Introduction. Écrire l’histoire des savoirs dans les empires en Asie
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- 1 Puisque nous souhaitons soulever les enjeux méthodologiques et historiographiques de la formation d (...)
- 2 L’Asie est définie comme un continent au xviiie siècle, quand la géographie physique se constitue c (...)
- 3 Andre Schmid, Korea between Empires, 1895-1919, New York, Columbia University Press, 2002 ; Ramon M (...)
1La production documentaire en Asie1, entendue ici comme catégorie géographique, est riche et ancienne2. Les chercheurs se sont donc penchés de longue date sur les sources produites dans cette région du monde, et leurs travaux ont souvent été pivots dans le renouvellement de l’histoire des savoirs. Le choix d’aborder la question des savoirs à l’échelle des empires permet de considérer ensemble plusieurs espaces asiatiques généralement étudiés séparément, pour des raisons évidentes de langue, de catégories géopolitiques et de cloisonnement par aires géographiques dans les universités. Au xixe siècle, le continent asiatique est pourtant largement découpé en empires, formés pour la plupart au cours des siècles précédents. Il s’agit d’une part de l’Empire chinois, gouverné par les Qing jusqu’en 1911, et d’autre part des empires coloniaux. L’expansion européenne part des points d’appui commerciaux ou des espaces contrôlés depuis la période moderne : les Néerlandais sont implantés dans ce qu’ils appelaient les « Indes », c’est-à-dire dans l’actuelle Indonésie ; la domination britannique s’étend sur les États indiens où l’East India Company était présente depuis le xviie siècle, mais également sur la Malaisie et les Établissements des Détroits (Singapour, Malacca) ; les Français conservent de minuscules établissements dans la péninsule indienne et conquièrent progressivement l’Indochine (Cambodge en 1863, Cochinchine en 1867, Annam-Tonkin en 1885, Laos en 1893) ; les Espagnols, enfin, contrôlent les Philippines jusqu’en 1898. À la fin du siècle, le Japon entre également dans le rang des empires coloniaux : annexion de Taiwan en 1895, puis Karafuto (sud de Sakhaline), le Liaodung et le territoire à bail de Kwantung en 1905. Cette même année, la Corée, jusqu’alors tributaire de la Chine, devient un protectorat japonais, puis une colonie en 19103. Nombreux sont donc les empires qui voient le jour avant le xixe siècle ; et beaucoup ne disparaissent pas avant le milieu du xxe siècle. En ce sens, l’axe chronologique retenu n’a pas de signification particulière à l’échelle du continent asiatique, qu’il s’agisse de la Chine des Qing (1644-1911), du Raj britannique ou des Indes néerlandaises. Cependant, en partant de la spécialisation de la revue, centrée sur un xixe siècle européen marqué par des bouleversements politiques, économiques et sociaux importants, qui modifient les régimes de savoirs, nous avons souhaité opérer un décentrement, afin de porter l’attention sur les mécanismes à l’œuvre en Asie à la même période.
- 4 Nous suivons ici la définition donnée dans Jane Burbank, Frederick Cooper, Empires in World History (...)
- 5 Elles suivent un mouvement qui avait été initié sous la dynastie Song (960-1279) : Alexandre de Sai (...)
- 6 Alexander Woodside, Vietnam and the Chinese Model: A Comparative Study of Vietnamese and Chinese Go (...)
- 7 Christopher Bayly, Empire and Information: Intelligence Gathering and Social Communication in India (...)
2Au xixe siècle, toutes ces vastes unités géopolitiques que sont les empires intègrent territoires et populations, tout en maintenant des distinctions et des hiérarchies en leur sein4. Dès lors, quels que soient par ailleurs leurs points communs ou leurs profondes différences, ils mettent en œuvre des démarches de collecte des savoirs visant à rendre gouvernables leurs mosaïques de territoires et de populations. Ils établissent des administrations et des bureaucraties enregistrant faits, procédures et récits historiques, épiques ou littéraires. En Chine, les dirigeants et les élites chinoises de la dynastie Qing encouragent la rédaction des fangzhi, des chroniques locales, régionales ou impériales, perçues comme des ressources politiques5. Au Vietnam, les rois développent leur propre administration sur ce modèle et demandent au Bureau des historiographes de compiler des informations pour le gouvernement6. Dans les empires coloniaux qu’ils constituent en Asie, les Européens s’engagent dans la collecte et l’appropriation d’informations orales, de cartes produites localement (figure 1), de traités administratifs ou juridiques, de savoirs théologiques ou de productions artistiques. Les savoirs collectés constituent tout à la fois des ressources, des outils et des technologies de pouvoir utiles à la gouvernance coloniale pour contrôler territoires et populations, et la démarche de collecte des savoirs est indexée à une entreprise de domination à grande échelle7. C’est pourquoi la situation impériale, qu’elle soit coloniale ou non, offre un cadre particulièrement pertinent pour l’étude des savoirs.
- 8 Pour une présentation de ce quadruple décentrement, « épistémologique, sociologique, matériel et gé (...)
- 9 Stéphane Van Damme, La Prose des savoirs. Pragmatique des mondes intellectuels, Strasbourg, Presses (...)
- 10 Dominique Pestre, « Ouverture générale », in Stéphane Van Damme (dir.), Histoire des sciences et de (...)
3Si les savoirs produits ou utilisés par les bureaucraties des empires constituent un objet majeur d’étude, ils n’épuisent pas l’ensemble des savoirs, abordés ici dans toutes leurs dimensions sociales, culturelles et politiques. Les savoirs sont ainsi considérés à la fois comme des connaissances savantes et des pratiques acquises par l’apprentissage et l’expérience, comme des ensembles de compétences, de gestes, d’attitudes, mais également comme des formes culturelles partagées. Dans la lignée des renouvellements en histoire des sciences et des savoirs, il s’agit d’abord de dépasser la distinction a priori entre « sciences » et « savoirs » pour éclairer la construction de ces démarcations et surtout leur porosité du fait des circulations d’acteurs, de modèles ou de pratiques. L’enjeu est ainsi de privilégier une étude des pratiques à une histoire des institutions. Pour cela, il convient de souligner la pluralité des lieux et des formes de production, de réception et d’appropriation des savoirs et d’établir une géographie des savoirs, du local au global, afin de faire apparaître des lieux d’activité savante jusque là laissés dans l’ombre8. L’histoire des savoirs se comprend alors comme « un mode de lecture des sociétés anciennes et modernes qui permet d’articuler et de questionner dans un même ensemble sciences, littérature, art et humanités9 », en analysant la construction historique des termes « sciences », « art » ou « littérature », sans les réifier. Il s’agit donc de ne pas se limiter aux savoirs « scientifiques » mais d’intégrer à l’analyse d’autres formes de connaissances, elles aussi porteuses de sens, d’autres modes d’appréhension du réel : savoirs amateurs, professionnels, populaires, artistiques, littéraires, philosophiques ou encore métaphysiques10. Pour cela, l’histoire des savoirs justifie de nombreuses approches – histoire des sciences et des savoirs, mais aussi anthropologie, sociologie, histoire culturelle, littérature comparée – qui permettent d’analyser différents types de savoirs dans leurs conditions de production et d’usage.
- 11 Dans la somme déjà citée, quatre chapitres portent explicitement sur l’Asie : celui de Joanna Waley (...)
4Ce numéro a pour objectif de présenter un aperçu des travaux qui ont pour terrain l’Asie et qui participent au renouvellement actuel de l’histoire des savoirs11. Il réunit pour cela des spécialistes d’aires culturelles, d’histoire coloniale, d’histoire des sciences ou d’histoire culturelle, afin de les faire dialoguer et de montrer, au-delà de leurs différences, la complémentarité des approches. Chacun des articles présentés est fondé sur l’étude de sources produites en Asie et donnant accès à un type de savoirs (juridiques, cartographiques, astronomiques, ou hydrographiques). L’attention est ainsi portée sur les registres de savoirs, c’est-à-dire sur les répertoires de connaissances et les ensembles documentaires qui présentent des caractéristiques communes, qui sont constitués par leurs usages et non pas uniquement par leurs caractéristiques intrinsèques.
Historiographie(s) des savoirs en Asie
- 12 Dans le cadre de cette introduction, seuls les travaux en langues française et anglaise sont mobili (...)
5La question de la production et de l’usage des savoirs, si elle fait aujourd’hui l’objet de recherches pluridisciplinaires, a d’abord été centrale en histoire des sciences, puis en histoire coloniale. Elle a été inégalement étudiée selon les espaces asiatiques, et l’on souhaiterait dresser un panorama rapide et non exhaustif des principales évolutions de ces différentes historiographies12.
- 13 Le livre de Michael Szonyi (ed.), Companion to Chinese History, Hoboken, Wiley Blackwell, 2017, off (...)
