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La raison graphique de Jean Carayol

The Graphical Reason of Jean Carayol
Anaïs Albert
p. 192-212

Résumés

Cet article analyse un agenda de l’année 1895 sur lequel Jean Carayol, un paysan du Tarn âgé de 28 ans, a noté quotidiennement les différentes tâches agricoles de sa famille ainsi que toutes les transactions économiques effectuées. Cette écriture populaire d’apparence ordinaire témoigne pourtant d’une importante rupture. Jean Carayol appartient en effet à la première génération alphabétisée, ce qui l’introduit dans le monde de la « raison graphique » théorisée par Jack Goody. L’agenda montre de multiples manières les effets de ce passage à l’écrit, notamment par la mémorisation du temps quotidien ou par la formalisation de transactions qui relevaient jusque-là de l’échange informel de services. Cette écriture populaire rend enfin visibles les tensions entre les générations et l’effacement du rôle économique des femmes au sein de la famille.

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Texte intégral

Page de l’agenda de Jean Carayol

Page de l’agenda de Jean Carayol
  • 1 En souvenir probablement des griffonnages de Denise, une des petites-filles de Jean Carayol, sur l’ (...)
  • 2 Il correspond en tout point au modèle du livre de raison – c’est-à-dire un registre de comptabilité (...)
  • 3 Il écrit ainsi à propos de son grand-père dans le livre de comptes : « Vous tous, mes enfants et pe (...)
  • 4 Tous comme les lecteurs et lectrices des classes populaires étudiés par Anne-Marie Thiesse nient ou (...)

1Jean Carayol a d’abord été, pour moi, un fantôme. Enfant, en vacances chez ma grand-mère dans un petit village du Tarn, la présence de cet arrière-arrière-grand-père se manifestait par un bénitier en buis qu’il avait sculpté de ses mains, accroché au mur d’une chambre et surtout par un livre mystérieux à l’aspect ancien, serré dans le bas d’une armoire. Nous avions, avec mes cousins et cousines, interdiction de le consulter de peur que nous l’abîmions1. Ma grand-mère le sortait parfois pour nous lire un extrait aux accents pathétiques où cet aïeul racontait l’agonie et la mort de son fils de dix ans. Elle nous montrait plus rarement une mention qui évoquait son propre frère, décédé lui aussi deux générations plus tard dans des circonstances tragiques. Ces lectures édifiantes visaient à nous transmettre une mémoire familiale, éminemment traumatique, et à tenter de nous donner une inclinaison religieuse qui nous faisait défaut. Je découvris ensuite que ce livre – en réalité un livre de compte sur le modèle des livres de raison2 – ainsi que l’agenda qui fait l’objet de cet article, avaient été dupliqués pour pouvoir être conservés, lors des successions, par plusieurs héritiers d’une même branche et qu’ils circulaient donc dans ma famille élargie. L’attachement émotionnel à ces documents et leur transmission familiale depuis plus d’un siècle tiennent à leur caractère de relique : ils incarnent, dans un objet matériel, la mémoire familiale et particulièrement ses deuils les plus difficiles. Dans cette famille catholique, ils ont alors pris une dimension sacrée, qui s’appuie en partie sur les injonctions de Jean Carayol à se souvenir des morts par la prière3. Ma grand-mère, comme ses cousins, n’accordait en revanche aucune valeur documentaire aux comptes couchés sur le papier qui occupent la majeure partie de ces documents. Il ne s’agissait probablement pour eux que de la mise en mots et en chiffres d’un quotidien tout à fait banal, qui répétait les travaux et les jours paysans ayant occupé leur enfance. En outre, devenus pour la plupart ouvriers et ouvrières, ils partageaient la dépréciation commune à leur milieu social pour les écritures populaires4. Tout au plus me signalait-on les apparitions de la « grande histoire » dans ce quotidien : évocation du conflit franco-prussien de 1870 ou mention de l’entrée en guerre en 1914. Ma famille faisait preuve là d’une vision de l’histoire, héritée de l’apprentissage scolaire dans les manuels de la iiie République, marquée par le primat du politique.

De la relique à l’archive

  • 5 Ce second document n’est utilisé dans cet article qu’à titre d’appoint.

2Revenir aujourd’hui à ces documents dans le cadre d’un dossier sur les écritures populaires consiste donc pour moi à transformer ces reliques en archives, à les désacraliser pour en faire une source de l’histoire des classes populaires rurales à la fin du xixe siècle. Présentons donc, en historienne, cet ensemble documentaire. L’auteur, Jean Carayol, né en 1867 et mort en 1924, est paysan dans le hameau de La Trincalarié, appartenant à la commune de Pont-de-Larn, au sud du Tarn. Il est l’aîné d’une fratrie de six garçons. Ce cultivateur a d’abord laissé un agenda commercial de l’année 1895 sur lequel, âgé de 28 ans, il a noté au jour le jour à la fois des remarques météorologiques, les différentes tâches réalisées par le collectif familial sur l’exploitation et toutes les transactions économiques qu’il effectue. Il a également tenu un carnet de compte, de 1913 à 1921, dans lequel les comptes proprement dits sont précédés de neuf pages de récit familial, remontant sur quatre générations, dans une logique patrilinéaire5. L’agenda de 1895 est le seul exemplaire conservé, mais il appartient probablement à une série. Deux indices vont en ce sens : il est rempli du 1er janvier au 31 décembre, sans interruption et la comptabilité se perpétue dans le livre de raison, 18 ans plus tard, attestant d’une continuité de la pratique. Cependant la conservation de ces documents est gouvernée par les enjeux de la mémoire familiale et non par un intérêt documentaire. L’exemplaire de 1895 est le seul qui subsiste car il garde la trace d’un événement familial marquant : le mariage de Jean Carayol avec Eulalie Farret, qui fonde une nouvelle lignée.

  • 6 Jack Goody, La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Éditions de Minuit, (...)

