avoir clairement conscience de la contradiction où les accule nécessairement le principe de moralité. Ils n’osent pas accuser franchement l’apostolat d’immoralité, car eux-mêmes prêchent en somme l’apostasie, le passage d’une religion à une autre, etc. ; d’autre part, ils n’osent pas abandonner leur point d’appui dans la moralité. Quelle excellente occasion, pourtant, de la jeter par-dessus bord ! (UP 193-194)
- 39 Voire encore « des créations momentanées et toujours changeantes du caprice individuel. »
Au-delà de cet aspect d’ordre moral, l’intérêt de la discussion sur le parti est d’éclairer un phénomène singulier : la transformation de l’association (Verein) en parti. Si l’origine d’un parti est une association informelle d’individus libres, son acte de naissance signe l’adoption de règles et de statuts : dès lors qu’il est constitué en société, il devient hostile aux individus. La notion d’association développée par l’auteur comme antidote aux institutions établies a fait couler beaucoup d’encre dans la critique, le plus souvent pour s’attaquer au Verein stirnérien qui serait « un rêve communautaire », « une esquisse utopiste, irrationnelle et non praticable » etc.39 Marx, dans Die deutsche Ideologie, considère même le Verein comme manifestation de l’esprit petit-bourgeois de Stirner. Il est en effet aisé de réfuter ce modèle d’organisation collective que l’auteur se contente d’ébaucher, n’expliquant pas comment de libres associations peuvent concrètement permettre une autre forme de vie en commun qui soit viable. Cependant, l’essentiel n’est pas pour lui d’élaborer un modèle alternatif de société, mais plutôt de faire ressortir en quoi les formes existantes de vie sociale constituent un danger pour l’individualité.
- 40 Stirner : L’Unique, p. 154-155.
21On ne saurait par conséquent évaluer la notion de Verein pour elle-même, indépendamment de la critique stirnérienne des formes sociales établies, dont elle constitue un moment clé. De fait, Stirner part des caractéristiques des sociétés pour esquisser les contours du Verein, qui est conçu comme une sorte de modèle inversé. Il construit ainsi progressivement une opposition entre Gesellschaft et Verein. À la différence de la société, l’association stirnérienne est informelle, elle ne comporte ni statuts ni règles. Non imposée de l’extérieur par des liens naturels ou spirituels mais librement choisie, elle est au contraire le produit de l’égoïsme des individus. Exit l’esprit de sacrifice ou de sacralisation d’entité transcendante comme dans la famille, l’État ou l’Église, mais une libre adhésion d’individus égoïstes (« Verein von Egoisten », « Verein von Ichen »40). Leur Moi personnel étant la mesure de toute chose, les membres du Verein utilisent ce dernier exclusivement pour servir leurs propres intérêts, alors que dans une société, les individus sont au service permanent d’une cause commune, celle de la collectivité. L’association n’ayant d’autre finalité que les finalités égoïstes individuelles, elle est révocable à tout moment par chaque membre dès lors que l’un d’eux estime qu’elle ne sert plus son intérêt individuel :
Je ne veux pas être l’esclave de mes maximes, mais je veux qu’elles restent, sans aucune garantie, exposées sans cesse à ma critique ; je ne leur accorde aucun droit de cité chez moi. Mais j’entends encore moins engager mon avenir à l’association et lui « vendre mon âme », comme on dit quand il s’agit du diable et comme c’est réellement le cas quand il s’agit de l’État ou d’une autorité spirituelle. Je suis et je reste pour moi plus que l’État, plus que l’Église, Dieu, etc., et, par conséquent, infiniment plus aussi que l’association. (UP 245)
- 41 Stirner : L’Unique, p. 248.
- 42 Voir aussi la synthèse de Bernd Kast : Der Einzige und sein Eigentum. Ausführlich kommentierte St (...)