- 14 Ce qui suit est tiré de Carla Nappi, “Science, Technology, and Medicine”, in Michael Szonyi (ed.), (...)
- 15 Kenneth Pomeranz, Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondia (...)
- 16 Shigehisa Kuriyama, The Expressiveness of the Body and the Divergence of Greek and Chinese Medicine(...)
- 17 Benjamin Elman, On Their Own Terms: Science in China, 1550-1900, Cambridge, Harvard University Pres (...)
- 18 David C. Wright, Translating Science: The Transmission of Western Chemistry into Late Imperial Chin (...)
- 19 Catherine Jami (ed.), Individual Itineraries and the Spatial Dynamics of Knowledge: Science, Techno (...)
6Pour la Chine, l’histoire des savoirs s’inscrit résolument dans l’histoire des sciences, qui occupe une place prépondérante, beaucoup plus que pour les autres espaces asiatiques13. Elle a d’abord été écrite au prisme d’une comparaison avec les sciences occidentales, comme en témoignent les travaux pionniers de Joseph Needham à partir des années 195014. Dans une perspective positiviste d’histoire des sciences, il a mis en avant le décrochage de la Chine dû à l’absence de révolution scientifique et de développement d’une science dite moderne, sur le modèle européen. À sa suite, des chercheurs ont entrepris d’identifier les causes structurelles et conjoncturelles, dans les champs politique, économique et écologique, de la « Grande Divergence » entre la Chine et l’Europe15. À partir des années 1990-2000, les historiens ont pris le contre-pied de cette histoire d’un manque ou d’un échec. Ils ont œuvré à dégager les caractéristiques de la science et de la médecine chinoises. Ils ont pour cela établi des points de comparaison avec d’autres traditions scientifiques, de manière à mieux en souligner les différences, notamment pour la période ancienne16. L’accent a par ailleurs porté sur l’agency des acteurs chinois. Benjamin Elman est ainsi revenu sur le rôle des lettrés pour souligner leur importance dans la réception des savoirs occidentaux, d’abord transmis par les jésuites (1550-1800) puis par les missions protestantes17 (1840-1900). Ainsi, à partir de 1852, le mathématicien chinois Li Shanlan (1811-1882) participa pendant plusieurs années à la traduction d’ouvrages scientifiques européens, en collaboration avec des missionnaires de la London Missionary Society. La traduction en 1858 des Elements of Botany de John Lindley, parus en 1849, intitulée Zhiwuxue, permit ainsi de développer la terminologie botanique chinoise dans un cadre de classification européen18 (figure 2). Par ailleurs, ses travaux pour retrouver les origines chinoises des mathématiques servirent aussi de transition vers l’intégration du calcul différentiel et intégral au milieu du xixe siècle. Enfin, les recherches les plus récentes s’éloignent des questions relatives à la science chinoise pour déplacer les interrogations sur la science en Chine et mieux rendre compte de la diversité des acteurs et des pratiques scientifiques selon les contextes historiques et locaux19.
Fig. 2. Li Shanlan (au centre) et ses élèves de la classe de mathématiques, vers 1868-1870.
Source : John Thomson, Illustrations of China and Its People, Londres, S. Low, Marston, Low, and Searle, 1873 – domaine public).
- 20 Shigeru Nakayama, A History of Japanese Astronomy, Cambridge, Harvard University Press, 1969 ; id., (...)
- 21 James Bartholomew, “Why Was There No Scientific Revolution in Tokugawa Japan?”, Japanese Studies in (...)
- 22 James Bartholomew, The Formation of Science in Japan: Building a Research Tradition, New Haven, Yal (...)
- 23 Tessa Morris-Suzuki, The Technological Transformation of Japan: From the Seventeenth to the Twenty- (...)
- 24 Yung Sik Kim, Questioning Science in East Asian Contexts, Leiden, Brill, 2014, p. 239-252.
7Au Japon et en Corée, l’histoire des sciences a d’abord mis en valeur les apports extérieurs, chinois puis occidentaux, dans le développement des sciences. Les nombreux travaux de Shigeru Nakayama, formé aux côtés de Thomas Kuhn et Joseph Needham, et fondateur à l’Université de Tokyo du département d’histoire des sciences, témoignent de cette démarche, même s’ils montrent aussi l’autonomisation progressive des savoirs et technologies japonaises de la deuxième moitié du xxe siècle20. Une partie des études a mis l’accent sur la période Meiji qui, à partir de 1868, voit le Japon s’ouvrir aux sciences et aux techniques occidentales21. James Bartholomew s’est ainsi interrogé sur la construction d’une tradition de recherche scientifique moderne au Japon. Il a montré que le modèle japonais empruntait largement à l’Occident, mais greffait ces emprunts sur un substrat préexistant, puisque le Japon des Tokugawa (1600-1868) valorisait déjà beaucoup la médecine, l’astronomie et d’autres sciences22. Dans son ouvrage sur la transformation technologique du Japon sur la longue durée, Tessa Morris-Suzuki a également démontré cette capacité du Japon d’intégrer les influences étrangères pour finalement atteindre une place de premier plan dans la maîtrise des hautes technologies23. Pour la Corée, l’historien des sciences Kim Yung Sik a récemment soulevé le problème central qui se pose pour sa discipline, à savoir l’étude des influences chinoises sur le développement des sciences coréennes24. Il a souligné la difficulté à trouver une position intermédiaire entre, d’une part, la volonté de laisser de côté les idées et les techniques importées de Chine pour n’étudier que la dimension coréenne des sciences, ce qui est réducteur et, d’autre part, le fait de prendre en compte l’ensemble des sciences, ce qui revient selon lui à traiter de science chinoise en Corée. Il a démontré qu’il y eut en Corée continuation, duplication ou répétition des idées et des techniques chinoises, sans que cela n’empêche des initiatives scientifiques de venir de Corée même.
- 25 Deepak Kumar, Science and the Raj: A Study of British India, New Delhi, Oxford University Press, 20 (...)
- 26 Pour une synthèse historiographique : Dhruv Raina, Images and Contexts: The Historiography of Scien (...)
- 27 Voir, par exemple, la discussion du livre de Ghyan Prakash par David Pingree : David Pingree, “Anot (...)
8Pour l’Asie du Sud, les recherches ont essentiellement porté sur l’Inde, où les études sur les savoirs scientifiques et techniques ont émergé dans les années 1950 en adoptant une perspective positiviste. Elles se sont développées dans les années 1980, en suivant deux pistes qui se croisaient et se répondaient, et qui continuent à être explorées aujourd’hui. D’une part, les historiens se sont interrogés sur le lien qui existait entre la diffusion de la science moderne européenne et le projet impérial de domination du sous-continent indien25. D’autre part, ils ont porté l’attention sur les sciences indiennes, à la période précoloniale comme à la période coloniale26. Dans cette optique, ils insistent depuis les années 2000 sur le caractère multidimensionnel des travaux des savants ou des traducteurs indiens aux xixe et xxe siècles. Ils montrent que les traductions d’ouvrages britanniques sur la science moderne, avec toute la complexité que comporte leur vocabulaire technique, ne correspondent pas simplement à l’intégration d’un modèle scientifique, mais plutôt à la maîtrise d’un registre de savoirs parmi d’autres. Ils rappellent que ces traductions, en elles-mêmes, ne sont pas non plus un fait exceptionnel : elles s’inscrivent dans une longue tradition, depuis la période médiévale, de traduction en sanscrit ou dans des langues indiennes régionales de textes écrits en persan, en arabe, ou dans des langues de l’Asie centrale. Par ailleurs, elles constituent parfois une seule facette du travail des savants indiens, qui poursuivent dans le même temps leurs propres travaux, par exemple sur les mathématiques ou sur l’astronomie, en rédigeant des traités ou en produisant des éditions critiques de textes sanscrits classiques, comme ce fut le cas de Sudhakara Dvivedi, un savant sanskritiste, mathématicien et professeur de mathématiques et d’astrologie au Sanskrit College de Bénarès (actuelle Varanasi) à la fin du xixe siècle et dans les premières années du xxe siècle27.
- 28 Ronald Inden, Imagining India, Oxford, Blackwell, 1990 ; Bernard Cohn, An Anthropologist Among the (...)
- 29 Marie-Louise Pratt, Imperial Eyes: Travel Writing and Transculturation, Londres/New York, Routledge (...)
- 30 Londa Schiebinger, Claudia Swan (eds.), Colonial Botany: Science, Commerce, and Politics in the Ear (...)
- 31 Philipp Wagoner, “Precolonial Intellectuals and Production of Colonial Knowledge”, Comparative Stud (...)
- 32 Jun Uchida, Brokers of Empire: Japanese Settler Colonialism in Korea, 1876-1945, Cambridge, Harvard (...)
