Hans Paasche (1881-1920) et le féminin
Résumés
Interroger la notion de féminin en Allemagne autour de 1900 implique de prendre en compte l’interaction de plusieurs espaces géographiques. Loin de constituer un territoire vierge destiné à être modelé à l’image de la métropole, la colonie s’avère être un espace de mise en doute, voire de négation des certitudes européennes. Dans la troisième lettre du roman épistolaire de Hans Paasche (1881-1920), Die Forschungsreise des Afrikaners Lukanga Mukara ins innerste Deutschland (1912), le détour par le prisme narratif de l’Africain permet de véhiculer une critique acerbe des normes et pratiques européennes associées au genre féminin pour les repenser. En proposant une conception plus ‘naturelle’, plus ‘authentique’, plus ‘saine’ du féminin, inspirée du modèle fantasmé de l’Africaine, le texte de Paasche met en évidence les fondements utopiques communs aux mouvements de la réforme de la vie (Lebensreform) et aux imaginaires coloniaux.
Entrées d’index
Mots-clés :
Paasche, féminin, réforme de la vie, réforme du vêtement, colonialisme, Afrique orientale allemandeKeywords:
Paasche, female gender, life-reform-movement, dress reform, colonialism, German East AfricaPlan
Haut de pageTexte intégral
- 2 Hans Paasche naît en 1881 dans un milieu bourgeois conservateur de Rostock. En 1904, il rejoint l (...)
- 3 L’Empire colonial allemand, fondé lors de la Conférence de Berlin (1884-1885), était le cinquième (...)
- 4 « Ein ‚Neu-Deutschland in Übersee‘ ». In : Horst Gründer (éd.) : « … da und dort ein junges Deuts (...)
- 5 Le genre renvoie à la construction sociale de la différence sexuelle, produisant des inégalités. (...)
- 6 Tanzanie, Rwanda, Burundi.
1En provocant de la sorte son lecteur – a fortiori sa lectrice –, Hans Paasche2 l’invite à repenser la mode féminine en vogue dans l’Allemagne wilhelmienne (1888-1918). Il souligne non seulement la laideur physique et morale de l’Européenne, mais dénonce également une mode ‘dénaturée’ et ‘dénaturante’ qui ravage les écosystèmes métropolitains et plus encore coloniaux3. Le fait que les territoires extra-métropolitains aient été considérés comme de « nouvelles Allemagne outre-mer »4 implique d’interroger la manière dont le fait colonial a informé les représentations allemandes du genre féminin5. L’engagement de Paasche dans les mouvements de la Lebensreform témoigne de cette circulation des représentations entre la métropole et ses colonies, en l’occurrence l’Afrique Orientale Allemande (Deutsch-Ostafrika)6.
- 7 Des mouvements similaires existaient notamment en Russie. Cf. Peter Brang : Ein unbekanntes Russl (...)
- 8 La ‘question sociale’ (soziale Frage) désignait, dans l’Allemagne du xixe siècle, les dysfonction (...)
- 9 Kevin Repp : Reformers, Critics and the Paths of German Modernity. Anti-Politics and the Search f (...)
- 10 Ibid., p. 15.
- 11 Wolfgang R. Krabbe : Gesellschaftsveränderung durch Lebensreform Strukturmerkmale einer sozialre (...)
2Le terme générique Lebensreform, apparu dans les années 1890, désigne une nébuleuse de mouvements sociaux alternatifs très hétérogènes qui ont connu leur apogée à la fin du xixe et au début du xxe siècle dans l’espace germanophone, mais pas uniquement7. Essentiellement originaires du Bildungsbürgertum et des classes moyennes, les Lebensreformer adoptaient à l’égard des bouleversements industriels, techniques et scientifiques de l’ère wilhelmienne une attitude critique relevant non du rejet mais du désir d’infléchissement. Il s’agissait d’encourager les évolutions propices à un développement favorable de l’individu et de la société, et de lutter contre celles qui, notamment, alimentaient la ‘question sociale’8 ou s’accompagnaient de destructions environnementales. La Lebensreform se nourrissait d’une ambivalence entre « pessimisme culturel » et « optimisme progressif »9 pour formuler une « résistance constructive »10 et ouvrir un champ d’expérimentation d’alternatives sociales devant améliorer la vie de l’individu et du groupe social. De fait, la Lebensreform n’était pas une quête égoïste d’un mieux-être individuel : la réforme de soi devait toujours participer à la réforme sociale, l’action individuelle au changement collectif. Wolfgang Krabbe soulignait cet aspect dans son ouvrage de 197411 et Marc Cluet reviendra avec insistance sur ce point :
- 12 Marc Cluet/Catherine Repussard (éd.) : « Lebensreform » – Die soziale Dynamik der politischen Ohn (...)
Wenn der gesamtgesellschaftliche Anspruch ausbleibt, der durchaus auch da bestehen könnte, wo in kleinstem Kreis angefangen wurde […], hat man es nicht mit Lebensreform zu tun. Die Lebensweise, die Lebensführung, die ,Lebensgestaltung‘, der Lebensstil, die Lebensumstände der Einzelpersonen sollen verändert werden, um die Gesellschaft einem vermeintlich Besseren zuzuführen.12
- 13 Ibid., p. 21.
- 14 Diethart Kerbs/Jürgen Reulecke et al. (éd.) : Handbuch der deutschen Reformbewegungen 1880-1933. (...)
- 15 Jost Hermand : « Die Lebensreformbewegung um 1900 – Wegbereiter einer naturgemäßeren Daseinsform (...)
- 16 Marc Cluet : « Lebensreform », p. 39-43.
La pensée réformatrice fonctionne, pour résumer rapidement les propos de Marc Cluet, de manière dialectique : après avoir défini une ‘essence’ biologique ou culturelle de l’être humain, les Lebensreformer identifient ce qui, à leur époque, irait à l’encontre de cette essence. Ils proposent alors un certain nombre de corrections à appliquer aux modes de vie individuels et dans la sphère culturelle13. C’est dans le rapport découplé de l’homme à la ‘nature’ que les Lebensreformer voyaient l’origine des dysfonctionnements contemporains14. Il s’agissait par conséquent d’opérer un retour à la ‘nature’ en conformant ses pratiques individuelles à des valeurs de simplicité (das Einfache), d’authenticité (das Echte), et plus généralement de sobriété (die Schlichtheit), pour reprendre l’expression de Jost Hermand15. « L’être humain synthétique » (« Synthesemensch ») ainsi rétabli pourrait dès lors, par contagion16, diffuser au sein de la société ces pratiques salvatrices jusqu’à rétablir une harmonie au sein du corps social dans son ensemble.
- 17 Hans Paasche : Die Forschungsreise des Afrikaners Lukanga Mukara ins innerste Deutschland. Geschi (...)
- 18 Cette lettre a été publiée dans Der Vortrupp 17 (1912). Le passage analysé se trouve p. 517-519.
