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Lectures

Jean Le Bihan, Bourses et boursiers de l’enseignement secondaire en France (1802-1914)

Paris, PUF, 2024
Jean-François Condette
p. 245-248
Référence(s) :

Jean Le Bihan, Bourses et boursiers de l’enseignement secondaire en France (1802-1914), Paris, PUF, 2024, 493 p., 25 euros.

Texte intégral

1Ce livre, très bien écrit, propose une brillante synthèse du mémoire inédit d’habilitation à diriger les recherches de l’auteur (2022). Le sujet est d’importance car il s’agit de voir la place qu’occupent les boursiers dans le recrutement des élèves de l’enseignement secondaire masculin au cours du xixe siècle et donc, par ce prisme, de mesurer le degré d’ouverture de cet « empire du milieu » que l’on définit systématiquement comme une filière bourgeoise, fermée et réservée à une certaine élite de la culture et de la fortune, cet enseignement secondaire étant payant jusqu’aux années 1927-1933. On connaît également la forte querelle idéologique qui oppose, à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, les partisans de ces bourses, outils d’égalité qui permettent de mettre en pratique la méritocratie proclamée par la Troisième République, et les opposants à ces mesures jugées dangereuses, qui déracinent les élèves de leur milieu d’origine pour en faire des révoltés qui menacent l’ordre social traditionnel. On pense ici à Maurice Barrès et à ses Les Déracinés (1897) ou à Paul Bourget, en particulier dans L’Étape (1902). Pour les forces de gauche, le boursier est « une exception consolante » (Ferdinand Buisson), leur faible nombre montrant les limites de l’œuvre sociale de la République, arbre qui cache la forêt des inégalités maintenues.

  • 1 Jean Le Bihan, Des boursiers du lycée de Rennes au xixe siècle. Dictionnaire biographique, Rennes, (...)

2L’ouvrage de Jean Le Bihan vient à point pour replacer dans la longue durée ces débats « fin de siècle », montrant que les bourses existent dès la création des lycées et collèges contemporains (1802). Son livre repose sur un travail archivistique très important qui s’appuie sur trois principaux gisements. Il y a tout d’abord les sources administratives générales qui sont conservées, le plus souvent, aux Archives nationales (recueils réglementaires en particulier le Bulletin universitaire et le Bulletin administratif du ministère de l’Instruction publique qui permettent de reconstituer l’évolution de la législation ; arrêtés de nomination des boursiers ; enquêtes ministérielles). Il y a ensuite les sources administratives locales que Jean Le Bihan mobilise en se concentrant essentiellement sur un gros lycée de province, à savoir le lycée de Rennes (Archives départementales d’Ille et Vilaine). C’est l’étude minutieuse des élèves inscrits dans ce lycée qui lui permet de réaliser une enquête prosopographique1 qui rassemble 177 boursiers entre les années 1830 et les années 1880. L’auteur a réalisé des dépouillements complémentaires dans d’autres départements (Côte-d’Or, Côte d’Armor, Creuse, Finistère, Hérault, Oise). Le troisième gisement s’appuie sur des ouvrages, des œuvres littéraires mais aussi des récits autobiographiques.

3Le livre est structuré en trois parties qui forment une démonstration en huit chapitres. La première partie dresse le cadre administratif, législatif des bourses d’État, bourses les plus nombreuses dans les lycées de 1802 à 1914, montrant les inflexions réglementaires opérées par les régimes successifs mais propose aussi de mesurer le nombre de ces boursiers, leur répartition sur le territoire national. La deuxième partie s’intéresse aux élèves eux-mêmes et à leurs familles pour voir qui sont ces boursiers, d’où ils viennent, ce qu’ils font et ce qu’ils deviennent. La troisième partie met en lumière une réalité souvent oubliée à savoir qu’il existe également au xixe siècle, des bourses locales versées par les conseils généraux, les communes ou des fondations particulières. Les apports scientifiques de ce travail méticuleux sont multiples et nous n’en dégageons ici que les principaux.

