Julien CONTES, Ce que publier signifie. Une révolution par l’encre et le papier, Nice (1847-1850)
Julien CONTES, Ce que publier signifie. Une révolution par l’encre et le papier, Nice (1847-1850), Paris, Classiques Garnier, 2021, 738 p., 35 euros.
Texte intégral
1Dans un ouvrage très dense, Julien Contes exhume l’histoire d’un organe de presse provincial, dirigé par un notable niçois, dans le royaume de Sardaigne, au milieu du xixe siècle. Son dirigeant, Auguste Carlone, réussit, en novice, à en devenir le patron, grâce au bon fonctionnement de son réseau de soutiens issus de l’élite locale. Le journal de province en question, L’Écho des Alpes-Maritimes, est utilisé comme une arme politique favorable aux mouvements de 1848. Il témoigne d’une histoire intellectuelle complexe et d’un engagement politique large, à portée régionale mais aussi nationale, voire internationale, dans le contexte du « Printemps des Peuples » ou Quarantotto italien.
2L’ouvrage est divisé en sept parties qui englobent l’objet du journal étudié dans toutes ses dimensions. Il évoque la lutte de ce journal contre l’esprit du Buon Governo contre-révolutionnaire de Victor-Emmanuel Ier sous la Restauration sarde. Son rayonnement politique est étudié à plusieurs échelles, en France, à Nice, dans le royaume de Sardaigne, à travers la défense de la liberté de la presse, moyen de combat politique pendant le tournant réactionnaire du Printemps des Peuples. Julien Contes aborde aussi cette expérience journalistique comme créatrice d’une solidarité dans l’opposition politique, par la fraternité multiple des sociétés qu’elle génère contre la Sainte-Alliance des puissances conservatrices, après avoir donné la part belle aux soubassements économiques du journal. Cette entreprise participe en effet à la professionnalisation du métier de journaliste, non sans révéler les soubresauts d’une gestion économique toujours complexe et contraignante, l’argent venant toujours à manquer pour étoffer une rédaction ou, tout simplement, pour pérenniser la feuille.
3Plus précisément, l’histoire de ce journal est une illustration du mouvement libéral et patriotique italien qui surgit au printemps 1847, juste après les mouvements de Cracovie en 1846, dans les États pontificaux comme dans le grand-duché de Toscane ou encore, en septembre, dans le royaume des Deux-Siciles. Au nord, Charles-Albert Ier renoue avec les libertés et en fait bénéficier le royaume de Sardaigne, par conséquent la ville de Nice. Julien Contes explore ainsi l’histoire de la Savoie et de Nice, des provinces frontalières peu traitées dans l’historiographie italienne ou française. Le Quarantotto niçois qui débute en 1847 avec le moment fondateur du banquet civique du 11 novembre, point de départ du comité de direction du journal, s’achève en 1850 ; il révèle les ruptures et continuités de la constitution d’une nouvelle vie politique.
- 1 Dominique Kalifa, Alain Vaillant, « Pour une histoire culturelle et littéraire de la presse françai (...)
4La force de cet ouvrage consiste à restituer la modernité politique à travers le processus de publication et d’élaboration d’un journal régional révélant « l’impact du journal sur la marche de la civilisation1 ». Il s’agit de la création d’un contre-pouvoir face au gouverneur de Nice et fils du théoricien contre-révolutionnaire Joseph de Maistre, Rodolphe de Maistre, chargé du maintien de l’ordre social et politique. Les mutations culturelles accompagnent les événements politiques, par l’intermédiaire des journalistes comme des lecteurs qui s’approprient ces journaux.
5L’auteur s’appuie sur des sources diverses, outre les journaux, comme les papiers personnels du banquier Auguste Carlone dont la comptabilité personnelle et celle de ses journaux a été conservée, ce qui n’est pas le cas pour d’autres patrons de presse. Comme tous ceux de sa profession, Auguste Carlone doit s’adapter aux contraintes économiques et répondre aux demandes de son lectorat ici principalement issu d’une élite urbaine ; la presse d’opinion nationale française en avait fait les frais dès les années 1820 et Auguste Carlone qui réside à Paris dans sa jeunesse a certainement observé l’évolution des journaux de son époque.