3Hans Paasche est une figure importante de la Lebensreform. Son œuvre la plus connue, Die Forschungsreise des Afrikaners Lukanga Mukara ins innerste Deutschland17 est un recueil de lettres sur l’Allemagne, conçu sur le mode des Lettres persanes de Montesquieu, et dont l’épistolier fictif est un Africain. Il a d’abord été publié sous forme de feuilleton entre 1912 et 1913 dans une revue de la Lebensreform coéditée par Hermann Popert et Hans Paasche, Der Vortrupp. Il regroupe neuf lettres écrites par Lukanga Mukara au roi de Kitara qui l’a chargé de parcourir l’Allemagne et de rendre compte des mœurs et coutumes du pays. Le regard faussement naïf de l’épistolier est le vecteur d’une critique culturelle à laquelle s’oppose en creux l’utopie sociale réformatrice. À la fin de sa troisième lettre18, Lukanga Mukara aborde avec un humour décapant la violence des représentations et des pratiques imposées au genre féminin en Europe et encourage son lecteur à en redéfinir les contours. Il s’agira ici de montrer que le regard hybride du locuteur fait converger l’imaginaire colonial et l’utopie de la Lebensreform dans la définition d’un genre féminin alternatif. Une première partie s’intéressera au contre-discours colonial proposé dans le texte. Une deuxième partie analysera deux représentations du féminin qu’il confronte. Une troisième partie interrogera les liens entre la Lebensreform et les mouvements féministes autour de 1900.
Un contre-discours colonial
- 19 Il s’agissait d’une crainte enracinée dans les milieux coloniaux. Elle reposait sur le maintien d (...)
4Dans un contexte colonial, aborder la question du genre féminin nécessite de s’interroger sur le caractère européen ou africain de l’objet et du sujet du regard. Ici, le lecteur est bien conscient du fait que la femme européenne est perçue par un regard européen dissimulé derrière un masque africain fictionnel. Ce renversement n’est pas anodin : l’objet traditionnel du discours (l’Africain) en devient le sujet tandis que son sujet (l’Européen) en devient l’objet moqué et ridiculisé. C’est désormais l’Africain qui incarne l’homme de progrès tandis que l’Européen apparaît comme un oppresseur barbare. La perspective n’est certes que partiellement renversée puisque la femme reste objet du discours. Mais le texte gagne de la sorte une dimension plus provocatrice encore puisque les pratiques coloniales consistant à réifier, observer et décrire longuement le corps des femmes colonisées sont reprises et étendues aux femmes européennes. Le locuteur prend alors symboliquement possession du corps de la femme blanche19.
- 20 Cf. Homi K. Bhabha : Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale. Paris 2007 (traduit de l (...)
- 21 La mimicry inversée consiste dans l’imitation de l’indigène par le colonisateur, attitude qui lai (...)
5Ce jeu de masques vient brouiller les frontières entre le Moi et l’Autre et entre l’Ici et l’Ailleurs. En mettant en scène un autre moi, à la fois différent et identique, fondamentalement hybride20, Paasche invite le lecteur européen à se décentrer et, plus radicalement, à se ‘déciviliser’, c’est-à-dire à s’affranchir de pratiques culturelles perçues comme contraignantes, voire oppressantes, en se réappropriant des modes de vie ‘authentiques’ ou ‘naturels’. Le locuteur fait ici figure de modèle à imiter pour échapper à la décadence individuelle et collective qu’il croit observer en Europe. Encore une fois, Paasche provoque l’Europe coloniale en lui opposant un contre-discours qui fait de la mimicry inversée21 non plus un danger, une menace, mais la condition d’une régénération salvatrice de la métropole.
6La mise en question et la redéfinition du genre féminin auxquelles se livre Lukanga Mukara met finalement en évidence un phénomène de reconstruction de l’identité individuelle et collective au contact de l’altérité ‘indigène’. Elles soulignent le fait que les catégories de genre sont indissociablement liées à un regard, à un système culturel qui n’a rien de figé ni d’homogène, et qui évolue dans ses relations avec l’Autre, sans cesse réimaginé.
Le féminin entre laideur européenne et beauté africaine
L’Européenne, figure de la monstruosité
- 22 Karen Ellwanger/Elisabeth Meyer-Renschhausen : « Kleidungsreform ». In : Diethart Kerbs : Handbuc (...)
- 23 Animés par une volonté émancipatrice autant que par des considérations hygiénistes, ces réformate (...)
7Lukanga Mukara aborde le genre féminin européen à travers la question du vêtement, véritable marqueur de genre à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle22. Depuis le début des années 1880, la question du vêtement féminin a fait l’objet de nombreux débats, notamment au sein du mouvement de la réforme du vêtement (Kleidungsreform)23, dont le locuteur se fait ici l’écho. La description qu’il fait du vêtement féminin et de ses conséquences sur le corps repose sur deux procédés visant à faire adopter au lecteur une distance critique vis-à-vis de ses habitudes culturelles. D’une part, il l’encourage à se représenter de manière active l’objet décrit. D’autre part, il recourt au grotesque pour visualiser de manière efficace l’absurdité de ces pratiques trop peu questionnées :
- 24 Hans Paasche : « Die Forschungsreise », p. 518.
Die Frauen bewegen sich in ihren Leibgerüsten wie aufrechtgehende Schildkröten. Du kannst es Dir gar nicht vorstellen, wie es aussieht, wenn eine Frau auf der Straße geht und die Beine unter dem steifen Gerüst bewegt. Und wenn sie erst die bewegungslose Masse ihres Leibes auf einen Sitz schiebt, wenn die Glieder hinunterhängen und der Kopf hilflos hin und her bewegt wird […].24
- 25 Ibid., p. 517 : « Sie dürfen es nicht wagen, ganz ohne Kleider zu kommen, weil ihr Leib aus zwei (...)
Lukanga Mukara concentre son attention sur le corset, qu’il présente comme un symbole de la contrainte imposée au corps féminin en Europe. Cette idée apparaît dans l’emploi systématique de structures négatives et dans le recours permanent au vocabulaire de l’empêchement dans notre texte. Mais le corset ne restreint pas seulement les mouvements, il désarticule, déstructure, désunit le corps25, exerçant ainsi une violence à la fois physique et symbolique sur les femmes européennes.
- 26 Ibid., p. 518 : « […] [E]in Teil der Lunge fault innen und stirbt, weil er gehindert wird zu lebe (...)
- 27 Paul Schultze-Naumburg : Die Kultur des weiblichen Körpers als Grundlage der Frauenkleidung. Leip (...)
8Ce découpage de l’unité physique naturelle par l’artifice du vêtement conduirait inéluctablement à une dégradation de l’état de santé touchant en premier lieu les organes26. Les déformations liées au port du corset et la pression néfaste qu’il exerce sur les organes vitaux et reproducteurs ont souvent été dénoncées dans les milieux médicaux à la fin du xixe siècle et relayées par des personnalités de la Lebensreform. En 1901, Paul Schultze-Naumburg publie ainsi un ouvrage intitulé Die Kultur des weiblichen Körpers als Grundlage der Frauenkleidung dans lequel il présente des photographies de corps féminins déformés par le corset pour souligner la nécessité d’une réforme vestimentaire27. Les mouvements pour la réforme du vêtement étaient donc aussi fortement imprégnés par des théories hygiénistes.