3L’agenda de 1895 relève sans conteste de la catégorie des écritures populaires, en raison de l’origine sociale de son scripteur. Il s’agit également de prime abord d’une écriture ordinaire, quotidienne, voire routinière. Pourtant, en confrontant ce document à des archives complémentaires, on peut montrer que ce document, apparemment banal, est en réalité le témoin d’une importante rupture, car Jean Carayol appartient à la première génération alphabétisée de sa famille et du voisinage. L’anthropologue Jack Goody a démontré dans un ouvrage célèbre que l’accès à l’écrit, loin d’être une simple maîtrise technique, change la manière dont les scripteurs appréhendent le monde6. Il nomme « raison graphique » les effets profonds, à la fois cognitifs et sociaux, du passage à l’écrit. Pour mesurer complètement les conséquences de la maîtrise de l’écrit, il faudrait pouvoir comparer avec l’organisation sociale préexistante, celle de la culture orale, ce qui est impossible pour le terrain abordé ici. Pourtant l’agenda en lui-même, croisé avec d’autres sources et avec la bibliographie existante, porte bien des traces de la rupture qu’a apportée l’écriture : le passage au bilinguisme occitan/français, un nouveau rapport au temps et à l’échange et enfin une ambiguïté de la place de Jean Carayol dans la famille.

Écrire en français : une double rupture

4L’agenda de 1895 atteste une bonne maîtrise à la fois de la graphie et de la langue française. Les lettres, écrites à la plume, sont bien formées et portent la trace des pleins et des déliés de la calligraphie scolaire. La grammaire et l’orthographe sont globalement correctes, malgré quelques fautes récurrentes. Remis dans le contexte social et géographique du scripteur, ce document témoigne pourtant d’une double rupture intellectuelle : le passage de l’oral à l’écrit dans une société analphabète et celui de l’occitan, langue du quotidien, au français, langue de la nation.

L’accès à l’écrit dans un milieu analphabète

  • 7 Archives départementales du Tarn (AD Tarn), 4 E 209/12, acte de mariage de Jean Carayol et Anne Bar (...)
  • 8 L’alphabétisation est tardive dans tout le département du Tarn : en 1861, seuls 67 % des garçons et (...)
  • 9 AD Tarn, 1T1/61, Lettre des habitants des hameaux [dont La Trincalarié] à l’inspecteur d’Académie, (...)

5À la lecture de l’agenda, la première question qui vient à l’esprit est celle des conditions d’accès à l’écriture de Jean Carayol. Ses parents sont en effet analphabètes, tout comme leurs parents, et aucun de ces ascendants n’est capable de signer un acte de mariage en 18667. Plus largement, aucun des habitants des hameaux isolés qui entourent la ferme des Carayol ne maîtrise la lecture, ni l’écriture8. En 1868, ces derniers envoient une lettre collective à l’inspection académique du Tarn pour réclamer la création d’une école où leurs enfants pourraient se rendre facilement à pied9 :

Beaucoup d’enfants restent dans une ignorance à peu près complète, on pourrait même dire entière. [Nous sommes] placés aux extrémités de deux vastes communes et d’où il faut pour se rendre au chef-lieu au moins une grosse heure avec ruisseaux et montagnes à traverser et à parcourir par des chemins on ne peut plus mal entretenus. […] Voilà le parcours que nos jeunes enfants seraient obligés de faire journellement si nous voulions qu’ils profitent de l’école. Sans parler des pluies et de l’époque de l’hiver où il leur serait impossible de franchir les obstacles.
Nous venons donc à cet effet, Monsieur l’Inspecteur vous supplier de prendre notre demande en considération […], veuillez ne pas la mépriser comme elle se trouve sans presque de signatures et si elles sont même illisibles. Nous avons la douleur de vous dire qu’il en sera ainsi dans l’époque la plus reculée si vous n’y portez remède. Quant à nous il est vrai le mal est sans remède, mais veuillez en porter auprès de nos 140 enfants […]. Dans toute la contrée, il n’y a qu’une seule personne qui puisse écrire et lire une lettre et même le peu qu’elle sait elle l’a appris étant sous les drapeaux et l’ignorance complète qui existe malheureusement chez nous est démontrée annuellement au tirage au sort.

  • 10 Gérard Galibert, « Introduction à l’étude de la géographie humaine du Plateau d’Anglès », Revue géo (...)

6Cette lettre fait apparaître la difficile situation géographique de ces paysans : leurs fermes en habitat dispersé se situent à six ou sept kilomètres à pied du bourg de Pont-de-Larn, où se trouve l’école publique. Outre la distance, le relief ajoute à leur isolement : les fermes se nichent entre 400 et 500 mètres d’altitude, sur les contreforts du plateau d’Anglès, alors que le village est dans la plaine et le réseau viaire est encore mal développé. À cette altitude, le plateau « très arrosé et très boisé, […] présente une identité montagnarde forte aux ambiances rudes10 », marqué par un climat rigoureux en hiver (neige, gel, pluies) comme le pointe la pétition. Le paysage agricole est typique de la moyenne montagne mêlant prairies, cultures, trame bocagère et landes de fougères et de genêts propres à l’élevage.

  • 11 François Furet, Jacques Ozouf (dir.), Lire et écrire, op. cit., p. 350.

7La pétition souligne l’analphabétisme des habitants des hameaux et la conscience qu’ils ont de leur indignité culturelle. Elle est également représentative de la « demande sociale d’éducation11 » qu’ont mise en évidence François Furet et Jacques Ozouf dans leur grande enquête sur l’alphabétisation des Français, demande nourrie par le sentiment que la culture écrite s’étendant, il devient déshonorant de ne pas la maîtriser.

  • 12 AD Tarn, 1T 1/61, lettre de l’inspecteur d’Académie au préfet du Tarn, 29 janvier 1868.
  • 13 Ibid., 11 février 1869.
  • 14 Les dons en nature aux instituteurs étaient fréquents et le bois pouvait être exigé pour chauffer l (...)
  • 15 « Nous sommes allés baptiser une jeune fille de Monsieur Veaute de Trémengous. Moi et Eulalie nous (...)

