Navigation – Plan du site

AccueilNuméros70LecturesCarol E. Harrison, Thomas J. Brow...

Lectures

Carol E. Harrison, Thomas J. Brown, Zouave Theaters. Transnational Military Fashion and Performance

Baton Rouge, LSU Press, 2024
Jonathan M. Square
p. 243-245
Référence(s) :

Carol E. Harrison, Thomas J. Brown, Zouave Theaters. Transnational Military Fashion and Performance, Baton Rouge, LSU Press, 2024, 330 p., 50 $.

Texte intégral

1Zouave Theaters. Transnational Military Fashion and Performance de Carol E. Harrison et Thomas J. Brown est un travail ambitieux et très bien documenté qui s’adresse aux spécialistes d’histoire culturelle, d’études visuelles et de mode militaire. Le livre avance l’idée que le zouave fut plus qu’un simple combattant et qu’il devint aussi un symbole de l’expansion coloniale, des échanges transnationaux et du spectacle vivant. Grâce à une sélection de sources très variées dont des feuilles de service militaires, de la presse, des œuvres d’art et des archives de théâtre, les auteurs utilisent une méthodologie multidisciplinaire, tissant ensemble l’histoire militaire, les études sur la mode et la théorie de la performance pour explorer comment la figure du zouave opérait à la fois sur le champ de bataille et sur scène. Avec une analyse qui va de la prise de l’Algérie par la France jusqu’à la guerre civile états-unienne, Harrison et Brown donnent une enquête très complète sur la manière dont l’esthétique du zouave a influencé tant le champ de bataille que la culture populaire.

2Le livre est structuré de façon thématique, chaque chapitre se focalisant sur un des différents aspects de l’identité du zouave et de son impact culturel. Les auteurs commencent par revenir sur les origines du zouave dans les campagnes de l’armée française d’Afrique du Nord, en mettant l’accent sur la réputation de cruauté de l’unité et sur son uniforme distinctif. Ils explorent ensuite la façon dont l’image du zouave a voyagé, transgressant les frontières nationales et culturelles, jusqu’à devenir un objet de fascination en Europe et dans les Amériques. Ils s’attachent particulièrement à montrer la théâtralité du zouave, à travers l’analyse de ses représentations littéraires, artistiques et dans le monde du spectacle. Un thème-clé a trait à la manière dont le zouave, figure de prouesse militaire comme de spectacle irrévérencieux, finit par incarner à la fois la discipline et le désordre.

3Une des sections les plus convaincantes du livre concerne l’adoption états-unienne de l’esthétique du zouave. Le régiment des zouaves, créé dans l’armée française au début du xixe siècle, devint mondialement célèbre du fait de leur apparence remarquable et de la qualité formelle de leurs défilés. Ainsi leur réputation traversa-t-elle l’Atlantique et bientôt, les militaires américains enthousiastes finirent par créer leurs propres unités de zouaves. Au lendemain de la guerre civile, le style zouave laissa une empreinte durable dans la culture militaire états-unienne, influençant les manières de défiler, l’habit cérémoniel et cela jusqu’aux traditions de reconstitutions contemporaines. L’uniforme flamboyant et le déroulement minuté du défilé persistèrent longtemps dans les unités de la garde nationale et dans les programmes d’entraînement des cadets, symbolisant la fierté martiale et l’apparat. Cette influence considérable montre surtout la manière dont la mode et le spectacle militaire continuèrent à façonner les perceptions de la discipline, de la masculinité et de l’héroïsme dans l’histoire militaire états-unienne. L’armée de l’Union, tout particulièrement sous l’influence d’Elmer Ellsworth et de ses cadets zouaves des États-Unis, adopta l’uniforme clinquant et le défilé spectaculaire dans le but d’élever l’apparat et la morale militaires à leur plus haut degré. Le livre prétend que le zouave devint une icône non seulement de la masculinité martiale, mais aussi de l’excès performatif, brouillant les lignes entre l’efficacité militaire et la bravade théâtrale.