9La critique sanitaire du corset sert ici de tremplin vers une critique culturelle plus large. Le locuteur met ainsi en évidence l’hypocrisie du discours masculin sur la nudité féminine en Europe :
- 28 Hans Paasche : « Die Forschungsreise », p. 517.
Nackte Frauen und Mädchen sieht man nirgends, weder auf den Straßen noch bei der Feldarbeit. Auch baden sie nicht alle, und die, welche baden, sind mit Anzügen bekleidet, und es ist nicht erlaubt, sie aus der Nähe anzusehen. Nur abends, wenn die Wasungu gemeinsam essen und tanzen, sind die Mädchen so gut wie nackt, und nur ein Teil des Körpers ist von Kleidung bedeckt.28
- 29 Karl Heinz Ignatz Kerscher : Freikörperkultur und Nackterziehung. Lüneburg 2006 ; Bernd Wedemeyer (...)
Lukanga Mukara se fait ici le vecteur de critiques formulées par le mouvement nudiste (Freikörperkultur) qui souhaitait briser le tabou de la nudité pour libérer le corps d’une morale bourgeoise faussement prude, profondément hypocrite et productrice de troubles psychiques. La nudité, état ‘naturel’ du corps humain, aurait été soustraite à l’espace public, érotisée et sexualisée. Rendre au corps nu sa neutralité originelle, c’était permettre à l’individu d’entretenir un rapport conscient et bienveillant à son propre corps, mais aussi de mettre fin au désir de l’interdit, permettant à la société de dépasser ses névroses collectives29.
10Le vêtement, a fortiori le corset, apparaît sous la plume de Lukanga Mukara comme le symptôme d’une civilisation ‘malade’, le signe d’une ‘dénaturation’ des femmes par la civilisation :
- 30 Hans Paasche : « Die Forschungsreise », p. 517.
Nur das eine weiß ich schon gewiß: die Frauen der Wasungu werden künstlich mißgestaltet, und die entstandene Mißgestalt wird durch Felle, Stoffe, Geflecht, Leder und Federn wilder Tiere so umkleidet, daß eine neue Gestalt entsteht, die mit der natürlichen, schönen Frauengestalt, wie wir sie bei den Wakintu kennen, nichts mehr gemein hat.30
- 31 Heinrich Lahmann : Die Reform der Kleidung. Stuttgart 1898.
- 32 Karen Ellwanger : « Kleidungsreform », p. 90.
L’emploi de termes comme « mißgestaltet » et « Mißgestalt » est ici éclairant : le recours au préfixe miß-, qui suggère la déviance par rapport à une norme préétablie, insiste sur la monstruosité que représente le corps féminin européen aux yeux de l’observateur africain, resté prétendument proche de la nature et donc du beau. Mais la perfidie du processus va plus loin puisque la monstruosité à laquelle l’artifice a donné naissance devient une seconde nature, une nature artificielle et donc profondément paradoxale. D’une part, le corps est devenu dépendant de l’artifice qui l’a meurtri. D’autre part, le processus de ‘dénaturation’ du corps – au sens propre d’éloignement par rapport à la forme ‘naturelle’ du corps humain – laisse place à un processus de retour à la nature tout aussi artificiel : la laideur du corps est dissimulée par des accessoires d’origine animale, ce qui souligne finalement la disharmonie du rapport européen entre femme et nature. Le locuteur se rattache ici explicitement à la mouvance éthique de la réforme du vêtement, représentée par des figures comme Heinrich Lahmann31 qui, dans les années 1880, défendait le recours aux plantes plutôt qu’aux animaux pour confectionner les vêtements32. Il s’agissait de renoncer aux modes de vie prédateurs pour garantir l’intégration harmonieuse de l’être humain dans son environnement. Au contraire, la progression du naturel à l’artificiel dans ce texte, dont l’apogée est marquée par l’idée d’une seconde nature, fait de la femme européenne une construction monstrueuse.
- 33 Hans Paasche : « Die Forschungsreise », p. 518.
- 34 Ibid. : « Hätten die Frauen das Gerüst nicht, so würden sie zusammenklappen und könnten nicht auf (...)
11Si tous les Européens sont concernés par ce processus de ‘dénaturation’, certains le choisissent tandis que d’autres le subissent : « Das Gerüst ist wahrscheinlich eine uralte Erfindung der Männer. Sie haben es, um trotz Trägheit und schlechten Lebensgewohnheiten an Ausdauer und Gesundheit überlegen sein zu können, den Frauen aufgezwungen »33. L’argument est simple : les modes de vie des hommes européens – en particulier la consommation d’alcool et de tabac, que Paasche ne cesse de clouer au pilori – mettent en péril l’organisation patriarcale de la société. Renonçant à adopter des modes de vie plus sains, les hommes imposent aux femmes des pratiques nocives de sorte à les maintenir dans le rôle de mineures qui leur est assigné. Dans le texte, l’essentiel des allusions faites aux femmes et au corps féminin se fait d’ailleurs sur le mode passif. Lorsque la femme est sujet des phrases, celles-ci sont à la forme négative : la femme est toujours sujet de ce qu’elle ne peut pas faire34. Ainsi, la prétendue supériorité des hommes reposerait sur un affaiblissement pervers et calculé des femmes au moyen de normes vestimentaires oppressives. Loin d’acquiescer à une quelconque hiérarchie entre hommes et femmes, l’épistolier détruit avec ironie l’argumentaire de la masculinité européenne :
- 35 Ibid.
Der beabsichtigte Erfolg tritt auch ein: die meisten Frauen sind frühzeitig krank und hinfällig, und mit einer gewissen Schadenfreude sprechen die Männer dann von dem ‘schwachen Geschlecht’.35
Beauté africaine et mythe des origines
12La critique des normes genrées vise dans un premier temps à attirer l’attention du lecteur sur des évidences non questionnées, à susciter son interrogation critique. À ce premier moment négatif succède un moment positif qui consiste à donner à voir au lecteur une conception alternative du genre féminin. Tandis que l’immobilité, la mollesse et la monstruosité constituent, aux yeux du locuteur, les traits saillants du corps féminin européen, Lukanga Mukara met en scène un corps féminin africain caractérisé par la vitalité et l’harmonie avec son environnement :
- 36 Ibid.
Ich denke oft an die biegsamen Gestalten der Mädchen von Kitara, wie sie sich über die Feldfrüchte neigen, wie sie mit bauchigen Tonkrügen auf dem Kopf einhergehen, und wie ihr Leib die unruhige Last des wogenden Wassers im Gehen zur Ruhe bringt. Und auch an den Tanz am letzten Fest der Königslanze muß ich denken. Die Mädchen schritten im Kreise um die Wand der Speere und hielten weiße Blütenzweige hoch zwischen den erhobenen Armen. Der volle Mond färbte sie zu Gestalten aus Silber und Ebenholz. Die Gestalten aber lebten. Wie die saftigen Stengel der Maisstauden im Winde neigten sie sich im Takte, bei Trommelschlag und Flötenton.36
- 37 Hans Paasche : Im Morgenlicht. Kriegs-, Jagd- und Reiseerlebnisse in Ostafrika. Mit 97 photograph (...)