8L’inspecteur d’Académie juge cette demande « pleinement fondée » et précise que « l’ignorance la plus complète règne […] dans ces quartiers où l’on a eu de la peine à trouver 3 signatures12 ». Il appuie alors la demande d’ouverture d’une école primaire mixte au hameau de Tremengous, distant d’environ deux kilomètres de la ferme des Carayol. Cette école entre en activité en octobre 186913 et Jean Carayol y a probablement été scolarisé, vers l’âge de six ans, en 1873. Les registres scolaires n’ont pas été conservés ce qui empêche d’en avoir la certitude, mais l’agenda de 1895 contient un indice supplémentaire : Jean Carayol fait plusieurs fois des dons en nature (plusieurs charretées de bois, de la paille ou des poulets) à « Monsieur Veaute de Tremengous », instituteur de cette école dans les années 1890, alors que ses plus jeunes frères sont encore scolarisés14. Les liens semblent d’ailleurs forts, puisque Jean Carayol et sa femme sont les parrain et marraine de la fille de l’instituteur, née en 189515.

  • 16 AD Tarn, 1T1/30, « État de situation des écoles publiques et libres avec le nom de l’instituteur, l (...)
  • 17 En 1877, une école libre est ouverte par les Frères des Écoles chrétiennes dans la commune voisine (...)
  • 18 AD Aude, Registre de recrutement du bureau de Carcassonne englobant l’arrondissement de Castres : é (...)

9Au moment où Jean Carayol fait ses classes dans cette école des hameaux, le niveau des instituteurs n’est visiblement pas très bon : entre 1872 et 1875 quatre enseignants s’y succèdent. Les trois premiers sont jeunes et inexpérimentés et l’inspecteur d’académie qui a conscience du problème note à propos du dernier, qui a 18 ans de services, qu’il est « capable, instruit, zélé. Relèvera cette école16 ». Le niveau scolaire de l’auteur de l’agenda qui semble attester d’une instruction plus poussée pose la question d’une scolarisation complémentaire, soit dans une école congréganiste17, soit lors de cours du soir pour adultes, mais aucune preuve n’a été retrouvée. Quoi qu’il en soit, le bon niveau scolaire de Jean Carayol est attesté lors de son examen en vue du service militaire en 1887 : son degré d’instruction générale est noté « 3 », signifiant qu’il sait lire, écrire et compter18.

10En définitive, Jean Carayol, aîné de sa fratrie, est le premier de sa famille à maîtriser la lecture et l’écriture, et il appartient à la première génération d’enfants scolarisés dans son environnement géographique direct. Cette rupture, majeure, est renforcée par une mutation linguistique.

Parler en occitan, écrire en français

  • 19 L’enquête lancée par Victor Duruy en 1863 sur les idiomes et les patois montre que dans le Tarn le (...)
  • 20 Sur la question du bilinguisme, de l’occitan et de l’enseignement du français : Daniel Fabre, Jacqu (...)
  • 21 André Chervel, ibid., p. 27. Le modèle national de règlement des écoles publiques, consécutif à la (...)
  • 22 Sur l’étrangeté du français pour un enfant parlant breton : Pierre Jakez Hélias, Le Cheval d’Orguei (...)

11La langue du quotidien dans l’enfance de Jean Carayol, comme dans toute la société paysanne du Languedoc, est l’occitan19 et il n’est pas certain que ses parents aient su parler français. L’institution scolaire joue un rôle majeur dans le passage au bilinguisme, mais le développement des chemins de fer, les guerres et la fonction enseignante des armées y contribuent également20. Si en théorie, l’école publique se fait en effet uniquement en français depuis 1851, dans la pratique, chaque département élabore un règlement qui peut être plus souple vis-à-vis des langues locales21. En outre, les maîtres sont issus de la société rurale et parlent eux-mêmes le patois, ils ont donc une langue de communication avec leurs élèves, même s’ils l’utilisent avec parcimonie. L’école marque donc à la fois l’accès à l’écrit et « l’entrée dans un autre monde, celui de la langue et de la culture françaises », dont l’étrangeté n’est cependant pas aussi radicale pour un enfant parlant l’occitan, langue romane, que pour un petit Breton ou Basque22.

  • 23 Il s’agit des accents, des accords nominaux et verbaux, des homonymes grammaticaux ou encore des fo (...)

12L’agenda de 1895 montre que Jean Carayol maîtrise très largement la langue française, à la fois dans son vocabulaire, sa conjugaison et sa syntaxe, malgré quelques fautes récurrentes qui correspondent aux « zones de fragilité » historiques de l’orthographe23. La préposition « à » ou le pronom relatif « où » sont systématiquement orthographiés sans accent. Les participes passés, notamment après l’auxiliaire « avoir », sont parfois mal accordés. Un extrait de l’agenda du 14 juillet illustre bien ces différentes erreurs. « Finie » est ici accordé avec le complément d’objet direct, sans nécessité en français. Cette entrée de l’agenda porte également la trace d’une correction de la main de Jean Carayol, signe d’une relecture attentive : le participe passé « porté », initialement écrit « porter » a été rectifié.

Fig. 1. Agenda, 14 juillet 1895

Fig. 1. Agenda, 14 juillet 1895

© Fonds privé Anaïs Albert.

  • 24 Martyn Lyons, Le Triomphe du livre, op. cit., p. 40 : « Le patois répondait à certains besoins, dan (...)
  • 25 Agenda, 19 septembre 1895.
  • 26 Agenda, 7, 13, 16, 17, 18 septembre ; 18 octobre.
  • 27 Agenda, 22 mars.
  • 28 Agenda, 30 octobre.
  • 29 Agenda, 24 mai.
  • 30 Frédéric Mistral, Tresor dóu Felibrige, dictionnaire provençal-français, t. 1 : A-F, Raphèle-lès-Ar (...)
  • 31 Agenda, 23 août, je souligne.