Le destin du Verein est donc lié aux fluctuations d’une volonté individuelle toujours changeante, ce qui en fait une institution mobile, voire fragile et vulnérable, prix à payer pour le respect de l’individualité (« Eigenheit »). D’aucuns ont jugé incohérente cette idée d’associations d’égoïstes, dans la mesure où l’égoïsme est par nature incompatible avec la notion d’alliance. Mais un tel jugement méconnaît la véritable signification de l’égoïsme stirnérien, qui n’est pas une quête solitaire, mais repose sur la réciprocité. De plus, il convient de tenir compte du fait que le Verein démultipliant les forces de l’individu (« l’association est ton outil, ton arme, elle aiguise et multiplie ta force naturelle »41) l’intérêt de ce dernier est naturellement de s’y rallier42. On remarque ainsi que le Verein est une construction à la fois symétrique et inverse de la société définie comme l’ennemie de l’individu. Le Verein est une émanation de l’égoïsme (« Eigenheit »), il esquisse une forme de rapports humains conformes à la nature égoïste et versatile de l’homme. Stirner propose-t-il ainsi une alternative à la société (Gesellschaft) ?
- 43 Constantinidès : « ‘Mir geht nichts über Mich !’ », p. 176-177.
- 44 Cependant, les considérations rousseauistes sur l’amour de soi (voir les Rêveries du promeneur so (...)
22Yannis Constantinidès explique que ce qui fonde la critique stirnérienne de l’aliénation de l’individu ou de l’oppression étatique est le rejet viscéral de tout idéal collectif : « Stirner se montre en effet plus conséquent que ces frères ennemis que sont les communistes et les anarchistes en ne proposant aucun idéal de substitution, ni improbable phalanstère ni hypothétique ‘règne de la liberté’ »43. Stirner ne serait donc définitivement pas un utopiste. À maintes reprises, il apparaît anti-rousseauiste, comme on a pu le constater (ne serait-ce que parce que pour Rousseau, vivre égale souffrir, et que pour Stirner, vivre égale jouir)44.
23Rousseau, avec son exigence de « forcer l’homme à être libre », constitue une source d’inspiration pour beaucoup d’utopistes. La loi, c’est la liberté, puisque c’est moi qui élis le législateur (pour Stirner, la loi générale doit disparaître, seule compte « Ma Loi »). Rousseau fait la différence entre l’homme et le citoyen qui s’intègre dans la société : c’est l’insociable sociabilité de l’homme qui passe le contrat social puis entre en concurrence. L’utopie, liberticide par excellence, s’avère très institutionnelle (elle veut la sortie du désordre, voire la perfection), et corrige ainsi les vices de l’homme par le biais des institutions (on pense aussi à Kant).
- 45 Dans le système de Charles Fourier (1772-1837), communauté, association de travailleurs (hommes e (...)
- 46 Voir Patrick Tacussel : L’imaginaire radical, les mondes possibles et l’esprit utopique selon Cha (...)
- 47 Marquet : Leçons sur la phénoménologie de l’esprit, p. 199-200.
24L’État tout puissant des utopistes va à l’encontre des conceptions de Max Stirner, chantre de l’égoïsme décomplexé, qu’on a souvent qualifié d’anarchiste (ou, plus précisément, de précurseur de l’anarchisme). Or, qu’est-ce que l’anarchie ? C’est se plier tout seul à la loi qu’on a choisie. Il existe peu d’utopies anarchistes… l’utopiste est en général plus constructiviste, il encadre, comme on vient de l’évoquer. En revanche, si Stirner ne propose effectivement pas de phalanstères45, Fourier (par le filtre de Hegel ?) pourrait malgré tout être un modèle – or, Fourier passe pour être le théoricien et poète de l’utopie intégrale au xixe siècle46. C’est aussi le philosophe de l’attraction passionnée : en suivant ma passion, quel que soit l’objet vers lequel elle me pousse, je contribue à l’harmonie du monde social, de même que dans le monde physique, selon Fourier, les corps en suivant la direction dans laquelle les pousse le jeu des forces, sans même y penser, contribuent à l’harmonie du monde. On retrouve cette idée chez Hegel, dont le « brigand éthique » (inspiré par Schiller) suit sa passion, la loi de son cœur, et agit ainsi pour le bien des autres. La société idéale serait celle où il serait interdit d’interdire, où chacun en suivant sa passion se trouverait concomitamment en accord avec tous47. La jouissance de l’égoïste coïnciderait-elle avec l’intérêt de l’humanité entière, avec l’excellence ? Stirner ne l’évoque pas explicitement, mais en remplaçant les rapports classiques de la société, rapports forcés, placés sous le signe de la soumission (à la Loi, à l’État) par une forme d’association libre, à laquelle nul n’est tenu, il se rapproche de ces conceptions idéalistes vs utopistes.