L’insistance est placée sur l’équilibre et l’unité du corps, la condition du développement et du maintien de cette harmonie étant explicitement nommée : l’exercice physique induit par les activités vivrières. Cette description fait écho à plusieurs photographies que Paasche a prises en Afrique Orientale Allemande et intégrées à son premier ouvrage Im Morgenlicht. Kriegs-, Jagd- und Reiseerlebnisse in Ostafrika37. Au dualisme entre nature et culture se superpose ici un dualisme entre santé et maladie et, conformément aux conceptions hygiénistes, entre beauté et laideur : les modes de vie dits authentiques et le rapport direct à l’environnement naturel façonnent un corps qui, parce qu’il est sain, est également beau, et vice-versa.
13Cette représentation alternative du féminin, érigée en exemple pour l’Europe, relève d’un rêve mythique. L’évocation du « Fest der Königslanze » consacre un saut depuis la sphère quotidienne vers celle des activités rituelles. C’est dans ce contexte que surgit la référence aux « rameaux de fleurs blanches », symbole de renaissance dans un climat de pureté absolue. De même, l’allusion à la métamorphose des corps opérée par la lumière de la lune relève largement du fantasme : ils apparaissent comme des « silhouettes d’argent et d’ébène ». La réunion du blanc et du noir, du métal et du bois, du corps humain et de l’astre lunaire met en évidence l’harmonie des corps avec leur environnement.
- 38 Nicolas Bancel/Pascal Blanchard/Gilles Boëtsch/Christelle Taraud/Dominique Thomas (éd.) : Sexe, r (...)
- 39 Le cas de Saartjie Baartman, surnommée la ‘Vénus hottentote’, et plus généralement des ‘zoos huma (...)
- 40 Yann Le Bihan : « L’ambivalence du regard colonial porté sur les femmes d’Afrique noire ». In : C (...)
14C’est l’image d’un Éden qui apparaît dans ce passage. L’assimilation des peuples africains à des ‘peuples de nature’ (Naturvölker) vivant dans un état pré-civilisationnel harmonieux renvoie bien évidemment à l’imaginaire colonial. Nous ne sommes ici pas directement dans les phénomènes souvent décrits dans les recherches postcoloniales, qui insistent sur l’ambivalence entre sexualisation et monstruosité des femmes africaines, dont l’humiliation est volontiers mise en scène par le regard masculin, en particulier dans la photographie, les cartes postales et les romans coloniaux38. Il existe bien des projections fantasmatiques sur les femmes africaines chez Paasche, mais leur corps n’est pas directement offert dans son intimité au regard du lecteur et nullement associé à l’animalité ou au danger39. Néanmoins, ce ne sont pas des individus dotés de qualités morales et intellectuelles propres qui sont ici présentés au lecteur mais des artefacts (« Gestalten aus Silber und Ebenholz »)40. Les corps sont réifiés, puis naturalisés et essentialisés, réduits à leur vitalité et à leur rythmicité prétendument ‘innée’ : comme les « tiges de maïs juteuses [ployant] au vent », les corps féminins africains « s’inclinaient au rythme du tambour et de la flûte ».
15La valorisation de ‘l’habitus africain’ chez Paasche répond à la valorisation qu’il fait de la nature. Comme le souligne Yann Le Bihan :
- 41 Ibid., p. 517.
L’examen de la fantasmatique européenne projetée sur l’‘Afrique’, et plus précisément des clichés portant sur la ‘féminité noire’, indique que le recours à l’un des termes du couple ‘bonne Noire/mauvaise Noire’ dans la ‘littérature’ occidentale dépend du statut conféré à la nature : harmonie des commencements associée au thème d’une nature bénéfique ou bien anarchie primitive liée à une nature maléfique. La ‘bonne Noire’ se laisse guider par une nature valorisée, tandis que la ‘mauvaise Noire’ n’est pas dégagée d’une nature inquiétante.41
- 42 Cf. Anna S. Brasch : Moderne – Regeneration – Erlösung. Der Begriff der ‚Kolonie‘ und die weltans (...)
- 43 Catherine Repussard : Idéologie coloniale et imaginaire mythique : La revue « Kolonie und Heimat (...)
- 44 Catherine Repussard : Idéologie coloniale, p. 107.
- 45 Ibid., p. 96.
- 46 Ibid., p. 104.
Chez Paasche, l’Éden colonial est intimement lié à l’imaginaire de la Lebensreform. L’idéal de la vie simple, sobre et en harmonie avec la nature se trouve alimenté et redéfini par les fantasmes projetés sur les peuples colonisés. Ce point de contact n’est pas une contingence liée à la trajectoire de Paasche42. Ces imaginaires s’avèrent très proches par bien des aspects, comme l’a régulièrement souligné Catherine Repussard dans ses travaux43. Dans les deux cas, « [l]’avenir n’est prometteur que s’il permet de renouer avec ce qui a déjà été et qui, pour des raisons multiples, a disparu. […] Le temps historique n’est plus perçu comme linéaire et dévoile une structure mythique »44. En effet, les deux imaginaires fonctionnent selon un « modèle régressif » : « Le présent et le passé proche, tenus pour décadents, doivent être dépassés afin de renouer avec un passé mythique qui permettrait à l’homme de se projeter vers l’avenir »45. La colonie apparaît comme un espace originel qui « permettrait aux colons de redevenir semblables aux premiers hommes, de recommencer ab origine toute l’histoire humaine »46. Les projections fantasmatiques et la construction stéréotypique de ‘la femme africaine’ viennent répondre à un certain nombre de craintes et de besoins, elles mettent en évidence le rapport conflictuel de Paasche avec la société wilhelmienne, en particulier avec les conséquences écologiques de l’industrialisation, et revêtent un rôle de catalyseur devant favoriser l’émergence d’un renouveau en Europe.
Un texte féministe ?
- 47 Fondé en 1905 à Berlin, le Bund für Mutterschutz und Sexualreform avait pour objectif d’améliorer (...)
- 48 Anne-Laure Briatte-Peters : « Hors du mariage, point de salut ? Regards de réformateurs et de fém (...)
16La nécessité de réformer le rapport au corps pour permettre aux femmes de s’épanouir est une idée partagée par les mouvements de la Lebensreform et par les mouvements féministes au tournant du siècle. On la retrouve notamment au sein du mouvement de réforme de la sexualité (Sexualreform) incarné par la « Nouvelle Éthique » de Helene Stöcker et relayé par le Bund für Mutterschutz und Sexualreform47. Contre la morale bourgeoise, « un mélange singulier d’ascèse chrétienne, d’une morale capitaliste de propriété et d’une morale masculine de violence », Stöcker entendait donner naissance à une éthique « qui rende les hommes et les femmes également capables de rétablir l’harmonie entre âme et sexualité »48, idées que l’on retrouve également dans les mouvements nudistes. Mais les considérations hygiénistes que partagent parfois ces mouvements font aussi du corps le moyen de perpétuer, de perfectionner et de visualiser la ‘germanité’ dans son acception physique et biologique. L’exercice, de préférence en plein air, et la promotion de la nudité visent à garantir la ‘bonne santé’ du peuple ou de la ‘race germanique’.