- 33 Kapil Raj, Relocating Modern Science: Circulation and the Construction of Knowledge in South Asia a (...)
9Ces travaux d’histoire des sciences recoupent donc en grande partie ceux des études impériales ou coloniales. Les études coloniales, lorsqu’elles ont porté sur les territoires des empires européens en Asie, se sont d’abord concentrées sur la production des savoirs par les seuls colonisateurs, avant que les travaux d’Edward Said ne marquent un tournant. Ils ont conduit, à partir de la fin des années 1970 et surtout des années 1980, à prendre en compte les rapports de domination à l’œuvre dans la production de savoirs sur les colonisés. Les études littéraires, de civilisations, d’anthropologie historique et, dans une moindre mesure, d’histoire, se sont alors intéressées à l’orientalisme et à la manière dont les colonisés étaient représentés28. Ces études ont rencontré des impasses, dès lors qu’elles se cantonnaient à l’analyse des discours et des représentations sur, maintenant ainsi une approche extérieure (et le plus souvent par le haut) des sociétés colonisées. Pour éviter ce biais épistémologique, les historiens ont cherché à partir des années 1990 à comprendre les mécanismes d’interaction dans la production des savoirs et ont porté l’attention sur les situations de médiation. Ils ont utilisé pour cela la notion de « zone de contact », ou contact zone, forgée par la spécialiste de littérature comparée Mary-Louise Pratt, et qui reste opérante aujourd’hui29. Ils ont toutefois contredit son idée selon laquelle la culture dominée aurait simplement servi de réceptacle à la culture dominante : ils ont porté une attention particulière aux processus d’absorption ou de transformations mutuelles inhérents à la situation de contact. Ils ont montré que ces processus concernaient les savoirs eux-mêmes (par exemple en astronomie), les différents espaces de l’empire (comme les centres impériaux transformés par la réception de savoirs botaniques et de spécimens de plantes collectés dans l’empire30), ou les agents engagés dans la production, la traduction ou la transmission des savoirs (en leur donnant accès à un nouveau statut administratif ou à une meilleure rémunération31). Les historiens des sciences ou du colonial ont poursuivi leurs études dans cette direction dans les années 2000 et 2010, en s’intéressant tout particulièrement au rôle d’intermédiaires de ces agents32. La réflexion sur les intermédiaires, Go-betweens ou Brokers, a été articulée, d’une part, à la question de la circulation des savoirs, envisagée dans une partie des travaux à travers les notions de réseau, d’itinérance ou de mobilité33, et d’autre part, à la question de la culture des agents et des institutions en présence.
Orientations des recherches actuelles en histoire des savoirs
10Les recherches actuelles en histoire des savoirs, étendue désormais au-delà de l’histoire des sciences et des études coloniales, approfondissent la question de la culture des agents et des institutions en présence, suivant deux orientations principales. D’abord, en réenvisageant les parcours des intermédiaires ; ensuite en systématisant l’analyse des différents niveaux de contextes de production et de diffusion des savoirs.
- 34 Jung Lee, “Mutual Transformation of Colonial and Imperial Botanizing? The Intimate yet Remote Colla (...)
- 35 Hayden Bellenoit, The Formation of the Colonial State in India: Scribes, Paper and Taxes, 1760-1860(...)
- 36 Rosalind O’Hanlon, David Washbrook (eds.), numéro spécial sur les “Munshis, Pandits and Record-Keep (...)
- 37 Rosalind O’Hanlon, “Caste and its Histories in Colonial India: A Reappraisal”, Modern Asian Studies(...)
11Les savoirs sont aujourd’hui largement envisagés à travers leurs usages et le positionnement des acteurs de leur formulation, de leur transmission ou de leur utilisation. L’attention est notamment portée sur les inégalités et les rapports de pouvoir à l’œuvre dans l’action des producteurs ou des passeurs de savoirs. En effet, les historiens, depuis une génération, ont poursuivi les investigations sur le rôle des intermédiaires, en mettant en avant leur agency, sans éluder l’inégalité des interactions ancrées dans des structures de pouvoir, mais sans toujours en prendre toute la mesure. Or, comme l’historienne Jung Lee l’a bien souligné, il n’existe pas de pleine réciprocité entre savants dans les situations de rencontre ou d’échange asymétrique. Dans la mesure où les intermédiaires indigènes sont le plus souvent étudiés pour leurs rapports aux colonisateurs, Jung Lee estime qu’il est nécessaire d’explorer davantage l’asymétrie de ces rapports – pour elle-même, dans le statut des agents comme dans celui des savoirs34. Les études cherchent à mieux saisir le rôle des scribes, des comptables, des administrateurs ou des différents acteurs impliqués dans la production et la conservation des savoirs35. Il s’agit d’écrire une histoire située de ces acteurs, en les envisageant non pas comme de simples produits de la bureaucratie, mais comme des acteurs historiques qui ont activement participé à l’évolution des formes de gouvernance ou de service. Leurs ancrages sociaux, religieux ou culturels éclairent leurs activités de production ou d’enregistrement documentaire, en même temps que ces activités viennent façonner leur statut36. Les travaux des indianistes sur la caste sacerdotale et lettrée des Brahmanes (figure 3) le montrent bien. Les membres de cette caste s’engagent comme secrétaires, scribes, ou experts juridiques au service des dirigeants dans des États du Deccan, puis de la Confédération marathe à partir du xviiie siècle, et enfin des officiers coloniaux britanniques du xviiie au xixe siècle. Leur position à différents échelons des gouvernements leur permet de transmettre leurs interprétations des corpus textuels du droit hindou, de diffuser leurs conceptions de l’organisation des rapports sociaux et des hiérarchies de caste, et de sécuriser leur lucratif statut de conseillers des ministres, des rois, puis des administrateurs coloniaux au détriment des autres castes37.
Fig. 3. Représentation d’un brahmane écrivain dans les Établissements français de l’Inde, années 1830.
© Manuscrit indien de la BnF, cote : Indien 743.
12Tous les articles de ce numéro illustrent l’importance des ancrages et des intérêts des agents producteurs ou passeurs de savoirs. Le fonctionnaire impérial Linqing étudié par Delphine Spicq se spécialise ainsi dans les savoirs hydrauliques afin d’assurer sa position : lorsqu’une digue du fleuve qu’il surveille rompt en 1842, il est renvoyé de son poste, avant d’être rappelé pour son expertise après un incident sur le fleuve Jaune. Autre exemple, l’avocat indien Amir Ali, étudié par Nandini Chatterjee, choisit de recourir à une forme juridique islamique, le fiqh, de manière instrumentale, c’est-à-dire pour fournir un argument textuel à l’interprétation du droit qu’il défend (par exemple lorsqu’il soutient la spécificité de pratiques musulmanes de transmission de la propriété qui ne correspondent pas aux catégories établies ou traduites par les Britanniques). De même, Sujit Sivasundaram montre qu’Abdullah bin Abdul Kadir, un écrivain malais et professeur de langue auprès des Européens, en traduisant des ouvrages édités par les missionnaires, s’est formé aux sciences européennes, ce qui lui a permis de se positionner comme passeur et de critiquer en connaissance de cause les situations de déracinement. André Kim Taegŏn enfin, premier catholique coréen à être ordonné prêtre en 1845, et auteur auparavant d’une Carte de la Corée, a servi de guide, voire de substitut pour les missionnaires français, dans un contexte de persécution religieuse. C’est sa position de séminariste qui lui permet de jouer ce rôle, à la demande de son supérieur, le vicaire apostolique Ferréol, afin de rendre possible son arrivée à Séoul.
- 38 David Arnold l’a bien montré pour la catégorie de « tropiques » : David Arnold, The Tropics and the (...)
- 39 Nandini Chatterjee, “Mahzar-namas in the Mughal and British Empires: The Uses of an Indo-Islamic Le (...)
13Les savoirs produits par les intermédiaires, qu’ils soient des agents indigènes ou des agents coloniaux, sont le fruit de la culture dont ils sont imprégnés et de leur expérience dans la situation de contact. C’est le cas des catégories ordonnant le monde social ou l’environnement qu’ils utilisent et participent à forger38. C’est le cas également des catégories de documents qu’ils utilisent, comme l’ont montré Nandini Chatterjee et Sumit Guha dans leurs études des mahzar ou des bakhar, des documents légaux utilisés en Inde sous l’Empire moghol puis à la période coloniale. Les Indiens ont mobilisé ces genres documentaires selon leurs attentes et leurs objectifs, faisant évoluer à la fois leur forme, leur contenu et la manière de les présenter aux autorités39. Pour prendre en compte cette dimension processuelle et la part de la culture des agents dans la formation des savoirs, les études tendent à être de plus en plus attentives à l’expérience ou à la subjectivité des agents.