13L’écriture est également marquée par des processus de traduction, car Jean Carayol doit écrire en français des réalités quotidiennes qui s’énoncent en occitan, particulièrement dans le domaine agricole24. On décèle donc dans le texte des occitanismes qui attestent la langue maternelle du scripteur. Certains mots sont ainsi parfois orthographiés directement en occitan, notamment lorsqu’ils désignent des noms de lieux. Le champ de Gentil est ainsi appelé le « camp de Gentil25 ». Le paysan écrit également plusieurs fois « nous avons fait de broust26 », ce qui désigne en patois le ramassage de feuilles de frênes ou de hêtres pour nourrir le bétail. Le nom français exact, « feuillée », lui est probablement inconnu. D’autres mots sont francisés, mais de manière fautive du fait de la conjugaison ou du vocabulaire occitan : le trèfle est ainsi écrit « la trèfle » car il s’agit d’un mot féminin en occitan27. Jean Carayol écrit également « nous avons couvert Combes Marti », utilisant la forme française du verbe occitan « cobrir/cubrir » (« couvrir ») qui signifie « semer un champ28 ». On relève de rares formes d’hybridation entre les deux langues : il évoque ainsi la venue d’un « ramoleur29 », mot inventé à mi-chemin du rémouleur (en français) et de l’amolaire30 (en occitan). Enfin, des tournures occitanes se retrouvent importées dans la langue française, comme le redoublement du complément d’objet, qui est une marque d’insistance : « Nous sommes allés deux battre à Pommarède. Ils doivent retourner nous aider à nous autres quand nous battrons31. »

  • 32 Le même phénomène s’observe pendant la Grande Guerre où l’occitan n’affleure que très peu dans les (...)

14Les erreurs en français et les traces ténues de ce bilinguisme32 dans le texte ne doivent cependant pas faire sous-estimer la maîtrise par le scripteur de la langue française et de la graphie, acquise par l’école et très probablement sans aide familiale. L’alphabétisation introduit donc Jean Carayol dans la « raison graphique » théorisée par Jack Goody et l’analyse de l’agenda permet de mesurer certains des changements fondamentaux qu’introduit ce passage à l’écriture pour un paysan du xixe siècle.

La mémorisation du quotidien

  • 33 Sur les agendas paysans, voir les travaux de Nathalie Joly, particulièrement : « Écritures du trava (...)
  • 34 Jean-François Massol écrit, par exemple, en 1818 à propos du Tarn qu’il est nécessaire que « l’agri (...)
  • 35 Archives nationales, F17/10798, mémoires d’instituteurs sur « les besoins de l’instruction primaire (...)
  • 36 « L’enseignement agricole dans les écoles primaires et les classes d’adultes », Bulletin administra (...)

15La tenue d’agendas par les paysans se diffuse au xixe siècle via l’enseignement pour inciter les cultivateurs à rationaliser leurs pratiques agricoles, dans un contexte de progrès techniques33. Il s’agit alors de pousser les agriculteurs à avoir un regard réflexif sur leurs méthodes, à mieux connaître les cycles et la rentabilité des parcelles, pour lutter contre ce que les agronomes et les observateurs bourgeois perçoivent comme des « routines » paysannes néfastes34. Jean Carayol, en tenant un agenda et une comptabilité, se soumet donc probablement à une injonction venue de l’école primaire rurale. En 1861, deux instituteurs du Tarn indiquent déjà enseigner la comptabilité agricole à leurs élèves35. En 1867, Victor Duruy fixe un programme d’enseignement agricole pour les écoles rurales, dans lequel on trouve par exemple la tenue d’un « livre journal36 ».

16Jean Carayol remplit scrupuleusement, durant toute l’année 1895 un « agenda du commerce de l’industrie et des besoins journaliers ». Ce support imprimé se présente comme un livret rectangulaire de 132 pages, de grand format (33 cm de hauteur et 12 cm de largeur) et relié au fil, à la couverture en cartonnage rigide, recouverte de tissu marron. Chaque page, qui comporte trois jours de l’année, est divisée en deux parties : à gauche, des lignes simples invitent au récit tandis qu’à droite, des colonnes peuvent être le support de la comptabilité.

  • 37 Nathalie Joly, « Vaches et blés », Art. cit., p. 78.
  • 38 Jack Goody, La Raison graphique, op. cit., p. 145.

17Comme les scripteurs étudiés par Nathalie Joly, Jean Carayol use de l’agenda « suivant un mode d’emploi bien particulier : inscrire non pas “les choses à faire” comme l’usage le voudrait, mais “ce qui est fait chaque jour37” ». Il y note à la fois les activités quotidiennes de l’exploitation agricole, les transactions économiques et des remarques météorologiques. Ces trois types de notations sont inégalement présents : le temps est indiqué 33 fois, tandis que les activités de la famille (travaux des champs, soin des bêtes, réparation des bâtiments ou des outils, etc.) font l’objet de 293 entrées et que les transactions économiques (achat, paiement, dettes) sont les plus importantes (347 mentions). La forme de l’agenda et l’utilisation de l’écrit se conjuguent ici pour produire un des effets de la « raison graphique » : « Le stockage de l’information qui permet de communiquer à travers le temps et l’espace et qui fournit à l’homme un procédé de marquage, de mémorisation et d’enregistrement38. » Cet enregistrement du quotidien induit un nouveau rapport au temps et aux autres.

Tenir chronique : un nouveau rapport au temps

  • 39 Nathalie Joly, « La diffusion de l’agenda-brouillard et de la discipline de l’écrit dans les exploi (...)
  • 40 Agenda, 15 juin ; 19-20 juillet.
  • 41 Agenda : « Nous avons labouré et fait de broust » (16 septembre), « idem » (17, 18 septembre).

18L’agenda manifeste un nouveau rapport au temps quotidien. Ce support imprimé scande formellement les jours et produit un « effet d’entraînement [car] muni de pages blanches datées du jour, [il] prédispose à une écriture régulière, sinon quotidienne39 », même si rien de notable ou de particulier n’arrive. Jean Carayol s’astreint effectivement à remplir toutes les cases journalières, parfois rapidement, dans les moments de travail intense ou répétitif. Pendant les moissons, où le temps d’écriture doit être rare, on voit apparaître d’expéditifs « travaux des champs40 », visiblement notés à la hâte. En septembre, où les jours sont occupés à faire de la feuillée, des « idem » indiquent une tâche qui se répète à l’identique41. Le temps météorologique intervient dans l’écriture quand il vient faire obstacle aux travaux des champs. Les indications climatiques concernent toujours des épisodes de mauvais temps (froid l’hiver, pluies au moment des moissons) et interviennent uniquement pour combler et expliquer les jours d’inactivité : « continue de neiger et fait beaucoup froid. Il est impossible de faire aucun travail extérieur » (2 janvier) ou « le temps s’est tout à fait radouci la neige s’en va très vite et bientôt il n’y en aura plus. Si le temps continue, les travaux des champs reprendront leur cours habituel » (5 janvier).

