Navigation – Plan du site

AccueilNuméros64Pistes et débats« The age of » et ses problèmes. ...

Pistes et débats

« The age of » et ses problèmes. Du phasisme matériel dans l’écriture de l’histoire

“The Age Of” and its Problems. Material-Stages Theories in History Writing
Jean-Baptiste Fressoz
p. 173-188

Résumés

L’idée de transition énergétique repose sur une certaine histoire de l’énergie : par le passé, capitalisme et innovation auraient réalisé des transitions et, confrontés à la crise climatique, nous devrions maintenant inciter les entrepreneurs à en accomplir une nouvelle, à distance des énergies fossiles. Cet article montre comment cette manière de penser ensemble l’énergie, la matière et le temps s’est imposée à la fin du xixe siècle, quand les industriels et les intellectuels à leur suite ont envisagé le passé comme une succession de phases matérielles. Qu’il s’agisse d’occulter la force musculaire humaine, de prôner la réforme sociale ou de revendiquer le pouvoir pour les ingénieurs, le phasisme matériel (ou « ageofism ») a toujours eu des conséquences politiques problématiques. Mais avec le changement climatique, sa persistance est devenue réellement catastrophique.

Haut de page

Texte intégral

  • 1 Reinhardt Koselleck, Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Édi (...)

1Dans la seconde moitié du xixe siècle une expression fleurit dans la littérature anglophone : « the age of ». De nombreux « âges de » sont inventés pour désigner passé, présent et futur et surtout pour distinguer le présent du passé : « âge des révolutions » et « âge du commerce », « âge des conquêtes » et « âge de la science », ou encore du progrès, du capital, de l’industrie, de la démocratie, etc. La prolifération « des âges de… » est un bon indice de la diffusion culturelle de l’évolutionnisme. Il est aussi un signe d’une manière particulière de concevoir le temps historique comme tendu vers le futur, comme ce qui permet de passer d’un âge à un autre1.

  • 2 Jean-Baptiste Fressoz, « Pour une histoire des symbioses énergétiques et matérielles », Annales des (...)

2Cette expression connaît un succès particulier dans le domaine technique et matériel. Elle conquiert par exemple les titres des revues professionnelles fondées à cette époque : The Railway Age (1856), The Age of Steel (1857), The Iron Age (1867), The Gas Age (1884), The Petroleum Age (1887), The Electrical Age (1897), The Motor Age (1898) ou encore The Coal Age (1911). En se disputant le nom de leur époque, ces revues montrent bien que l’industrialisation fut la somme et la symbiose de toutes ces techniques et de toutes ces matières – et de mille autres encore2. Mais, prises une à une, elles prétendent bien singulariser leur époque par une technique ou une matière.

  • 3 Paul Bacot, Laurent Douzou, Jean-Paul Honoré, « Chrononymes. La politisation du temps », Mots. Les (...)
  • 4 En 1829, Carlyle propose le mechanical age, quelques années plus tard on voit apparaitre un age (...)

3Cet article se penche sur le sens de ces « chrononymes3 » d’un genre nouveau, de ces noms d’époques fondés sur les matières et les techniques. Ils m’intéressent car ils produisent ou traduisent une perception particulière de l’histoire comme succession de phases matérielles, une manière de penser ensemble la matière et le temps, de caractériser chaque époque par une ou deux matières ou techniques (rarement plus) censées dominer toutes les autres. Mon hypothèse est qu’il s’agit là d’un sentiment historique nouveau. Au siècle précédent l’idée de vivre à « l’âge du bois » ou « à l’âge du cheval » ou d’une quelconque autre matière n’aurait guère eu de sens. Au début du xixe siècle, on voit apparaître de nouveaux âges inspirés des « âges d’or », « d’argent » et « de fer » de Hésiode et d’Ovide, mais ils s’inscrivent dans une veine romantique, pour déplorer le triomphe du matérialisme4. La différence, dans la seconde moitié du xixe siècle, est que ces tropes sont de plus en plus pris au pied de la lettre. Pour quelles raisons ? Qui diffuse cet ageofism ? Comment expliquer son succès culturel ? Et quelles en sont les conséquences historiographiques ?

Attraits de l’ageofism

  • 5 Sur l’omniprésence du charbon dans le paysage, l’intimité et la vie quotidienne des Anglais : Charl (...)
  • 6 Pour le bois : Wilfrid E. Hiley, The Economics of Forestry, Oxford, Oxford University Press, 1930, (...)
  • 7 Edgard Hément, Histoire d’un morceau de charbon, Paris, P. Brunet, 1868, p. 194.
  • 8 Louis-Laurent Simonin, La Vie souterraine, Paris, Hachette, 1867, p. 287.
  • 9 Comité des houillères françaises, Situation de l’industrie houillère en 1859, Paris, Lacroix et Bau (...)
  • 10 Sur l’importance de l’hydraulique et du bois en France au xixe siècle : Serge Benoît, D’eau et de f (...)

4L’explication la plus évidente est celle d’une transformation effective du monde matériel. « L’âge du charbon » s’imposerait au xixe siècle tout simplement parce que cette matière est devenue omniprésente dans la vie quotidienne et dans l’industrie : il en va ainsi en Angleterre, où, entre 1830 et 1900, sa consommation décuple5. Le problème est que bien d’autres matières croissent aussi beaucoup durant les mêmes décennies : le bois voit ainsi sa consommation multipliée par six, celle des briques par cinq – deux matières qui, tout autant que le charbon, marquent le paysage anglais du xixe siècle6. En outre, en Grande-Bretagne, les progrès du charbon précèdent de beaucoup le discours sur son âge. Et c’est l’inverse en France : dès les années 1850, les ingénieurs des Mines, ne reculant devant aucune emphase, disent du charbon qu’il est « le pivot du monde moderne7 », « l’aliment » de la nation ou encore que « l’industrie ne vit que par lui8 ». Selon le Comité français des houillères, sans charbon « il n’y aurait plus ni industrie, ni commerce, ni puissance », il est « la force, le mouvement et la lumière9 », alors même qu’à cette date (1859) son rôle dans les moteurs ou l’éclairage est encore secondaire par rapport à l’hydraulique, au bois, aux chevaux ou aux graisses végétales et animales10.

5De toute manière, une interprétation « réaliste » de l’ageofism ne saurait fonctionner pour les autres chrononymes matériels : le pétrole n’a jamais acquis le poids qu’avait eu le charbon en 1900 ou encore « l’âge atomique » fut un fait linguistique majeur, à l’inverse de son importance économique tout à fait marginale (figure 1).

Fig. 1. Fréquence des chrononymes au moment de leur pic d’utilisation (date entre parenthèses) rapportée à celle de l’expression « energy transition » en 2020.

Fig. 1. Fréquence des chrononymes au moment de leur pic d’utilisation (date entre parenthèses) rapportée à celle de l’expression « energy transition » en 2020.

Source : Google Ngram Viewer.

6En fait, comme en témoignent les titres des revues citées plus haut, ces formules ne sont au départ que des slogans industriels. Comment expliquer alors leur succès bien au-delà de la littérature promotionnelle, en particulier chez les intellectuels ?

  • 11 La théorie des trois âges est popularisée par Christian Thomsen, conservateur du Musée royal des An (...)
  • 12 Hector Dufréné, « Essai sur l’origine et les progrès de l’industrie », Études sur l’Exposition de 1 (...)
  • 13 Louis-Laurent Simonin, La Vie souterraine, op. cit., p. 326 ; William Tulloch Jeans, The Creators o (...)

