Contes des mille et un sons alpins
Nelly Valsangiacomo et Laine Chanteloup (dir.), 2023.– Résonances. La dimension sonore des Alpes, Lausanne, Antipodes, 238 p.
Texte intégral
1Tirons, avant tout, un grand coup de chapeau aux deux coordinatrices et à l’ensemble des contributrices et contributeurs : Résonances rassemble en effet 12 textes, dus à 28 autrices et auteurs : cet ouvrage relève donc de l’art de la chefferie d’orchestre, afin de tirer une symphonie de cet ensemble de perspectives, de méthodes et d’objets, et non une cacophonie. De ce point de vue-là, le pari est réussi. Le texte « Le chant des cimes. Utilisations de la bioacoustique pour le suivi des populations de lagopèdes alpins » (p. 159-175) est d’ailleurs exemplaire, puisqu’y sont associées 15 personnes : chercheurs de l’équipe de neuro-éthologie ENES/CRNL de l’université de Saint-Étienne, agentes et agents de l’OFB et agents du Parc national des Écrins, témoignant ainsi d’une collaboration fructueuse entre l’académie et la cité.
2Ce qui rassemble ces contributions – le sous-titre le dit très clairement – c’est « la dimension sonore des Alpes ». Mais dès lors, les divergences commencent : il en est pour qui les sons sont l’objet de l’enquête (ainsi Alain Dubois s’efforce-t-il d’appréhender « L’environnement sonore d’une région de montagne du Moyen Âge à la fin du xixe siècle » via des archives écrites, p. 51 à 68, et Thierry Largey considère-t-il le son en tant qu’objet de droit, p. 137 à 157) ; pour d’autres, il est un moyen de l’enquête, une clé pour ouvrir une porte permettant de mieux comprendre le milieu montagnard dans ses dimensions écologiques (ainsi, le texte collectif déjà cité au paragraphe précédent à propos du lagopède alpin) et humaines (ainsi, Emiliano Battistini et Nathan Belval s’intéressent-ils à la viticulture valaisanne, p. 69 à 85) et dans ce qui les relient.
- 1 Les créations musicales d’Annina Boogen et sa contribution écrite seront évoquées ci-dessous.
- 2 Au sens étymologique du terme, de réflexion sur la technique.
3S’ajoute à cela une autre diversité : celle des disciplines mobilisées. L’angle, on l’a vu, peut-être éthologique, historique, juridique, anthropologique. Il peut aussi être littéraire (Daniel Maggetti explorant les significations du silence de la montagne chez C. F. Ramuz, p. 21 à 31), épistémologique (Justin Winckler contant ses tentatives pour « Saisir l’écoute du paysage », p. 87 à 105), artistique (Christophe Fellay s’interrogeant sur l’influence du contexte sur le processus créatif, p. 123 à 1351), technologique2 (Patricia Jäggi rendant compte de réalisations radiophoniques extrêmes, p. 33 à 49), éco-psychologique (Claude-Alexandre Fournier défrichant un chemin bachelardien, p. 107 à 122), etc.
- 3 Pour parodier Marcel Mauss.
4Finalement, on se retrouve avec ce livre face un exemple de géographie d’un « fait socio-écosystémique total3 » qui autorise une géographie ouverte à tous les vents : rigueur scientifique, imagination créatrice, recherche solitaire, exigence collaborative, etc. Fascinante plongée dans la diversité du monde alpin saisi par ses sons, Résonances fait donc partie de ces livres collectifs qui incitent le lecteur ou la lectrice à papillonner sous l’aiguillon de la curiosité – mais qui laissent un goût de frustration, tant on aimerait approfondir, selon les appétences propres à chacune et chacun, tel ou tel aspect évoqué ici ou là.