- 40 Dipesh Chakrabarty a en ce sens appelé, selon une formule aujourd'hui célèbre, à « provincialiser l (...)
- 41 Ibid., chap. 5.
14Cette attention à la culture des agents et aux phénomènes d’infusion et de porosité de multiples cultures lettrées s’accompagne d’un examen renouvelé des différents niveaux de contexte dans lesquels les agents interviennent : c’est la deuxième orientation actuelle des recherches sur l’histoire des savoirs dans les empires d’Asie. Depuis les années 2000, les historiens insistent sur le fait qu’il est nécessaire de considérer l’intrication et la convergence ou la confrontation de ces cultures, dans un contexte donné comme sur le temps long, pour comprendre les processus de production des savoirs et la manière dont ils sont devenus des objets culturels et sociaux. L’historien indien Dipesh Chakrabarty a été un des précurseurs du décentrement du regard et du récit historique, en prenant en compte dans toute leur épaisseur et toute leur densité les différentes strates de contextes culturels40. Il a mis cette démarche en œuvre, par exemple, pour réexaminer la production des connaissances sur la condition des veuves au Bengale à la fin du xixe siècle, qui a été l’un des grands points d’intérêt de l’historiographie du colonialisme en Inde.. Il a proposé de faire un pas de côté par rapport aux deux angles habituellement adoptés par les historiens pour aborder la condition des veuves, les discours coloniaux et les écrits des réformateurs sociaux bengalis. Il a exploré d’autres niveaux de contexte, dans lesquels les influences culturelles indiennes et européennes se trouvaient entremêlées, et montré que les savoirs poétiques (avec la redécouverte des poésies médiévales vishnouites à partir des années 1870), littéraires (avec le développement de la littérature bengalie au xixe siècle et l’influence du romantisme européen), philosophiques (avec la diffusion de la philosophie des Lumières) et liturgiques (avec la maîtrise de textes sanscrits) ont concouru à créer de nouvelles formes de savoir sur la société et tout particulièrement sur les veuves41. En prenant en compte ces différents niveaux de contexte, Dipesh Chakrabarty a démontré que ce n’étaient pas uniquement la production des savoirs coloniaux et les tentatives de réforme de l’État colonial et des réformateurs sociaux indiens qui avaient modifié la figure de la femme, mais l’entrecroisement d’une myriade de savoirs, qu’ils soient lettrés, très empiriques ou quotidiens. Cette démarche permet donc de sortir du schéma « imposition coloniale-réaction indigène » qui a longtemps été une grille de lecture des études coloniales.
- 42 Nicholas Dirks, Castes of Mind. Colonialism and the Making of Modern India, Princeton, Princeton Un (...)
- 43 Eugène Irschick, par exemple, a bien montré qu’il s’agissait d’une stratégie active et autonome, do (...)
15L’exemple type de ce schéma est celui du travail de Nicholas Dirks sur la caste en Inde42. Cet historien américain a travaillé sur la production des savoirs coloniaux sur la société indienne. Il a développé l’idée que les colonisateurs la percevaient comme une société figée, organisée de manière traditionnelle dans le système des castes. Ils auraient alors imposé ce qu’ils concevaient comme la « tradition » aux Indiens, et ces derniers auraient réagi à cette imposition de la tradition en s’y conformant, en se la réappropriant ou en y résistant. Or, le rapport des Indiens à l’ancestralité et à des pratiques ancrées dans la « tradition » est beaucoup plus complexe que la seule invention coloniale. Lorsque l’on s’intéresse à la manière dont les Indiens se sont adressés à l’administration ou à la justice britannique, on observe qu’ils ont mobilisé le discours de la « tradition », sans que cette mobilisation ne soit une « réaction » ou une réponse aux savoirs coloniaux43.
- 44 Nandini Chatterjee, “Mahzar-namas in the Mughal and British Empires”, art. cit.
- 45 Nandita Prasad Sahai l’a très bien montré pour le royaume du Marwar, au Rajasthan, au xviiie siècle (...)
16Pour faire la démonstration de cette autonomie d’action en dehors du cadre catégoriel colonial, une connaissance fine des langues et des contextes culturels et sociaux est nécessaire. En étudiant les documents légaux produits par les familles aux xviiie et xixe siècles, les chercheurs repèrent la présence de l’argument de l’ancienneté des usages ou des fonctions, présenté d’abord aux souverains indiens, puis, de la même manière, aux administrateurs coloniaux44. Ils démontrent ainsi que cet argument n’apparaît pas en réponse à la production des savoirs coloniaux. Des études vont dans le même sens pour les savoirs produits par les États impériaux : dans leur geste d’enregistrement des informations, les bureaucraties n’imposent pas purement et simplement de nouvelles procédures produites pour l’empire auxquelles réagiraient les sujets d’empire, mais voient se rencontrer la culture lettrée des agents, les formes procédurales héritées des siècles précédents, les nouvelles exigences des États en construction, ainsi que les conditions techniques et matérielles de l’enregistrement de ces informations sur un support45.
- 46 Sumit Guha, “Speaking Historically”, art. cit. ; Charu Singh, “Science in the Vernacular? Translati (...)
- 47 Voir ce constat, par exemple, pour les naturalistes britanniques en Chine : Fa-Ti Fan, British Natu (...)
- 48 Citons, par exemple, le Needham Research Institute de Cambridge, qui accueille des jeunes chercheur (...)
17Si l’exigence de lire des sources non exclusivement européennes ou produites par ou pour les administrations coloniales est un prérequis scientifique majeur, sa mise en œuvre rencontre des difficultés matérielles46. D’abord, le déséquilibre fréquent dans le volume des sources disponibles : les militaires, voyageurs, missionnaires, et administrateurs coloniaux ont produit une documentation massive que l’on ne retrouve pas systématiquement du côté asiatique47. Ensuite, celle de la difficile maîtrise linguistique : la complexité et la variété des langues asiatiques qu’il convient d’apprendre sont peu compatibles avec la durée réduite des thèses, la précarité des jeunes chercheurs et la multiplication des tâches administratives auxquelles sont soumis les titulaires. Parallèlement au nécessaire apprentissage des langues dont la maîtrise est un objectif de long terme, un travail de collaboration entre chercheurs européens et asiatiques notamment, qui permet d’associer des compétences et des approches complémentaires, peut se révéler fructueux48.
Comment faire l’histoire des savoirs ? Sources, démarches de lecture et catégories d’analyse
- 49 Romain Bertrand, L’Histoire à parts égales, op. cit.
- 50 Sur l’usage de ces genres dans le cas indien : Velcheru Narayana Rao, David Shulman, Sanjay Subrahm (...)
18Cette exigence d’accéder à des sources en langues asiatiques, d’un point de vue méthodologique, permet de tendre à une histoire « à parts égales49 » des savoirs sur des terrains asiatiques. Les enjeux méthodologiques dans la manière d’aborder les sources sont nombreux, nous voudrions ici tirer quelques fils, de manière non exhaustive. Ces enjeux concernent d’abord l’identification et la lecture des documents produits dans les langues asiatiques. À partir de quelles sources asiatiques une histoire des savoirs peut-elle être écrite ? La production documentaire en Asie est ancienne et abondante. Elle peut schématiquement être classée en deux grands groupes. Le premier est celui des textes littéraires, rituels ou sacrés, des livres de chamans, des épopées, des chants et des poésies, et des listes dynastiques ou généalogiques, produits dès l’Antiquité, qui ont été déqualifiés comme objets et sources d’histoire par l’imposition du modèle de la science historique occidentale au xixe siècle. Une possibilité est de saisir la « texture » de ces textes, ainsi que leur historicité, notamment à partir d’une réflexion sur le genre dans lequel ils s’inscrivent50.
- 51 Sur l’histoire des sciences en Chine : Florence Bretelle-Establet (ed.), Looking at it from Asia. T (...)
19Le second groupe documentaire concerne les sources administratives, comptables, ou relevant des sciences – mathématiques, naturelles ou des sciences de l’homme en formation. Les documents de ce type se multiplient à partir du xviiie siècle avec la modernisation des États et l’imposition d’une administration coloniale dans une partie des territoires d’Asie du Sud, puis d’Asie du Sud-Est à partir de la seconde moitié du xixe siècle. C’est principalement sur ce type d’archives, à partir desquelles l’histoire a été écrite jusqu’ici, que les articles de ce numéro se concentrent : Nandini Chatterjee a travaillé sur une forme juridique islamique, le fiqh ; Pierre-Emmanuel Roux sur une carte produite par un séminariste coréen formé aux techniques occidentales ; et Delphine Spicq sur un traité sur la gestion hydraulique rédigé par un haut fonctionnaire impérial51. Un des enjeux méthodologiques pour l’étude de ce type de sources dans les espaces ayant connu une domination coloniale, soulevé de longue date mais qui reste crucial, est de sortir de la documentation administrative exclusivement coloniale, et d’examiner les productions issues des anciennes traditions lettrées ou mobilisant ces traditions. Toutefois, si les documents produits, cités ou commentés s’inscrivent dans des traditions littéraires propres à l’Asie, ils s’inscrivent aussi dans un contexte politique. Une partie de la documentation produite en Asie par des Asiatiques est destinée à des interlocuteurs coloniaux, comme le montre bien Nandini Chatterjee à propos des savoirs juridiques produits par l’Indien Amir Ali.