7Premièrement, l’ageofism tire un certain cachet de deux disciplines qui venaient de révolutionner la compréhension du temps précisément grâce à des marqueurs historiques matériels : la géologie et la préhistoire, dont il singeait le vocabulaire. D’un point de vue strictement lexical, l’expression « âge du charbon » a d’abord désigné une période géologique – le carbonifère – avant de s’appliquer au xixe siècle. En Angleterre, une relation idéologique intense s’établit d’ailleurs entre ces deux époques : ce n’était pas la contingence historique mais la Providence qui, en mettant en réserve d’épaisses couches de charbon, avait assuré puissance et empire aux Victoriens. De leur côté, les premiers préhistoriens, à la suite du danois Christian Thomsen, avaient élaboré dans les années 1830 un récit du passé profond scandé par trois matières : pierre, bronze et fer11. Dans la littérature de vulgarisation technologique, le « système des trois âges » est parfois présenté en guise d’introduction, un peu comme les trois coups annonçant l’entrée en scène du charbon12. Krupp, Bessemer ou Carnegie devinrent les héros « d’un âge d’acier » faisant suite à ceux, mythiques, du bronze et du fer13. Le système des trois âges permettait d’associer telle ou telle innovation au cours majestueux de l’histoire humaine et c’est précisément l’un des effets recherchés par les titres ronflants des revues citées plus haut.

  • 14 Il est théorisé en 1922 par le sociologue William Ogburn sous l’expression de cultural lag. Sur la (...)

8Pour les intellectuels, faire d’une matière un marqueur temporel fournissait une périodisation toute prête, un schéma explicatif et une apparence de matérialisme pour des récits qui, de manière ironique, étaient plutôt dérivés des philosophies idéalistes de l’histoire. L’ageofism était aussi commode pour les philosophes qui affirmaient devoir repenser de fond en comble le social, l’économique, l’histoire, etc., parce que les bases matérielles du monde avaient soudainement changé, ou que l’époque n’avait pas encore trouvé sa philosophie. Ce procédé de la tabula rasa est ancien, banal et sans cesse renouvelé, jusqu’à aujourd’hui14.

  • 15 Raphael Samuel, “Workshop of the World: Steam Power and Hand Technology in Mid-Victorian Britain”, (...)
  • 16 Karl Marx, « Machinisme et grande industrie », Le Capital, vol. 1, chap. 15, 1867 [https://www.marx (...)
  • 17 Christine MacLeod, Heroes of Invention. Technology, Liberalism and British Identity 1750-1914, Camb (...)

9Deuxièmement, l’ageofism était particulièrement séduisant pour la bourgeoisie car parler d’un « âge de la vapeur » occultait l’énormité du labeur humain engagé dans la production15. Marx soulignait la fascination des économistes de son époque pour la machine à vapeur et insistait pour sa part sur l’importance des mécaniques – dans l’industrie textile, elles précèdent de plusieurs décennies l’introduction de la vapeur – ainsi que sur la variété des forces disponibles pour les mouvoir : l’eau et les animaux, humains compris, et si nécessaire la vapeur16. Ce n’est pas non plus un hasard si « l’âge du charbon » fut aussi celui du sacre des inventeurs et que James Watt occupe le premier rang. La littérature de vulgarisation des années 1860, Louis Figuier, tout particulièrement, peint une modernité technologique découlant de l’ingéniosité humaine et place les ouvriers du côté des inerties et des résistances, alors même que ces derniers étaient évidemment les contributeurs les plus essentiels des progrès technologiques : sans mineurs pas de vapeur, sans terrassiers pas de chemin de fer17.

  • 18 Dans l’entre-deux-guerres, aux États-Unis, avec la montée du pétrole puis celle de l’hydroélectrici (...)
  • 19 Thomas Read, Our Mineral Civilization, Baltimore, William & Wilkins, 1932, p. 7.
  • 20 Cité dans Raymond Allen, What is Technocracy?, New York, McGraw-Hill, 1933, p. 82. L’idée, si ce n’ (...)

10Dans l’entre-deux-guerres, les statistiques énergétiques qui font leur apparition occultent mieux encore l’utilisation massive de la force humaine18. Grâce à l’ambiguïté du mot « travail » elles autorisent des affirmations assez extraordinaires, à l’instar de cet ingénieur expliquant « qu’aux États-Unis les deux-tiers du travail (work) est réalisé par le charbon et l’essentiel du dernier tiers, par le gaz et le pétrole19 ». Les Américains, paysans et ouvriers compris, sont décrits comme des princes orientaux sortis des Mille et une nuits : « Chaque Américain est doté de 40 génies invisibles et obéissants », chaque ouvrier aurait même à sa disposition « 3 000 esclaves énergétiques », renchérit Bassett Jones, le grand spécialiste des ascenseurs de Manhattan, qui est aussi l’inventeur de cette expression promise à un brillant avenir20.

  • 21 Stanley Jevons, The Coal Question, Londres, Macmillan, 1867 ; Antoine Missemer, Les Économistes et (...)
  • 22 Stanley Jevons, The Coal Question, op. cit., p. 276. Pour un raisonnement contrefactuel montrant la (...)
  • 23 Jevons ne croit pas à la possibilité d’une substitution, car l’eau et le vent fournissent des énerg (...)

11Troisièmement, l’ageofism tirait sa force de l’avenir. Les matières deviennent des âges quand on les considère depuis le futur comme des épisodes forclos. Il faut ici souligner le rôle fondamental de Stanley Jevons. Son livre The Coal Question donne le coup d’envoi à un genre en soi, celui de la prospective énergétique21. Or c’est aussi un exemple parfait d’ageofism : le charbon, écrit Jevons, est « l’alpha et l’omega22 » de l’industrialisation, du commerce, de la puissance. Les autres matières n’ont droit qu’à un traitement sommaire. Les rares passages consacrés au bois portent sur sa pénurie dans l’Angleterre des xviie et xviiie siècles. Son schéma général est celui d’une substitution : du bois par le charbon puis du charbon par… rien du tout23. Et ce, alors même que Jevons aurait pu étendre sa théorie de l’effet rebond à la consommation d’autres matières. Rédigé en trois mois à peine, The Coal

  • 24 Paschal Grousset, « De l’épuisement probable des mines de houille en Angleterre », L’Économiste bel (...)

12Question lance un débat de cinquante ans sur l’épuisement de la houille ainsi qu’une vague de spéculations sur l’âge matériel qui pourrait lui faire suite. En français, l’un des premiers à parler « d’âge du charbon » est un journaliste recensant son ouvrage : « À l’âge du bois a succédé l’âge du charbon, à l’âge du charbon succédera l’âge d’une autre puissance24. »

Ageofism et devenir du capitalisme

  • 25 Même si l’on discute déjà beaucoup d’énergie du futur, d’hydraulique, de solaire, de géothermie, et (...)
  • 26 Marcelin Berthellot, « En l’an 2000 », Science et morale, Paris, Calman-Lévy, 1896, p. 510.
  • 27 “Linking Up Water, Power and Factory”, Industrial Power, juin 1920, p. 17-50 ; Harper Leech, The Pa (...)

13Autour de 1900, la nature de cette « autre puissance » fascine car elle paraît étroitement liée à la forme politique de la société future. Polluant et socialement problématique, le charbon doit disparaître ; l’électricité régnera en maître – même si l’on ignore souvent comment elle sera produite25. La question sociale est en arrière-plan de toutes ces discussions : pour les capitalistes, la fin du charbon signera aussi celle de leurs ennuis. Le ministre et chimiste Marcelin Berthelot explique qu’en l’an 2000, les énergies nouvelles auront débarrassé le monde des « mines de charbon et par conséquent des grèves de mineurs26 ». Avec le développement des moteurs électriques et des barrages, les industriels attendent et espèrent une nouvelle vague d’industrialisation, rurale cette fois-ci, leur permettant de s’extraire des métropoles remuantes acquises aux doctrines socialistes. C’est dans cette perspective que Henry Ford, symbole de la production de masse, délocalise une partie de son activité de Detroit vers une vingtaine de villages du Michigan alimentés par des barrages hydroélectriques27.

