Le fait militaire dans l’historiographie de la guerre de Sécession
Texte intégral
- 1 Maria Cramer, “Confederate Flag: An Unnerving Sight in Capitol”, The New York Times, 9 janvier 2021
1De 2011 à 2015, le cent cinquantième anniversaire de la guerre de Sécession a été l’occasion aux États-Unis d’un débat historiographique intense alors que les stigmates de la guerre civile sont encore présents, comme l’a montré l’irruption d’un drapeau confédéré au Capitole lors de l’assaut du 6 janvier 2021 par les partisans de Donald Trump1. L’histoire de la guerre de Sécession est toujours populaire, mais une réflexion majeure sur la place du fait militaire dans son étude s’impose aujourd’hui avec la parution de plusieurs ouvrages de référence.
- 2 Bell Irvin Wiley, The Common Soldier of the Civil War, New York, Scribner, 1975 ; Barton A. Myers, (...)
- 3 Andrew S. Beldsoe, Andrew F. Lang (eds.), Upon the Fields of Battle. Essays on the Military History (...)
2Longtemps prédominante dans l’historiographie, l’histoire militaire est désormais transformée par des études plus sociales, culturelles ou transnationales, à la suite d’un social turn initié dès les années 1970-1980. Les revues Civil War History et The Journal of the Civil War Era, centrales dans l’étude du conflit, montrent bien ce changement ainsi qu’une évolution historiographique vers des formes moins conventionnelles de la guerre comme la guérilla ou l’histoire de l’occupation militaire. À cela s’ajoute une interrogation sur la violence du conflit et ses mémoires qui estompe la frontière entre le front et l’arrière et questionne l’utilité d’une histoire militaire traditionnelle2. En 2018, Andrew S. Bledsoe et Andrew F. Lang se refusent à sa disparition, évoquant la nécessité d’y recourir pour comprendre le conflit et plaidant pour son utilité dans le cadre d’études plus larges3.
- 4 Lorien Foote, Earl J. Hess (eds.), The Oxford Handbook of the American Civil War, New York, Oxford (...)
- 5 Earl J. Hess, Storming Vicksburg. Grant, Pemberton, and the Battles of May 19-22, 1863, Chapel Hill (...)
3Cette nouvelle optique est au cœur du récent Oxford Handbook of the American Civil War de Lorien Foote, spécialiste des liens entre guerre et société et Earl J. Hess, habitué de l’histoire tactique. L’ouvrage mêle histoire militaire et mise en contexte sociétale et politique et se prévaut de ne pas diviser affaires militaires et civiles, pensant chaque bataille ou campagne étudiée comme une introduction à une histoire thématique de la guerre. L’objectif est de réconcilier histoire sociale et événements militaires dans une approche holistique du conflit et de la société, mais sa réussite est à nuancer4. Earl J. Hess poursuivait d’ailleurs le même objectif avec Storming Vicksburg dont le souci précis de la tactique militaire l’emportait sur des chapitres consacrés aux populations dans la guerre et à la mémoire, beaucoup moins fournis, et dont l’ajout paraissait un peu artificiel5.
- 6 Aaron Sheehan-Dean (ed.), The Cambridge History of the American Civil War, New York, Cambridge Univ (...)
4Le Oxford Handbook peine à tenir sa promesse alors qu’il prend le contrepied d’une autre synthèse monumentale de référence publiée en 2019, la Cambridge History of the American Civil War, en trois volumes dont un consacré uniquement à l’histoire militaire, dans un découpage plus convenu. Ainsi, le siège de Vicksburg évoqué par Hess lui-même reste une histoire tactique classique qui s’interroge peu sur la fracture causée par la perte du Mississippi pour la Confédération. Sur le même sujet, la Cambridge History questionne le contexte des opérations militaires le long du Mississippi au-delà d’une simple description tactique, en écho à une historiographie réévaluant le rôle pivot de la région dans l’affrontement nord-sud6.
- 7 Earl J. Hess, “Where do we Stand? A Critical Assessment of Civil War Studies in the Sesquicentennia (...)
5C’est la vision même des affrontements qui diffère entre les deux parutions. L’ouvrage d’Earl J. Hess et Loren Foote place les événements militaires au cœur des bouleversements contemporains et en fait des déclencheurs majeurs de transformations qui sont, in fine, moins abordées que les opérations militaires. La Cambridge History met davantage en lumière ces épisodes militaires comme l’émanation d’un contexte politique et social tout aussi important que les tactiques utilisées. Logiques éditoriales différentes mais attendues tant Earl J. Hess prend position en faveur de la primauté de l’histoire militaire pour analyser la guerre civile7.
- 8 Will Weissert, “Veterans are Prized Recruits as Congressional Candidates”, Associated Press, 22 aoû (...)
- 9 Joseph G. Dawson III, Commanders in Chief: Presidential Leadership in Modern War, Lawrence, Univers (...)
6Cette position est assez traditionnelle tant les liens entre l’armée et la nation s’insèrent dans la fabrique de l’identité américaine et de son histoire. En effet, les références mémorielles sont encore importantes dans le débat public des États-Unis et l’armée joue un rôle symbolique, politiquement légitimant, comme le montre le passé de vétéran mis en avant par de nombreux candidats locaux ou nationaux8. Le président est d’abord le commandant en chef et sa gestion des engagements internationaux est importante notamment pour une réélection, ainsi Jimmy Carter est pénalisé par la crise des otages en Iran en 19799.