- 52 Pour le cas indien : Nandini Chatterjee, “Mahzar-namas in the Mughal and British Empires”, art. cit (...)
- 53 Yannick Bardy, « Archives familiales (Japon) », in Nathalie Kouamé, Éric Meyer, Anne Viguier (dir.) (...)
20Certains types de documents ne sont pas représentés dans ce dossier. C’est le cas de ceux produits par des lieux de culte, comme les monastères en Inde ou les sanctuaires au Japon. On peut également penser à ceux conservés par des familles, en position de pouvoir localement ou régionalement, ou spécialisées dans la rédaction de documents pour les élites des villages ou des villes. Les historiens se tournent de manière croissante vers ces documents de famille, qu’ils soient toujours conservés dans les villages ou qu’ils aient été versés aux Archives nationales52. Ces sources, conservées dès la période moderne, augmentent avec l’accès croissant à l’écrit au xixe siècle, par exemple dans le Japon de la période Edo (1600-1868), avec le développement d’une culture bourgeoise lettrée, mais aussi et surtout avec la multiplication des transactions foncières dans le contexte de la réorganisation socio-économique des campagnes53. Les documents juridiques produits dans le cadre de transactions économiques ou de litiges et conservés par les familles fournissent, dans tous les espaces asiatiques, des informations précieuses sur les structures familiales, l’organisation de la propriété foncière, les positions de pouvoir à différentes échelles, le lien entre les élites et les gouvernements, ou encore la position de ces élites (chef de village ou chef de la police, membres des conseils locaux, des institutions charitables, ou des sanctuaires locaux ou régionaux).
- 54 Sujit Sivasundaram, “Sciences and the Global: On Methods, Questions, and Theory”, Isis, vol. 101, 2 (...)
- 55 En cela, il s’inscrit, comme d’autres, dans la lignée des travaux de Michael T. Bravo, notamment : (...)
21Comment, dès lors, lire ces différents types de documents ? L’historien Sujit Sivasundaram, dans un précédent article, a invité à opérer un travail de contextualisation croisée (cross-contextualisation) en analysant le document en dehors du genre auquel il appartient, et à distance de ses auteurs ou de ses destinataires évidents54. Il prend deux exemples. D’abord, celui de l’article d’un journal conservateur, le Quarterly Review, de 1809, qui évoque une rencontre entre un missionnaire et le roi de Tahiti. Après l’avoir analysé pour lui-même, Sujit Sivasundaram s’appuie sur les apports de l’anthropologie quant à l’agriculture, l’astronomie, les mathématiques, la mesure du temps et la navigation maritime55. Il utilise donc les savoirs du Pacifique pour éclairer les termes de la rencontre, sortant de la seule perspective européenne. Il prend comme deuxième exemple une chronique bouddhiste, sur feuille de palmier, en singhalais et traduite en partie en anglais, fournissant des indications sur l’art des jardins royaux ou ceux des temples. Il la confronte à un texte du botaniste britannique Alexander Moon et montre que ce dernier a utilisé à la fois les savoirs botaniques occidentaux et singhalais, qui se font écho et entrent parfois en compétition. Ainsi, la contextualisation d’une source britannique par la culture matérielle du Pacifique et celle d’une source singhalaise à partir d’une archive coloniale sont deux possibilités pour écrire une histoire qui fasse justice aux différents acteurs de la rencontre.
22L’attention aux différents niveaux de contexte, sans considérer que le contexte colonial est en soi suffisant pour fournir une grille de lecture, est aujourd’hui la démarche commune des historiens pour aborder les sources, comme on l’a présenté plus haut dans cette introduction. C’est celle retenue par tous les articles de ce numéro. Nandini Chatterjee examine l’usage du fiqh en le replaçant non pas uniquement dans le contexte de l’évolution de la justice coloniale et des sources du droit qu’elle reconnaît et mobilise, mais également dans d’autres niveaux de contexte : d’abord celui de la formation des juristes spécialistes du droit islamique, les ’Ulama ; ensuite celui de la production et de la diffusion par l’imprimé de savoirs sur le droit islamique dans le sous-continent indien ou en lien avec l’Empire ottoman ; enfin celui de l’agenda d’Amir Ali, qui évolue avec sa carrière. Delphine Spicq mentionne également différents niveaux de contexte : celui du classement des savoirs en Chine sur la longue durée ; celui plus récent de la production de monographies par les fonctionnaires impériaux à l'échelle de la province qu'ils administrent ; celui enfin du parcours professionnel de Linqing. Pierre-Emmanuel Roux met en regard le contexte occidental – la pauvreté des connaissances européennes sur la Corée – avec les savoirs cartographiques préexistants en Corée et leur diffusion, pour ensuite montrer les motivations de chacun des acteurs impliqués dans la confection de la carte d’André Kim Taegŏn – contextes individuels qui éclairent aussi le processus, depuis les commanditaires jusqu’aux intermédiaires. Quant à Sujit Sivasundaram, il montre bien comment différents contextes se mêlent : celui du monde malais, sur la longue durée ; l’essor de l’emprise coloniale britannique, qui va de pair avec le développement des pratiques scientifiques européennes ; les choix individuels d'Abdullah bin Abdul Kadir.
- 56 Marie de Rugy, Aux confins des empires. Cartes et constructions territoriales dans le nord de la pé (...)
- 57 Felix Driver, “Hidden Histories Made Visible? Reflections on a Geographical Exhibition”, Transactio (...)
23L’attention aux archives non européennes, situées dans différents niveaux de contexte, fait émerger, en plus des enjeux méthodologiques soulevés, des interrogations d’ordre épistémologique. En effet, les catégories de savoirs vernaculaires, autochtones, ou locaux, qui sont largement employées en histoire des sciences, continuent à susciter de nombreux débats et beaucoup d’insatisfaction. En anglais, le terme vernacular est surtout utilisé pour les langues, ce qui rend difficile son application aux autres savoirs. Les termes d’« autochtone » et de « local » posent également de nombreux problèmes : le producteur du savoir n’est pas forcément natif de l’endroit où il est produit, il peut même faire figure d’étranger – ainsi du marchand chinois qui réalise une carte en Birmanie à l’attention des Britanniques, ou du mandarin qui, de la cour, est envoyé dans une province frontalière56. Même lorsqu’il est natif du lieu, l’agent ne produit pas non plus forcément un savoir « local » : un habitant qui a voyagé, en tant que marchand ou ancien soldat par exemple, peut fournir des informations qui dépassent l’échelle locale. Felix Driver a ainsi souligné combien il était délicat de qualifier d’emblée de locaux ou d’autochtones les savoirs des guides, interprètes et autres intermédiaires qu’il a pu identifier dans les archives de la Royal Geographical Society, dans des contextes et des terrains fort divers57.
- 58 Sujit Sivasundaram propose ce programme pour le Pacifique : étudier les différentes traditions scie (...)
- 59 Ibid., p. 155 ; Philippe Papin, « Un laboratoire pour l’étude des transferts », in Hoai Huong Auber (...)
- 60 Ce qui ne minimise en rien la très grande violence et le bouleversement des sociétés lors de la pér (...)
- 61 Sur le panislamisme, par exemple : Cemil Aydin, The Politics of Anti-Westernism in Asia. Visions of (...)