  • 28 Pour Kropotkine, l’électricité permet de moderniser des unités de productions de petite échelle – q (...)

14Les socialistes reprennent ces utopies mais en en inversant les polarités. L’électricité, ils en sont convaincus, tournera à leur avantage : elle réconciliera travail agricole et industriel, renforcera la petite production et donc l’autonomie ouvrière (Kropotkine) ou encore elle libérera la femme des tâches domestiques (Bebel)28. L’innovation, même ténue ou franchement hypothétique (« l’électricité végétale » à laquelle Bebel et Kropotkine consacrent de longues pages), devient le signe d’un monde en train de changer de base. D’autres socialistes – « Fabiens » britanniques des années 1900, ou « Technocrates » américains des années 1930 –, insistent au contraire sur l’effet centralisateur du réseau électrique qui rendra la concurrence obsolète, imposera la coopération ou même la propriété collective des moyens de production. Le socialisme est la condition politique pour que l’âge électrique puisse pleinement s’épanouir.

  • 29 George Bernard Shaw, “Transition”, in George Bernard Shaw (ed.), Fabian Essays in Socialism, New Yo (...)

15De la fin du xixe siècle aux années 1930, le discours de la réforme sociale fut un ardent foyer d’ageofism. Les socialistes britanniques et américains présentent leurs propositions de réforme comme une adaptation à la révolution récente de l’ordre matériel. Les tendances monopolistiques à l’œuvre, le socialisme municipal, la mise en régie des compagnies de réseau témoignent que le capitalisme atteint ses limites face au développement technologique, elles sont le prélude d’une transformation sociale beaucoup plus profonde. Chez les socialistes fabiens de la fin du xixe siècle, le mot qui s’impose pour désigner ce processus est celui de « transition » qu’ils contrastent à la « révolution » qui aurait déjà eu lieu dans le monde de la production29. Le mot devient emblématique de leur réformisme. Dans Transition: A Novel (1895), la romancière Emma Brooke met en scène le choix de son héroïne entre deux amants : un séduisant anarchiste étranger et un socialiste réformiste anglais, terne mais solide, inspiré de Sidney Webb, la figure de proue du mouvement fabien.

  • 30 Patrick Geddes, “A National Transition”, Sociological Review, vol. 18, 1928/1, p. 1-16. L’autre élé (...)

16C’est aussi ce mot de « transition » qu’utilise Patrick Geddes en 1925 pour une grande conférence donnée à la Royal Society. L’Angleterre traverse alors « la crise du charbon ». Les houillères, pénalisées par le retour au gold standard et concurrencées par la Ruhr se voient privées de marchés à l’export. Elles réduisent les salaires, ce qui conduira à la grève générale de mai 1926. Selon Geddes, cette crise n’est pas simplement le fruit d’une politique monétaire inepte mais le signe d’une Angleterre bloquée à « l’âge du charbon » (une forme d’âge de pierre, ironise-t-il) alors que le continent, « de la Finlande à la Palestine », serait en train de basculer vers l’hydroélectricité. Propre et inépuisable, celle-ci serait en train de métamorphoser l’Europe en commençant par ses marges : les montagnes italiennes, les Alpes, les Pyrénées et surtout la Scandinavie. Là, le long des cours d’eau, à la campagne, des peuples vertueux cultiveraient « les plus hautes technologies ». Sous sa plume, l’hydroélectricité devient la grande rédemptrice de la modernité : elle concilierait industrialisation, environnement et eugénisme – les Scandinaves en particulier seraient parvenus à conserver « les races les plus fortes » ; elle permettrait même de « régénérer la nature » par la production d’engrais azotés30. La transition est une affaire de survie raciale, les Anglais risquent de subir le sort qu’ils ont infligé aux peuples primitifs s’ils ratent le coche des « néotechniques ».

  • 31 William E. Akin, Technocracy and the American Dream: The Technocrat Movement, 1900-1941, Berkeley, (...)
  • 32 Thorstein Veblen, The Engineers and the Price System, New York, Huebsch, 1919, p. 42-82, 99-106. (...)

17La conviction de vivre une immense rupture matérielle et énergétique est la raison d’être de Technocracy Inc., un mouvement fondé en 1932 aux États-Unis qui connut un succès bref mais important (environ 250 000 membres) au milieu des années 1930, surtout parmi les ingénieurs menacés par la crise. Son fondateur, Howard Scott, était devenu la coqueluche du tout New York grâce à des conférences sur l’histoire de l’énergie, le « machine age » et l’effondrement des États-Unis du fait de l’inadéquation entre système productif et système politique31. Le texte qui inspire le mouvement est le pamphlet que l’économiste Thorstein Veblen rédige au sortir de la guerre : The Engineers and the Price System32. L’auteur oppose de manière très schématique le monde moderne des ingénieurs et l’ancien monde du business, de la politique et du « price system » qui parasite et bloque le premier sans rien n’y comprendre. L’électrification et avec elle la production de masse et la cartellisation auraient rendu obsolètes les institutions américaines. Syndicalistes et capitalistes sont renvoyés dos à dos car ils « sabotent », chacun à leur manière, l’outil productif. Seuls les ingénieurs trouvent grâce à ses yeux car ils défendent l’efficience du système industriel et donc le bien commun. Le « système des prix » génère artificiellement de la rareté pour créer de la rente. Au début des années 1930, alors que les États-Unis comptent 12 millions de chômeurs, le pamphlet de Veblen paraît prophétique.

  • 33 Théorisé dans un livre remarquable de Walter Polakov, un disciple de Taylor et Gantt : Walter Polak (...)
  • 34 James MacKaye, Americanized Socialism: A Yankee View of Capitalism, New York, Boni and Liveright, 1 (...)

18Chez les technocrates, l’ageofism sert à deux choses : il fonde la prétention au pouvoir des ingénieurs qui seraient les seuls à pouvoir organiser le « power age »33 et il sert aussi à rassurer. Le « Soviet des techniciens » que Veblen appelait de ses vœux en 1921 ne doit effaroucher personne. Dans un pays capitaliste avancé comme les États-Unis, expliquent les technocrates, le socialisme ne naîtrait pas au forceps de la lutte des classes, mais d’une transition indolore imposée par le nouvel âge des techniques. La transition vers le socialisme « ne dérangera personne […] tout comme un ingénieur remplace un pont ancien par un autre sans interrompre le trafic34 » : une simple opération de maintenance sociale.

Fig. 2. La transition vue par les technocrates : le golem électrique est une menace mais il permettra de débarrasser l’Amérique des ploutocrates de Washington et de Wall-Street.

Fig. 2. La transition vue par les technocrates : le golem électrique est une menace mais il permettra de débarrasser l’Amérique des ploutocrates de Washington et de Wall-Street.

Source : Technocrats’ Magazine, 1933.

« Un raccourci aussi brillant que trompeur »

  • 35 Chester Gilbert, Joseph Poge, America’s Power Resources, New York, The Century Co., 1921 ; Erich Zi (...)
  • 36 William N. Sparhawk, Why Grow Timber?, Washington, US Department of Agriculture, 1928, p. 2.
  • 37 Charles K. Leith, World Minerals and World Politics, New York, McGraw Hill, 1931, p. 30.
  • 38 Sur les estimations du charbon après Jevons : Nino Madureira, “The Anxiety of Abundance”, art. cit. (...)

