Philippe Bourdin, Cyril Triolaire (dir.), Les spectacles de curiosités en Europe, de la Révolution française à la fin du xixe siècle
Philippe Bourdin, Cyril Triolaire (dir.), Les spectacles de curiosités en Europe, de la Révolution française à la fin du xixe siècle, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2024, 367 p., 28 euros.
Texte intégral
1L’ouvrage que voici peut sembler concerner un sujet futile, et pourtant il est essentiel pour saisir tout un pan de la vie des anonymes - mais aussi parfois des élites – au xixe siècle. En effet, les spectacles de curiosités sont souvent, pour le public des villages et des cités, un des rares loisirs accessibles et récurrents, l’une des ouvertures au monde, l’occasion de moments de plaisir au-delà des fêtes et cérémonies villageoises. Il faut donc saluer l’entreprise de Philippe Bourdin et de Cyril Triolaire qui ont orchestré ce colloque, entourés de dix-huit auteurs venus d’horizons divers : arts du spectacle, sciences de la communication, conservation du patrimoine et histoire, bien sûr. L’ensemble des contributions montre comment ménageries, acrobaties, marionnettes, fantasmagories, lanternes magiques et aérostats offraient des évasions en mêlant rêve et réalité. Il y a donc là un chapitre majeur de l’histoire des spectacles, dans ses dimensions culturelles et artistiques, mais aussi financières et idéologiques. Dans leur très belle introduction, Philippe Bourdin et Cyril Triolaire soulignent que ces spectacles échappent aux pouvoirs et relèvent d’un statut très flou : ils sont privés du titre de « théâtre » et interdits de pantomimes et de comédie. Ils demeurent perçus comme des concurrents des scènes officielles et ne sont définis que par de longues listes énumératives et rarement exhaustives. Considérés comme des spectacles inférieurs, héritiers des traditions de la foire, ils sont sans cesse sous la surveillance de pouvoirs publics avides de contrôler l’ordre social. Ils parviennent néanmoins, au fil du xixe siècle, à faire jeu égal avec les théâtres en devenant centraux dans la sphère des spectacles, en animant cafés-concerts, music-halls, cirques et cinémas. Nés entre rue et place publique, ils contribuent à la mue des foires commerciales en véritables fêtes foraines.
2L’ouvrage est organisé en quatre parties dont la première est consacrée aux sources et à la méthodologie. Elle s’ouvre par une présentation de la précieuse base de données Spectacles de curiosités, par Roger Gonin et Aurélia Vasile. Arthur Ségard expose ensuite comment faire l’histoire des spectacles de monstres au xixe siècle, ces freak shows des « entresorts », très populaires mais peu patrimonialisés. Il en déploie tous les aspects historiographiques, y compris ceux de la culture de masse, des oppressions, de la marchandisation des corps. Il montre ainsi la grande pertinence de l’histoire des spectacles de curiosités. Agnès Curel plaide ensuite pour une histoire des paysages sonores des spectacles de curiosités : musiques, blagues et boniments, réactions du public sont autant de dimensions à prendre en compte. Émeline Rotolo montre pour sa part la grande richesse archivistique des demandes d’autorisation formulées par les entrepreneurs de spectacles à Paris.
3La seconde partie emmène le lecteur sur les routes des saltimbanques. Laurent Surmely fait le point sur les montreurs de curiosités venus de la vallée de Barcelonnette, inscrits dans une émigration saisonnière hivernale, et partant avec leurs vielles, leurs marmottes, leurs lanternes magiques ou même leurs automates en constituant parfois de véritables équipes professionnelles. Thomas Concy, à propos des spectacles de curiosités à Reims, montre comment ceux-ci sont liés au succès des foires annuelles et détaille admirablement ce que sont ces spectacles et qui sont leurs protagonistes. Pierre Taillefer examine ensuite les vies parallèles des artistes de curiosités entre théâtre et foire et montre comment sont gérées les représentations des illusionnistes. Sylvain Nicolle s’intéresse à l’imaginaire des spectacles de curiosités que nombre de caricatures utilisent comme métaphore de la vie politique dont les acteurs sont des bonimenteurs, des escamoteurs ou des illusionnistes, des marionnettes ou des promoteurs de spectacles optiques.
4La troisième partie détaille les techniques et les images des spectacles de curiosités. Johanna Daniel y esquisse une prosopographie des « montreurs d’optiques », dont les existences sont précaires, et marquées par l’instabilité et l’itinérance : elle propose une belle expérimentation à partir de la base Spectacles de curiosités. Kurt Vanhoutte et Nele Wynants offrent de nouvelles vues sur l’histoire de la lanterne magique avec le théâtre Robin : ses pérégrinations se font à l’échelle européenne, ses fantasmagories – au moyen de techniques audacieuses – se révèlent très attractives. Frédéric Tabet se lance dans une analyse des portraits-cartes de visite des illusionnistes soucieux de mettre ainsi en valeur leurs performances. André Lange révèle comment la femme invisible s’impose dans les spectacles de rue et les foires, par le biais d’inventions techniques qui renvoient notamment au domaine de l’acoustique.
5La quatrième partie porte son attention sur la corporéité et l’animalité. Jeanne Barnicaud tire parti des supports promotionnels pour analyser les phénomènes tatoués en décodant les affiches des collections françaises et en les plaçant notamment dans le contexte des zoos humains et des villages d’indigènes des Expositions universelles. Sophie Corbillé et Emmanuelle Fantin montrent la place du divertissement animalier dans le Paris du xixe siècle au travers de l’histoire du dompteur Delmonico, laquelle témoigne de la façon dont le rapport aux animaux se transforme. Quentin Villa analyse comment les animaux exotiques sont devenus loisirs de masse en étudiant les ménageries foraines, en plein essor dans ce xixe siècle avide de la connaissance des terres lointaines. C’est dans ces ménageries que s’élaborent les numéros de dompteurs, qui se mêlent peu à peu aux clowns et aux acrobates sur les champs de foire.
6Ce volume, de surcroît très bien illustré, est fondé sur des démarches historiques méthodiques, des approches interdisciplinaires soigneusement étayées, une bibliographie très complète (le total des 1010 notes agréablement lisibles en marge en témoigne) : la place manque ici pour dire toutes les richesses de ce livre qui donne à voir avec précision la nature des spectacles de curiosités, les méthodes de leurs promotions, l’identité des spectateurs et les réceptions du public, l’organisation et la sociologie des entrepreneurs et artistes, la temporalité suivant laquelle ils s’organisent, l’espace dans lequel ils se produisent, les techniques des fantasmagories, les conditions matérielles des voyages, et même les processus de naissance du vedettariat. Il est une somme majeure pour ce pan essentiel de l’histoire culturelle.
Pour citer cet article
Référence papier
Natalie Petiteau, « Philippe Bourdin, Cyril Triolaire (dir.), Les spectacles de curiosités en Europe, de la Révolution française à la fin du xixe siècle », Revue d'histoire du XIXe siècle, 70 | 2025, 229-231.
Référence électronique
Natalie Petiteau, « Philippe Bourdin, Cyril Triolaire (dir.), Les spectacles de curiosités en Europe, de la Révolution française à la fin du xixe siècle », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 70 | 2025, mis en ligne le 01 juillet 2025, consulté le 06 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/10358 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14c2u
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page

