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Marie Bossaert, Augustin Jomier, Emmanuel Szurek (dir.), L’Orientalisme en train de se faire. Une enquête collective sur les études orientales dans l’Algérie coloniale

Paris, Éditions de l’EHESS, 2024
Antonin Durand
p. 241-243
Référence(s) :

Marie Bossaert, Augustin Jomier, Emmanuel Szurek (dir.), L’Orientalisme en train de se faire. Une enquête collective sur les études orientales dans l’Algérie coloniale, Paris, Éditions de l’EHESS, 2024, 496 p., 24,80 euros.

Texte intégral

1C’est un livre d’un genre particulier que publient les presses de l’EHESS sous le titre l’Orientalisme en train de se faire. Particulier d’abord du fait du projet pédagogique dont il est l’aboutissement et que l’École des hautes études était seule, sans doute, à pouvoir abriter : pendant près de dix ans, encadrés par les trois enseignants qui dirigent le volume, eux-mêmes épaulés par de nombreux collègues venus apporter une expertise spécifique, un groupe d’une vingtaine d’étudiants a suivi un atelier de recherche, depuis la découverte de sources inédites jusqu’à la publication de ce volume. Une enquête collective, donc, conçue ad hoc pour prendre la mesure d’un fonds de correspondance particulièrement riche entré dans les archives de l’institution : celle de l’orientaliste René Basset (1855-1924), professeur de littérature arabe et de dialectologie berbère à l’École de lettres devenue université d’Alger, de 1880 à la fin de sa carrière. Un acteur central, donc, de la construction des savoirs orientalistes en France, qui a la particularité d’opérer depuis l’espace colonial, alors que l’orientalisme savant brocardé par Edward Said se résume largement à une projection de représentations sur des espaces lointains depuis l’occident.

2Il faut attendre la fin du volume pour qu’un chapitre en forme d’épilogue nous renseigne sur les conditions de préservation et de transmission de cet ensemble riche de plus de 50 000 lettres, soigneusement classées par le destinataire qui alla jusqu’à récupérer ses propres lettres au décès de sa mère pour constituer un ensemble de correspondances actives et passives comme en ont rarement les historiens. Conservé dans la maison familiale vosgienne malgré les vicissitudes du siècle et de la famille, le fonds a été retrouvé par l’historien Emmanuel Szurek, qui est parvenu à convaincre les descendants d’en faire don aux archives de l’EHESS. Ce spécialiste de l’histoire de la turcologie s’est ensuite tourné vers Augustin Jomier et Marie Bossaert, dont les travaux portaient réciproquement sur l’histoire de l’Algérie coloniale et sur l’orientalisme savant, pour former une équipe à même d’encadrer la vingtaine d’étudiants qui a suivi l’atelier et la quinzaine d’auteurs de l’ouvrage. Des exposés de validation ont pour certains été transformés en mémoires de master puis en chapitres du livre, co-écrits avec des chercheurs plus chevronnés. En somme un modèle d’apprentissage de la recherche par la recherche.

3L’ouvrage est organisé en trois parties : la première, intitulée « Carrières », propose une biographie sociale de René Basset en l’insérant dans le milieu petit-bourgeois de son enfance en Lorraine, jusqu’au succès professionnel dans le monde colonial, un succès familial puisque son frère Georges devient administrateur et que sa mère joue un rôle déterminant dans son ascension, en particulier en se chargeant de la stratégie matrimoniale. Sous le titre « Réseaux », la deuxième partie aborde le travail de Basset pour faire d’Alger et de son université des centres de l’orientalisme européen malgré et même grâce à sa position périphérique dans l’Europe savante. On y voit ses efforts pour tisser un réseau de correspondants de dimension internationale, pour y organiser le congrès des orientalistes de 1905 qui rassemble à Alger les spécialistes les plus réputés du domaine venus de toute l’Europe, pour affirmer sa prééminence dans le monde francophone en prenant la direction de l’édition française de l’Encyclopédie de l’Islam, avant de s’interroger sur la place, marginale mais d’autant plus intéressante, des Algériens d’Algérie dans la connaissance de leur propre monde. La troisième partie, intitulée « Terrains », rentre plus concrètement dans le contenu des pratiques et des savoirs construits par Basset et son école, en le voyant à l’œuvre sur des terrains comme la médersa de Tlemcen, la dialectologie ou la connaissance du monde touareg.

4Ce parcours parmi les échanges savants permet de substituer à l’histoire classique des savoirs orientalistes une histoire sociale et située des pratiques de connaissance : ce ne sont plus les résultats de recherche qui sont au cœur de la focale mais les stratégies de carrière, elles-mêmes intriquées avec les trajectoires personnelles et intimes, la matérialité des échanges et des relevés, en un mot la fabrique des savoirs orientalistes.