19Mais au moment où Geddes fantasme un monde « néotechnique » sur le point de se débarrasser du charbon et que bien d’autres intellectuels aux États-Unis spéculent sur le « power age », les « experts » (qu’ils soient forestiers, ingénieurs pétroliers, spécialistes de géologie économique) avaient largement réfuté ces espoirs et la vision phasiste du monde matériel qui les sous-tendait. Tous savaient que le xixe siècle avait été l’âge du bois autant que celui du charbon et ils prévoyaient que le xxe siècle, annoncé comme celui du pétrole et de l’électricité, brûlerait encore beaucoup plus de charbon35. Ils tenaient l’idée de substitution pour grotesque et insistaient, à juste titre, sur les consommations presque toujours croissantes de la plupart des matières premières. Comme le soulignait un économiste américain en 1928, « on ne connaît aucun exemple d’une matière première devenue obsolète, quel que soit le nombre de substituts qui ont pu être découverts36 ». En 1930, un autre expert qualifie l’idée de substitution de « common bugaboo37 » (épouvantail commun) : quand une matière n’est plus utilisée dans un secteur, ses producteurs parviennent toujours à lui trouver d’autres usages. Le bois fournissait l’exemple le plus éclatant de cette loi. Le charbon et l’industrialisation au lieu de l’avoir éliminé avaient au contraire fortement accru sa consommation pour la construction, les chemins de fer, le boisage des mines, les caisses, les tonneaux, le carton, le papier, les journaux, l’hygiène, etc. Dans les années 1900, la Grande-Bretagne, premier producteur de charbon était aussi le plus grand importateur de bois. À tel point que les conservationnistes s’inquiétaient bien plus de l’épuisement des forêts que de celui de la houille dont les réserves mondiales avaient été fixées par les géologues à 6 000 ans de consommation au rythme de 191338.

  • 39 Robert Brunschwig, « Charbon et pétrole dans l’économie moderne », Annales de l’Office national des (...)

20Même constat pour la substitution du charbon par le pétrole. Robert Brunschwig, ingénieur des Mines à l’Office national des combustibles liquides, qualifiait la « fin du charbon » ou « l’âge du pétrole » de « raccourcis aussi brillants que trompeurs39 ». Certes, la part relative du charbon dans le mix énergétique mondial diminuait à cause du pétrole mais il restait, de loin, l’énergie dominante (fig. 3).

Fig. 3. Scott Turner, The Mineral Industry, US Bureau of Mines, 1932.

Fig. 3. Scott Turner, The Mineral Industry, US Bureau of Mines, 1932.
  • 40 Erich Zimmerman, World Resources and Industries, op. cit., p. 448.
  • 41 Edward Jeffrey, Coal and Civilization, New York, Macmillan, 1925.
  • 42 De 4 livres/kWh à moins de 2 livres : Scott Turner, The Mineral Industry, Washington, US Department (...)

21Et il était évident qu’il demeurerait longtemps encore « la principale source d’énergie de l’industrie moderne40 », « la base du monde des machines41 ». Les experts expliquaient la stagnation de sa consommation mondiale dans l’entre-deux-guerres non par son obsolescence mais par l’amélioration des rendements des machines. Les cours élevés de la houille pendant la Première Guerre mondiale avaient conduit les industriels à économiser le charbon dans la sidérurgie, le gaz d’éclairage et l’électricité. Le rendement des centrales thermiques américaines avait par exemple doublé entre 1917 et 193042. L’électrification, en mettant au rebut les machines à vapeur inefficaces, permettait d’économiser du charbon, tout en renforçant paradoxalement l’importance économique de celui-ci.

  • 43 Royal Commission on Coal Supplies, Final Report, 1905, p. 16.
  • 44 Charles Van Hise, The Conservation of Natural Resources in the United States, New York, Macmillan, (...)
  • 45 Ian Tyrrell, Crisis of the Wasteful Nation, op. cit., p. 82.

22L’espoir d’une transition vers l’hydroélectricité avait été aussi rapidement réfuté. Des calculs montraient que la plate Angleterre n’économiserait, grâce à ses rivières, qu’un peu plus d’un million de tonnes de charbon : une quantité dérisoire au regard des 200 millions de tonnes brûlées à l’époque43. Aux États-Unis, du fait d’un potentiel important, l’espoir dure un peu plus longtemps mais les experts considèrent généralement l’hydraulique comme un moyen de conserver du charbon, certainement pas comme sa relève44. Il est aussi frappant de voir combien les conservationnistes des années 1930 se préoccupent du très long terme, de la disponibilité du charbon à l’horizon de trois ou quatre siècles : preuve s’il en est que l’idée de transition leur était étrangère45.

L’ageofism et l’écriture de l’histoire

23L’ageofism naît ainsi dans le dernier tiers du xixe siècle au sein d’un espace discursif éclectique mêlant promotion industrielle, crainte malthusienne de l’épuisement, anxiété nationale, utopie électrique et réformisme social – le tout exprimé dans un lexique préhistorique qui sied aux grandes fresques évolutionnistes. Le plus surprenant au fond est de constater combien ce discours a pris racine dans l’écriture de l’histoire.

  • 46 Arnold Toynbee, Lectures on the Industrial Revolution in England, Londres, Rivingtons, 1884.
  • 47 David Cannadine, “The Present and the Past in the English Industrial Revolution 1880-1980”, Past an (...)

24Dans les premiers travaux sur la « révolution industrielle » – ceux d’Arnold Toynbee par exemple46 – le charbon n’était pas central. Le cœur de l’action se situait à la fin du xviiie siècle avec la mécanisation de l’industrie textile. On s’intéressait plus aux effets sociaux délétères du machinisme qu’à la substitution du muscle par la vapeur. L’inspiration était tirée de Smith et de Marx bien plus que de Jevons47. Mais au début du xxe siècle, différents concepts – économie organique, première et seconde révolutions industrielles, ou encore le triptyque éotechnique, paléotechnique, néotechnique – acclimatent l’ageofism en histoire.

  • 48 Werner Sombart, « Emanzipation von den Schranken des Organischen », Die Deutsche Volkswirtschaft im (...)
  • 49 « Tout ce qui différencie les Allemands des autres nations tient à la forêt. La culture matérielle (...)
  • 50 Le non-organique permet de relier « le Juif » dans son désert et le capitaliste américain dans sa v (...)
  • 51 Walter Sombart, Die Deutsche Volkswirtschaft, op. cit., chap. 8.

25En 1903, l’historien allemand Werner Sombart propose d’interpréter l’industrialisation comme l’émancipation vis-à-vis des limites d’une économie « organique » et présente même des calculs d’hectares fantômes (il aurait fallu par exemple dédier un quart de la surface de l’Allemagne pour nourrir les chevaux remplaçant les locomotives)48. Si les historiens contemporains de la révolution industrielle comme Rudolf Sieferle, Anthony Wrigley ou Kenneth Pomeranz ont retenu le mot et la méthode, pour le très conservateur Sombart, « organique » servait avant tout à caractériser « l’identité allemande » comme une adéquation profonde entre la forêt, le bois, une organisation sociale et une spiritualité propre à l’espace germanique49. À cette Gemeinschaft (communauté) des sous-bois et de la valeur d’usage, il opposait l’économie minérale de la machine et du fer, une économie cosmopolite inventée par les Juifs et les capitalistes anglais50. Le xixe siècle, déplore Sombart, est celui de la destruction de l’économie organique par la quantification, la science, le mécanisme mais aussi et surtout par la substitution systématique des matières minérales aux matières vivantes : du bois par le charbon, des chevaux par la vapeur, du fumier par des phosphates, des matières tinctoriales par les colorants chimiques51, etc.

  • 52 Dès 1929, Popular Science parle de « seconde révolution industrielle » à propos de l’hydroélectrici (...)
  • 53 Frederic Henderson, The Economic Consequences of Power Production, Londres, Allen & Unwin, 1931, p. (...)
  • 54 Harper Leech, The Paradox of Plenty, op. cit., p. 22-23 et 40-42.
  • 55 Ibid., p. 32.

