Henrietta HARRISON, The Perils of Interpreting: The Extraordinary Lives of Two Translators between Qing China and the British Empire
Henrietta HARRISON, The Perils of Interpreting: The Extraordinary Lives of Two Translators between Qing China and the British Empire, Princeton, Princeton University Press, 2021, 312 p., 25 livres sterling.
Texte intégral
1L’ambassade de Macartney en 1793, première délégation britannique à la cour impériale de Pékin, est probablement l’événement le plus connu dans l’histoire des relations entre la Chine et l’Occident. Elle a longtemps incarné pour l’historiographie l’arrogance de l’empire du Milieu et son ignorance du monde extérieur. Macartney aurait vu ses demandes d’élargissement du commerce et d’établissement d’une représentation diplomatique rejetées par l’empereur Qianlong (r. 1736-1796), parce qu’il avait refusé de se prosterner conformément à l’étiquette réservée aux pays tributaires. Ce refus de la part des Qing de reconnaître la Grande-Bretagne comme la puissance globale ascendante serait à l’origine de sa défaite cinquante ans plus tard, lors de la première guerre de l’opium (1840-1842), qui marque le début d’un siècle d’humiliation de la Chine sous l’impérialisme occidental triomphant.
2Mais la Chine était-elle réellement ignorante ? Le nouveau livre d’Henrietta Harrison, professeure d’études chinoises à l’Université d’Oxford, propose une reformulation éclairante de la question : de qui parle-t-on lorsque l’on dit « la Chine » ? Quel type de savoirs sur l’Europe était présent ou absent en Chine au début du xixe siècle, et ce, chez quels groupes d’acteurs ? Pourquoi ce savoir n’a-t-il pas circulé vers l’élite régnante de l’Empire ?
3Harrison décentre ainsi son regard de l’empereur et de son entourage immédiat, pour tisser un récit fascinant, haut en couleur, et profondément humain autour des deux individus ayant servi d’interprètes pendant l’ambassade de Macartney : Li Zibiao (1760-1828), un prêtre catholique chinois formé à Naples ; et George Thomas Staunton (1781-1859), le fils adolescent du secrétaire de Macartney. Le livre croise les parcours de ces deux hommes qui ont chacun vécu entre des cultures lointaines. Ils ont acquis une connaissance intime d’une culture étrangère, et sont, par-là même, devenus étrangers dans leur propre pays, avec une expertise, pourtant unique, largement incomprise et marginalisée.
4La première partie de l’ouvrage (chapitres 1 à 4), « Lives that Crossed the World », dépeint le monde globalisé du xviiie siècle en retraçant en parallèle l’histoire familiale et la jeunesse de Li et de Staunton : né dans une famille catholique dans le nord-ouest de la Chine, Li Zibiao, à l’âge de treize ans, est envoyé à Naples pour être formé à la prêtrise, au « Collège des Chinois » où il acquiert une excellente maîtrise de la culture classique gréco-latine et développe un intérêt pour la politique européenne ; George Thomas Staunton, pour sa part, était le fils unique d’un médecin anglo-irlandais ambitieux qui fit carrière entre les Caraïbes et Madras, et qui conçut pour son fils un programme d’éducation singulier, y compris l’usage exclusif du latin à l’oral dès l’âge de cinq ans et un tour des sites industriels du pays à partir de huit ans.
5La deuxième partie, « Li Zibiao and Lord Macartney’s Embassy » (chapitres 5 à 11), relate l’ambassade de Macartney à l’aune de la question de la traduction. Le récit commence par la période préparatoire de l’ambassade, qui voit Staunton père voyager jusqu’en Italie pour ramener à Londres Li et un autre prêtre chinois, à qui il demande de donner des leçons quotidiennes de chinois à son fils. On suit ensuite l’itinéraire de l’ambassade transocéanique et le long de la côte chinoise, où les questions de la traduction et de la médiation se posent à chaque étape. Li s’impose comme l’unique personne ayant les compétences, la confiance des parties et le courage d’assumer le rôle d’interprète principal, faisant face à des situations de tension sérieuses avec un tact de diplomate. Ce même talent va caractériser toute la carrière de Li qui, après l’ambassade, devient une figure clé de la communauté catholique clandestine dans le nord-ouest de Chine pendant trois décennies.
6La troisième partie, « George Staunton and the Canton Trade » (chapitres 12 à 16), suit la carrière du jeune Staunton au comptoir de la Compagnie des Indes orientales anglaises (EIC-East India Company) à Canton, entre 1799 et 1816, où la pratique de traduction, souvent sous haute tension, lui confère une connaissance intime de la Chine. Il devient aussi témoin de la détérioration des relations sino-britanniques pendant ces décennies, à mesure que de nouvelles générations de Britanniques transportent en Chine leurs attitudes belliqueuses façonnées par l’expérience coloniale de l’Inde, et que la doctrine diplomatique des Qing se rigidifie par un renouveau de l’orthodoxie confucéenne. Staunton finit par quitter Canton, lorsque plusieurs de ses collaborateurs chinois sont emprisonnés, et que l’ambassade d’Amherst de 1816 à laquelle il participe se solde par un fiasco.