4Un des aspects les plus stimulants du livre porte sur les implications raciales et genrées contenues dans le phénomène des zouaves. Harrisson et Brown analysent la manière dont les origines nord-africaines des zouaves compliquent la compréhension contemporaine de la blanchité et de la vertu militaire. Ils détaillent ainsi comment les régiments de zouaves, initialement formés par des troupes de natifs d’Algérie sous commandement français, furent ensuite alimentés par des volontaires européens qui adoptèrent certains aspects de l’habit nord-africain et de leurs techniques de combat. Ce mélange d’éléments culturels finit par créer un paradoxe : alors que le zouave était admiré pour ses prouesses martiales, son altérité perçue le place dans une position raciale ambigüe au sein des hiérarchies militaires européennes et états-uniennes. Le livre enquête aussi sur les cas de travestissement et sur les aspects androgynes de l’attirail zouave, suggérant que ces éléments eurent leur rôle à jouer dans les inquiétudes de plus grande ampleur relatives à la division genrée des rôles sociaux et à l’identité nationale au xixe siècle.

5L’analyse de la postérité culturelle du zouave par les deux auteurs est brillante. Ils traquent ses représentations dans les premiers films hollywoodiens, comme dans les épopées guerrières qui romantisent l’esthétique du zouave, ou dans les vaudevilles dans lesquels il devient le symbole d’une masculinité exagérée. L’uniforme du zouave s’est aussi aventuré dans l’univers de la bande-dessinée et de la publicité vintage, renforçant ainsi son double statut d’objet de nostalgie et de caricature de l’apparat militaire. Harrison et Brown montrent comment et pourquoi le zouave est demeuré un symbole puissant tout au long du xxe siècle, alors même que sa signification martiale s’effaçait.

6Même si Zouave Theaters est un travail captivant, le livre semble par moments embrasser son sujet de manière trop large. Les connexions transnationales entre les zouaves français et états-uniens sont bien établies, mais l’intégration d’autres contextes globaux à l’étude, comme ceux des traditions du zouave brésilien ou italien semblent moins justifiée faute de développement. Une attention plus précise aux perspectives non-occidentales sur le zouave aurait sans doute renforcé son positionnement de recherche dont la portée se veut globale.

7De plus, si les auteurs reconnaissent la violence coloniale qui fut inhérente à la formation des régiments zouaves, ils auraient pu aller plus loin dans leur analyse de l’influence que cet héritage a eu dans les interprétations contemporaines de cette figure.

8Dans ses grandes lignes, le livre présente le zouave comme un objet de spectacle performatif, or ses origines coloniales et son lien à la domination militaire méritent une analyse plus approfondie. Une réflexion plus poussée sur l’impact sur le long terme de cette histoire – que ce soit dans le monde des reconstitutions, dans les représentations visuelles ou dans celui de la mode militaire – montrerait mieux la manière dont le zouave est remémoré et réinterprété de nos jours. Cet aspect semble traité de façon secondaire par les auteurs, qui insistent surtout sur la théâtralité et la culture visuelle.

9Un positionnement plus clair quant aux implications éthiques que comporte le fait de célébrer les aspects performatifs du zouave sans critiquer la brutalité de ses origines aurait certainement ajouté de l’assise à leur travail.

10Dans son ensemble, Zouave Theaters est une remarquable étude sur la performance, la culture militaire et l’histoire de la mode. En tissant ainsi un récit multidisciplinaire, Harrison et Brown offrent un regard à travers lequel les lecteurs peuvent explorer les intersections entre guerre, spectacle et identité nationale. Les idées du livre vont au-delà de la seule analyse historique, alimentant les réflexions contemporaines sur la manière dont l’esthétique militaire continue à façonner les mémoires culturelles. Le niveau de recherche et la prose agréable des auteurs font de ce travail un ajout d’importance à la discussion académique, qui fait entrer l’héritage du zouave dans le champ savant et incite à s’y pencher dans le futur. Harrison et Brown ont parfaitement réussi à mettre en lumière les manières dont le zouave a fonctionné tant comme une figure militaire que comme un objet de fascination esthétique. Malgré quelques limites, Zouave Theaters est sans nul doute un important travail qui suggère à ses lecteurs de repenser les frontières entre guerre, théâtre et mode au xixe siècle et au-delà.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Jonathan M. Square, « Carol E. Harrison, Thomas J. Brown, Zouave Theaters. Transnational Military Fashion and Performance »Revue d'histoire du XIXe siècle, 70 | 2025, 243-245.

Référence électronique

Jonathan M. Square, « Carol E. Harrison, Thomas J. Brown, Zouave Theaters. Transnational Military Fashion and Performance »Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 70 | 2025, mis en ligne le 01 juillet 2025, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/10444 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14c31

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search