  • 42 Émile Guillaumin, La Vie d’un simple, Paris, Livre de Poche, 1977 [1re éd. 1904], p. 245-253.

19À l’échelle d’une année, l’agenda dessine le cycle de l’activité paysanne dans cette région montagneuse du sud du Tarn. La saison froide du début de l’année, où la nature est en sommeil, est occupée par l’arrachage et la mise en fagots des genêts et des ajoncs, qui servent au chauffage ou sont ensuite portés au boulanger contre rémunération. Le mois de février est également celui de l’abattage du cochon et des salaisons. Le printemps se passe à préparer la terre pour la culture : labourer, amender avec du fumier, enlever les pierres des champs. De mars à mai, le collectif familial sème ou plante les différentes productions : les vesces (un engrais vert) en mars, les pommes de terre en mars et avril, le blé marsais (précoce) et la luzerne en avril, ainsi que les productions potagères destinées à la consommation familiale (poireau, salade, oignons et haricots verts en avril et en mai). L’été, saison la plus dense en travail, est occupé à la moisson des plantes fourragères destinées au bétail (trèfle et sainfoin en juin) et des céréales (seigle et blé, entre juin et août). L’automne se passe à ramasser des feuilles, notamment de frêne, pour compléter l’alimentation des bêtes, à semer l’avoine, le seigle et le blé et à récolter les pommes de terre, avant que ne recommence le cycle depuis le début. Le quotidien agricole ainsi mis en mots ressemble, sous une forme ordinaire, à la description littéraire que fait quelques années plus tard Émile Guillaumin de l’année paysanne dans La Vie d’un simple42.

20De quel rapport au temps témoigne alors la tenue de cet agenda ? Pour Jacques Ozouf et François Furet :

  • 43 François Furet, Jacques Ozouf (dir.), Lire et écrire, op. cit., p. 358-359.

La sensibilité proprement historique commence avec l’écrit. Avant, la succession des événements et des hommes n’est jamais enregistrée ; elle n’est pensée qu’à travers une matrice originelle censée reproduire sans cesse l’identique. […]
L’écriture, en fixant sur le papier les points de repère qui situent l’écoulement du temps […] permet d’établir the pastness of the past (J. Goody), le caractère passé du passé43.

  • 44 Livre de raison de Jean Carayol, fonds privé Anaïs Albert, p. 3.
  • 45 Ibid., p. 2, 3.

21Cette vision de la culture orale paysanne semble pourtant un peu réductrice. La vie agricole est certes soumise au cycle des saisons, mais cela n’empêche pas les classes populaires rurales non alphabétisées d’avoir conscience de la succession des années et des générations. Le livre de raison de Jean Carayol, commencé en 1913, est ainsi précédé d’un long prologue généalogique qui retrace l’histoire de sa famille sur quatre générations, de manière très précise. Les informations qui y sont consignées ont pour partie eu lieu avant la naissance de l’auteur et témoignent donc d’une transmission orale au sein de la famille. Jean Carayol donne les dates exactes de certains événements familiaux (la naissance de son grand-père en 1811, la location d’une propriété en fermage par ce dernier en 1864, le mariage de son père en 1866). Il rapporte également l’intersection entre son histoire familiale et l’histoire nationale, mentionnant à propos de son oncle qu’il « fut soldat et fit la campagne de 1870 il fut prisonnier à Sedan et conduit en Prusse44 ». Enfin, à deux reprises, le scripteur évoque des évolutions notables dans l’histoire agricole et l’histoire des techniques : « De ce temps, on ne semait presque pas de pommes de terre » et, plus loin, « tous prirent le métier de tisserands, ce métier était alors très répandu car il n’y avait pas de ce temps des métiers à vapeur45 ». L’utilisation dans ces passages de la locution « de ce temps » montre bien l’existence d’une vision linéaire du temps. Cette mémoire orale paysanne est donc loin d’être anhistorique et on y décèle une conscience de la chronologie.

  • 46 Sur les dispositions gestionnaires produites par l’écriture d’un agenda : Bernard Lahire, « La divi (...)
  • 47 Nathalie Joly, « Vaches et blés », Art. cit.

22L’agenda témoigne en revanche d’un rapport au temps rationnel et gestionnaire46, répondant aux objectifs que se fixe l’instruction primaire. En pratique, l’agenda forme une mémoire utilitaire, qui permet de connaître le calendrier agraire d’une année donnée (dates des semences, des récoltes, principaux événements climatiques) et éventuellement de comparer ultérieurement pour assurer la prise de décision47. Il faudrait disposer d’une série complète d’agendas pour être certaine de cet usage. Cependant le simple fait qu’un paysan s’astreigne à écrire tous les jours les choses faites témoigne d’une objectivation de l’emploi du temps et de dispositions à la planification, qui sont également visibles dans la partie comptabilité.

La comptabilité domestique, un nouveau rapport aux autres

23L’agenda de Jean Carayol est également utilisé, on l’a dit, comme un livre de comptes. Il s’agit d’une comptabilité rudimentaire, sans partie double et sans bilan final des recettes et des dépenses. Les transactions économiques sont, en outre, entièrement rédigées avant d’être résumées par un chiffre comme on le voit par exemple sur cette entrée du 12 mars :

Fig. 2. Agenda, 12 mars 1895

Fig. 2. Agenda, 12 mars 1895

© Fonds privé Anaïs Albert.