- 49 Fondé à Leipzig en 1865 par Louise Otto-Peters (1819-1895) et Auguste Schmidt (1833-1902), le All (...)
- 50 L’expression ‘Frauenfrage’ « désigne la réflexion sur le sort de ces femmes issues des milieux bo (...)
- 51 Cette idée très répandue au sein de l’ADF a notamment été développée par Gertrud Bäumer et Louise (...)
- 52 Cité d’après : Alice Primi : « Construction nationale et construction des identités de genre en A (...)
17L’émancipation féminine que Paasche appelle de ses vœux ne se limite pas à une libération des corps et se trouve prolongée par l’exigence d’une participation active des femmes à la sphère publique. Elle s’inscrit dans un contexte plus large de revendications portées par nombre de féministes bourgeoises et, plus radicalement encore, par les féministes socialistes d’avant la Première Guerre mondiale49. Partant de l’idée que la ‘question des femmes’ (Frauenfrage)50 était une « question d’humanité »51, les premières féministes entendaient améliorer l’instruction des jeunes filles et des femmes, et mettre leurs qualités ‘innées’ de ‘femmes allemandes’ au service du progrès national. La tentative de redéfinition des catégories de genre entreprise par ces mouvements est indissociable de la construction du nouvel État allemand après 1871 et exprime un désir de « servir le développement de l’État et la liberté du peuple », pour reprendre l’expression de Louise Otto-Peters52.
- 53 Nous citerons ici, à titre emblématique, la figure d’Ida Hofmann (1864-1929), cofondatrice de la (...)
- 54 Hans Paasche : « Der reine Teint ». In : Helmut Donat, Helga Paasche (éd.) : « Ändert Euren Sinn (...)
- 55 Hans Paasche : « Das verlorene Afrika ». In : Helmut Donat/Helga Paasche (éd.) : « Ändert Euren S (...)
- 56 Paasche s’est ouvertement engagé en faveur du droit de vote des femmes. Cf. Hans Paasche : « Der (...)
- 57 Hans Paasche : « Der reine Teint », p. 141.
18Il existe des contacts entre les mouvements féministes politiques, qui intègrent certains éléments essentialistes dans leurs revendications, et le féminisme lebensreformerisch53 qui prolonge parfois ses conceptions essentialistes par des exigences politiques. Paasche considère ainsi que les femmes, encore relativement épargnées par les ‘dérives civilisationnelles’, seraient les gardiennes d’une germanité (Deutschtum) menacée et que c’est à elles qu’incomberait la tâche de ‘régénérer’ la société allemande : « Sie sind zum größten Teil noch frei von Lebensgewohnheiten, die den Menschen in seinem Äußeren und in seinem Denken verändern, und können deshalb unbefangen beurteilen, was für das Wohl des Menschen gut und schlecht ist »54. La nécessaire féminisation de la société implique selon lui que les femmes cessent d’être considérées comme de simples matrices55, qu’elles puissent développer leurs facultés et s’épanouir au profit du bien commun. Plus encore, il faudrait qu’elles acquièrent les mêmes droits que les hommes, en particulier le droit de vote56 – qui les ferait sortir de leur état ‘présocial’ pourtant présenté comme bénéfique dans le passage cité – pour devenir de véritables actrices dans la société. Il écrira, après avoir assisté au Berliner Frauenkongress de 1912 : « […] [U]nd überall da zeigen sich kommende Entwicklungen vom Rohen, Barbarischen, vom Männlichen des Heute zum Menschlichen. Entwicklungen, die nicht ohne das Recht der Frau möglich sind »57. Voilà tout l’enjeu des réformes qu’il défend : faire advenir une société qui fasse de l’humain, au-delà des clivages genrés, l’origine et la fin de ses réflexions comme de ses réalisations.
- 58 À cette occasion, quatorze organisations issues des mouvements de jeunesse, étudiants, de réforme (...)
19Selon Paasche, les femmes partageraient avec les jeunes gens cette ‘innocence présociale’ qui garantirait leur capacité à juger de manière non biaisée, à percevoir spontanément le bien et à le réaliser. Dans ces conditions, il est peu surprenant de constater que Paasche mêle l’espoir d’une féminisation avec celui d’un ‘rajeunissement’ de la société. La neuvième lettre de Lukanga Mukara, qui clôt le roman, fait le récit du Premier Congrès de la Jeunesse libre-allemande (Erster Freideutscher Jugendtag) qui s’est déroulé les 11 et 12 octobre 1913 sur le Haut Meißner58 :
- 59 Hans Paasche : Die Forschungsreise des Afrikaners Lukanga Mukara ins innerste Deutschland. Neuviè (...)
Ich ergriff die Hand des Korongo [délégué libre-allemand]. Er freute sich, und alle waren gut zu mir, die Knaben und die Mädchen. Denn auch Mädchen waren darunter, und ich sah, daβ diese schön waren. Gehen konnten sie und springen; sprechen, lachen und singen. Sie hatten kein Leibgerüst und keine Zwangsschuhe. Sie trugen keine Steiβfedern wilder Tiere auf dem Kopfe. Ihr eigenes Haar hing in goldenen Flechten über den Rücken, und Kränze roter Beeren schmückten die Köpfe. Als Lukanga das alles sah, war er froh und folgte ihnen, wohin sie gingen: den Berg hinab und wieder auf einen andern Berg hinauf, wo ein alter Häuptlingssitz emporragte [Burg Hanstein]. Hier kamen viele Jünglinge und Mädchen zusammen. Einer sprach, und die andern hörten zu, was der Sprecher sagte. […] Als es Nacht war, gingen alle, und auch die Korongo, den Berg hinab und wanderten bis in die Mitternacht. Und ich folgte ihnen. Sie gingen aber und sangen, und einer spielte dazu auf dem Fadenholz. Sie sangen von Blumen und Tieren, von Knaben und Mädchen, von Kampf und Liebe und Volkland.59
- 60 Sur le rire et la féminité cf. Sabine Melchior-Bonnet : Le rire des femmes. Une histoire de pouvo (...)
- 61 Hans Paasche : Die Forschungsreise. Neuvième lettre.
