Pierre-Marie DELPU, L’Affaire Poerio. La fabrique d’un martyr révolutionnaire européen (1850-1860)
Pierre-Marie DELPU, L’Affaire Poerio. La fabrique d’un martyr révolutionnaire européen (1850-1860), Paris, CNRS Éditions, 2021, 264 p., 24 euros.
Texte intégral
- 1 Pierre-Maris Delpu, « Eroi e martiri. Circolazione delle figure celebri della revoluione nell europ (...)
1L’ouvrage de Pierre-Marie Delpu traite d’une affaire qui, en Italie comme dans une large partie du monde, a connu une grande célébrité au mitan du xixe siècle. Les dix années de détention de Carlo Poerio et de son compagnon d’infortune, Luigi Settembrini, ont été en effet largement médiatisées, suscitant même des échos dans la colonie pénitentiaire de Tasmanie. Les deux hommes sont deux conspirateurs parmi tant d’autres condamnés par le gouvernement autoritaire et sanglant de Naples et des Deux-Siciles en raison de leur participation à la révolution de 1848. Amnistié dix ans plus tard par la faveur royale, Poerio n’en est pas moins un martyr au même titre que les exilés et les condamnés à mort du Printemps des Peuples. Cette notion de martyr, étudiée il y a une décennie par Lucy Riall, est devenue l’une des clés d’analyse des pratiques tout à la fois politiques et dévotionnelles du mitan du xixe siècle italien. Cette politique des émotions comme le rôle des médias sont au cœur de cette dévotion révolutionnaire qui intéresse l’auteur. Pierre-Marie Delpu a déjà consacré de belles pages à cette forme de sensibilité1. La douleur et la souffrance dévolues au religieux ont trouvé leur place dans les mouvements de résistance politique et leur postérité.
2Il choisit ici de centrer son analyse sur un seul individu, Carlo Poerio, figure du mouvement libéral napolitain des années 1840. Cet avocat joue un rôle en 1848 comme ministre de l’Instruction publique dans le gouvernement constitutionnel issu de la révolution napolitaine. Figure modérée et consensuelle, injustement incarcéré dans les geôles de Ferdinand II, son emprisonnement est condamné par les libéraux italiens, français, espagnols et surtout britanniques et relayé aussi par la presse européenne. Cette dernière en fait une figure emblématique de la barbarie du gouvernement napolitain qui enferme dans des conditions effroyables ses détenus. En sept chapitres, Pierre-Marie Delpu dissèque la mise en scène de ce martyr vivant, premier paradoxe dont l’auteur montre toute la richesse. Autre paradoxe, alors que sa célébrité décline assez brutalement après sa mort à la fin des années 1860, il reste néanmoins un des personnages majeurs de l’histoire de l’Italie risorgimentale.
3Pierre-Marie Delpu n’est pas son premier biographe et de nombreux travaux lui ont été consacrés, dont une biographie de sa famille par Benedetto Croce. Ceci permet à Pierre-Marie Delpu de centrer son travail sur les années de prison, même s’il évoque, dans son premier chapitre, les origines familiales de Poerio. Sa famille issue de la petite noblesse calabraise est marquée par l’engagement politique de son père et de son oncle. Carlo Poerio est lui-même très actif, sans être toutefois un combattant armé de la résistance au régime autoritaire de Ferdinand II, le fameux Re-Bomba. Poerio est arrêté en juillet 1849 et condamné à la prison pour appartenance à une société secrète. Immédiatement l’opinion publique étrangère se mobilise, surtout en Grande-Bretagne où la presse est sensibilisée par les exilés italiens des années 1820. Gladstone se rend à Naples et dénonce dans les Lettres à Lord Aberdeen les conditions d’incarcération effroyables dans lesquelles vivent les détenus et surtout Poerio dont l’exemplarité est mise en miroir avec la brutalité dont il est l’objet.
4Le second chapitre montre comment cette première médiatisation (le texte de Gladstone est traduit en 11 langues) s’amplifie au cours des années 1851-1852. Les descriptions et les images se multiplient pour condamner la pratique la plus atroce qui est celle du maintien permanent des chaînes à l’heure où dans toute l’Europe la question des prisons est au cœur des préoccupations humanitaires. La couverture de l’ouvrage – une caricature de Daumier – témoigne de cette violente critique non seulement de l’usage des chaînes mais aussi de l’enchaînement des politiques et des délinquants. Poerio devient le prisonnier par excellence et l’on met en avant ses qualités morales et ses souffrances aggravées par les deuils familiaux.