26Dans les années 1930, l’idée que la révolution industrielle anglaise fut un phénomène fondamentalement énergétique, devient banale sous la plume d’intellectuels essayant de donner un sens à la crise économique et au « chômage technologique ». L’idée s’impose d’une « seconde révolution industrielle » – américaine et électrique – qu’il faut analyser au regard de la première : celle de l’Angleterre et du charbon52. Les machines passent alors au second plan : « La chose nouvelle, la chose vraiment fondamentale, la chose profondément importante qui définit la Révolution industrielle c’est la substitution de l’énergie humaine par l’énergie mécanique53 », écrit le socialiste londonien Fred Henderson. Même constat pour le journaliste du Chicago Tribune Harper Leech : les intellectuels idolâtrent ou blâment les machines sans comprendre qu’elles ne sont qu’une émanation du charbon. « La modernité n’a rien créé, écrit-il, nous n’avons été que les récipiendaires passifs du grand accident paléozoïque ». La première révolution industrielle eut lieu « quand la base matérielle de l’économie passa du sol au sous-sol54 » et la seconde quand l’énergie est devenue omniprésente grâce à l’électricité. L’ageofism sert ici une pensée conservatrice : de même que Malthus et Ricardo étaient déjà obsolètes en leur temps – car ils n’avaient pas saisi le bouleversement introduit par James Watt –, de même aux États-Unis, le marxisme et la lutte des classes n’ont plus aucun sens « quand la valeur-travail a perdu toute base physique : la part du travail humain est infime […] 94 % de la production est accomplie par le charbon et le pétrole55 ».

  • 56 Lewis Mumford, Technics and Civilization, Londres, Routledge, 1934, p. 3. Mumford fait partie des i (...)
  • 57 Lewis Mumford, Technics and Civilization, op. cit., p. 83, 163.
  • 58 Dans la légende dune photographie de station hydro-électrique en URSS, il note : « Le calme, la pr (...)
  • 59 Ibid., p. 256.

27Technics and Civilization est sans doute le chef-d’œuvre de cette littérature phasiste des années 1930. Lewis Mumford – proche du mouvement technocratique – propose un récit de « la base matérielle de la civilisation occidentale56 » qui reprend des éléments de Geddes, Sombart et Spengler. Trois phases se succèdent : éotechnique, paléotechnique et néotechnique – une manière plus distinguée de parler d’âge du bois, du charbon et de l’électricité qui renoue avec l’origine préhistorique de tous ces tropes. L’histoire des techniques est globalement plaquée sur celle de la matière, ce qui conduit Mumford à nombre d’affirmations étranges. L’électricité par exemple est pensée comme néotechnique alors même que les centrales thermiques étaient en passe de devenir à son époque les premières consommatrices de charbon ; le fer est décrit comme « le matériau universel » du xixe siècle et Mumford s’étonne même de voir « les techniques du bois survivre à l’âge du métal57 ». Comme Geddes et bien d’autres intellectuels, Mumford voit dans la phase néotechnique la grande rédemptrice de l’industrialisation : grâce à l’hydroélectricité, « le ciel bleu et les eaux claires reviennent58 ». Mieux encore, elle donnerait naissance à une conscience planétaire, à une « géotechnique » soucieuse de forêts et de climat car l’humanité doit désormais prendre soin de la nature – du moins des cours d’eau – pour produire son énergie59.

L’âge atomique n’aura pas lieu

  • 60 The New York Times, 12 août 1945.
  • 61 Le Monde, 8 août 1945 ; L’Aurore, 7 août 1945.
  • 62 Sud Ouest, 8 août 1945.
  • 63 Gavroche, 16 août 1945.
  • 64 Paris-Presse, 10 août 1945.
  • 65 Norman Cousins, “Modern Man is Obsolete”, Saturday Review of Literature, 18 août 1945.
  • 66 André Bonnet, Comment prévenir et guérir la cellulite, fléau de l’âge atomique, Paris, Dangles, 195 (...)

28Au lendemain de Hiroshima, le phasisme est dans tous les esprits, sur toutes les lèvres, et dans toutes les langues. « We entered a New Era: the Atomic Age60 », écrit le New York Times. En France, les journaux annoncent de manière concomitante la destruction d’une ville japonaise et les applications futures de l’atome : « Une révolution scientifique » surtitrent Le Monde et L’Aurore61, « L’énergie atomique révolutionnera l’industrie d’après-guerre » (Sud Ouest62), « Vers les centrales atomiques » (Gavroche63), « L’âge de l’uranium » (Paris-Presse64), etc. Dans les années 1950, les titres des livres se suivent et se ressemblent car tout doit être relu « à l’âge atomique » : la physique, la guerre, la paix, le droit ou l’éthique bien sûr, mais aussi Le Savoir-vivre ou L’Éducation catholique de nos filles. L’ageofism est à son comble. Y compris pour exprimer l’effroi : avant Gunther Anders, un journaliste américain annonce « l’obsolescence de l’homme » à l’âge atomique65. Un médecin ose même : Comment prévenir et guérir la cellulite, fléau de l’âge atomique66.

  • 67 En France, marquée par les pénuries de la guerre et de l’après-guerre, l’atome est vanté comme une (...)
  • 68 Virgil Jordan, Manifesto for the Atomic Age, New Brunswick, Rutgers, 1946, p. 25.

29Les autorités confortent ce sentiment. Aux États-Unis, tout est fait pour associer l’atome non pas à la guerre mais à la production énergétique : Truman baptise ainsi Atomic Energy Commission (AEC) une organisation qui s’occupe alors surtout de bombe H et nomme à sa tête David E. Lilienthal, l’ancien directeur de la Tennessee Valley Authority, une grande figure du New Deal et le symbole de l’électrification au service du peuple. À partir de 1953, c’est le programme Atom for Peace qui nourrit une machine de propagande internationale sur les applications pacifiques du nucléaire67. Le patron de l’AEC annonce une électricité « too cheap to meter » (si bon marché qu’il ne servirait à rien d’en mesurer la consommation), une prédiction qui fait pâle figure à côté de celles de Virgil Jordan, l’éditeur de Business Week : « grâce à l’énergie atomique, écrit-il, on peut désormais fabriquer n’importe quelle chose à partir de n’importe quoi, ou même à partir de rien, n’importe où dans le monde, dans n’importe quelle quantité et sans que cela ne coûte rien68 ».

  • 69 Par exemple : Les Dernières dépêches, 6 septembre 1945.
  • 70 Paul Boyer, By the Bomb’s Early Light. American Thought and Culture at the Dawn of the Atomic Age, (...)
  • 71 « Il y a un an, Hiroshima », Le Franc-Tireur, 6 août 1946.

30Mais contrairement aux clichés condescendants sur les années 1950 – Bikini et les cocktails atomiques que notre « modernité réflexive » se plaît à entretenir –, ni les experts, ni même la population en général, ne sont dupes. Pour des raisons évidentes : la presse a dûment rapporté la destruction totale de Hiroshima, les corps carbonisés, et le « mal mystérieux » des radiations69. En 1945, les Américains approuvent massivement le bombardement (85 %), mais dès 1947, avant même la bombe soviétique, ils ne sont plus que 55 % à juger que la découverte de la fission a été « une bonne chose70 ». En France, un an après Hiroshima, on trouve déjà des articles sarcastiques sur les prédictions fantasques de « l’âge atomique » qui avaient été proférées dans le soulagement de l’été 194571.

  • 72 Sam Schurr, Jacob Marshak, Economic Aspect of Nuclear Energy, Princeton, Princeton University Press (...)
  • 73 Cité par Paul Boyer, By the Bomb’s Early Light, op. cit., p. 114.
  • 74 President’s Material Policy Commission, Resources for Freedom, vol. 1, 1952, p. 122.
  • 75 “Atomic energy will have no disruptive effect on the use of conventional fuel”, in Joint Committee (...)
  • 76 Cité par Paul Boyer, By the Bomb’s Early Light, op. cit., p. 116.

