Joachim Benet Rivière (GRESCO, Université de Poitiers), Anne-Sophie Crépeau (UMR Pacte, Université Grenoble Alpes) et Rachel Reimer
Les espaces montagnards constituent des laboratoires particulièrement heuristiques pour observer les recompositions du travail, des professions et des formations face aux transformations socio-environnementales contemporaines (Camanni, 2002 ; Ives, 2004). Le changement climatique, l’évolution des régimes d’enneigement, les mutations des pratiques touristiques, les transformations des activités pastorales et agricoles ainsi que les injonctions de durabilité contribuent à redéfinir les conditions d’exercice des métiers de la montagne (Mouret et al., 2025).
Cet appel à articles, ouvert à différentes disciplines (géographie, sociologie, sciences de l’éducation et de la formation, science politique, histoire, anthropologie, etc.), propose d’interroger les recompositions des formations préparant aux métiers de la montagne dans ce contexte de transition. Par « formations à la montagne », nous entendons un ensemble très large de dispositifs : formations agricoles et pastorales en territoire montagnard, formations aux métiers sportifs et de l’encadrement des activités de pleine nature, formations liées à la gestion des milieux naturels et forestiers, formations techniques des stations de montagne et de l’aménagement territorial, mais également cursus universitaires, enseignement secondaire ou formations destinées aux adultes. L’objectif est de déplacer le regard des seules transformations des métiers vers les espaces où les savoirs professionnels se construisent, se transmettent et se redéfinissent : institutions de formation, dispositifs d’alternance, formation continue, apprentissages informels, socialisations familiales et professionnelles.
Cet appel ne se limite pas aux formes institutionnalisées de formation (Beedie, 2003). Les métiers de la montagne se construisent également dans des espaces plus informels de transmission : au sein des familles, des exploitations agricoles, des refuges, des alpages, à travers les expériences de travail saisonnier ou les relations d’apprentissage entre professionnel·les expérimenté·es et nouveaux entrants. Les tensions intergénérationnelles, les conflits de légitimité entre savoirs scolaires et savoirs expérientiels, les rapports culturels au risque ou encore les résistances à certaines prescriptions techniques constituent autant de dimensions de la professionnalisation que ce numéro souhaite explorer. L’enjeu est d’analyser conjointement ces différents espaces de formation afin de comprendre ce qu’ils partagent – ou au contraire la manière dont ils contribuent différemment mais de façon complémentaire – à la production des savoirs et des expertises propres aux mondes montagnards.
Les recherches sur les métiers de la montagne ont principalement porté sur les transformations du pastoralisme (Ladon et al., 2023), la diversification touristique (Richard et al., 2010), les mutations des sports de nature ou encore les effets du changement climatique sur les territoires montagnards. Les formations demeurent toutefois un objet relativement secondaire, rarement envisagé comme un lieu central de production des normes professionnelles, de socialisation au métier et de définition des futurs possibles pour ces territoires. Une attention particulière sera portée aux contributions dépassant le seul cadre français, en proposant des comparaisons entre massifs (Alpes, Pyrénées, Andes, Himalaya, Rocheuses, etc.), systèmes de formation nationaux ou configurations socio-environnementales.
Les propositions pourront s’inscrire dans un ou plusieurs des axes suivants.
Les formations préparant aux métiers de la montagne sont de plus en plus traversées par des logiques d’adaptation aux transformations environnementales. Les effets du changement climatique, la variabilité des conditions d’enneigement, l’évolution des ressources pastorales ou encore l’intensification des aléas naturels modifient les conditions de travail et, par conséquent, les contenus de formation. Les savoirs transmis, les pratiques de terrain et les temporalités d’apprentissage évoluent afin d’intégrer ces nouvelles contraintes. Comment les dispositifs de formation participent-ils à la redéfinition des savoirs face à l’incertitude environnementale ? Quels savoirs émergent, se recomposent ou disparaissent ? Les formations pastorales, par exemple, mobilisent des savoirs techniques, économiques et écologiques transmis dans des cadres formels et informels concernant la conduite des troupeaux, la gestion des pâturages, la biodiversité ou la valorisation des productions agricoles (Dobremez et al., 2014). Les transformations socio-environnementales conduisent aujourd’hui à reconfigurer ces apprentissages et à faire émerger de nouvelles formes d’expertise.
Le modèle économique historiquement centré sur les sports d’hiver est fragilisé par le changement climatique et par les politiques publiques promouvant les transitions territoriales. Les stations et territoires de montagne sont incités à diversifier leurs activités touristiques, économiques et récréatives, favorisant l’émergence ou la transformation de métiers liés au tourisme quatre saisons, aux activités de pleine nature, à l’ingénierie territoriale, à la médiation environnementale ou à la gestion des loisirs. Les enjeux liés à la gestion des flux touristiques, à la médiation scientifique ou au tourisme scientifique participent également à la redéfinition des professions et des curricula (Arpin & Sgard, 2021). Quelles compétences deviennent centrales ? Comment les formations prennent-elles en compte la saisonnalité, la polyvalence professionnelle ou les tensions croissantes entre usages récréatifs, pastoraux et résidentiels de la montagne ?