24La rédaction distingue différents types de transactions. Les transactions au comptant sont indiquées par les notations « payé », si Jean Carayol est l’acheteur, ou « reçu » s’il est le vendeur, tandis que les dettes sont désignées par le couple « je dois » (s’il est débiteur)/» doit » (s’il est créditeur). Enfin, le document recense également un ensemble de transactions qui n’engendrent pas d’échange d’argent. Jean Carayol y note les dons qu’il effectue : par exemple, les étrennes de 20 francs aux enfants de la famille (1er janvier) ou un demi-kilo d’écrevisses apporté aux « Sœurs », c’est-à-dire aux religieuses de la commune voisine de Payrin (11 septembre). Le cultivateur inscrit également les échanges de marchandises sans équivalent monétaire comme le 29 mars : « Une balle de son que nous avons achetée à Azemat sans faire prix. Je dois le lui payer avec des fagots de genêts. »

  • 48 Ibid., p. 79.
  • 49 Rémy Cazals, Avec les Ouvriers de Mazamet : dans la grève et l’action quotidienne, 1900-1914, Paris (...)
  • 50 Jean Faury, Cléricalisme et anticléricalisme, op. cit, p. 69-72.

25Cette transcription minutieuse remplit un rôle évident de mémorisation des échanges, devenue nécessaire dans le cadre d’une agriculture de plus en plus orientée vers le marché. En cette fin du xixe siècle, l’agriculture est en effet affectée par « une forte croissance des échanges commerciaux – due à l’amélioration des infrastructures routières et au développement des chemins de fer – qui stimule le développement de compétences gestionnaires et le suivi des transactions48 ». La région de Mazamet suit ce mouvement général d’ouverture : l’industrie du délainage, largement connectée aux marchés nationaux et internationaux, s’y implante à partir de 1851 et croît de manière spectaculaire pendant toute la seconde moitié du siècle, entraînant une urbanisation très rapide49. Le chemin de fer intègre également la région au territoire national : en 1865, Castres est reliée à la ligne Toulouse-Sète et la voie est prolongée jusqu’à Mazamet en 186650.

  • 51 Robert Laurent, « Tradition et progrès : le secteur agricole », in Fernand Braudel, Ernest Labrouss (...)

26Dans ce contexte, la production des Carayol est partiellement orientée vers le marché, notamment celle des pommes de terre (8 % des revenus de l’année 1895) et du seigle (11 %). La vente du seigle, céréale des terres pauvres, dont la production se concentre à la fin du xixe siècle en bordure du Massif central, témoigne d’une spécialisation régionale des cultures et de « l’ouverture du marché ; la polyculture a perdu son caractère impératif et le développement d’une agriculture commercialisée permet une mise en valeur plus exclusive des dons naturels51 ». Mais, dans la ferme des Carayol, la place de l’élevage surtout témoigne d’une agriculture commerciale : la vente des bêtes, particulièrement des bovins, assure 72 % des revenus de l’année 1895. Ces animaux sont d’abord destinés au marché le plus local, mais en cas d’échec des transactions, le rayon de commercialisation peut être élargi. Ainsi, 10 septembre, une vache est amenée à la foire de Mazamet, à sept kilomètres de La Trincalarié, sans trouver preneur. Le 5 octobre, elle est ensuite proposée à la foire de Castres, à quinze kilomètres, où elle est vendue 270 francs.

27Les transactions se multipliant, l’écriture sert à garder en mémoire les règles de l’échange, surtout dans le cas des dettes, et peut constituer une preuve en cas de conflit. Dans l’agenda de 1895, cette logique comptable s’étend par contagion à des échanges de services gratuits, qui reposaient traditionnellement uniquement sur la mémoire orale partagée des acteurs. C’est le cas, par exemple, des échanges de journées de travail entre fermes voisines et parfois apparentées, dans les moments où le besoin de main-d’œuvre est fort, notamment pendant les moissons et pour l’arrachage des pommes de terre. La famille Carayol fait alors appel à des membres de la famille élargie et à des voisins pour venir à bout de la tâche. L’usage veut que ces journées de travail soient rendues ensuite à l’exploitation qui a ainsi prêté main-forte. Dans l’agenda de 1895, Jean Carayol note progressivement ces échanges en les formalisant de plus en plus, signe qu’il les objective. En début d’année, l’auteur écrit simplement : « Nous sommes allés aider mon oncle de Vermel pour tuer les cochons » (18 février). À partir du mois de juin, il indique cette aide dans la colonne de gauche, celle de la comptabilité, avec le mot « journées », comme dans l’extrait ci-dessous. Au mois de juillet, Jean Carayol affine encore la comptabilité en indiquant des quarts ou des demi-journées, par exemple « mon oncle a travaillé jusqu’à 9 heures du matin et a fait ¼ de journée » (2 juillet).

Fig. 3. Agenda, 24 juin 1895

Fig. 3. Agenda, 24 juin 1895

© Fonds privé Anaïs Albert.

28Cette comptabilité des services gratuits introduit une modification dans le rapport aux autres. L’obligation de réciprocité existait bien sûr dans ce système d’échange avant le passage à l’écrit, mais ce dernier l’objective et la formalise, pour servir d’aide-mémoire et mesurer l’équité des services rendus : Jean Carayol note ainsi par exemple « Robert est venu nous faire une journée de couvert [refaire le toit] pour l’écurie des vaches, je dois un jour » (6 juin).

29Mémorisation des échanges, utilisation potentielle de l’écrit comme preuve, formalisation et objectivation des transactions : la partie comptable de l’agenda laisse percevoir des traces de processus cognitifs qui modifient subrepticement le rapport aux autres, notamment aux partenaires économiques. Mais ce document permet également de saisir, dans ses choix énonciatifs et dans ses silences, certaines des tensions et des hiérarchies qui traversent le collectif familial.

Un porte-parole ? Les hiérarchies familiales à l’épreuve de l’écriture

30En remplissant l’agenda, Jean Carayol, premier enfant alphabétisé de la famille, se fait le scripteur de la communauté familiale et devient en quelque sorte son porte-parole. Pourtant cette fonction de représentation du groupe est aussi un pouvoir : il peut, via l’écriture, mettre en mots la famille et donc en modifier ou en accentuer les hiérarchies. L’écriture du quotidien l’oblige à faire des choix d’énonciation qui révèlent des tensions entre les générations et entre les sexes.