Le triple emploi de la négation « kein » associée au vêtement contraignant met l’accent sur la libération des corps féminins au sein de la jeunesse libre-allemande. Mais les jeunes filles ne sont pas réduites à leurs attributs physiques, à leur « beauté » et à leur harmonie avec le milieu naturel. Cette libération corporelle n’est qu’un moment d’une émancipation plus globale – soulignée par l’emploi de « konnten » et par l’allusion au rire féminin60 – qui prend la forme d’une participation active des jeunes filles aux activités physiques, culturelles et artistiques du groupe. Lukanga Mukara insiste à plusieurs reprises sur la parité des sexes lors de cette rencontre. Plus encore, le regard qu’il pose sur la jeunesse libre-allemande s’efforce de ‘dégenrer’ l’appartenance à la communauté : l’emploi des pluriels se veut inclusif – y compris du locuteur lui-même qui, s’il n’emploie par le « nous », indique à deux reprises qu’il « suivit » ce collectif, l’inclusion suggérée venant atténuer la dimension masculine de son regard – tandis que le terme « Volkland », préféré à celui de « Vaterland », vient gommer tout critère genré d’appartenance nationale. La jeunesse libre-allemande incarne l’espoir d’un rajeunissement salutaire de la société, couplé à l’émergence d’un peuple au sein duquel le masculin aura laissé place à l’humain : « Ich sah, als Fremden, die Zukunft eines Menschenvolkes »61.
20Ainsi, aborder la manière dont le genre féminin est (re)pensé en Allemagne au début du xxe siècle implique de prendre en considération l’interrelation des espaces européens avec leur sphère coloniale. Dans la troisième lettre de Die Forschungsreise des Afrikaners Lukanga Mukara ins innerste Deutschland, la tentative de redéfinition du genre féminin s’opère dans un espace tiers, situé entre deux territoires fantasmés, une Europe décadente et une Afrique édénique, et emprunte à une altérité coloniale largement réimaginée en fonction des idéaux de la Lebensreform. Cette exigence de libération du corps féminin s’inscrit dans un programme féministe plus large qui entend refonder la communauté nationale sur des bases non-genrées.
Notes
2 Hans Paasche naît en 1881 dans un milieu bourgeois conservateur de Rostock. En 1904, il rejoint la marine militaire qui l’affecte en Afrique Orientale Allemande. Lorsqu’éclate la guerre des Maji-Maji en 1905, Paasche est chargé de ‘pacifier’ une région. Il découvre alors l’horreur de l’exploitation humaine et environnementale en outre-mer et se convainc de la nécessité pour les Européens de repenser leur rapport à l’altérité. De retour à Berlin en 1906, il développe une critique de la civilisation allemande et se fait le relai de revendications portées par divers mouvements de la Lebensreform. Il rejoint en 1916 les mouvements pacifistes et appelle un an plus tard au renversement des Hohenzollern. Condamné pour haute trahison, il est libéré pendant la révolution de 1918 et élu au Vollzugsrat des Arbeiter- und Soldatenrates de Berlin. Il sera assassiné en 1920 par un détachement de la Reichswehr.
3 L’Empire colonial allemand, fondé lors de la Conférence de Berlin (1884-1885), était le cinquième plus grand empire colonial moderne et s’étendait sur trois continents : l’Afrique, l’Océanie et l’Asie. Christine de Gemeaux (éd.) : Empires et colonies. L’Allemagne, du Saint-Empire au deuil postcolonial. Clermont-Ferrand 2010, p. 12.
4 « Ein ‚Neu-Deutschland in Übersee‘ ». In : Horst Gründer (éd.) : « … da und dort ein junges Deutschland gründen ». Rassismus, Kolonien und kolonialer Gedanke vom 16. bis zum 20. Jahrhundert. München 1999, p. 9-19.
5 Le genre renvoie à la construction sociale de la différence sexuelle, produisant des inégalités. Le terme ‘féminin’ sera employé ici au sens de genre féminin.
6 Tanzanie, Rwanda, Burundi.
7 Des mouvements similaires existaient notamment en Russie. Cf. Peter Brang : Ein unbekanntes Russland. Kulturgeschichte vegetarischer Lebensweisen von den Anfängen bis zur Gegenwart. Köln 2002.
8 La ‘question sociale’ (soziale Frage) désignait, dans l’Allemagne du xixe siècle, les dysfonctionnements sociaux liés à la révolution industrielle et au développement rapide des grandes villes. Elle renvoyait en particulier à la paupérisation de la main-d’œuvre urbaine, à ses conditions de travail ainsi qu’aux problèmes d’hygiène et de criminalité.
9 Kevin Repp : Reformers, Critics and the Paths of German Modernity. Anti-Politics and the Search for Alternatives, 1890-1914. Cambridge/London 2000, p. 14 : « Decrying the rationalizing, alienating, depersonalizing forces of modern industrial capitalism as the evisceration of living Kultur by mechanistic Zivilisation at the same time that they sang the praises of modern science and technology, Wilhelmine reformers felt just as at home with the discourse of cultural despair as they did with the discourse of progressive optimism ».
10 Ibid., p. 15.
11 Wolfgang R. Krabbe : Gesellschaftsveränderung durch Lebensreform Strukturmerkmale einer sozialreformerischen Bewegung im Deutschland der Industrialisierungsperiode. Göttingen 1974, p. 7 : « Wir haben es hierbei mit einer Bewegung zu tun, die auf ihre Weise mit den sozialen Problemen ihrer Zeit fertig zu werden versuchte. Sie entwickelte dazu Programmentwürfe, mit denen ein evolutionärer Wandel der Gesellschaft erreicht werden sollte, der sich durch die Summierung individueller Selbst-Erziehung realisieren würde ».
12 Marc Cluet/Catherine Repussard (éd.) : « Lebensreform » – Die soziale Dynamik der politischen Ohnmacht/La dynamique sociale de l’impuissance politique. Tübingen 2013, p. 11.
13 Ibid., p. 21.
14 Diethart Kerbs/Jürgen Reulecke et al. (éd.) : Handbuch der deutschen Reformbewegungen 1880-1933. Wuppertal 1998, p. 73-74.
15 Jost Hermand : « Die Lebensreformbewegung um 1900 – Wegbereiter einer naturgemäßeren Daseinsform oder Vorboten Hitlers? ». In : Marc Cluet : « Lebensreform », p. 51.
16 Marc Cluet : « Lebensreform », p. 39-43.
17 Hans Paasche : Die Forschungsreise des Afrikaners Lukanga Mukara ins innerste Deutschland. Geschildert in Briefen Lukanga Mukaras an den König Ruoma von Kitara. Hamburg 1921. Les six premières lettres de ce roman ont été publiées sous forme de feuilleton dans la revue Der Vortrupp : halbmonatsschrift für das Deutschtum unserer Zeit. <https://brema.sub.uni‑bremen.de/dsdk/periodical/titleinfo/1972006> [14.4.2021]. L’édition de 1921, parue à titre posthume, comprend trois lettres supplémentaires qui n’avaient pu voir le jour en raison de la censure exercée pendant la Première Guerre mondiale.
