Damien DELILLE, Genre androgyne. Arts, culture visuelle et trouble de la masculinité (xviiie-xxe siècle)
Damien DELILLE, Genre androgyne. Arts, culture visuelle et trouble de la masculinité (xviiie-xxe siècle), Turnhout (Belgique), Brepols, 2021, 308 p., 125 euros.
Texte intégral
1Cette étude est la version remaniée d’une thèse en histoire de l’art menée sous la direction de Pascal Rousseau et soutenue en décembre 2015 à l’Université Paris 1-Panthéon Sorbonne. Elle est consacrée à l’idéal esthétique de l’androgyne, défini comme une « figure située à la croisée des chemins, ne correspondant ni à l’un, ni à l’autre des sexes, mais tour à tour l’un et l’autre à la fois, ou de manière successive » (p. 17). Ici saisi dans ses rapports à l’identité masculine, l’androgyne est évoqué depuis l’Antiquité, mais particulièrement étudié dans la période charnière qui va du mouvement symboliste aux avant-gardes abstraites. Mais, surtout, puisque l’androgyne illustre alors un « processus d’immersion du féminin dans le masculin » (p. 19) qui aboutit à une redéfinition de l’identité masculine, il autorise une relecture des modernités du tournant du xixe siècle au xxe siècle à l’aide des outils des études de genre et des théories queer. On peut dès lors saisir l’androgyne dans son plein potentiel émancipateur et « définir la féminité et la masculinité comme autant de normes à renégocier ou à contester » (p. 21).
- 1 Alain Corbin, « Introduction », in Alain Corbin (dir.), Histoire de la virilité, t. 2 : Le Triomphe (...)
2Le parti pris pourrait sembler polémique. Cependant, il trouve pleinement son sens dans un xixe siècle défini par Alain Corbin comme celui de « l’emprise maximale de la vertu de la virilité1 ». L’auteur propose de ne pas voir l’androgyne comme le signe d’une domination ou d’une négation du féminin, mais plutôt comme l’expression d’une fluidité des identités de genre. Ainsi, sa déconstruction permet à la fois l’interprétation des normes sociales régissant la différence sexuelle et la compréhension des rapports de pouvoir qui s’y jouent. Cette analyse nécessite la pleine prise en compte de la vie des artistes, de leurs sociabilités et de la pesanteur du contexte scientifique de compréhension de la sexualité. Cette étude ambitieuse multiplie donc les types de sources : œuvres artistiques et leurs préparations, illustrations de presse, publications médicales et psychiatriques (notamment liées à la définition de l’homosexualité et de l’hystérie), etc. Elles sont analysées grâce aux outils des études culturelles et visuelles, qui « s’approprient les œuvres de manière diachronique, pour relier les textes et les objets dans son système historique de pensée, et synchronique, dans la comparaison entre des textes et des objets issus de différents champs disciplinaires » (p. 22). Ensemble, ces sources éclairent un modèle de masculinité alternative où se joue une « mise à distance esthétique » (p. 23) des désirs des individus, dont leur éventuelle – mais non systématique – homosexualité. L’idéal de pureté et d’ascèse s’incarne particulièrement dans le concept de « mysticisme queer », défini comme un espace de liberté où la figure abstraite de l’androgyne renégocie les normes de genre, s’oppose au binarisme dominant et permet d’accéder à des utopies politiques et sociales par le biais de nouveaux modèles de représentation et d’intersubjectivité.