24Parce qu’elles conduisent à mettre ensemble des réalités peu comparables, les catégories de « local » ou d’« autochtone » doivent donc être déconstruites pour mieux montrer l’hétérogénéité de ce qu’elles recouvrent. S’il est admis que militaires, marchands, missionnaires et fonctionnaires européens ne produisent pas le même type de savoirs, il est nécessaire d’adopter les mêmes distinctions en étudiant les différents producteurs de savoirs côté asiatique. Il faut ainsi identifier des groupes sociaux, des individus, des pratiques, et délimiter les différents types de savoirs qui en découlent58. Menée à son terme, cette démarche fait prendre conscience de la difficulté, voire de l’impossibilité, d’affirmer que certaines pratiques savantes sont indigènes et que d’autres sont exogènes : c’est le cas des pratiques mogholes, héritées du monde perse, mais aussi des pratiques administratives vietnamiennes, en partie influencées par le modèle chinois sans pour autant s’y limiter59. L’enjeu est alors de montrer les réappropriations et les évolutions des traditions et des pratiques savantes, dans une approche d’histoire globale où l’impérialisme européen est appréhendé pour ce qu’il est : un moment de l’histoire des sociétés60. Ainsi, dans l’article publié dans ce numéro, Nandini Chatterjee emploie l’expression « droit islamique » (islamic law) en l’inscrivant dans les traditions juridiques du sous-continent indien, du monde iranien et de l’Empire ottoman ; situer ainsi les choses rend caduque le fait de penser le droit produit comme local ou indigène, et ces catégories ne sont pas employées par l’historienne, qui rappelle que le droit islamique était pensé par les juristes contemporains dans le cadre d’un système juridique international panislamique61. En revanche, Delphine Spicq estime que la catégorie de « local » est utile, parce qu’elle rend bien compte de l’échelle envisagée dans la transmission orale des connaissances hydrauliques, qui ne concerne que les fonctionnaires du lieu, au détriment de ceux qui arrivent de la capitale impériale. Elle établit que c’est la mise par écrit qui fait sortir ces savoirs pratiques de l’échelle locale pour accéder à l’échelle impériale.
25Les différents articles veulent donc proposer une contribution à la réflexion générale, méthodologique et épistémologique, sur les catégories et échelles d’analyse possibles. Ils s’ancrent pour cela dans différents terrains asiatiques qui ne sont pas tous familiers aux historiens français et que ce numéro souhaite présenter.
Notes
1 Puisque nous souhaitons soulever les enjeux méthodologiques et historiographiques de la formation des savoirs, il nous semble nécessaire de situer d’où nous parlons : nous sommes deux jeunes historiennes françaises, engagées dans un processus d’apprentissage des langues vernaculaires mais ne les maîtrisant pas encore, et travaillant sur des documents produits dans les situations d’interaction entre les populations colonisées et les administrations coloniales. Cette situation n’est généralement pas celle des contributeurs de ce numéro.
2 L’Asie est définie comme un continent au xviiie siècle, quand la géographie physique se constitue comme discipline scientifique : Claude Markovits, « L’Asie, une invention européenne ? », Monde(s), vol. 3, 2013/1, p. 53-66.
3 Andre Schmid, Korea between Empires, 1895-1919, New York, Columbia University Press, 2002 ; Ramon Myers, Mark Peattie (eds.), The Japanese Colonial Empire, 1895-1945, Princeton, Princeton University Press, 1984 ; Marius Jansen, The Making of Modern Japan, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2000.
4 Nous suivons ici la définition donnée dans Jane Burbank, Frederick Cooper, Empires in World History. Power and the Politics of Difference, Princeton, Princeton University Press, 2010.
5 Elles suivent un mouvement qui avait été initié sous la dynastie Song (960-1279) : Alexandre de Saint-Denis, « Les chroniques locales chinoises », in Nathalie Kouamé, Éric Meyer, Anne Viguier (dir.), Encyclopédie des historiographies. Afriques, Amériques, Asies, vol. 1, Paris, Presses de l’Inalco, 2020, p. 280-291 ; Joseph Dennis, Writing, Publishing, and Reading Local Gazetteers in Imperial China, 1100-1700, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2015.
6 Alexander Woodside, Vietnam and the Chinese Model: A Comparative Study of Vietnamese and Chinese Government in the First Half of the Nineteenth Century, Cambridge, Harvard University Asia Center, 1988 ; Đức Thọ Ngô, Philippe Papin, Văn Nguyên Nguyễn (dir.), Đồng Khánh địa dư chí [Géographie descriptive de l’empereur Đồng Khánh], Hanoi, Institut Hán Nôm ; EFEO, 2003.
7 Christopher Bayly, Empire and Information: Intelligence Gathering and Social Communication in India, 1780-1870, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.
8 Pour une présentation de ce quadruple décentrement, « épistémologique, sociologique, matériel et géographique », et une bibliographie : Stéphane Van Damme (dir.), « Introduction », in id., Histoire des sciences et des savoirs, t. 1. De la Renaissance aux Lumières, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2019, p. 21 et suiv.
9 Stéphane Van Damme, La Prose des savoirs. Pragmatique des mondes intellectuels, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2020, p. 10. Voir son introduction pour un point sur les pistes empruntées par différentes disciplines pour faire cette histoire des savoirs en France et en Europe, plutôt à la période moderne ici.
10 Dominique Pestre, « Ouverture générale », in Stéphane Van Damme (dir.), Histoire des sciences et des savoirs, op. cit., p. 10. La question des rapports entre savoirs universitaires, professionnels et amateurs a notamment été bien étudiée en contexte colonial pour la période contemporaine. On peut renvoyer aux travaux sur l’Algérie de Florence Deprest, Géographes en Algérie, 1880-1950. Savoirs universitaires en situation coloniale, Paris, Belin, 2009 ; et sur l’Afrique équatoriale française d’Emmanuelle Sibeud, Une science impériale pour l’Afrique ? La construction des savoirs africanistes en France, 1878-1930, Paris, EHESS, 2002.
11 Dans la somme déjà citée, quatre chapitres portent explicitement sur l’Asie : celui de Joanna Waley-Cohen sur les savoirs historiques dans la Chine des Qing au xviiie siècle (t. 1), celui de Kapil Raj sur l’Inde coloniale au xixe siècle et celui de Kenji Ito sur la science occidentale au moment de la restauration Meiji (t. 2), celui enfin de Shiv Visvanathan sur les sciences et les savoirs dans l’Inde indépendante (t. 3).
12 Dans le cadre de cette introduction, seuls les travaux en langues française et anglaise sont mobilisés, et nous sommes conscientes de cette limite.
13 Le livre de Michael Szonyi (ed.), Companion to Chinese History, Hoboken, Wiley Blackwell, 2017, offre un aperçu des développements récents dans les études sur la Chine, et consacre le chapitre 21 aux « science, technologie et médecine ». Ce n’est pas le cas pour d’autres Companion sur l’histoire de pays asiatiques : dans A Companion to Japanese History (William M. Tsutsui [ed.], Oxford, Blackwell, 2007), il n’est pas fait mention des sciences ; dans le Indian History Companion (Bipan Chandra, Ramachandra Guha, Gopa Sabharwal, Londres, Penguin Books, 2019), la question des savoirs apparaît pour la période post-1947.
14 Ce qui suit est tiré de Carla Nappi, “Science, Technology, and Medicine”, in Michael Szonyi (ed.), Blackwell Companion to Chinese History, op. cit. ; de Joseph Needham, citons le monumental Science and Civilisation in China, Cambridge, Cambridge University Press, publié entre 1954 et 2015.
15 Kenneth Pomeranz, Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Paris, Albin Michel, 2010.
16 Shigehisa Kuriyama, The Expressiveness of the Body and the Divergence of Greek and Chinese Medicine, New York, Zone, 1999 ; Geoffrey Lloyd, Nathan Sivin, The Way and the Word: Science and Medicine in Early China and Greece, New Haven, Yale University Press, 2002.
17 Benjamin Elman, On Their Own Terms: Science in China, 1550-1900, Cambridge, Harvard University Press, 2005.
18 David C. Wright, Translating Science: The Transmission of Western Chemistry into Late Imperial China, 1840-1900, Leiden, Brill, 2021.
19 Catherine Jami (ed.), Individual Itineraries and the Spatial Dynamics of Knowledge: Science, Technology and Medicine in China, 17th-20th Centuries, Paris, Collège de France, 2017.
20 Shigeru Nakayama, A History of Japanese Astronomy, Cambridge, Harvard University Press, 1969 ; id., Science, Technology and Society in Postwar Japan, Londres/New York, Kegan Paul International, 1991 ; Kunio Goto, Shigeru Nakayama, Hitoshi Yoshioka (eds.), A Social History of Science and Technology in Contemporary Japan, 4 vol., Melbourne, Trans Pacific Press, 2001-2006.
21 James Bartholomew, “Why Was There No Scientific Revolution in Tokugawa Japan?”, Japanese Studies in the History of Science, vol. 15, 1976, p. 111-126 ; Masao Watanabe, The Japanese and Western Science, trad. O. Benfy, Irmela Hijiya-Kirschnereit, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1991.
22 James Bartholomew, The Formation of Science in Japan: Building a Research Tradition, New Haven, Yale University Press, 1989.
23 Tessa Morris-Suzuki, The Technological Transformation of Japan: From the Seventeenth to the Twenty-First Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1994.