Les métiers de la montagne sont structurés par l’exposition au risque, l’incertitude environnementale et la nécessité de prendre des décisions situées. Dans ce contexte, les formations jouent un rôle essentiel dans la construction des cultures professionnelles à travers la transmission de savoirs techniques, mais aussi de savoirs tacites, de routines de vigilance et de normes collectives de sécurité. La formation des guides de haute montagne constitue ainsi un espace privilégié de construction de cultures professionnelles de sécurité où se transmettent des compétences techniques mais aussi des formes de savoirs collectifs, intuitifs et incorporés. Ces enjeux concernent également les pisteurs-secouristes, moniteurs de ski, gardiens de refuge, bergers, éleveurs ou travailleurs forestiers confrontés à des situations d’incertitude environnementale. Comment les dispositifs de formation rendent-ils transmissibles ces savoirs incorporés et difficilement formalisables ? Les oppositions entre anciens et nouveaux entrants, les tensions entre savoirs vernaculaires et prescriptions techniques ou encore les résistances à certaines injonctions professionnelles constituent des objets particulièrement féconds. Cet axe invite également à analyser la production de regards pluriels sur le risque ainsi que les tensions entre différentes formes de légitimité professionnelle.
L’accès aux formations de la montagne est socialement différencié. Les trajectoires professionnelles sont structurées par les origines sociales, les héritages familiaux, les socialisations sportives, les rapports de genre et de sexualité, mais aussi par les rapports sociaux racialisés, les trajectoires migratoires ou les inégalités d’accès aux ressources éducatives. Les travaux sur les professions sportives ont montré combien les transformations culturelles et générationnelles influencent les contenus de formation et les parcours professionnels (Corneloup & Bourdeau, 2015). Les recherches de Mennesson (2005) sur les femmes guides de haute montagne mettent en évidence les mécanismes de sélection et les injonctions contradictoires auxquelles elles sont confrontées. Ces analyses peuvent être étendues aux travailleurs saisonniers migrants, aux salarié·es agricoles, aux employé·es des stations ou aux professionnel·les issu·es de l’immigration. Les processus de déclassement, de déqualification, les difficultés d’accès aux certifications, la reconnaissance inégale des qualifications acquises à l’étranger ou encore les inégalités d’accès à la formation constituent des enjeux majeurs encore peu étudiés. Les approches du risque en montagne sont également renouvelées à travers la notion de risque intersectionnel, entendu comme le produit de vulnérabilités liées aux rapports sociaux (Reimer et al., 2026). Les contributions pourront porter sur les mécanismes d’inclusion et d’exclusion, les expériences de formation ou les recompositions sociohistoriques des groupes professionnels.
L’entrée dans les métiers de la montagne repose sur des trajectoires biographiques et des processus de socialisation qui rendent ces engagements envisageables, désirables et possibles. Dans une perspective dispositionnaliste (Lahire, 2002), il s’agit d’analyser la construction sociale des aspirations vers ces professions. Les recherches sur les guides de montagne ou les encadrants des activités de pleine nature montrent que l’engagement professionnel repose souvent sur des dispositions spécifiques : goût pour la nature, valorisation de l’effort physique, attachement à l’autonomie, rapport distancié à l’emploi stable ou adhésion à des modes de vie alternatifs. Ces dispositions facilitent l’entrée dans des univers professionnels marqués par la saisonnalité, la précarité ou la pluriactivité. Les contributions pourront notamment analyser le rôle des reconversions professionnelles, des engagements environnementaux (Sénéchal, 2025), ou encore des socialisations familiales et territoriales dans la construction de ces trajectoires. Elles pourront également explorer la diversité des rapports à la montagne, au risque, à l’autonomie ou à l’isolement, ainsi que certaines expériences de vie susceptibles d’orienter des individus vers ces professions (Thomson et al., 2015).
Le développement des technologies numériques transforme profondément les pratiques d’observation des usages, de gestion territoriale, de sécurité, d’encadrement sportif et d’activités agricoles ou pastorales (Lesné et al., 2025). L’utilisation de traces GPS, d’objets connectés, de capteurs, de systèmes de traçabilité ou de données géographiques modifie les possibilités d’analyse et d’intervention dans les espaces montagnards. Ces transformations concernent aussi bien les pratiques sportives que les activités d’élevage : identification électronique des animaux, outils de suivi sanitaire, exigences de traçabilité ou systèmes numériques de gestion des troupeaux redéfinissent les conditions de travail et les systèmes de savoirs (Rose & Chilvers, 2018). Ces innovations génèrent des tensions et interrogent les formes contemporaines de contrôle du travail ainsi que les processus de légitimation de l’expertise. Cet axe invite à analyser les effets du numérique sur les curricula, les rapports au terrain et les tensions entre modernisation technique et autonomie professionnelle.
Les propositions d'articles, d'une longueur d'environ 1000 mots, doivent être envoyées en français, en anglais, en allemand, en italien ou en espagnol avant le 1er décembre 2026 aux adresses suivantes : Joachim Benet Rivière (joachim.benet@live.fr), Anne-Sophie Crépeau (anne-sophie.crepeau@univ-grenoble-alpes.fr) et Rachel Reimer (r.d.reimer@gmail.com) ainsi qu’à l’équipe éditoriale du JAR|RGA : Adrien Bayssé-Laine (adrien.baysse-laine@univ-grenoble-alpes.fr) et Maxime Frezat (secretariat-jarrga@univ-grenoble-alpes.fr).
Les articles sont attendus pour le 1er mai 2027. Les articles doivent être soumis dans l'une des langues dans lesquelles la revue est publiée : Langues alpines (français, italien, allemand, slovène), espagnol ou anglais. L'auteur doit veiller à ce que l'article soit traduit dans la deuxième langue après avoir été évalué, une des deux versions du texte final doit être l’anglais.
Consignes : https://journals.openedition.org/rga/10501.
La publication des articles est prévue pour mars 2028.
Des contributions sont également les bienvenues pour les rubriques annexes de la revue, dont nous vous invitons à prendre connaissance sur le site de la revue :
Transition https://journals.openedition.org/rga/11018
Lieux-dits https://journals.openedition.org/rga/10516
Montagnes en fiction https://journals.openedition.org/rga/11244