4Le premier apport majeur est de reconstituer la mise en place et l’évolution du dispositif des bourses d’État dans le secondaire. Pour le régime napoléonien, les bourses doivent permettre de doter les lycées d’élèves et de disposer d’une future élite au service du régime. Le recrutement est cependant difficile. On perçoit ensuite que la bourse change progressivement de nature. Jusqu’en 1848, elle est d’abord là pour récompenser le père des services qu’il a rendus à la collectivité nationale ; ce sont les services familiaux qui prévalent bien plus que les aptitudes du fils ; dès lors, l’importance du concours de recrutement est très relative face aux nominations directes opérées par l’administration (fils de militaires, de fonctionnaires), les abus étant rapidement dénoncés alors que le niveau scolaire des élèves retenus est parfois bien faible. Les républicains de 1848 veulent mettre en place de nouvelles règles respectant le mérite scolaire (loi du 27 novembre 1848) mais les avancées sont lentes. C’est ensuite la Troisième République qui consacre le principe méritocratique par l’importante réforme initiée par le décret du 19 janvier 1881. Il faut à la fois prouver l’insuffisance de la fortune familiale et les compétences scolaires de l’élève lors du concours. La bourse d’État sert aussi un temps (monarchie de Juillet en particulier) d’outil de régulation des effectifs pour donner des élèves aux établissements les plus petits.

5La première partie permet aussi d’en savoir plus sur le nombre des bourses dans l’enseignement secondaire. On retrouve ici, derrière les chiffres, toute une vision de l’ordre social et des mobilités stimulées ou empêchées. Les boursiers sont 3 880 en 1809 mais 1 425 en 1825. Du début de la monarchie de Juillet à la fin des années 1870, l’enseignement secondaire français connaît une période « d’étiage durant laquelle le nombre de boursiers reste continuellement compris entre 1 000 et 2 000 » (p. 33). C’est en 1882 que l’on repasse la barre des 2 500 élèves qui n’avait plus été atteinte depuis 1811. Mais le tassement est rapide et la figure du boursier demeure très minoritaire, avec 3 512 élèves en 1895 soit 6,5% de la population lycéenne.

6L’ouvrage de Jean le Bihan permet également de mieux connaître les origines sociales des boursiers. Son corpus est constitué de 11 146 boursiers regroupés autour de trois séquences chronologiques (1834-1841 ; 1884-1890 et 1906-1912). Si l’on prend comme critère celui de la profession paternelle, les catégories sociales supérieures constituent 37% des origines des boursiers en 1834-1841, 13% en 1884-1890 mais ne représentent plus que 10% en 1906-1912. La part des catégories sociales moyennes, aux mêmes bornes, passe de 57% à 37% puis à 33%. Les catégories populaires, quant à elles, augmentent, passant de 5% à 50% puis à 56%. « Pour dire les choses schématiquement, du règne de Louis-Philippe aux années 1880, le milieu social d’origine des boursiers de l’État passe de la moyenne à la petite bourgeoisie, tandis que le milieu social d’origine des boursiers communaux passe de la petite bourgeoisie aux catégories populaires » (p. 446-447). Le mouvement d’ouverture sociale se ralentit cependant en fin de siècle et jusqu’en 1914 alors que le monde ouvrier et paysan est exclu, à l’évidence, des dispositifs, favorisant surtout les milieux intermédiaires entre bourgeoisie et peuple. Sur le siècle, l’ouvrage montre que la domination écrasante des fils de fonctionnaires diminue entre le règne de Louis-Philippe et les années 1880 en lien avec la transformation de la réglementation qui minore le poids des services familiaux. Les fils de fonctionnaires représentent 87% des boursiers de l’État pour la cohorte 1834-1841, 54% pour celle de 1884 à 1890 et 59% pour celle de 1906 à 1912 (p. 198). À partir du milieu du siècle, le poids de la fonction publique arrête de décroître et remonte à la Belle Époque. Le concours et ses épreuves valorisent les employés de l’État qui partagent la même culture. Le plus souvent, il n’y a pas de changement majeur de position sociale entre l’ancien boursier et son père.