5La couverture donne le ton, puisqu’on y voit, sur fond de versants alpins enneigés depuis la limite supérieure des forêts jusqu’à la ligne de crête, un hélicoptère hélitreuillant une vache. Outre sa composition surprenante (le ou la photographe se trouvait-il ou elle dans un second hélicoptère pour obtenir une telle perspective ?) et le fait que la juxtaposition de deux plans aussi éloignés peut laisser croire à un photomontage (ce qui ne semble, en fait, pas être le cas), cette photo datée de 1975 nous plonge immédiatement dans une multitude de sons plus ou moins contradictoires, mais d’une certaine manière chacun représentatif d’une idée que l’on se fait des Alpes : meuglement des vaches, silence ouatée de la neige, vastitude propice aux échos – mais aussi fracas des engins mécaniques mobilisés dans ce milieu. Au-delà de la couverture, la photo tient d’ailleurs une place discrète mais non négligeable dans l’ouvrage : généralement en couleurs, servies par une impression et un papier de qualité, elles sont plus que de simples illustrations : elles rendent concret les propos tenus, que ce soit en nous montrant des documents de travail en papier (p. 54, 57, 213…) ou numériques (p. 160, 168…), des paysages (p. 149, 152, 207) avec, parfois, des personnes y travaillant et le faisant vivre (p. 37, 80, 82…).
6In fine, que de pistes, donc, pour la réflexion interdisciplinaire et le travail transdisciplinaire ! Ce livre est alors à ranger parmi ceux qui contribuent à densifier la relation que l’on peut entretenir avec un milieu de vie – la trajection, plus exactement, pour employer un terme berquien. Chacune et chacun aura, là encore, ses propres inclinaisons…
- 4 C’est le cas, par exemple, de l’un des ouvrages fondateurs des Sound Studies, cité par Nelly Valsan (...)
- 5 Ainsi, Wir sind nie modern gewesen de Bruno Latour, cité par Annina Boogen (p. 206 et p. 218), sous (...)
7Pour finir, faisons tout de même deux petites critiques. La première, de détail, est bibliographique ; elle porte sur certaines références citées dans chaque contribution, et qui ne sont mentionnées qu’en langue étrangère, y compris quand une édition française existe (et que, dans un livre rédigé en cette langue, il eût été facile au moins de signaler, même si les autrices et auteurs ont utilisé la version originale4 ou traduite5).
8La seconde critique est technique : que les liens Internet vers l’e-sonothèque liée au livre ne soient accessibles que via des QR code (seule exception, p. 214 : le lien vers un montage sonore extrait de l’album Opération béton d’Annina Boogen, également autrice de l’article). Qui ne possède pas de smartphone se retrouve en effet frustré de cette partie parfois essentielle du travail proposé. Avis à l’éditeur : prévoir une liste des adresses web complètes permettant aux techno-réfractaires de copier celles-ci pour accéder aux sons, ou du moins un lien vers le site qui les rassemble, serait un beau geste…
Notes
1 Les créations musicales d’Annina Boogen et sa contribution écrite seront évoquées ci-dessous.
2 Au sens étymologique du terme, de réflexion sur la technique.
3 Pour parodier Marcel Mauss.
4 C’est le cas, par exemple, de l’un des ouvrages fondateurs des Sound Studies, cité par Nelly Valsangiacomo et Laine Chanteloup dans leur très éclairante « Introduction » (p. 7 et p. 19) : The Soundscape de R. Murray-Schaefer (1977), réédité en 2010 en français sous le titre Le paysage sonore par les éditions Wildproject, et enrichi de préfaces et postfaces.
5 Ainsi, Wir sind nie modern gewesen de Bruno Latour, cité par Annina Boogen (p. 206 et p. 218), sous lequel se cache le bien plus familier Nous n’avons jamais été modernes.
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| URL | http://journals.openedition.org/rga/docannexe/image/15238/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 55k |
Pour citer cet article
Référence électronique
Jean-Baptiste Bing, « Contes des mille et un sons alpins », Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine [En ligne], Notes de lecture, mis en ligne le 17 septembre 2025, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rga/15238 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14om7
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