18 Cette lettre a été publiée dans Der Vortrupp 17 (1912). Le passage analysé se trouve p. 517-519.
19 Il s’agissait d’une crainte enracinée dans les milieux coloniaux. Elle reposait sur le maintien de la ‘hiérarchie des races’ et de la ‘pureté de la race germanique’ dans les colonies, en empêchant les relations entre personnes blanches et indigènes. Bastian Lasse : « ‘Pioniergeist’ im Worte. Weiblichkeitskonstruktion bei Frieda von Bülow ». In : Antje Langer/Claudia Mahs/Barbara Rendtorff (éd.) : Weiblichkeit – Ansätze zur Theoretisierung. Opladen/Berlin/Toronto 2018, p. 39-52 ; Lora Wildenthal : « Rasse und Kultur. Frauenorganisationen in der deutschen Kolonialbewegung des Kaiserreichs ». In : Birthe Kundrus (éd.) : Phantasiereiche. Zur Kulturgeschichte des deutschen Kolonialismus. Frankfurt-am-Main 2003, p. 202-219. Nous entendons par les termes ‘race’, ‘Blanc’, ‘Noir’ et leurs adjectifs les constructions politiques et sociales élaborées à partir des caractères observables d’un individu.
20 Cf. Homi K. Bhabha : Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale. Paris 2007 (traduit de l’anglais par Françoise Bouillot). Original : The Location Of Culture. London/New York 1994.
21 La mimicry inversée consiste dans l’imitation de l’indigène par le colonisateur, attitude qui laisse planer la menace d’un ‘ensauvagement’ du Blanc, d’une mise en danger de la civilisation dans la colonie. Christine de Gemeaux : « L’actrice Meg Gehrts au Nord-Togo (1913-1914). Mise en scène de la ‘colonialité’ et ‘ensauvagement’ ». In : Christine de Gemeaux/Catherine Repussard (éd.) : « Civiliser » le monde, « ensauvager » l’Europe ? Circulations des savoirs, transferts et Mimicry dans l’espace germanophone et sa sphère coloniale. Paris 2017, p. 250-251. Pour le concept de mimicry, cf. Homi K. Bhabha : Les Lieux de la culture. Chapitre 4 : « Du mimétisme et de l’homme : l’ambivalence du discours colonial », p. 147-157. ‘L’ensauvagement’ ou la ‘négrisation’ (Verkafferung) des colonisateurs faisait l’objet de véritables angoisses collectives au tournant du siècle, cf. Felix Axster : « Die Angst vor dem Verkaffern – Politiken der Reinigung im deutschen Kolonialismus ». In : WerkstattGeschichte 39 (2005), <https://werkstattgeschichte.de/abstracts/nr-39-felix-axster/> [19.1.2022].
22 Karen Ellwanger/Elisabeth Meyer-Renschhausen : « Kleidungsreform ». In : Diethart Kerbs : Handbuch, p. 92.
23 Animés par une volonté émancipatrice autant que par des considérations hygiénistes, ces réformateurs promouvaient un vêtement qui permette au corps de bouger et de respirer. Contre la mode du corset et des jupons superposés, accusés de déformer le corps, de favoriser la prolifération de bactéries et d’affecter les organes, les réformateurs du vêtement ont élaboré des Reformkleider légers et sobres. Cf. Patricia Ober : Der Frauen neue Kleider. Das Reformkleid und die Konstruktion des modernen Frauenkörpers. Kempten 2005 ; Sabine Welsch : Ausstieg aus dem Korsett. Reformkleidung um 1900. Darmstadt 2003.
24 Hans Paasche : « Die Forschungsreise », p. 518.
25 Ibid., p. 517 : « Sie dürfen es nicht wagen, ganz ohne Kleider zu kommen, weil ihr Leib aus zwei Teilen besteht, die nur lose miteinander verbunden sind und durch ein äuβeres, starres Gerüst zusammengehalten werden ».
26 Ibid., p. 518 : « […] [E]in Teil der Lunge fault innen und stirbt, weil er gehindert wird zu leben ».
27 Paul Schultze-Naumburg : Die Kultur des weiblichen Körpers als Grundlage der Frauenkleidung. Leipzig 1902.
28 Hans Paasche : « Die Forschungsreise », p. 517.
29 Karl Heinz Ignatz Kerscher : Freikörperkultur und Nackterziehung. Lüneburg 2006 ; Bernd Wedemeyer-Kolwe : « ‘Zum Licht’. Die Freikörperkulturbewegung in der wilhelminischen Ära und der Weimarer Republik zwischen Völkischer Bewegung, Okkultismus und Neuheidentum ». In : Archiv für Kulturgeschichte 81/1 (1999), p. 173-197.
30 Hans Paasche : « Die Forschungsreise », p. 517.
31 Heinrich Lahmann : Die Reform der Kleidung. Stuttgart 1898.
32 Karen Ellwanger : « Kleidungsreform », p. 90.
33 Hans Paasche : « Die Forschungsreise », p. 518.
34 Ibid. : « Hätten die Frauen das Gerüst nicht, so würden sie zusammenklappen und könnten nicht aufrechtgehen » ; « Das Leibgerüst ist so eingerichtet, daß die Frau nicht vollständig atmen kann » ; « Infolgedessen kann die Frau nicht laufen und keine Bewegung ausführen ».
35 Ibid.
36 Ibid.
37 Hans Paasche : Im Morgenlicht. Kriegs-, Jagd- und Reiseerlebnisse in Ostafrika. Mit 97 photographischen Aufnahmen des Verfassers. Berlin 1907.
38 Nicolas Bancel/Pascal Blanchard/Gilles Boëtsch/Christelle Taraud/Dominique Thomas (éd.) : Sexe, race et colonies. La domination des corps du xve siècle à nos jours. Paris 2018. Cet imaginaire lié aux femmes africaines s’observe dans un grand nombre de photographies coloniales numérisées dans le cadre du projet « Bildarchiv der deutschen Kolonialgesellschaft » à la bibliothèque universitaire de Frankfurt-am-Main : <http://www.ub.bildarchiv-dkg.uni-frankfurt.de/> [14.4.2021].
39 Le cas de Saartjie Baartman, surnommée la ‘Vénus hottentote’, et plus généralement des ‘zoos humains’ constituent des exemples archétypiques d’une exhibition déshumanisante des peuples colonisés, notamment destinée à illustrer une prétendue ‘hiérarchie des races’. Cf. Nicolas Bancel/Pascal Blanchard/Gilles Boëtsch/Éric Deroo/Sandrine Lemaire (éd.) : Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines. Paris 2004.
40 Yann Le Bihan : « L’ambivalence du regard colonial porté sur les femmes d’Afrique noire ». In : Cahiers d’études africaines 183 (2006), p. 527 : « Ce qui importe au ‘Blanc’, c’est sa [la femme africaine] peau, son corps qui est principalement un volume : d’où la métaphore récurrente de la statue ». Par conséquent, « [l]a ‘Négresse’ […] ne peut être pour l’homme blanc qu’objet de plaisirs et juste bonne aux travaux domestiques ».
41 Ibid., p. 517.
42 Cf. Anna S. Brasch : Moderne – Regeneration – Erlösung. Der Begriff der ‚Kolonie‘ und die weltanschauliche Literatur der Jahrhundertwende. Göttingen 2017.
