Vincent PETIT (dir.), Le Temple national. Prêtres et pasteurs au Parlement français depuis 1789
Vincent PETIT (dir.), Le Temple national. Prêtres et pasteurs au Parlement français depuis 1789, Lyon, Presses universitaires de Lyon, coll. « Faits de religion », 2021, 337 p., 24 euros.
Texte intégral
1Sur la présence « cléricale » au sens large (prêtres et pasteurs confondus) dans les assemblées françaises depuis la Révolution, il n’existait jusqu’alors que le modeste ouvrage de Jean Pascal, Les Ecclésiastiques parlementaires français, 1848-1977 (1988), qui relevait plus de la nomenclature que de l’étude historique à part entière. Cette lacune est désormais comblée avec ce fort bon livre collectif dirigé par Vincent Petit qui rassemble des spécialistes qui se sont partagé équitablement la matière, tant sur le plan chronologique que thématique. L’objet, qui peut paraître mineur à première vue, à mi-chemin entre religion et politique, devient sous leur plume un révélateur décalé mais très significatif de l’une et l’autre histoire. Au total, ce sont quelque 500 individus qui ont été concernés (sans parler des candidats malheureux) : 490 prêtres et une vingtaine de pasteurs. Aucun rabbin ou imam, aucune religieuse non plus depuis 1944-1945. Phénomène très minoritaire donc, mais constant (même s’il a été parfois réduit à un ou deux représentants par mandature), jusqu’à la mort en 1977 de l’abbé Laudrin dont Jean Pascal (le premier historien du phénomène) était l’assistant. Depuis, plus rien, sauf resurgie ponctuelle de la figure à la périphérie de l’Hexagone en la personne de Robert Laufoaulu, frère du Sacré-Cœur et sénateur de Wallis et Futuna entre 1998 et 2020.
2Mais pour avoir été constant, le phénomène a connu des variations notables. L’ouvrage fait une place à part au début de cette histoire : la Constituante, héritière des États généraux, qui ne compte pas moins de 300 députés ecclésiastiques. Dans le célèbre tableau de David, Le serment du Jeu de paume, cet acte fondateur de la représentation nationale prend la forme d’une accolade entre Dom Gerle, moine chartreux, l’abbé Grégoire et le pasteur Rabaut Saint-Étienne. Il en est resté quelque chose jusque sous la Convention (dont Grégoire deviendra une figure de proue), même si, comme on sait, les députés de la Constituante n’ont pu se représenter à la Législative qui a suivi. La représentation « cléricale » a connu ensuite des alternances de phases hautes et basses. Phases hautes : la Restauration, la Deuxième République, le Second Empire, la Quatrième République ; phases basses : le Directoire, le Consulat, l’Empire, la monarchie de Juillet. C’est affaire de nombre, mais pas seulement : de conjoncture politique et religieuse aussi, et de personnalités, lesquelles sont plus ou moins capables d’exister dans des assemblées où la position n’est pas facile à tenir. L’éloquence parlementaire a peu de choses à voir avec celle de la chaire et les députés ecclésiastiques peinent à trouver leur créneau : ils sont facilement soupçonnés d’être partie prenante dans les sujets religieux et incompétents dans les sujets profanes, sans être toujours bien vus de leurs supérieurs dans l’Église. Il n’empêche que quelques figures réussissent à s’imposer et sont restées dans la mémoire française, de l’abbé Grégoire au chanoine Kir, en passant par Mgr Dupanloup, Mgr Freppel, les abbés Lemire, Gayraud, Desgranges, l’abbé Pierre (dans le MRP de la Libération), etc. En décembre 1958, le chanoine Kir, maire de Dijon, par un discours habile prononcé comme doyen de l’assemblée lors de la séance inaugurale de la première législature, appelle la bénédiction de Dieu sur la Cinquième République naissante, 74 ans après l’abolition des prières publiques d’ouverture de session parlementaire par la Troisième République. Dans sa conclusion, Christian Sorrel suggère de distinguer deux profils dominants : les cardinaux et archevêques qui siègent dans les chambres hautes, du type Sénat et Chambre des pairs, destinées à équilibrer le suffrage, comme représentants de l’Église (notamment sous la Restauration et le Second Empire) ; ceux, après 1848, qui sont, d’une manière ou d’une autre, issus du suffrage universel, avec leurs types successifs qui réfractent la conjoncture générale : élus de 1848 (dont le pasteur Athanase Coquerel), « abbés démocrates » de la fin du siècle, « anciens combattants » de l’entre-deux-guerres, « prêtres résistants » de la Libération, etc.
3Leurs origines géographiques ne sont évidemment pas anodines. Elles recoupent pour une part la distinction entre régions ferventes et déchristianisées, mais aussi, parmi les premières, entre « chrétientés » cléricales (en Bretagne, Alsace, Flandre) et non-cléricales (Franche-Comté, Savoie, Pays basque). Des développements particuliers sont consacrés au cas alsacien pendant la période allemande et l’entre-deux-guerres (aux premières élections de 1874, on ne compte pas moins de six prêtres sur onze députés en Alsace, dont l’archevêque de Strasbourg), à la démocratie cléricale léonarde (notamment la troisième circonscription de Brest, occupée sans interruption, entre 1880 et 1911, par Mgr Freppel, Mgr d’Hulst et l’abbé Gayraud), à la personnalité haute en couleurs du chanoine Kir, dernier prêtre en soutane de l’assemblée. Ce n’est pas un hasard si les derniers prêtres députés – l’abbé Viallet (jusqu’en 1962) et l’abbé Laudrin (jusqu’en 1977) – viennent, respectivement, de Lozère et du Morbihan, deux « pays A » (caractérisés par un taux de pratique pascale supérieur à 45 % des adultes) de la « carte Boulard » (1947).
4Si le phénomène a quasiment disparu depuis, moyennant une « fin de cycle » courant de Vichy aux débuts de la Cinquième République, c’est sans doute parce que la figure même du prêtre s’est raréfiée dans la société française, en même temps que reculait l’influence sociale du catholicisme. Hervé Le Bras et Monique Lefebvre parlaient déjà en 1983 du clergé français comme d’une « population en voie d’extinction ». Mais aussi parce que le politique, dans un contexte global très assagi par rapport aux tourmentes du passé, a achevé de se séculariser et que les religions elles-mêmes, le catholicisme en particulier depuis le concile Vatican II (1962-1965), sont devenues plus réticentes devant l’idée même d’engagement des clercs en politique, qui lui apparaît désormais comme une confusion des genres peu souhaitable.
Pour citer cet article
Référence papier
Guillaume Cuchet, « Vincent PETIT (dir.), Le Temple national. Prêtres et pasteurs au Parlement français depuis 1789 », Revue d'histoire du XIXe siècle, 64 | 2022, 235-236.
Référence électronique
Guillaume Cuchet, « Vincent PETIT (dir.), Le Temple national. Prêtres et pasteurs au Parlement français depuis 1789 », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 64 | 2022, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/8424 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rh19.8424
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