Du « nous » au « je » : les ambiguïtés de l’énonciation

  • 52 Il s’agit d’une exploitation en fermage, appartenant à Eugénie Combes de Payrin et que la famille e (...)
  • 53 Le troisième garçon de la fratrie, Pierre, se marie en 1895 et quitte l’exploitation pour aller s’i (...)

31En 1895, les Carayol cultivent dans le hameau de La Trincalarié une exploitation en pleine propriété et une ferme52. La famille est composée du couple de parents, Jean Carayol (père) et sa femme Anne, de Jean Carayol fils, qui épouse au cours de l’année Eulalie Farret, et des quatre frères plus jeunes non mariés53.

  • 54 En déclin à l’échelle nationale, « l’autorité paternelle survit au xixe siècle dans les régions rur (...)

32Dans cette région de France, selon la logique patriarcale qui prévaut encore à la fin du xixe siècle54, Jean Carayol (père) est le chef de la famille et de l’exploitation. Sous son autorité, la famille est une communauté dont tous les membres sont mobilisés pour l’exploitation des terres. Dans l’agenda de 1895, cette logique collective se traduit par l’écrasante domination du « nous » dans les notations sur les travaux des champs comme, par exemple :

33« Nous avons vanné 25 hectolitres de seigle que nous avons mis au grenier » (25 janvier). Le pronom « nous » reste d’ailleurs utilisé même lorsque les membres de la famille ne font pas la même tâche : « Nous sommes allés aider mon oncle de Vermels pour tuer les cochons et les autres nous avons arraché les genêts » (18 février). Les individus ne sont jamais désignés nominalement et Jean Carayol (fils), le scripteur, devient le narrateur omniscient de la communauté familiale. Cette dernière s’étend en outre aux animaux domestiques, comme le prouve la manière de mettre en mots la naissance d’un ânon : « L’ânesse nous a donné la vie à un petit âne » (3 mars).

Fig. 4. Arbre généalogique de la famille Carayol.

Fig. 4. Arbre généalogique de la famille Carayol.

Établi par Anaïs Albert.

  • 55 Comme l’indique une mention liminaire sur l’agenda « Jean Carayol fermier à La Trincalarié ».
  • 56 « Les deux propriétés devront être travaillées, cultivées et fumées de la même manière et dans les (...)
  • 57 François Furet, Jacques Ozouf (dir.), Lire et écrire, op. cit., p. 335, 360.

34Lorsque les notations concernent les transactions économiques, le jeu des pronoms est cependant tout autre : le « je » (« j’ai acheté », « j’ai vendu », « je lui dois ») est utilisé 174 fois, tandis que le « nous » est minoritaire, quoique encore important (108 entrées). Certains exemples montrent même une mixité pronominale déconcertante, comme le 25 février : « Nous avons porté 6 cochons à la foire, que nous avons vendus au prix de 24 francs pièces, ce qui me fait 144 francs ». Cette comptabilité pourrait refléter une différence entre les deux parties des terres familiales : en effet, Jean Carayol fils est celui qui gère la partie en fermage de l’exploitation55. Mais le contrat de fermage précise que les deux exploitations peuvent être exploitées ensemble, ce qui n’impose pas au quotidien une comptabilité séparée56. Une autre lecture pourrait faire de cette apparition du « je » un signe de la montée de l’individualisme, favorisée par la scolarisation et la maîtrise de l’écrit. Selon François Furet et Jacques Ozouf, « l’écriture masque un “je” et non plus un ”il” » et « l’écrit commence par désagréger le rapport de l’individu au groupe frileux de la communication orale57 ». Pourtant une dernière hypothèse paraît plus féconde : comme l’indique Jeanne Favret-Saada dans son étude sur la sorcellerie dans le bocage normand, dans une exploitation agricole, on dit toujours « je » au nom du domaine :

  • 58 Jeanne Favret-Saada, Les Mots, la mort, les sorts, Paris, Gallimard, 1977, p. 333-334.

[Le chef de famille] se définit d’une manière absolument différente de ce que Descartes, par exemple, entendrait par sujet : un « je pense » qui serait idéalement distinct de tous les attributs du « je ». Le « je » [du chef de famille] c’est l’ensemble constitué par lui-même et ses possessions, c’est-à-dire l’ensemble qui est socialement rattaché à son nom propre58.

  • 59 L’acte de mariage de 1895 précise que Jean Carayol (père) fait « donation en huitièmes à titre de p (...)

35Le « je » de Jean Carayol serait alors plutôt une manifestation de la position d’héritier du scripteur. L’homonymie même de son nom et de celui de son père le marque, dès sa naissance, comme le successeur pressenti. Dans cette France du Sud-Ouest qui continue à « faire l’aîné » malgré les dispositions égalitaires du Code civil de 1804, Jean Carayol fils est, lors de son mariage, désigné par le père comme son héritier59. En tant qu’héritier putatif, l’auteur de l’agenda est donc le seul dans cette communauté familiale qui puisse parfois dire « je », en quelque sorte par anticipation, puisqu’il succédera au père. Mais ce faisant, il usurpe une partie de l’autorité paternelle, entorse permise par la maîtrise de ce pouvoir que ne possède pas le père : l’écriture.

La production féminine laissée dans l’ombre

  • 60 Jean-Marie Privat, « Sur La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage de Jack Goody » (...)
  • 61 L’écriture domestique est encore largement masculine à la fin du xixe siècle, à l’inverse de la sit (...)

36L’agenda de 1895 donne à la première lecture une impression d’exhaustivité, dans le recensement des activités quotidiennes et des transactions économiques. Pourtant, dans le foisonnement du réel, l’écriture est aussi « un stockage raisonné et spécifique de l’information [qui] ordonne et subordonne60 ». Jean Carayol couche donc sur le papier les événements et les échanges qui lui paraissent dignes d’être retranscrits. Or, cette sélection est orientée par un regard masculin qui tend à rendre invisible le travail domestique des femmes de la maisonnée61.

37En 1895, deux femmes sont membres de la communauté familiale : la mère de Jean Carayol, Anne, âgée de 54 ans, et à partir du 19 avril, sa femme, Eulalie Farret, 20 ans. Sur une exploitation paysanne, les femmes participent aux tâches collectives, lorsque le besoin de main-d’œuvre est fort. Jean-François Massol note déjà en 1818 l’intensité du travail féminin dans la région :

  • 62 Jean-François Massol, Description du département du Tarn, op. cit., p. 169.