25Le rapport de Stirner aux utopies apparaît donc subtil. De même que bien d’autres grands critiques des utopies précédentes, par exemple Marx et Engels, il a construit une utopie ambitieuse et dont la nouveauté demeure. À ce titre, même s’il les critique vivement, Stirner reste fidèle à l’objectif des Jeunes Hégéliens de changer le monde et d’en proposer une nouvelle représentation. Et le reproche qui lui a été fait de demeurer fidèle à l’idéalisme est sans doute bien fondé.
26Car, comme bien des auteurs de son siècle, Alexis de Tocqueville ou Auguste Comte en France, Ferdinand Tönnies en Allemagne, Stirner cherche à infléchir le destin d’une société nouvelle qui émerge à travers les tourments et les révolutions qui parcourent le xixe siècle. Certes, son goût pour la provocation, ses références notamment à la société des « gueux », rendent aujourd’hui sa lecture difficile, voire incorrecte. Il poursuit pourtant bien le même dessein que les grands penseurs de ce siècle et son regard aiguisé sur leurs analyses tout comme sur l’émancipation des individus face à l’hydre de la société conservent tout leur intérêt.
- 48 Voir le chapitre « Ma puissance ». In : Stirner : L’Unique, p. 159.
27Retenons que dans le modèle de société esquissé par Stirner comme alternative dans un contexte de crise sociale, politique, économique, philosophique aigu, « l’association d’égoïstes », l’enjeu, la cause, n’est pas l’association, mais celui qui en fait partie. Il ne s’agit pas pour l’Unique de s’y soumettre, mais de l’utiliser selon son bon vouloir, afin de multiplier sa puissance. Nul doute que celle-ci retrouvée et décuplée lui permettra de se réapproprier le monde48. Un objectif dont il est difficile de contester qu’il est tout aussi essentiel aujourd’hui qu’il l’était en 1845.
Notes
1 Dominique Folscheid : Les grands philosophes. Paris 1988, p. 147.
2 Max Stirner : Der Einzige und sein Eigentum. Leipzig 1845
3 Bernard Valade : « Les utopies sociales du xixe siècle ». In : Eric Letonturier (dir.) : Les utopies. Paris 2013, p. 49-64.
4 Même si la germanistique française l’a récemment mis à l’honneur dans le cadre du programme de l’agrégation externe : Olivier Agard/Françoise Lartillot (dir.) : Max Stirner, L’Unique et sa propriété, Lectures critiques. Paris 2017.
5 Pour cet article en français, on se reportera à l’édition électronique de L’Unique et sa propriété (1845), abréviée dans la suite de l’article par les initiales UP suivies du numéro de page ; traduction française de l’allemand par Robert L. Reclaire. Paris 1899, 438 pages. À signaler aussi la traduction de L’Unique réalisée par Henri Lasvignes un an plus tard, en 1900.
6 Wolfgang Essbach : Gegenzüge. Der Materialismuns des Selbst und seine Ausgrenzung aus dem Marxismus. Frankfurt am Main 1982, 340 p.
7 Ce qui lui laissera un goût amer ; cf. Stirner : L’Unique p. 211-212.
8 Parlant de « Die Freien », Henri Lasvignes remarque dans sa « présentation » de L’Unique, p. 8 : « S’il y eut dans cette société tant d’éléments divers, ce n’est pas que l’opposition politique en fût le seul lien. Tous, qu’ils fussent constitutionnels, collectivistes ou démocrates, avaient reçu l’enseignement de Hegel. Et ceux même qui partis de Hegel se retournaient contre lui, en gardaient l’empreinte. Mais l’heure étant aux préoccupations politiques, les théories philosophiques, chez les néo-hégéliens et chez Stirner, dégénèrent en critique sociale. »
9 Christina Stange-Fayos : « Der Einzige und sein Eigentum im politischen und sozialen Kontext des Vormärz ». In: Olivier Agard/Françoise Lartillot : Max Stirner, p. 165-184.