6La presse régionale s’était toutefois étoffée sous la Restauration et constituait déjà un support de la presse à rayonnement national voire international en formant un vivier de journalistes. Ces derniers faisaient parfois l’aller-retour entre presse régionale et nationale. Même créé ex nihilo, ce journal régional s’appuie sur des réseaux de financiers, de notabilités, d’hommes politiques et de lecteurs. Il participe à la circulation d’idées libérales et aux débats à différentes échelles, locale, transfrontalière entre les États italiens et la France : L’Écho, journal libéral niçois du royaume de Sardaigne est par exemple pris à partie par le journal français légitimiste, la Gazette du Midi, mais il est soutenu dans sa critique de Rodolphe de Maistre par la presse génoise. 1848 démocratise peut-être davantage les créations multiples de journaux avec la confirmation de la presse à grand tirage à plus bas prix et la multiplication des revues, ce que la socio-histoire de L’Écho des Alpes-Maritimes suggère. Articles et caricatures très populaires forgent ces publications politiques hostiles au pouvoir en place, caricaturé en « Don Quichotte réactionnaire » (p. 156), Rodolphe de Maistre étant assimilé au parti des jésuites et se battant contre des moulins à vent libéraux afin de faire revivre un temps révolu. Le journal alimente des associations comme le Cercle de la Fraternité, organise des candidatures électorales autour de mouvements politiques et appelle à la manifestation comme pour la tenue de services funèbres en faveur des victimes de Milan et Pavie. Il participe en cela à des dynamiques politiques européennes et à la conquête définitive des libertés comme celles de publication et de presse.
7L’auteur confirme que les journaux, dans les capitales européennes, comme dans les marges du royaume de Sardaigne, constituent des relais de l’action politique. Ils véhiculent de nouveaux principes anti-jésuites, s’opposent à un pouvoir d’ordre, et participent à « l’affect commun national » (p. 236) avant l’accomplissement de l’État national italien. Ce journal niçois dévoile la part essentielle de nouveaux acteurs dans le bouleversement du fonctionnement du pouvoir, pas uniquement au niveau de sa capitale Turin mais aussi dans le pays niçois encore fortement analphabétisé. Le choix du français comme langue du journal a fait débat et des divergences apparaissent au sein de la rédaction du journal, par exemple sur l’appui à la guerre menée par Charles-Albert contre l’Autriche ou sur la fronde contre le gouvernement sarde en 1849. De plus, des oppositions libérales se créent contre ce « parti français », puisque Giuseppe Garibaldi et le mouvement patriotique italien de Nice marquent leurs distances et refusent la détermination nationale de Nice.
8Acteurs du débat public, ces journalistes, pourtant déjà à la tête de véritables entreprises sous la forme de sociétés par actions, continuent néanmoins à œuvrer parfois avec un savoir-faire artisanal au centre de Nice, dans un marché de la presse italien naissant. L’Écho des Alpes-Maritimes y devient une institution locale, dans laquelle sont impliquées quelques rares femmes dont Clarisse Gilletta à l’imprimerie. La professionnalisation des journalistes touche aussi le monde des libraires et des typographes qui, de la même façon, naviguent entre nouveautés et artisanat, pour servir le nationalisme.
Notes
1 Dominique Kalifa, Alain Vaillant, « Pour une histoire culturelle et littéraire de la presse française au xixe siècle », Le Temps des Médias, 2004/2, p. 197-214.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Estelle Berthereau, « Julien CONTES, Ce que publier signifie. Une révolution par l’encre et le papier, Nice (1847-1850) », Revue d'histoire du XIXe siècle, 64 | 2022, 220-222.
Référence électronique
Estelle Berthereau, « Julien CONTES, Ce que publier signifie. Une révolution par l’encre et le papier, Nice (1847-1850) », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 64 | 2022, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 15 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/8367 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rh19.8367
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