24 Yung Sik Kim, Questioning Science in East Asian Contexts, Leiden, Brill, 2014, p. 239-252.
25 Deepak Kumar, Science and the Raj: A Study of British India, New Delhi, Oxford University Press, 2006 (1995) ; Irfan Habib, Dhruv Raina, Domesticating Modern Science: A Social History of Science and Culture in Colonial India, New Delhi, Tulika Books, 2004. Voir également Gyan Prakash, Another Reason: Science and the Imagination of Modern India, Princeton, Princeton University Press, 1999, pour l’utilisation des sciences occidentales comme moyen de résistance contre l’impérialisme britannique et un outil de lutte pour l’hégémonie.
26 Pour une synthèse historiographique : Dhruv Raina, Images and Contexts: The Historiography of Science and Modernity in India, New Delhi, Oxford University Press, 2010.
27 Voir, par exemple, la discussion du livre de Ghyan Prakash par David Pingree : David Pingree, “Another Reason: Science and the Imagination of Modern India”, Journal of the American Oriental Society, vol. 122, 2002/1, p. 154-155.
28 Ronald Inden, Imagining India, Oxford, Blackwell, 1990 ; Bernard Cohn, An Anthropologist Among the Historians and Other Essays, Delhi/New York, Oxford University Press, 1987 ; id., Colonialism and its Forms of Knowledge: the British in India, Princeton, Princeton University Press, 1996 ; Ahmed Aijaz, “Between Orientalism and Historicism: Anthropological Knowledge of India”, Studies in History, vol. 7, 1991/1, p. 135-163.
29 Marie-Louise Pratt, Imperial Eyes: Travel Writing and Transculturation, Londres/New York, Routledge, 2008 (1992).
30 Londa Schiebinger, Claudia Swan (eds.), Colonial Botany: Science, Commerce, and Politics in the Early Modern World, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2005 ; Richard Drayton, Nature’s Government: Science, Imperial Britain, and the “Improvement” of the World, New Haven, Yale University Press, 2000.
31 Philipp Wagoner, “Precolonial Intellectuals and Production of Colonial Knowledge”, Comparative Study of Society and History, vol. 45, 2003/4, p. 783-814.
32 Jun Uchida, Brokers of Empire: Japanese Settler Colonialism in Korea, 1876-1945, Cambridge, Harvard University Asia Center, 2011 ; Simon Schaffer, Lissa Roberts, Kapil Raj (eds.), The Brokered World: Go-betweens and Global Intelligence, 1770-1820, Sagamore Beach, Science History Publications, 2009 ; Hélène Blais, Mirages de la carte. L’invention de l’Algérie coloniale, Paris, Fayard, 2014.
33 Kapil Raj, Relocating Modern Science: Circulation and the Construction of Knowledge in South Asia and Europe, Delhi, Palgrave Macmillan, 2006 ; Feza Gunergun, Dhruv Raina (eds.), Science between Europe and Asia: Historical Studies on the Transmission, Adoption and Adaptation of Knowledge, Dordrecht, Springer, 2011 ; pour les savoirs envisagés en réseaux : David Arnold, The Tropics and the Traveling Gaze: India, Landscape, and Science, 1800-1856, Seattle, University of Washington Press, 2006 ; sur le caractère cosmopolite et transnational des savoirs, voir, pour l’exemple de l’indigo : Prakash Kumar, “Planters and Naturalists: Transnational Knowledge on Colonial Indigo Plantations in South Asia”, Modern Asian Studies, vol. 48, 2014/3, p. 720-753. James Secord a également proposé de considérer la science elle-même comme une forme de communication : James Secord, “Knowledge in Transit”, Isis, vol. 95, 2004/4, p. 654-672.
34 Jung Lee, “Mutual Transformation of Colonial and Imperial Botanizing? The Intimate yet Remote Collaboration in Colonial Korea”, Science in Context, vol. 29, 2016/2, p. 179-211.
35 Hayden Bellenoit, The Formation of the Colonial State in India: Scribes, Paper and Taxes, 1760-1860, Londres, Routledge, 2018 ; Rajeev Kinra, Writing Self, Writing Empire. Chandar Bhan Brahman and the Cultural World of the Indo-Persian State Secretary, Oakland, University of California Press, 2015.
36 Rosalind O’Hanlon, David Washbrook (eds.), numéro spécial sur les “Munshis, Pandits and Record-Keepers: Scribal Communities and Historical Change in India”, The Indian Economic and Social History Review, vol. 47, 2010/4, p. 441-615 ; Rosalind O’Hanlon, Anand Venkatkrishnan, Richard Williams (eds.), “Scribal Service People in Motion: Culture, Power and the Politics of Mobility in India’s Long Eighteenth Century, c. 1680-1820”, The Indian Economic and Social History Review, vol. 57, 2020/4, p. 443-460.
37 Rosalind O’Hanlon, “Caste and its Histories in Colonial India: A Reappraisal”, Modern Asian Studies, vol. 51, 2017/2, p. 432-461 ; Sumit Guha, “Serving the Barbarian to Preserve the Dharma: The Ideology and Training of a Clerical Elite in Peninsular India, c. 1300-1800”, The Indian Economic and Social History Review, vol. 47, 2010/4, p. 497-525 ; Rosalind O’Hanlon, Gergely Hidas, Csaba Kiss, “Discourses of Caste over the Longue Durée: Gopinatha and Social Classification in India, c. 1400-1900”, South Asian History and Culture, vol. 6, 2015/1, p. 102-129.
38 David Arnold l’a bien montré pour la catégorie de « tropiques » : David Arnold, The Tropics and the Traveling Gaze, op. cit. ; cela n’est pas propre à l’Asie : Camille Lefebvre a, par exemple, souligné l’incompréhension liée à une grille de lecture différente du monde : Camille Lefebvre, Frontières de sable, frontières de papier. Histoire de territoires et de frontières, du jihad de Sokoto à la colonisation française du Niger, xixe-xxe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015.
39 Nandini Chatterjee, “Mahzar-namas in the Mughal and British Empires: The Uses of an Indo-Islamic Legal Form”, Comparative Studies in Society and History, vol. 58, 2016/2, p. 379-406 ; Sumit Guha, “Speaking Historically: The Changing Voices of Historical Narration in Western India, 1400-1900”, American Historical Review, vol. 109, 2004/4, p. 1084-1103.
40 Dipesh Chakrabarty a en ce sens appelé, selon une formule aujourd'hui célèbre, à « provincialiser l'Europe » et à sortir de la lecture de l'histoire au seul prisme de la modernité européenne. Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, Paris, Amsterdam, 2009 (2000).
41 Ibid., chap. 5.
42 Nicholas Dirks, Castes of Mind. Colonialism and the Making of Modern India, Princeton, Princeton University Press, 2001. Pour un contrepoint à son travail : Susan Bayly, Caste, Society and Politics in India from the Eighteenth Century to the Modern Age. The New Cambridge History of India, Cambridge, Cambridge University Press, 2001 (1993).
43 Eugène Irschick, par exemple, a bien montré qu’il s’agissait d’une stratégie active et autonome, dont les familles ou les groupes sociaux étaient à l’origine, et qui leur permettait de sécuriser leurs droits sur la terre : Eugene Irschick, “Order and Disorder in Colonial South India”, Modern Asian Studies, vol. 23, 1989/3, p. 459-492 ; id., Dialogue and History: Constructing South India, 1795-1895, Berkeley, University of California Press, 1994. Pour une lecture des démarches des Indiens comme autonomes et non comme uniquement ajustées au cadre colonial : Julie Marquet, « Droit, coutumes et justice coloniale. Les affaires de caste dans les Établissements français de l’Inde, 1816-1870 », thèse de doctorat d’histoire sous la direction de Marie-Noëlle Bourguet et Pierre Singaravélou, Université Paris 7, 2018.