31Quand on considère non pas la propagande mais les rapports d’experts, la plupart des économistes se montrent très sceptiques sur la perspective d’un « âge atomique ». En 1950 paraît un gros volume intitulé Economic Aspects of Nuclear Energy. Fruit de cinq années de recherches au sein de la Cowles Commission de l’Université de Chicago, à laquelle participent, entre autres, les spécialistes et historiens de l’énergie Schurr et Marshack, ainsi que les futurs prix Nobel d’économie Herbert Simon et Tjalling Koopmans, ce livre ne laisse aucune pierre non retournée : l’opportunité de l’atome est évaluée secteur par secteur, de la sidérurgie à l’électricité, et comparée aux alternatives existantes. Conclusion : le recours à l’énergie atomique n’augmenterait le PNB américain que de 1 % à long terme72. Et même cette conclusion paraît à certains trop optimiste : en utilisant la méthode des matrices de Leontieff, Walter Isard, un économiste du MIT (Massachusetts Institute of Technology) juge le nucléaire « non révolutionnaire73 ». De manière significative, la commission dirigée par le sénateur Paley, chargée d’évaluer le futur des ressources naturelles américaines, ne le considère pas non plus comme une option majeure, il sera tout au plus « un complément précieux aux autres sources d’énergie74 ». Le comité sur l’électricité d’Atom for Peace partage cette conclusion75. Lilienthal, le directeur de l’AEC, lui-même en convient : « L’âge atomique n’est pas au coin de la rue, ni même au coin de la suivante76. »

*

  • 77 Par exemple, pour “age of steam”, on en comptait 5 dans les années 1960 ; puis 1970 : 19, 1980 : 16 (...)
  • 78 Tim Mitchell, Carbon Democracy. Political Power in the Age of Oil, Londres, Verso, 2011.

32Les âges matériels ne disparaissent jamais. Ni dans les faits, ni dans la langue. Ils tendent même à se renforcer au cours du temps car ils fonctionnent par opposition. Jamais on ne parla autant « d’âge de la vapeur » qu’au début de l’électricité et du pétrole. C’était une manière pour les nouveaux entrants de marquer la rupture tout en s’inscrivant dans une auguste lignée. Dans l’écriture de l’histoire aussi, l’ageofism perdure. Le catalogue de la British Library indique même une recrudescence des publications comprenant un chrononyme matériel dans leur titre77. Et l’historiographie récente, préoccupée à juste titre d’environnement et de ressources, a donné une seconde vie au phasisme du siècle dernier : la « révolution industrielle », que plusieurs décennies d’histoire économique avaient relativisée, a été réhabilitée en tant que « transition » du bois au charbon, comme le passage d’une « économie organique » à une « économie minérale ». La vision « phasiste » du monde matériel est si profondément ancrée que certains historiens opposent même un xixe siècle du charbon à un xxe siècle du pétrole – et en tirent des conclusions hasardeuses sur l’histoire et la nature du pouvoir78. Pourtant, depuis le début du xxe siècle, au fur et à mesure que l’ageofism se diffusait dans la culture populaire et parmi les intellectuels, les experts avaient dressé un tableau très différent de l’histoire matérielle : une histoire non de phases et d’âges, mais d’empilement, de stratification et de symbioses.

  • 79 Jean-Baptiste Fressoz, « La “transition énergétique”, de l’utopie atomique au déni climatique : Éta (...)

33Qu’il s’agisse d’occulter la force musculaire humaine, de prôner la réforme sociale ou de revendiquer le pouvoir pour les ingénieurs, l’ageofism a toujours eu des conséquences politiques problématiques. Mais avec le changement climatique, sa persistance est devenue réellement dangereuse. Car c’est bien cette culture historique ordinaire qui explique la facilité avec laquelle, face au changement climatique, la notion de « transition énergétique » s’est imposée comme une évidence, comme une notion solide et rassurante, une notion qui ancrait une certaine futurologie dans l’histoire – par le passé, le capitalisme a réalisé maintes transitions, nous devons simplement inciter les entrepreneurs à en accomplir une nouvelle –, alors que ce futur n’avait en réalité aucun passé79.

Haut de page

Notes

1 Reinhardt Koselleck, Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990 ; François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Le Seuil, 2003.

2 Jean-Baptiste Fressoz, « Pour une histoire des symbioses énergétiques et matérielles », Annales des Mines, n° 101, 2021, p. 7-11.

3 Paul Bacot, Laurent Douzou, Jean-Paul Honoré, « Chrononymes. La politisation du temps », Mots. Les langages du politique, no 87, 2008, p. 5-12 ; Dominique Kalifa (dir.) « Chrononymes. Dénommer le siècle », Revue d’histoire du xixe siècle, no 52, 2016/1 ; Dominique Kalifa (dir.), Les Noms d’époque. De « Restauration » à « Années de plomb », Paris, Gallimard, 2020.

4 En 1829, Carlyle propose le mechanical age, quelques années plus tard on voit apparaitre un age of tin et dès 1845, un age of coal mais le sens est encore symbolique (déclin moral, matérialisme) : Antonio Carlo Napoleone Gallenga, The Age We Live In, Londres, John Olliver, 1845. Dans les années 1870, aux États-Unis, Marc Twain parle d’un “gilded age”, âge doré (la croissance économique rapide après la guerre de sécession), mais aussi âge du toc.

5 Sur l’omniprésence du charbon dans le paysage, l’intimité et la vie quotidienne des Anglais : Charles-François Mathis, La Civilisation du charbon, Paris, Vendémiaire, 2021.

6 Pour le bois : Wilfrid E. Hiley, The Economics of Forestry, Oxford, Oxford University Press, 1930, p. 38 ; pour les briques : Robert Lionel Sherlock, Man as a Geological Agent, Londres, Witherby, 1922, p. 218-220 (on passe de 1 milliard de briques par an en 1830 à 4,8 en 1907).

7 Edgard Hément, Histoire d’un morceau de charbon, Paris, P. Brunet, 1868, p. 194.

8 Louis-Laurent Simonin, La Vie souterraine, Paris, Hachette, 1867, p. 287.

9 Comité des houillères françaises, Situation de l’industrie houillère en 1859, Paris, Lacroix et Baudry, 1860, p. 9.

10 Sur l’importance de l’hydraulique et du bois en France au xixe siècle : Serge Benoît, D’eau et de feu : forges et énergie hydraulique, xviiie-xxe siècle. Une histoire singulière de lindustrialisation française, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2020 ; sur celle des chevaux comme force industrielle : François Jarrige, Mohamed Kasdi, « Moteurs animés des filatures », in François Jarrige, Alexis Vrignon (dir.), Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel, Paris, La Découverte, 2020 ; sur celle des oléagineux et des suifs pour l’éclairage : Jean-Baptiste Fressoz, « Une histoire matérielle de la lumière », ibid., p. 84-99.

11 La théorie des trois âges est popularisée par Christian Thomsen, conservateur du Musée royal des Antiquités nordiques de Copenhague qui sen sert pour réorganiser ses collections. À la base de ce primat matériel, le constat que certains artefacts ne se rencontrent jamais au sein du même terrain archéologique : on ne trouve pas des épées de bronze avec des glaives de fer par exemple : Bo Gräslund, The Birth of Prehistoric Chronology. Dating Methods and Dating Systems in Nineteenth-Century Scandinavian Archeology, Cambridge, Cambridge University Press, 1987.

12 Hector Dufréné, « Essai sur l’origine et les progrès de l’industrie », Études sur l’Exposition de 1878, Paris, Librairie scientifique, 1878, vol. 1, p. 1-43 ; J. Riley, The Age of Power, Londres, Sidgwick and Jackson, 1921, p. 1-6.