7Dans la quatrième partie, « Exclusion » (chapitres 17 à 20), le récit arrive à son dénouement tragique : d’une part, les dernières années de la vie de Li Zibiao sont marquées par l’intensification des campagnes antichrétiennes de la part des autorités des Qing ; d’autre part, quand le commerce d’opium devient un sujet d’inquiétude à la cour impériale de Pékin, les partisans de la ligne dure – lettrés fonctionnaires sans expérience des relations extérieures – s’imposent, donnant le casus belli au gouvernement britannique. Staunton, malgré sa longue défense d’une politique respectueuse vis-à-vis de la Chine, apporte son soutien à la guerre lors du débat au parlement. La nouvelle ère qui s’ouvre, marquée par la confrontation entre l’impérialisme occidental et le nationalisme chinois va durablement affecter la perception du passé, et effacer la mémoire de Li Zibiao, de Staunton et du monde cosmopolite dont ils étaient issus.
8Cette micro-histoire globale, basée sur des archives situées en Chine, en Italie et en Angleterre, fait plus que reconstituer deux histoires individuelles hors normes. Elle révèle surtout l’intensité des contacts que certaines communautés chinoises entretenaient avec le monde extérieur, ainsi que la polyglossie de leurs membres, au sens linguistique et culturel du terme. Au tournant du xixe siècle, en Chine, il était monnaie courante, pour les familles catholiques, d’envoyer leurs fils étudier à Naples, et, pour les jeunes aspirants commerçants, de s’engager sur les navires de l’EIC afin d’améliorer leur anglais. La connaissance de l’Europe et de l’Empire britannique était donc bien présente en Chine ; mais le soupçon qui planait sur les individus à l’identité multiple, exacerbé par l’expansion britannique en Asie, a empêché ce savoir, devenu source de danger pour ses détenteurs, de circuler vers l’élite politique à la veille de la guerre de l’opium. Ainsi, ironiquement, « la menace de la puissance navale britannique est à l’origine de l’ignorance des hauts fonctionnaires Qing sur l’Occident » (p. 7). Harrison insiste toutefois sur le fait qu’un tel échec de circulation des savoirs n’est pas propre à la Chine : en Europe, les hommes de l’élite ne s’avèrent pas plus ouverts aux savoirs sur le monde extérieur. Par exemple, il existait une communauté de marins chinois à Londres, qu’aucun membre de l’ambassade de Macartney ne songea à consulter ; et Staunton passa sa carrière de parlementaire à essuyer des humiliations par ses pairs qui considéraient son expérience de la Chine comme un amusement oriental. La circulation des savoirs n’a donc rien de naturel, mais demande une volonté de connaître par-delà des limites de nationalité, de classe, de religion ou d’expérience personnelle.
9En mettant deux figures d’interprètes au cœur du récit, le livre propose une réflexion incisive sur la traduction, et la capacité de celle-ci à rapprocher ou au contraire à diviser les cultures. Li Zibiao et Staunton ont tous deux adopté une stratégie de traduction qui minimise les différences entre la Chine et l’Europe, et qui reflète la conviction, répandue à leur époque, qu’il existait un socle commun entre les cultures européenne et chinoise. La détérioration des relations sino-britanniques fut concomitante à l’abandon de cette stratégie conciliatoire par une nouvelle génération d’interprètes britanniques. L’exemple le plus emblématique est le mot yi ¦i qui désigne les Britanniques dans le langage officiel chinois : Li et Staunton s’accordent à le rendre par « étrangers », tandis que les partisans de la guerre contre la Chine affirment qu’il signifie « barbares » – traduction que Staunton juge immorale, car selon lui, en traduisant les mots « dans leur acception la plus insultante », on tend à exagérer la différence et à créer des hostilités (p. 8, p. 245). Cette réflexion conserve toute son actualité aujourd’hui : comme le rappelle l’auteure dans la conclusion, c’est en cultivant la « capacité à être en empathie avec l’autre, et de littéralement parler sa langue », que nous pouvons « construire un avenir pour le monde interconnecté dans lequel nous vivons » (p. 274).
Pour citer cet article
Référence papier
Huiyi Wu, « Henrietta HARRISON, The Perils of Interpreting: The Extraordinary Lives of Two Translators between Qing China and the British Empire », Revue d'histoire du XIXe siècle, 64 | 2022, 211-213.
Référence électronique
Huiyi Wu, « Henrietta HARRISON, The Perils of Interpreting: The Extraordinary Lives of Two Translators between Qing China and the British Empire », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 64 | 2022, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/8332 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rh19.8332
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