44 Nandini Chatterjee, “Mahzar-namas in the Mughal and British Empires”, art. cit.
45 Nandita Prasad Sahai l’a très bien montré pour le royaume du Marwar, au Rajasthan, au xviiie siècle : Nandita Prasad Sahai, Politics of Patronage and Protest: the State, Society, and Artisans in Early Modern Rajasthan, New Delhi, Oxford University Press, 2006. Ces phénomènes se retrouvent dans différents royaumes asiatiques, comme les États princiers indiens ou le royaume de Kandy au Sri Lanka : Éric Meyer, « Lekammiti : les registres du royaume de Kandy (Sri Lanka) », in Nathalie Kouamé, Éric Meyer, Anne Viguier (dir.), Encyclopédie des historiographies, op. cit. Pour le xixe siècle, Norbert Peabody a montré que les mêmes processus étaient à l’œuvre dans les recensements organisés par les colonisateurs britanniques en Inde, qui s’appuyaient sur la culture de leurs agents et les documents administratifs produits par les royaumes qui les avaient précédés : Norbert Peabody, “Cents, Sense, Census: Human Inventories in Late Precolonial and Early Colonial India”, Comparative Studies in Society and History, vol. 43, 2001/4, p. 819-850. Pour la question spécifique des conditions techniques et matérielles d’enregistrement des informations et de production des savoirs : Milton Israel, Communications and Power. Propaganda and the Press in the Indian Nationalist Struggle, 1920-1947, Cambridge, Cambridge University Press, 1994 ; Ritika Prasad, “Imprimatur as Adversary: Press Freedom and Colonial Governance in India, 1780-1823”, Modern Asian Studies, vol. 55, 2021/2, p. 335-370 ; Zhang Xiantao, The Origins of the Modern Chinese Press. The Influence of the Protestant Missionary Press in Late Qing China, Londres/New York, Routledge, 2007. Ces études récentes portent l’attention sur les conditions de production matérielle des savoirs, et sur les effets de ces conditions, dont un bon exemple est celui du rôle de la presse avec le développement du capitalisme de l’imprimé ; elles proposent également d’aborder les différents genres documentaires dans le contexte pratique et technique de leur production.
46 Sumit Guha, “Speaking Historically”, art. cit. ; Charu Singh, “Science in the Vernacular? Translation, Terminology and Lexicography in the Hindi Scientific Glossary (1906)”, South Asian History and Culture, publié en ligne le 29 novembre 2021 [https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/19472498.2021.2001200] (consulté en mars 2022).
47 Voir ce constat, par exemple, pour les naturalistes britanniques en Chine : Fa-Ti Fan, British Naturalists in Qing China: Science, Empire and Cultural Encounter, Cambridge, Harvard University Press, 2004. Pour une proposition d’écrire une histoire « à parts égales » malgré ce déséquilibre documentaire : Romain Bertrand, L’Histoire à parts égales : récits d’une rencontre Orient-Occident (xvie-xviie siècle), Paris, Le Seuil, 2011.
48 Citons, par exemple, le Needham Research Institute de Cambridge, qui accueille des jeunes chercheurs chinois et est un lieu de formation et de collaboration intellectuelles. Des articles à quatre mains sont une illustration du travail collectif qui y est effectué : Li Haijing, Sally K. Church, “Science and Politics in China’s Official Water System: the Management of the Qiantang River (1927-1949)”, EASTM, 2020, p. 51-89. Cette coopération est constitutive de différents projets ERC, comme Vietnamica (2019-2024), qui vise à analyser des inscriptions gravées sur 25 000 stèles érigées dans les villages vietnamiens du xvie au xxe siècle : [http://vietnamica.online/#projet] (consulté en mars 2022). Écrites en chinois local, avec ajout d’écritures vernaculaires, ces inscriptions témoignent des donations pieuses que les habitants faisaient aux sanctuaires villageois. Elles éclairent donc les croyances et les structures de la société rurale vietnamienne et apparaissent comme une source précieuse pour écrire une histoire sociale par le bas.
49 Romain Bertrand, L’Histoire à parts égales, op. cit.
50 Sur l’usage de ces genres dans le cas indien : Velcheru Narayana Rao, David Shulman, Sanjay Subrahmanyam (dir.), Textures du temps : écrire l’histoire en Inde, Paris, Le Seuil, 2004.
51 Sur l’histoire des sciences en Chine : Florence Bretelle-Establet (ed.), Looking at it from Asia. The Processes that Shaped the Sources of History of Science, New York, Springer, 2010 ; Alain Bernard, Christine Proust (dir.), Scientific Sources and Teaching Contexts Throughout History: Problems and Perspectives, New York, Springer, 2014.
52 Pour le cas indien : Nandini Chatterjee, “Mahzar-namas in the Mughal and British Empires”, art. cit. ; Farhat Hasan, State and Locality in Mughal India: Power Relations in Western India, 1572-1730, Cambridge, Cambridge University Press, 2004. Les anthropologues se sont aussi engagés dans des approches fructueuses des archives familiales, voir les travaux en cours de Zoe Headley et Ponnarasu Subramaniam pour le sud de l’Inde. Pour le Vietnam, mentionnons pour le xixe siècle l’usage de documents de la famille Nông Văn Phán par Nguyễn Thị Hải, La Marche de Cao Bằng. Une mise en lumière de la relation entre la monarchie et les pouvoirs locaux de Cao Bằng, Paris, Presses de l’Inalco, 2018. L’utilisation de sources familiales n’est pas propre à l’Asie. Pour un exemple récent dans le monde arabe : Philippe Pétriat, Le Négoce des lieux saints. Négociants hadramis de Djedda, 1850-1950, Paris, Publications de la Sorbonne, 2016.
53 Yannick Bardy, « Archives familiales (Japon) », in Nathalie Kouamé, Éric Meyer, Anne Viguier (dir.), Encyclopédie des historiographies, op. cit.
54 Sujit Sivasundaram, “Sciences and the Global: On Methods, Questions, and Theory”, Isis, vol. 101, 2010/1, p. 146‑58.
55 En cela, il s’inscrit, comme d’autres, dans la lignée des travaux de Michael T. Bravo, notamment : Michael T. Bravo, “The Accuracy of Ethnoscience: A Study of Inuit Cartography and Cross-cultural Commensurability”, Manchester Papers in Social Anthropology, 1996 (2nd ed.).
56 Marie de Rugy, Aux confins des empires. Cartes et constructions territoriales dans le nord de la péninsule indochinoise (1885-1914), Paris, Éditions de la Sorbonne, 2018.
57 Felix Driver, “Hidden Histories Made Visible? Reflections on a Geographical Exhibition”, Transactions of the Institute of British Geographers, vol. 38, 2013, p. 427 : “The knowledge of many of the identifiable guides, interpreters and field assistants encountered in the RGS-IBG collections in many different contexts, from the Arctic to Amazonia, could hardly be characterised as ’local’ or ’indigenous’ in any straight forward sense”.
58 Sujit Sivasundaram propose ce programme pour le Pacifique : étudier les différentes traditions scientifiques côté européen, qui parfois entrent en conflit, par exemple, avec celles pratiquées par les officiers de marine, les baleiniers et les missionnaires. Analyser aussi les traditions de chaque groupe d’îles, à la fois distinctes et comparables en raison des échanges entre les populations de ces îles. Sujit Sivasundaram, “Sciences and the Global: On Methods, Questions, and Theory”, art. cit., p. 155.
59 Ibid., p. 155 ; Philippe Papin, « Un laboratoire pour l’étude des transferts », in Hoai Huong Aubert-Nguyen, Michel Espagne (dir.), Le Vietnam. Une histoire de transferts culturels, Paris, Demopolis, 2015, p. 33-46.
60 Ce qui ne minimise en rien la très grande violence et le bouleversement des sociétés lors de la période coloniale. Par exemple : Benjamin Elman, On Their Own Terms: Science in China, 1550-1900, Cambridge, Harvard University Press, 2005 ; id., A Cultural History of Modern Science in China, Cambridge, Harvard University Press, 2006 ; Jing Tsu, Benjamin Elman (eds.), Science and Technology in Modern China, 1880s-1940s, Leiden, Brill, 2014.
61 Sur le panislamisme, par exemple : Cemil Aydin, The Politics of Anti-Westernism in Asia. Visions of World Order in Pan-Islamic and Pan-Asian Thought, New York, Columbia University Press, 2007.
Haut de pageTable des illustrations
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|---|---|
| Titre | Fig. 1. Carte des environs de Hưng Hóa. |
| Crédits | Archives nationales d’outre-mer : EM 1888 111. |
| URL | http://journals.openedition.org/rh19/docannexe/image/8217/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 880k |
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| Titre | Fig. 2. Li Shanlan (au centre) et ses élèves de la classe de mathématiques, vers 1868-1870. |
| Crédits | Source : John Thomson, Illustrations of China and Its People, Londres, S. Low, Marston, Low, and Searle, 1873 – domaine public). |
| URL | http://journals.openedition.org/rh19/docannexe/image/8217/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 231k |
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| Titre | Fig. 3. Représentation d’un brahmane écrivain dans les Établissements français de l’Inde, années 1830. |
| Crédits | © Manuscrit indien de la BnF, cote : Indien 743. |
| URL | http://journals.openedition.org/rh19/docannexe/image/8217/img-3.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 729k |
Pour citer cet article
Référence papier
Julie Marquet et Marie de Rugy, « Introduction. Écrire l’histoire des savoirs dans les empires en Asie », Revue d'histoire du XIXe siècle, 64 | 2022, 9-28.
Référence électronique
Julie Marquet et Marie de Rugy, « Introduction. Écrire l’histoire des savoirs dans les empires en Asie », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 64 | 2022, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 15 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/8217 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rh19.8217
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