Quentin DELUERMOZ, Commune(s) 1870-1871. Une traversée des mondes au xixe siècle
Quentin DELUERMOZ, Commune(s) 1870-1871. Une traversée des mondes au xixe siècle, Paris, Le Seuil, coll. « L’Univers historique », 2020, 438 p., 25 euros.
Texte intégral
1Le livre de Quentin Deluermoz documente comme nul autre les dimensions transcontinentales et transnationales de la Commune de Paris et des expériences communalistes françaises de 1870-1871. Il conceptualise la Commune parisienne, ses prolongements et ses épilogues comme un « événement global ». Il a notamment deux qualités historiographiques. En premier lieu, l’attention théorique et méthodologique portée à l’histoire croisée et aux potentialités – ainsi qu’aux dangers – des jeux d’échelles. En témoignent les allers-retours opérés entre l’échelle locale-régionale et l’échelle transnationale, avec de nécessaires arrêts à l’échelle de l’État-nation et de son pendant constitutif, celle de la « nation impériale ». En second lieu, le livre articule toutes les singularités de l’expérience révolutionnaire de 1870-1871. La Commune fut en réalité une multitude de Commune(s). Ainsi, dans le Paris du printemps 1871 comme dans tant d’autres lieux au même moment, la république fut invoquée et affirmée « par le bas » et exorcisée par ses ennemis : à Lyon, à Marseille, à Alger, en Martinique, à Londres, à Bruxelles, à New York ou à Mexico. Ces deux aspects justifient l’organisation du livre en trois grandes parties à première vue chronologiques – l’avant, le pendant et l’après mars-mai 1871 –, mais qui se sous-divisent en quatre chapitres traitant de la pluralité des scènes, des acteurs et des temporalités révolutionnaires.
2La première des trois parties du livre, « Une Commune globale (juillet 1870-avril 1871) », est bien plus qu’un état de l’art sur les dimensions transnationales de la révolution parisienne de mars 1871 et de son impact au-delà de l’Europe. Le premier chapitre revient sur le volontariat étranger durant la guerre de 1870-1871, puis sur la défense de la Commune. Deluermoz explore les connexions entre l’armée des Vosges de Garibaldi et le commandement communard dont les racines et les trajectoires sont parfois loin de l’Hexagone. Il problématise de façon convaincante la notion d’« étranger » dans le Paris assiégé et révolutionnaire de 1870-1871. Le chapitre 4 examine le débat précoce qui surgit dans les rangs de la Commune sur l’opportunité de solliciter ou non la reconnaissance étrangère via le recours à la condition de « belligérant » (légitime, donc) ; il s’agissait ainsi d’accepter le droit international d’alors et ses Lois de la Guerre. Mais il est aussi question des enjeux qui vont de Paris vers l’Europe et le monde. C’est ce que montre par exemple le chapitre 2, qui mobilise avec brio les traductions militaires des lettres interceptées des rebelles algériens de 1871 pour renseigner combien ce qui a lieu dans la métropole/à Paris – et en Algérie – attise le thème de la rancœur « indigène » et alimente l’insurrection kabyle du printemps 1871. « Le civil va arriver. Le civil veut prendre le commandement et se venger des musulmans », psalmodiait une de ces lettres à la fin du mois de mars. Le chapitre 3 explique comment et pourquoi la Commune devint, dès ses premiers jours, « un événement médiatique global », et le fait à travers une enquête originale doublée d’une incursion dans les autres historiographies nationales. Deluermoz a dépouillé les archives télégraphiques de Reuters, l’agence dont le siège était à Londres en 1871 et peut ainsi affirmer qu’en mars 1871 et, plus tard, durant la Semaine sanglante, Paris et la Commune furent « le centre du monde médiatique ». C’est cette circulation globale de l’information qui fit des débats français sur les notions de république et de fédération, ou encore sur celles de démocratie communale et sociale, un miroir réfléchissant pour tant d’autres débats politiques nationaux dès 1871. Ce fut le cas aux États-Unis d’Amérique ou aux frontières austro-ottomanes, dans l’Espagne post-bourbonienne ou dans le Mexique post-napoléonien.
3La deuxième partie du livre, intitulée « La Commune vive (mars-mai 1871) », revisite de façon suggestive les thèmes classiques de l’historiographie sur la Commune parisienne depuis les angles (morts) qui diluent son unité spatiale, temporelle et communautaire, en un mot son unicité. Le chapitre 5 revient sur la question de la supposée centralité parisienne dans les nombreuses expériences communalistes qui agitent la France globale de 1870-1871, et aborde la tension – spatiale, temporelle, sociale et politique – entre interdépendance et différence, qui se joue sur les différents théâtres d’opérations. L’auteur convoque une grande variété d’épisodes et de profils révolutionnaires : la Martinique avec l’insurrection des ex-esclaves galvanisés par une femme, Sophie Lumina ; la Commune algérienne des petits colons, dont la démocratie inclut (Français et Européens) tout en excluant (Arabes et Kabyles) ; les différentes Communes lyonnaises réprimées. Le chapitre 6 se concentre sur « l’administration ordinaire de l’extra-ordinaire ». La Commune « par le bas » est présentée dans sa pluralité de voix et d’intérêts. L’usage que fait l’auteur des registres d’activités et des rapports des commissaires de police pendant la Commune est exemplaire. Ces commissaires et leur marge de manœuvre à l’échelle du voisinage donnent à voir les degrés d’adhésion et de rejet à la nouvelle situation, eux-mêmes remis en question par l’avancée du siège et de l’attaque de Versailles. Autre usage exemplaire, celui des égo-documents dans le chapitre 7, pour recomposer les différentes trajectoires et les motifs qui formèrent l’expérience du « devenir communard », depuis l’éducation dans la culture républicaine et syndicale des années 1850-1870, jusqu’à l’adhésion révolutionnaire « durant l’événement ». Ce chapitre se clôt sur de judicieux tests heuristiques sur la manière d’appréhender les multiples impacts du « temps de la révolution ». Il le fait en relisant avec attention les pratiques qui proclamèrent la rupture du temps politique, comme ce fut le cas de la première vague de furie iconoclaste et de destruction ou désacralisation des églises, et en s’intéressant à la documentation de ceux qui, hostiles à la révolution, tentèrent d’échapper à la Commune sans bouger de leur domicile parisien, c’est-à-dire en maintenant à tout prix la routine du « temps normal ». Deluermoz termine cette seconde partie avec un « essai » qui invite à un élargissement de l’historiographie de la Commune au-delà de ses temporalités canoniques. Ce chapitre-essai est un véritable pavé dans la mare, comme l’indique son titre : « Ni aube, ni crépuscule ».