10 Max Stirner : Sur le faux principe de notre éducation. Paris 1842. On peut aussi citer son article éponyme sur le roman d’Eugène Sue : Les mystères de Paris. Paris 1844.
11 Stirner : L’Unique, préface de Robert L. Leclaire, p. 8.
12 Folscheid : Les grands philosophes, p. 146.
13 Et il poursuit ainsi le dialogue : « – C’est comme moi : je n’en ai jamais vu, mais ma grand-mère en avait qui lui couraient sans cesse dans les jambes ; et, par respect pour le témoignage de nos grands-mères, nous croyons à l’existence des esprits ». In : Stirner : L’Unique, p. 40.
14 Jean-François Marquet : Leçons sur la phénoménologie de l’esprit. Paris 2009, p. 245.
15 Stirner : L’Unique, p. 253 sq.
16 Autant de différents procédés considérés comme une imposture intellectuelle par Marx dans Die deutsche Ideologie ; de façon plus scientifique, dans la Stanford Encyclopedia of Philosphy. David Leopold évoque de façon très intéressante le style stirnérien (« remorselessly idiosyncratic style »), cf. <http://plato.stanford.edu/entries/max-stirner> [1.8.21].
17 Chez Stirner, tous les pronoms sont en majuscule – à dessein.
18 Stirner : L’Unique, p. 20 : « Le divin regarde Dieu, l’humain regarde l’Homme. Ma cause n’est ni divine ni humaine, ce n’est ni le vrai, ni le bon, ni le juste, ni le libre, c’est – le Mien ; elle n’est pas générale, mais – unique, comme je suis unique. Rien n’est, pour Moi, au-dessus de Moi ! ».
19 J. W. von Goethe : Satyros oder der vergötterte Waldteufel, écrit en 1773, publié en 1817 : « Mir geht in der Welt nichts über mich: / Denn Gott ist Gott, und ich bin ich ». Déjà l’exergue de L’Unique : « Ich hab mein Sach auf nichts gestellet » est une citation d’un poème de Goethe : « Vanitas ! vanitatum vanitas », 1806. Cf. sur Stirner et Goethe l’article de Maurice Schumann : « Max Stirners Goethe Rezeption ». In : Olivier Agard/Françoise Lartillot : Max Stirner, p. 125-136.
20 Yannis Constantinidès : « ‘Mir geht nichts über Mich !’. La critique paradoxale de l’idéal religieux chez Max Stirner ». In : Revue germanique internationale 8 (2008), p. 177 : « Il [Stirner] reste pourtant un Jeune Hégélien typique par sa manière d’argumenter et surtout de convaincre d’abstraction ses adversaires. […] Cette critique, d’une extrême lucidité, est-elle d’ailleurs aussi radicale qu’il le prétend ? Le noyau du moi, qu’elle laisse subsister comme seule réalité, n’est-il pas un de ces ‘fantômes’ qui hantent notre esprit, nous privant ainsi de liberté ? Nous tâcherons de montrer qu’en faisant de l’autonomie pourtant illusoire du moi l’ultime rempart contre l’aliénation, Stirner reste à l’intérieur du ‘cercle magique du christianisme’ qu’il s’était pourtant méthodiquement employé à briser. »
21 Stirner : L’Unique, p. 110.
22 Stirner parle aussi d’« idée fixe », cf. le paragraphe intitulé « La marotte » (« Der Sparren »). In : Stirner : L’Unique, p. 46 sq., où il interpelle l’homme : « Homme, ta cervelle est hantée, tu bats la campagne ! Dans tes rêves démesurés, tu te forges tout un monde divin, un royaume des Esprits qui t’attend, un Idéal qui t’invite. Tu as une idée fixe ! ».