13 Louis-Laurent Simonin, La Vie souterraine, op. cit., p. 326 ; William Tulloch Jeans, The Creators of the Age of Steel, Londres, Chapman, 1884.

14 Il est théorisé en 1922 par le sociologue William Ogburn sous l’expression de cultural lag. Sur la place de la technologie dans le futurisme des années 1960-1970 : Richard B. Halley, Harold G. Vatter, “Technology and the Future as History: A Critical Review of Futurism”, Technology and Culture, vol. 19, 1978/1, p. 53-82.

15 Raphael Samuel, “Workshop of the World: Steam Power and Hand Technology in Mid-Victorian Britain”, History Workshop Journal, vol. 3, 1977/1, p. 6-72.

16 Karl Marx, « Machinisme et grande industrie », Le Capital, vol. 1, chap. 15, 1867 [https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-15-1.htm] (consulté en avril 2022) ; Nick Von Tunzelmann, Steam Power and British Industrialization to 1860, Oxford, Oxford University Press, 1978.

17 Christine MacLeod, Heroes of Invention. Technology, Liberalism and British Identity 1750-1914, Cambridge, Cambridge University Press, 2007 ; François Jarrige, « Le martyre de Jacquard ou le mythe de linventeur héroïque », Tracés, vol. 16, 2009, p. 99-117.

18 Dans l’entre-deux-guerres, aux États-Unis, avec la montée du pétrole puis celle de l’hydroélectricité, les statisticiens ne peuvent plus se contenter de comptabiliser les tonnes de charbon et optent pour des unités énergétiques : F.G. Tryon, “An Index of Consumption of Fuels and Water Power”, Journal of the American Statistical Association, vol. 22, n° 159, 1927, p. 271-282. Sur cet article important : Antoine Missemer, Franck Nadaud, “Energy as a Factor of Production: Historical Roots in the American Institutionalist Context”, Energy Economics, vol. 86, 2020.

19 Thomas Read, Our Mineral Civilization, Baltimore, William & Wilkins, 1932, p. 7.

20 Cité dans Raymond Allen, What is Technocracy?, New York, McGraw-Hill, 1933, p. 82. L’idée, si ce n’est l’expression « d’esclave énergétique », est plus ancienne. James Watt quantifiait parfois la puissance de ses machines en fonction dhommes quelles remplaçaient. Aux États-Unis, pendant la guerre de Sécession, la métaphore avait eu une fonction idéologique : le Sud était arriéré à cause de ses esclaves qui fournissaient une énergie bon marché bridant lesprit dinnovation.

21 Stanley Jevons, The Coal Question, Londres, Macmillan, 1867 ; Antoine Missemer, Les Économistes et la fin des énergies fossiles (1865-1931), Paris, Garnier, 2017 ; Nino Madureira, “The Anxiety of Abundance: William Stanley Jevons and Coal Scarcity in the Nineteenth Century”, Environment and History, vol. 18, 2012, p. 395-421.

22 Stanley Jevons, The Coal Question, op. cit., p. 276. Pour un raisonnement contrefactuel montrant la possibilité d’une croissance économique anglaise sans charbon (jusqu’en 1860) : Gregory Clark, David Jacks, “Coal and the Industrial Revolution, 1700-1869”, European Review of Economic History, vol. 11, 2007/1, p. 39-72.

23 Jevons ne croit pas à la possibilité d’une substitution, car l’eau et le vent fournissent des énergies trop intermittentes et trop peu concentrées.

24 Paschal Grousset, « De l’épuisement probable des mines de houille en Angleterre », L’Économiste belge, vol. 14, n° 22, 31 octobre 1868, p. 261.

25 Même si l’on discute déjà beaucoup d’énergie du futur, d’hydraulique, de solaire, de géothermie, et d’éolien : Charles-François Mathis, « Renverser le roi Charbon. Imaginer la transition énergétique en Grande-Bretagne, 1865-1914 », in Yves Bouvier, Léonard Laborie (dir.), L’Europe en transitions. Énergie, mobilité, communication, xviiie- xxie siècle, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2016, p. 85-118.

26 Marcelin Berthellot, « En l’an 2000 », Science et morale, Paris, Calman-Lévy, 1896, p. 510.

27 “Linking Up Water, Power and Factory”, Industrial Power, juin 1920, p. 17-50 ; Harper Leech, The Paradox of Plenty, New York, McGraw-Hill, 1932, p. 22 ; Alain Beltran, Patrice Carré, La Vie électrique : histoire et imaginaire (xviiie- xxie siècle), Paris, Belin, 2016 ; Howard P. Segal, Recasting the Machine Age: Henry Ford’s Village Industries, Amherst, University of Massachusetts Press, 2005.

28 Pour Kropotkine, l’électricité permet de moderniser des unités de productions de petite échelle – qui sont dominantes – et rend donc inutile la concentration et la production de masse : Pierre Kropotkine, Champs, usines et ateliers, Paris, Stock, 1910, p. 210-330. Cette idée semble avoir été assez répandue au sein du mouvement anarchiste. Sur les anarchistes espagnols et l’électricité : Daniel Pérez Zapico, « L’électricité à Gijón. Contrôle stratégique, conflit social et rhétoriques de la violence (1880-1934) », Écologie & politique, n° 49, 2014, p. 43-53. August Bebel revient très impressionné de l’Exposition universelle où il a pu admirer les ustensiles électriques : August Bebel, Women Under Socialism, New York, New York Labor News, 1904, p. 339.

29 George Bernard Shaw, “Transition”, in George Bernard Shaw (ed.), Fabian Essays in Socialism, New York, Humboldt Co., 1891 (en particulier l’essai de William Clarke dans ce volume).

30 Patrick Geddes, “A National Transition”, Sociological Review, vol. 18, 1928/1, p. 1-16. L’autre élément de contexte est un sentiment de lenteur dans la construction du réseau électrique national : Hannah Leslie, Electricity before Nationalisation, Londres, Macmillan, 1979.

31 William E. Akin, Technocracy and the American Dream: The Technocrat Movement, 1900-1941, Berkeley, University of California Press, 1977, p. 95-110.

32 Thorstein Veblen, The Engineers and the Price System, New York, Huebsch, 1919, p. 42-82, 99-106. me les disciples de Veblen furent décontenancés par le schématisme du pamphlet : John Jordan, Machine Age Ideology. Social Engineering and American Liberalism, 1911-1939, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1994, p. 102-108.

33 Théorisé dans un livre remarquable de Walter Polakov, un disciple de Taylor et Gantt : Walter Polakov, The Power Age: Its Quest and Challenge, New York, Covici Friede, 1933.

34 James MacKaye, Americanized Socialism: A Yankee View of Capitalism, New York, Boni and Liveright, 1918, p. 177.

35 Chester Gilbert, Joseph Poge, America’s Power Resources, New York, The Century Co., 1921 ; Erich Zimmerman, World Resources and Industries, New York, Harper Brothers, 1933.

36 William N. Sparhawk, Why Grow Timber?, Washington, US Department of Agriculture, 1928, p. 2.

37 Charles K. Leith, World Minerals and World Politics, New York, McGraw Hill, 1931, p. 30.

38 Sur les estimations du charbon après Jevons : Nino Madureira, “The Anxiety of Abundance”, art. cit. Sur les craintes d’épuisement du bois d’œuvre : A. Mélard, Insuffisance du bois dœuvre dans le monde, Paris, Imprimerie Nationale, 1900 ; Ian Tyrrell, Crisis of the Wasteful Nation. Empire and Conservation in Theodore Roosevelt’s America, Chicago, University of Chicago Press, 2015.