3Le premier chapitre de l’ouvrage est consacré à l’étude des sources classiques de l’androgyne avec, en position centrale, le mythe platonicien de l’amour. L’androgyne y est l’incarnation d’un idéal politique et spirituel d’union parfaite du masculin et du féminin : une source mystique de régénération et d’autogénération, proche de l’alchimie. La figure réapparaît à la Renaissance, puis se voit confrontée à une philosophie et une médecine des Lumières qui s’appuient sur la division masculin/féminin et l’adéquation rêvée entre physiologie et morale. Le deuxième chapitre est consacré aux figures qui ont permis la transmission de ce « mythe androgyne », dont celles de l’ange ou encore de l’Ève-Adam cher au mystique Simon Ganneau. Y surgit surtout la personnalité centrale de Joséphin Péladan, critique d’art et organisateur des Salons de la Rose-Croix, qui se consacre à l’établissement de la figure de « l’ariste » : un artiste « mage hors garde qui guide la société nouvelle » (p. 110) avec l’androgyne pour idéal. Le troisième chapitre embrasse pleinement les idées de mysticisme queer et d’androgynie symboliste. Par le biais des goûts et écrits de Péladan, Damien Delille analyse l’idée d’une asexualité mystique dans les œuvres de Gustave Moreau et de Pierre Puvis de Chavannes ; il réexamine surtout la figure poétique absolue d’un Orphée dans lequel s’incarne pleinement l’idéal ascétique et asexué du symbolisme. Cette partie est également celle de l’observation de l’influence de ces idéaux dans les cercles rosicruciens. Le quatrième chapitre est consacré à la confrontation avec les conceptions contemporaines de la masculinité, de l’homosexualité et de la dégénérescence. L’androgyne subit le contrecoup des critiques de la décadence : Péladan et ses salons sont saisis par des caricatures virulentes dans plusieurs titres de presse humoristique et satirique. L’androgyne et son artiste y sont réinventés en efféminés, en homosexuels, voire en adeptes de messes noires parodiques. L’ultime chapitre est, quant à lui, celui de l’inscription de l’androgyne au début du xxe siècle, dans un moment de recherche des origines de l’humanité dans les formes « primitives » de l’art. Se déploie une conception androgyne de la création, entre symbolisme sacré, idéal absolu de l’androgénie, angélisme et abstraction orphique.
4En filigrane de cette étude exigeante, une utopie émerge : celle d’un « état d’abstraction de la perception » où l’on peut « suspendre le plaisir de la chair, dépasser la sublimation de l’art et atteindre la pure cérébralité du concept, où la figure disparaît » (p. 251). Cette utopie amène à nuancer la notion d’une modernité artistique comme issue de ruptures successives et linéaires, au profit de la « discontinuité alternative » d’un territoire « hors garde » (p. 25). Ce dernier permet de transcender les oppositions entre sexes, genres, périodes artistiques, et de se placer en interaction avec les évolutions politiques, scientifiques et culturelles des époques. L’androgyne est surtout une solution à la problématique de la conceptualisation abstraite de la figuration, ainsi qu’à la recherche de la position stratégique de l’artiste solitaire et au dilemme esthétique entre passion et raison. Cette forme de modernité souvent paradoxalement conservatrice, nourrie par les guerres et les troubles des relatives émancipations féminine et homosexuelle, promet un « retour à l’origine » et une « unification d’un soi meurtri » (p. 251). En cela, la figure de l’androgyne saisie en contexte agit comme un révélateur de ces mouvements historiques, soulignant l’intérêt méthodologique des partis pris historiographiques de l’auteur. La figure de Péladan, centrale à l’ouvrage, est d’ailleurs emblématique : critique de la décadence moderne, entre matérialisme et émancipation féminine, il est puissamment fasciné par cette même décadence. Il se réinvente ainsi en mage mystique, figure orphique en retrait du monde et en réponse au monde.
Notes
1 Alain Corbin, « Introduction », in Alain Corbin (dir.), Histoire de la virilité, t. 2 : Le Triomphe de la virilité. Le xixe siècle, Paris, Le Seuil, coll. « Points histoire », 2015 [2011], p. 7.
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Référence papier
Jeanne Barnicaud, « Damien DELILLE, Genre androgyne. Arts, culture visuelle et trouble de la masculinité (xviiie-xxe siècle) », Revue d'histoire du XIXe siècle, 64 | 2022, 241-243.
Référence électronique
Jeanne Barnicaud, « Damien DELILLE, Genre androgyne. Arts, culture visuelle et trouble de la masculinité (xviiie-xxe siècle) », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 64 | 2022, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/8455 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rh19.8455
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