5Le chapitre 3 est centré sur le congrès de Paris de 1856. Pierre-Marie Delpu fait resurgir l’un des débats majeurs de cette rencontre qui concerne la question carcérale. On y expose à nouveau les tourments, les maladies du prisonnier. Les demandes d’amnistie se multiplient. Si Poerio ne s’exprime pas ou peu, ses codétenus et sa famille alimentent la construction du martyr. Poerio est aussi au cœur des accusations portées par le blue book de la diplomatie britannique qui fait du roi le seul responsable de cette détention et de l’acharnement qui s’abat sur le prisonnier. Le chapitre 4 présente les dernières années de son emprisonnement. Le gouvernement napolitain compte allier son amnistie à son extradition vers les États-Unis. Il est libéré mais ne part pas pour les États-Unis. Après une escale à Cadix, il embarque ensuite pour l’Irlande et la Grande-Bretagne. Il connaît chez les Irlandais un accueil triomphal. Poerio rejoint ensuite l’Italie et participe, mais sans y prendre part personnellement, à l’unification italienne sous l’égide du royaume de Piémont-Sardaigne.
6Le chapitre 5 est l’un des plus passionnants car Pierre-Marie Delpu s’attache au corps de Poerio et montre comment la santé du prisonnier est devenue un ressort majeur de sa célébrité. La presse fait état de véritables journaux de santé qui tiennent régulièrement au courant les opinions publiques du sacrifice qu’il fait de sa vie. Poerio qui souffre d’une tumeur à l’épine dorsale est, comme le dit l’auteur, un homme de douleur. A contrario, on insiste via la phrénologie sur ses capacités mentales. Dans le chapitre suivant, Pierre-Marie Delpu poursuit l’analyse du martyr, non plus par ses stigmates, mais par les objets de son culte. Aux portraits, biographies, lithographies s’ajoutent des mises en scène muséales au British Museum et chez Madame Tussaud. Le dernier chapitre porte sur les controverses qui accompagnent les célébrations du martyr. Les catholiques en Italie et en France s’indignent d’un usage abusif de la figure de Poerio et dénoncent cette sécularisation du martyr. Le livre s’achève sur la postérité monumentale et littéraire, postérité ambivalente car Poerio y est souvent confondu avec son oncle, combattant de l’Empire, et son frère littérateur. C’est avec une réflexion sur l’histoire d’une famille emblématique autant que d’un homme que Pierre-Marie Delpu conclut son ouvrage.
7L’affaire Poerio est donc passionnante, située au carrefour de l’histoire politique, religieuse, culturelle d’une Europe où circulent à la fois les hommes mais aussi les campagnes d’opinion. Pierre-Marie Delpu met l’accent sur la détention politique et la violence des réactions qu’elle suscite. Quelques interrogations demeurent malgré tout après la lecture de l’ouvrage. Qui est Poerio ? Personnage mutique certes car condamné à se taire, on s’étonne de la place qu’il tient. Il s’agit certes d’une construction mais Poerio reste une énigme. Le terme même d’affaire pose aussi des questions : a-t-il la même force qu’en France ? On pense à l’affaire Calas bien entendu. D’autres prisonniers sont aussi très médiatisés à l’époque, Pellico bien sûr mais aussi Kinkel qui s’évade de Spandau, Kinkel dont Dickens a également parlé. La comparaison avec d’autres prisonniers célèbres serait peut-être à approfondir. La place des femmes est soulignée mais ne fait pas l’objet d’un traitement particulier, c’est dommage. Le contexte de la fin de l’esclavage n’est-il pas aussi un élément de l’impact de l’affaire et de sa toile de fond ? Toutes ses questions témoignent de l’intérêt que le lecteur prendra à la lecture de cette histoire d’un homme et d’un milieu confrontés à la répression et la prison.
Notes
1 Pierre-Maris Delpu, « Eroi e martiri. Circolazione delle figure celebri della revoluione nell europe liberale 1820-1825 », Rivista storica italiana, Napoli, Edizioni scientifiche italiane, 2018, p. 587-614 ; id., “Exporting the Cult of Martyrs to Lands of Exile. The Communities of Banished Italians in France and Piedmont-Sardinia in the Early 1850s”, in Catherine Brice (ed.), Exile and the Circulation of Political Practices, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2020, p. 178-194.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Sylvie Aprile, « Pierre-Marie DELPU, L’Affaire Poerio. La fabrique d’un martyr révolutionnaire européen (1850-1860) », Revue d'histoire du XIXe siècle, 64 | 2022, 226-229.
Référence électronique
Sylvie Aprile, « Pierre-Marie DELPU, L’Affaire Poerio. La fabrique d’un martyr révolutionnaire européen (1850-1860) », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 64 | 2022, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 12 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/8382 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rh19.8382
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