39 Robert Brunschwig, « Charbon et pétrole dans l’économie moderne », Annales de l’Office national des combustibles liquides, vol. 8, 1933/2, p. 207.

40 Erich Zimmerman, World Resources and Industries, op. cit., p. 448.

41 Edward Jeffrey, Coal and Civilization, New York, Macmillan, 1925.

42 De 4 livres/kWh à moins de 2 livres : Scott Turner, The Mineral Industry, Washington, US Department of Commerce, 1932, p. 10.

43 Royal Commission on Coal Supplies, Final Report, 1905, p. 16.

44 Charles Van Hise, The Conservation of Natural Resources in the United States, New York, Macmillan, 1912.

45 Ian Tyrrell, Crisis of the Wasteful Nation, op. cit., p. 82.

46 Arnold Toynbee, Lectures on the Industrial Revolution in England, Londres, Rivingtons, 1884.

47 David Cannadine, “The Present and the Past in the English Industrial Revolution 1880-1980”, Past and Present, n° 103, 1984, p. 131-172.

48 Werner Sombart, « Emanzipation von den Schranken des Organischen », Die Deutsche Volkswirtschaft im Neuntzehnten Jahrhundert, Berlin, Georg Bondi, 1903, p. 162.

49 « Tout ce qui différencie les Allemands des autres nations tient à la forêt. La culture matérielle des pays du nord est enracinée dans la forêt avant que le fer et les autres matières inorganiques en créent une nouvelle », ibid., p. 1-20 ; trad. anglaise : Werner Sombart, “Travel in Germany in 1800”, Economic Life in the Modern Age, Londres, Routledge, 2001, p. 196.

50 Le non-organique permet de relier « le Juif » dans son désert et le capitaliste américain dans sa ville d’acier et de béton. Tous deux, explique Sombart, « sont privés de leur relation avec la terre-mère. Le sentiment de communion avec tous les êtres vivants est détruit, de même que toute vraie compréhension de la nature organique » : Werner Sombart, The Jews and Modern Capitalism, Londres, Fisher Unwin, 1913, p. 340. Sur Sombart : Jeffrey Herf, Reactionary Modernism. Technology, Culture, and Politics in Weimar and the Third Reich, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, p. 130-151.

51 Walter Sombart, Die Deutsche Volkswirtschaft, op. cit., chap. 8.

52 Dès 1929, Popular Science parle de « seconde révolution industrielle » à propos de l’hydroélectricité : “A New World Run on Dynamo”, Popular Science, vol. 115, 1929/6, p. 19-21 ; Harper Leech, The Paradox of Plenty, op. cit., p. 71.

53 Frederic Henderson, The Economic Consequences of Power Production, Londres, Allen & Unwin, 1931, p. 15.

54 Harper Leech, The Paradox of Plenty, op. cit., p. 22-23 et 40-42.

55 Ibid., p. 32.

56 Lewis Mumford, Technics and Civilization, Londres, Routledge, 1934, p. 3. Mumford fait partie des intellectuels new-yorkais côtoyant la New School of Social Research de l’Université de Columbia où il a suivi les cours de Veblen : Donald L. Miller, Lewis Mumford: A Life, New York, Grove Press, 1989, p. 110. Sur cet ouvrage : Rosalind Williams, “Technics and Civilization”, Technology and Culture, vol. 43, 2002/1, p. 139-149 ; Eric Schatzberg, Technology: Critical History of a Concept, Chicago, Chicago University Press, 2018, p. 136-151.

57 Lewis Mumford, Technics and Civilization, op. cit., p. 83, 163.

58 Dans la légende dune photographie de station hydro-électrique en URSS, il note : « Le calme, la propreté et lordre de lenvironnement néotechnique. Les mêmes qualités prévalent dans lusine et dans la cuisine, ou la salle de bains. Dans nimporte lequel de ces espaces on pourrait manger sur le sol. Contrastez avec lenvironnement paléotechnique », ibid., p. 372.

59 Ibid., p. 256.

60 The New York Times, 12 août 1945.

61 Le Monde, 8 août 1945 ; L’Aurore, 7 août 1945.

62 Sud Ouest, 8 août 1945.

63 Gavroche, 16 août 1945.

64 Paris-Presse, 10 août 1945.

65 Norman Cousins, “Modern Man is Obsolete”, Saturday Review of Literature, 18 août 1945.

66 André Bonnet, Comment prévenir et guérir la cellulite, fléau de l’âge atomique, Paris, Dangles, 1958.

67 En France, marquée par les pénuries de la guerre et de l’après-guerre, l’atome est vanté comme une technologie de souveraineté permettant de faire face à la dépendance pétrolière et à l’épuisement futur des mines : Gabrielle Hecht, The Radiance of France. Nuclear Power and National Identity after World War II, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1998.

68 Virgil Jordan, Manifesto for the Atomic Age, New Brunswick, Rutgers, 1946, p. 25.

69 Par exemple : Les Dernières dépêches, 6 septembre 1945.

70 Paul Boyer, By the Bomb’s Early Light. American Thought and Culture at the Dawn of the Atomic Age, New York, Pantheon Books, 1985, p. 20-24.

71 « Il y a un an, Hiroshima », Le Franc-Tireur, 6 août 1946.

72 Sam Schurr, Jacob Marshak, Economic Aspect of Nuclear Energy, Princeton, Princeton University Press, 1950, p. 247.

73 Cité par Paul Boyer, By the Bomb’s Early Light, op. cit., p. 114.

74 President’s Material Policy Commission, Resources for Freedom, vol. 1, 1952, p. 122.

75 “Atomic energy will have no disruptive effect on the use of conventional fuel”, in Joint Committee on Peaceful Use of Atomic Energy, Report of the Panel on the Impact of the Peaceful Uses of Energy, vol. 1, janvier 1956, p. 3.

76 Cité par Paul Boyer, By the Bomb’s Early Light, op. cit., p. 116.

77 Par exemple, pour “age of steam”, on en comptait 5 dans les années 1960 ; puis 1970 : 19, 1980 : 16, 1990 : 23, 2000 : 20, 2010 : 26.

78 Tim Mitchell, Carbon Democracy. Political Power in the Age of Oil, Londres, Verso, 2011.

79 Jean-Baptiste Fressoz, « La “transition énergétique”, de l’utopie atomique au déni climatique : États-Unis, 1945-1980 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, no 69, 2022/2.

Haut de page

Table des illustrations

Titre Fig. 1. Fréquence des chrononymes au moment de leur pic d’utilisation (date entre parenthèses) rapportée à celle de l’expression « energy transition » en 2020.
Crédits Source : Google Ngram Viewer.
URL http://journals.openedition.org/rh19/docannexe/image/8304/img-1.png
Fichier image/png, 9,5k
Titre Fig. 2. La transition vue par les technocrates : le golem électrique est une menace mais il permettra de débarrasser l’Amérique des ploutocrates de Washington et de Wall-Street.
Crédits Source : Technocrats’ Magazine, 1933.
URL http://journals.openedition.org/rh19/docannexe/image/8304/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 129k
Titre Fig. 3. Scott Turner, The Mineral Industry, US Bureau of Mines, 1932.
URL http://journals.openedition.org/rh19/docannexe/image/8304/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 40k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Baptiste Fressoz, « « The age of » et ses problèmes. Du phasisme matériel dans l’écriture de l’histoire »Revue d'histoire du XIXe siècle, 64 | 2022, 173-188.

Référence électronique

Jean-Baptiste Fressoz, « « The age of » et ses problèmes. Du phasisme matériel dans l’écriture de l’histoire »Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 64 | 2022, mis en ligne le 02 janvier 2025, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/8304 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rh19.8304

Haut de page

Auteur

Jean-Baptiste Fressoz

Jean-Baptiste Fressoz est chargé de recherche au CNRS, membre du Centre de recherches historiques – EHESS

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search