7Ces boursiers s’affirment comme de très bons élèves, à mesure que le service paternel perd de l’importance au profit des compétences de l’élève, même si l’ouvrage montre aussi des élèves en difficultés. L’âge de recrutement varie, d’un peu plus de onze ans à quatorze ans et couvre la scolarité secondaire complète le plus souvent. Les déchéances existent mais sont rares. La fonction publique est certes l’origine majoritaire des boursiers mais elle est aussi « leur destination principale » (p. 443). Tout au long de la période, « environ trois boursiers sur cinq entrent, au moins temporairement, dans l’administration » (p. 443). Le monde de l’Instruction publique est le grand recruteur, par le prisme de l’École normale supérieure (71% des élèves sont d’anciens boursiers du secondaire en 1898-1900, p. 291).

8L’ouvrage permet également de comprendre qu’il existe un système complexe d’aides, de dégrèvements et d’exemptions qui complète les bourses d’État. Les frais d’études sont, par exemple, gratuits pour les fils et les petits-fils de professeurs. En 1893, il est décidé d’octroyer la gratuité de l’externat surveillé aux fils d’instituteurs et autres fonctionnaires de l’enseignement primaire. La circulaire du 15 juin 1882 consacre des remises dites de « principe » pour les familles dont plusieurs enfants fréquentent le même lycée. La troisième partie (« Bourses locales, boursiers locaux ») montre qu’il existe également des bourses locales, décidées par les communes ou les conseils généraux. Au total, bourses d’État, exemptions diverses et aides locales font qu’il « n’est pas déraisonnable d’avancer que 15% à 20% des lycéens sont financièrement aidés » vers 1914 (p. 438), même si beaucoup le sont de manière partielle.

9Quelques questions restent en suspens. Que peut-on dire, en regard à ces boursiers des lycées, des boursiers des collèges communaux, établissements moins prestigieux mais qui reçoivent des boursiers de l’État à partir de 1868 ? De même, les analyses menées ici se retrouvent-elles dans les lycées et collèges de jeunes filles qui naissent à partir de la loi Camille Sée de décembre 1880 où y a-t-il des normes et des réalités sociales genrées différentes une fois les bourses fondées en 1882 ? On peut regretter – mais c’est certainement aussi une question de signes à ne pas dépasser dans l’édition – l’absence de portraits plus nombreux, d’études de cas sur des individus et leurs trajectoires socio-scolaires, qui auraient pu illustrer le propos. Sur les concours des bourses enfin, on aimerait disposer de sujets, de travaux d’élèves, de notes et de classements, tout comme sur l’expérience scolaire au quotidien de ces boursiers, au milieu de leurs « camarades » au sein des établissements. Ces questions ne retirent rien à la très grande qualité de l’ouvrage et à ses apports nombreux qui viennent combler un vide historiographique important sur le fonctionnement du système scolaire mais aussi sur l’histoire des élèves et sur le recrutement social des lycées.

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Notes

1 Jean Le Bihan, Des boursiers du lycée de Rennes au xixe siècle. Dictionnaire biographique, Rennes, Amélycor, 2024.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-François Condette, « Jean Le Bihan, Bourses et boursiers de l’enseignement secondaire en France (1802-1914) »Revue d'histoire du XIXe siècle, 70 | 2025, 245-248.

Référence électronique

Jean-François Condette, « Jean Le Bihan, Bourses et boursiers de l’enseignement secondaire en France (1802-1914) »Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 70 | 2025, mis en ligne le 01 juillet 2025, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/10470 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14c32

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Auteur

Jean-François Condette

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    Paru dans Revue d'histoire du XIXe siècle, 55 | 2017
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