23 Stirner : L’Unique, passim, surtout dans la première partie.
24 Ibid.
25 Stirner : L’Unique, p. 158. Stirner, on le voit, avait le sens de la formule.
26 Stirner : L’Unique, p. 92 sq. En allemand : « Die Freien ».
27 Thomas More : The Complete Works of Saint Thomas More, IV: Utopia [1965]. New Haven 1979.
28 Cf. à ce propos les explications Marquet : Leçons sur la phénoménologie de l’esprit, p. 240-242.
29 Si la devise des Thélémites était bien : « Fais ce que voudras », on relèvera nonobstant que « Si quelqu’un ou quelqu’une disait : ‘Buvons’, tous buvaient. Si disait : ‘Jouons’, tous jouaient. Si disait : ‘Allons à l’ébat ès champs’, tous y allaient […] » : voir le chapitre 57 du Gargantua de Rabelais.
30 Michel Abensour : L’utopie de Thomas More à Walter Benjamin. Paris 2000.
31 L’un des aspects qui rebuta le plus les contemporains dès la parution de L’Unique fut précisément l’éloge de l’égoïsme contenu dans cet ouvrage que Stirner avait initialement prévu d’intituler « Ich ». Il y est en effet beaucoup question d’égoïsme si l’on en juge par la fréquence d’emploi des termes « Egoismus », « Egoist », « egoistisch » (nous avons pu compter 213 occurrences au total) auxquels il convient d’ajouter les synonymes « Eigennutz », « Interessiertheit » et leurs dérivés. Il n’est donc pas surprenant que de nombreux commentateurs aient condamné sans appel ce qu’ils considéraient être un plaidoyer en faveur de l’égoïsme d’autant plus intolérable qu’il intervenait à une époque de crise sociale et politique aiguë exigeant précisément la lutte contre les tendances égoïstes (communisme et socialisme apparaissent et esquissent de nouveaux modes de vie en commun reflétant la volonté d’agir contre toutes les formes d’égoïsme).
32 « L’Unique et sa propriété, c’est l’égoïsme bien disposé. » Courte phrase extraite de la correspondance d’André Gide.
33 Stirner : L’Unique, p. 176-253.
34 Stirner : L’Unique, p. 181-182.
35 Pour Hegel aussi, la substance éthique n’est qu’un accident.
36 Stirner : L’Unique, p. 182.
37 Stirner : L’Unique, p. 191. On relève ici la structure syntaxique de l’interrogation ponctuée par un point d’exclamation (question rhétorique).
38 Stirner : L’Unique, p. 192 sq. Ce terme ne doit pas être compris au sens actuel de partis politiques, puisque la constitution des premiers partis politiques en Allemagne, plus tardive que dans les autres pays européens, date de la Révolution de 1848-1849.
39 Voire encore « des créations momentanées et toujours changeantes du caprice individuel. »
40 Stirner : L’Unique, p. 154-155.
41 Stirner : L’Unique, p. 248.
42 Voir aussi la synthèse de Bernd Kast : Der Einzige und sein Eigentum. Ausführlich kommentierte Studienausgabe [2009]. Freiburg/München 2016, p. 378-379.
43 Constantinidès : « ‘Mir geht nichts über Mich !’ », p. 176-177.
44 Cependant, les considérations rousseauistes sur l’amour de soi (voir les Rêveries du promeneur solitaire, 1782) ont pu largement inspirer Stirner dans L’Unique.
45 Dans le système de Charles Fourier (1772-1837), communauté, association de travailleurs (hommes et femmes de caractères et de passions opposés et complémentaires).
46 Voir Patrick Tacussel : L’imaginaire radical, les mondes possibles et l’esprit utopique selon Charles Fourier. Dijon 2007.
47 Marquet : Leçons sur la phénoménologie de l’esprit, p. 199-200.
48 Voir le chapitre « Ma puissance ». In : Stirner : L’Unique, p. 159.
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Référence papier
Christina Stange-Fayos, « La philosophie politique de Max Stirner », Recherches germaniques, 52 | 2022, 43-56.
Référence électronique
Christina Stange-Fayos, « La philosophie politique de Max Stirner », Recherches germaniques [En ligne], 52 | 2022, mis en ligne le 12 décembre 2022, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rg/8578 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rg.8578
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