5L’internationalisation des milieux orientalistes, que l’on voit clairement à l’œuvre dans l’étude des quelque 1 500 cartes postales reçues par Basset avant 1905 et étudiées dans le chapitre 7, témoigne aussi d’une transformation des pratiques. Transnationaux par essence – puisqu’ils s’inscrivent dans le monde occidental et portent sur l’orient – les savoirs orientalistes le sont aussi par la circulation de leurs acteurs dans le monde occidental. Alger est ainsi connecté non seulement avec Paris – capitale avec qui elle entretient une relation faite de complémentarité et de concurrence – mais aussi avec les capitales orientalistes européennes que sont Florence, Budapest, Leipzig. L’international est surtout devenu l’horizon principal des carrières, avec son lot d’enjeux linguistiques de concurrences, mais aussi de collaborations internationales comme l’Encyclopédie de l’Islam. En sens inverse, le chapitre 10 intitulé « Où sont les Algériens ? » fait le constat que si les savoirs autochtones peuvent servir de relais et d’intermédiaires, ils ne sont jamais invités à la table de l’internationalisation des savoirs sur leurs territoires.

6L’ouvrage se démarque donc par l’ampleur de son propos, d’autant plus remarquable si l’on songe au souci pédagogique qui s’est déployé tout au long de son élaboration. Il a de plus été enrichi d’un cahier iconographique qui permet au lecteur de se figurer la matérialité du fonds auquel ont été confrontés chercheurs et étudiants. La présence de plusieurs cartes de localisation des échanges épistolaires, de tableaux permettant de visualiser les transformations des réseaux de correspondants et de deux index contribuent à l’impression d’un ouvrage abouti.

7Cette ampleur stimule la réflexion et les questions qui suivent visant à prolonger la fructueuse discussion scientifique dont ce livre est le témoignage. Intituler le livre l’Orientalisme en train de se faire permet certes de souligner ce que la correspondance permet de voir de l’élaboration des savoirs par rapport aux livres et aux traités. Cela conduit cependant à effacer la figure de Basset qui n’apparaît pas dans le titre – sans doute pour mieux récuser l’étiquette de biographie, qui ne conviendrait pas si mal à un livre qui passe en revue la jeunesse, le mariage et les travaux de son protagoniste. La centralité du personnage est pourtant si écrasante, parfois, qu’elle tend à brouiller les frontières entre l’essentiel et l’anecdotique : la correspondance de Basset est indéniablement du premier intérêt pour l’étude des pratiques orientalistes ; l’est-elle autant pour comprendre les stratégies matrimoniales de la petite bourgeoisie lorraine, pour mettre en évidence la reproduction sociale qui règne dans le monde académique ou la charge mentale qui pèse sur les femmes de cette même bourgeoisie ? Des liens existent certes entre ces questions, mais, pour la première, le fonds Basset apparaît comme une documentation nouvelle et irremplaçable ; pour les secondes, il ne fournit qu’une illustration de phénomènes bien connus par ailleurs, à partir de laquelle il est bien difficile de monter en généralité.

8Enfin, dans la mise en abyme d’une enquête en train de se faire, le livre paraît parfois escamoter les conditions de sa propre fabrication. Cela empêche d’interroger frontalement les choix qui ont été faits pour aborder des archives aussi volumineuses. La plupart des chapitres expliquent en introduction sur quels corpus ils sont fondés, mais il manque une vision d’ensemble de ce que l’enquête a permis de saisir et de ce qui lui échappe : les sous-corpus ont-ils été construits en fonction des questions des étudiants, ou des encadrants ? La démarche a-t-elle consisté, au contraire, à élaborer des questions à partir d’extraits du corpus (construits par carottages chronologiques, par correspondants, par thématiques) ? Pourquoi, par exemple, interrompre l’étude des cartes postales transnationales du chapitre 7 en 1905 ? Le congrès d’Alger marque sans doute un apogée de l’internationalisation des réseaux Basset, mais n’en mesurerait-on pas mieux les effets en étudiant ses effets sur les réseaux de correspondance dans les années qui le suivent ? Répondre à ces questions permettrait aussi de mieux embrasser les perspectives de recherches qui restent ouvertes sur le fonds Basset.

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Pour citer cet article

Référence papier

Antonin Durand, « Marie Bossaert, Augustin Jomier, Emmanuel Szurek (dir.), L’Orientalisme en train de se faire. Une enquête collective sur les études orientales dans l’Algérie coloniale », Revue d'histoire du XIXe siècle, 70 | 2025, 241-243.

Référence électronique

Antonin Durand, « Marie Bossaert, Augustin Jomier, Emmanuel Szurek (dir.), L’Orientalisme en train de se faire. Une enquête collective sur les études orientales dans l’Algérie coloniale », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 70 | 2025, mis en ligne le 01 juillet 2025, consulté le 17 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/10429 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14c2z

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Auteur

Antonin Durand

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