- 10 Pauline Blistène, Olivier Chopin, « Homeland : l’ennemi, la menace et la guerre contre la terreur » (...)
- 11 Douglas R. Egerton, “Rethinking Atlantic Historiography in a Postcolonial Era: The Civil War in a G (...)
7La guerre de Sécession, guerre civile questionnant l’existence d’une nation américaine, s’inscrit dans la liste des conflits modelant l’imaginaire américain avec la Révolution, la guerre du Vietnam, omniprésente dans les productions culturelles à partir des années 1970, tout comme les guerres en Irak et en Afghanistan le sont depuis les années 201010. Par ses résonances, elle est un marqueur des changements académiques et l’histoire militaire traditionnelle y apparaît de plus en plus en décalage avec une historiographie qui porte une étude du conflit plus large, géographiquement et chronologiquement11.
- 12 Earl J. Hess, “Where do we Stand?”, art. cit.
- 13 Le Gettysburg Anniversary Committee revendique 100 000 acteurs et 500 000 visiteurs depuis 25 ans [(...)
8Pourtant, l’histoire tactique classique reste appréciée parmi un public féru de reconstitutions militaires millimétrées12 qui attirent encore des centaines de milliers d’Américains13. Vue comme populaire, elle s’adresse à un public hybride, non académique mais amateur de stratégie, avec une exigence d’exhaustivité. En délaissant celle-ci et en s’ouvrant davantage à des considérations plus larges, le genre retrouverait sa justification historiographique mais pourrait également perdre une partie de son public uniquement intéressé par des propos militaires, ce qui conduit à s’interroger sur la réception de la recherche historique par le lectorat : faut-il écrire uniquement ce que l’historien pense que son public est prêt à accepter ?
9Omniprésente dans la construction politique du pays, l’armée reste au centre des débats académiques, posant la question du renouvellement de l’histoire militaire. Celle de la guerre de Sécession en est un bon exemple, qui témoigne de sa vitalité mais aussi des interrogations sur sa place dans l’imaginaire national et dans l’historiographie.
Notes
1 Maria Cramer, “Confederate Flag: An Unnerving Sight in Capitol”, The New York Times, 9 janvier 2021.
2 Bell Irvin Wiley, The Common Soldier of the Civil War, New York, Scribner, 1975 ; Barton A. Myers, “Military History”, Journal of the Civil War Era, vol. 2, 2012/1, p. 6.
3 Andrew S. Beldsoe, Andrew F. Lang (eds.), Upon the Fields of Battle. Essays on the Military History of the America’s Civil War, Baton-Rouge, LSU Press, 2018.
4 Lorien Foote, Earl J. Hess (eds.), The Oxford Handbook of the American Civil War, New York, Oxford University Press, 2021.
5 Earl J. Hess, Storming Vicksburg. Grant, Pemberton, and the Battles of May 19-22, 1863, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2020.
6 Aaron Sheehan-Dean (ed.), The Cambridge History of the American Civil War, New York, Cambridge University Press, 2019, 3 vol. ; Christopher Phillips, The Rivers Ran Backward. The Civil War and the Remaking of the American Middle Border, New York, Oxford University Press, 2016.
7 Earl J. Hess, “Where do we Stand? A Critical Assessment of Civil War Studies in the Sesquicentennial Era”, Civil War History, vol. 60, 2014/4, p. 371-403.
8 Will Weissert, “Veterans are Prized Recruits as Congressional Candidates”, Associated Press, 22 août 2021 [https://apnews.com/article/veterans-9cad3c4211a0e15852c44c8d75681254] (consulté en avril 2022).
9 Joseph G. Dawson III, Commanders in Chief: Presidential Leadership in Modern War, Lawrence, University Press of Kansas, 1993 ; Bertrand Van Ruymbeke, Histoire des États-Unis, de 1492 à nos jours, Paris, Tallandier, 2018, p. 551.
10 Pauline Blistène, Olivier Chopin, « Homeland : l’ennemi, la menace et la guerre contre la terreur », TV/Series 9|2016, mis en ligne 1er juin 2016 [http://journals.openedition.org/tvseries/1315] (consulté en mars 2022).
11 Douglas R. Egerton, “Rethinking Atlantic Historiography in a Postcolonial Era: The Civil War in a Global Perspective”, The Journal of the Civil War Era, vol. 1, 2011/1, p. 80 et suiv.
12 Earl J. Hess, “Where do we Stand?”, art. cit.
13 Le Gettysburg Anniversary Committee revendique 100 000 acteurs et 500 000 visiteurs depuis 25 ans [https://www.gbpa.org/] (consulté en avril 2022).
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Camille Parcq, « Le fait militaire dans l’historiographie de la guerre de Sécession », Revue d'histoire du XIXe siècle, 64 | 2022, 129-131.
Référence électronique
Camille Parcq, « Le fait militaire dans l’historiographie de la guerre de Sécession », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 64 | 2022, mis en ligne le 02 février 2025, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/8279 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rh19.8279
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page