4La troisième et dernière partie, « Une Commune transformée (1871-1880) », se penche sur les conséquences immédiates et les legs de la Commune, à l’échelle nationale française comme à l’échelle internationale et globale. Les archives reprennent toute leur importance ici, pour les mois postérieurs à mai-juin 1871, et Deluermoz s’appuie sur une imposante bibliographie pour scruter l’écho de la Commune dans la décennie qui suit 1871. Si le chapitre 9 semble se restreindre à la recomposition de l’espace politique français après mars-mai 1871, le regard de l’auteur ne cesse de nous rappeler la dimension impériale et coloniale de la nation traumatisée qui est à reconstruire. Les 7 000 à 10 000 victimes de la Semaine sanglante prennent une autre dimension – historiographique, s’entend – lorsqu’elles sont rapportées aux probables 20 000 victimes provoquées par l’écrasement républicain de la rébellion kabyle dans l’Algérie des mêmes mois de 1871. C’est aussi le cas lorsque l’auteur nous rappelle, au chapitre 11, l’autre face cachée de la déportation de plus de 4 000 fédéraux vaincus (et quelques centaines de Kabyles) vers la nouvelle colonie pénale de Nouvelle-Calédonie : la gestation du préjudice envers les Kanaks avec la spoliation de leurs terres, souvent données aux communards lors de leur désincarcération, et son explosion lors du grand soulèvement kanak de 1878 (dont le seul appui européen fut, de façon révélatrice, celui d’une femme, Louise Michel). Un autre aspect particulièrement intéressant est le dialogue de Deluermoz avec la thèse d’une contribution du spectre de la Commune au renforcement de l’État libéral dans l’Europe de 1872-1885. L’auteur offre un exemple perspicace de cet alliage entre hausse de la vigilance d’État et garanties constitutionnelles rénovées pour servir de valves de sécurité. Il explore les raisons qui poussent les Britanniques – mais aussi les Belges et les Suisses – à renforcer le droit d’asile politique et refuser les extraditions sollicitées par Versailles-Paris, tout en analysant le boom euro-atlantique post-1871 de la politique des passeports et du contrôle des frontières. Tout ceci a lieu dans un contexte de circulation internationale du « nouveau spectre global de la révolution », alibi anti-AIT par excellence, et, simultanément, source de rénovation syndicale et ouvrière (chapitres 10 et 12). Ce « spectre » est aussi constamment transformé et réapproprié selon les divers champs de force nationaux et impériaux, avec des acteurs et des agendas toujours particuliers, comme on le remarque dans des cas – travaillés par d’autres chercheuses et chercheurs et que Deluermoz sollicite avec bonheur – comme le Mexique des années 1870 ou l’Espagne et Cuba durant la brève expérience républicaine de 1873-1874.
- 1 Eyal Benvenisti, Doreen Lustig, “Monopolizing War: Codifying the Laws of War to Reassert Government (...)
5Il va de soi qu’un livre qui observe 1870-1871 depuis presque tous les recoins de la planète, et dans lequel le nom de Gustave Courbet apparaît autant de fois que celui de Sophie Lumina ou que ceux des frères rebelles El-Mokrani (voir l’index onomastique, p. 419-423), s’expose à dévoiler quelques talons d’Achille. Et l’auteur de ces lignes peut en repérer certains, en particulier pour les contextes ibériques ou hispano-américains. Mais il s’agirait là de contester des récits particuliers ou fragmentaires, et non pas d’amender la thèse du livre et l’arsenal de preuves qui la cimentent, à propos des connexions significatives entre les 1871 éloignés et distincts. On en veut pour preuve le fait que des recherches très récentes ont confirmé certaines de ces thèses d’histoire croisée, en affirmant combien l’expérience de 1871 avait été décisive pour la réécriture élitiste et pro-étatique du droit international sur la guerre « légitime » et « civilisée »1. Quentin Deluermoz signe un livre qui réunit tout ce qui s’est écrit sur les multiples révolutions de 1870-1871 et qui anticipe tout ce qui devra s’écrire sur elles – a fortiori en les entrecroisant – dans les prochaines années.
Notes
1 Eyal Benvenisti, Doreen Lustig, “Monopolizing War: Codifying the Laws of War to Reassert Governmental Authority, 1856-1874”, The European Journal of International Law, vol. 31, 2020/1, p. 127-169.
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Référence papier
Albert Garcia-Balañà, « Quentin DELUERMOZ, Commune(s) 1870-1871. Une traversée des mondes au xixe siècle », Revue d'histoire du XIXe siècle, 64 | 2022, 222-225.
Référence électronique
Albert Garcia-Balañà, « Quentin DELUERMOZ, Commune(s) 1870-1871. Une traversée des mondes au xixe siècle », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 64 | 2022, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/8375 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rh19.8375
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