43 Catherine Repussard : Idéologie coloniale et imaginaire mythique : La revue « Kolonie und Heimat » de 1909 à 1914. Strasbourg 2014 ; Catherine Repussard : « Contre-cultures coloniales autour de 1900. Régénérer, réinventer, réinscrire une Allemagne repensée outre-mer ». In : Uwe Puschner/Christina Stange-Fayos/Katja Wimmer (éd.) : Laboratorium der Moderne. Ideenzirkulation im Wilhelminischen Reich/Laboratoire de la modernité. Circulation des idées à l’ère wilhelminienne. Frankfurt-am-Main 2015, p. 203-219 ; Catherine Repussard : « Imaginaire colonial allemand autour de 1900, creuset d’une ‘autre modernité’ ? ». In : Allemagne d’aujourd’hui 217 (2016), p. 98-109.
44 Catherine Repussard : Idéologie coloniale, p. 107.
45 Ibid., p. 96.
46 Ibid., p. 104.
47 Fondé en 1905 à Berlin, le Bund für Mutterschutz und Sexualreform avait pour objectif d’améliorer la situation sociale des femmes célibataires et de redéfinir la morale sexuelle. La « Nouvelle Éthique » de Helene Stöcker proclamait notamment le droit des femmes à disposer librement de leur corps et de leur sexualité et prenait position en faveur d’une réforme du mariage et du divorce. Sophia Sotke : Feminismus, Sexualreform, Eugenik zu Beginn des 20. Jahrhunderts. Eine Netzwerkanalyse. Göttingen 2016, p. 1.
48 Anne-Laure Briatte-Peters : « Hors du mariage, point de salut ? Regards de réformateurs et de féministes (Allemagne, fin xixe-début xxe siècles) ». In : Genre et Histoire 16 (2015), <https://journals.openedition.org/genrehistoire/2252> [14.4.2021], p. 26.
49 Fondé à Leipzig en 1865 par Louise Otto-Peters (1819-1895) et Auguste Schmidt (1833-1902), le Allgemeiner Deutscher Frauenverein entendait notamment améliorer l’instruction des femmes et favoriser leur accès à des professions rémunérées. Face à la multiplication rapide des associations féministes ‘bourgeoises’ est fondé en 1894 le Bund Deutscher Frauenvereine. Les activités politiques étant interdites aux femmes jusqu’en 1908, les ouvrières féministes se sont organisées au sein du Parti social-démocrate, notamment autour de Clara Zetkin (1857-1933). Ute Gerhard : Frauenbewegung und Feminismus. Eine Geschichte seit 1789. München 2009.
50 L’expression ‘Frauenfrage’ « désigne la réflexion sur le sort de ces femmes issues des milieux bourgeois qui, dans une société en pleine mutation, n’avaient pas d’autre perspective que le mariage […]. Mais pour les mieux loties, telles la plupart des féministes bourgeoises de la fin du xixe siècle, cette ‘question’ renvoyait également à l’aspiration des femmes à apporter leur contribution à la société ». Anne-Laure Briatte-Peters : « Hors du mariage », p. 4.
51 Cette idée très répandue au sein de l’ADF a notamment été développée par Gertrud Bäumer et Louise Otto-Peters qui mettent l’accent sur le rôle du travail dans le développement des facultés intellectuelles, morales et sociales des femmes. Anne-Laure Briatte-Peters : « Hors du mariage », p. 7-9.
52 Cité d’après : Alice Primi : « Construction nationale et construction des identités de genre en Allemagne (1848-1870) ». In : Trajectoires – Travaux des jeunes chercheurs du CIERA (2007), p. 39.
53 Nous citerons ici, à titre emblématique, la figure d’Ida Hofmann (1864-1929), cofondatrice de la colonie réformatrice Monte-Verità en 1900 (Ascona), dont le féminisme est marqué par des conceptions essentialistes et naturalistes. Anatole Lucet : « Natures féminines et radicalités féministes : l’émancipation des femmes sur le Monte Verità ». In : Marc Cluet/Olivier Sirost (éd.) : « Monte Verità : communautés d’expériences du corps et de retours à la nature ». In : Cahiers d’histoire culturelle 29 (2018), p. 53-66.
54 Hans Paasche : « Der reine Teint ». In : Helmut Donat, Helga Paasche (éd.) : « Ändert Euren Sinn ! », p. 139-140.
55 Hans Paasche : « Das verlorene Afrika ». In : Helmut Donat/Helga Paasche (éd.) : « Ändert Euren Sinn ! », p. 239 : « Die Frau hatte nur Wert als Rekrutengebärerin […] ». Si Paasche s’attaque ici à l’état-major allemand, cette réduction des femmes à un rôle strictement reproducteur était également présente chez de nombreux Kleidungsreformer, qui reprochaient notamment au corset d’altérer les organes reproducteurs féminins. Karen Ellwanger/Elisabeth Meyer-Renschhausen : « Kleidungsreform », p. 91. Cette critique renvoie notamment à l’utilisation du corset par les demi-mondaines en vue de réduire les risques de grossesse. David Kunzle : Fashion and Fetishism. A Social History of the Corset, Tight-Lacing and Other Forms of Body-Sculpture in the West. Totowa [New Jersey] 1982.
56 Paasche s’est ouvertement engagé en faveur du droit de vote des femmes. Cf. Hans Paasche : « Der reine Teint », p. 140. Il déclare également être un lecteur de la Zeitschift für Frauenstimmrecht. Hans Paasche : « Mein Lebenslauf ». In : Helmut Donat/Helga Paasche (éd.) : « Ändert Euren Sinn ! », p. 74.
57 Hans Paasche : « Der reine Teint », p. 141.
58 À cette occasion, quatorze organisations issues des mouvements de jeunesse, étudiants, de réforme de la vie et de la pédagogie se rassemblent en mixité de genre et de classes d’âge sur le Haut Meißner (Hesse) pour défendre l’utopie d’un progrès de l’humanité par une réforme individuelle et l’avènement d’une ‘nouvelle jeunesse’. Winfried Mogge : « Jugendbewegung ». In : Diethart Kerbs : Handbuch, p. 181-196, ici p. 185. Cf. également Jürgen Reulecke/Barbara Stambolis (éd.) : 100 Jahre Hoher Meißner (1913-2013). Quellen zur Geschichte der Jugendbewegung. Göttingen 2013.
59 Hans Paasche : Die Forschungsreise des Afrikaners Lukanga Mukara ins innerste Deutschland. Neuvième lettre, <https://www.projekt-gutenberg.org/paasche/lukanga/lukn009.html>.
60 Sur le rire et la féminité cf. Sabine Melchior-Bonnet : Le rire des femmes. Une histoire de pouvoir. Paris 2021.
61 Hans Paasche : Die Forschungsreise. Neuvième lettre.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Camille Auboin, « Hans Paasche (1881-1920) et le féminin », Recherches germaniques, 52 | 2022, 57-72.
Référence électronique
Camille Auboin, « Hans Paasche (1881-1920) et le féminin », Recherches germaniques [En ligne], 52 | 2022, mis en ligne le 12 décembre 2022, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rg/8753 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rg.8753
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page