Le paysan ne craint pas assez d’abuser de cette force naturelle du sexe en condamnant sa femme et ses filles aux travaux les plus durs de l’agriculture. Pour peu que la saison devienne exigeante, il leur fait quitter la quenouille et les fuseaux, négliger les douces occupations du ménage, ou même les tendres soins de la maternité, pour s’armer de la bâche, de la faucille ou du fléau et remplir la même tâche que les valets sous un soleil brûlant comme par les froids les plus âpres de l’hiver62.

  • 63 Jean-Claude Farcy, La Jeunesse rurale dans la France du xixe siècle, Paris, Éditions Christian, 200 (...)
  • 64 Martine Segalen, Mari et femme dans la société paysanne, Paris, Flammarion, 1980.
  • 65 Christine Delphy, « Agriculture et travail domestique. La réponse de la bergère à Engels », Nouvell (...)
  • 66 Sur la notion de travail reproductif ou procréatif : Marie Mathieu, Lucile Ruault (dir.), numéro «  (...)

38La participation d’Anne et d’Eulalie aux moissons ou à l’arrachage des pommes de terre est donc certaine, mais dans l’agenda, elles se fondent dans le « nous » du collectif qui les laisse dans l’ombre. Les paysannes ont également en charge des tâches de production spécifique : la traite des vaches, l’entretien du potager et de la basse-cour63. Elles supervisent donc une production destinée à l’autoconsommation familiale et non au marché, qui est presque invisible dans la comptabilité de l’agenda, sauf de manière incidente. Le 9 mars, Jean Carayol note ainsi « ma mère a fait du beurre pour envoyer aux sœurs », soulignant, à l’occasion d’un don, cette production féminine d’un aliment destiné en général à la famille. L’existence d’un potager est attestée par les mentions d’achat de semences maraîchères (poireau, salade, oignons, haricots verts). Mais ces légumes ne sont pas commercialisés et rien ne vient donc dans l’agenda quantifier la production de ce jardin entretenu par les femmes, qui sert probablement de base à l’alimentation quotidienne. Une unique notation jette une faible lumière sur les échanges féminins et sur les marges de manœuvre économiques des paysannes. Le 22 mai, Jean Carayol note que sa mère « a acheté 4 mouchoirs de poche et les a payés avec des œufs ». L’exploitation du poulailler est en effet une tâche féminine et les paysannes peuvent garder les revenus qu’il génère64. La mère du scripteur utilise donc la production domestique dont elle est responsable pour s’acheter des objets personnels, dans un système de troc où elle paye avec des œufs. Les échanges de ce type sont probablement bien plus nombreux, mais l’exceptionnalité de cette notation démontre bien leur invisibilité dans le regard masculin. Enfin, le travail domestique le plus naturalisé (cuisine, entretien de la maison, soin des enfants65) est totalement passé sous silence dans l’agenda. Jean Carayol n’y mentionne pas la grossesse de sa femme Eulalie, pourtant bien avancée, puisqu’elle accouche en février 1896 de leur premier enfant. La naissance de l’enfant a probablement été mentionnée dans l’agenda suivant, qui n’a pas été conservé, comme le sont les mariages et les décès de proches, ou les naissances d’animaux de valeur, comme l’ânon. Le travail reproductif des femmes, au sens littéral pendant la grossesse, et au sens métaphorique d’entretien de la force de travail de la famille, est, lui, tout à fait invisible66.

*

39Au terme de cette analyse, le fantôme Jean Carayol est donc devenu un acteur historique du xixe siècle. Il appartient en effet à la première génération qui a eu accès à l’écrit, alors que l’occitan est la langue du quotidien. Cette alphabétisation fait rupture et l’introduit dans le monde de la raison graphique, même si le scripteur reste marqué par l’oralité préexistante. L’agenda tenu quotidiennement durant l’année 1895 montre de multiples manières les effets de ce passage à l’écrit, notamment par la mémorisation du temps quotidien et par l’enregistrement des échanges économiques, même de ceux qui relevaient jusque-là de l’échange informel de services. Ce ne sont pas simplement les informations notées qui montrent l’ampleur des changements, mais aussi la forme même de l’écriture. Cette dernière témoigne de deux tensions principales : celle entre le français et l’occitan, et celle entre les générations, dans un système patriarcal, que révèle le jeu des pronoms. Enfin, les silences de ce document sont également parlants : les femmes y apparaissent très peu, enregistrant une hiérarchie de genre, qui tend à rendre invisible le travail domestique féminin, dans le quotidien et donc dans l’écriture.

  • 67 Anaïs Albert, La Vie à crédit. La consommation des classes populaires parisiennes à Paris (années 1 (...)

40Revenons pour finir sur l’une des singularités de l’agenda de 1895 et du livre de raison qui lui fait suite : il s’agit certes de documents de comptabilité, mais ces calculs sont toujours précédés de phrases rédigées qui désignent précisément les acteurs, majoritairement des membres masculins de la communauté familiale. Les chiffres sont donc mis en récit dans l’espace même de la page, rendant ainsi visibles un enjeu fondamental de l’écriture pour le scripteur : il s’agit indissociablement de mémoriser des échanges économiques et une histoire familiale. La seconde fonction est celle qui a été retenue par les descendants de Jean Carayol et qui les a poussés à préserver ces documents, et même à les dupliquer à chaque succession. Cette conservation de longue durée ne s’explique cependant que par la transmission parallèle d’une mémoire orale qui inscrivait ces textes dans un récit familial, en identifiait les acteurs et les adossait à des émotions dramatiques, propres à frapper l’imaginaire. Cette mémoire orale m’a été transmise, sans que pendant longtemps j’éprouve le besoin de regarder les comptes, l’enjeu économique s’étant peu à peu perdu. Ces récits familiaux ont pourtant largement contribué à mon intérêt pour la discipline historique. Devenue spécialiste d’histoire économique et sociale des classes populaires67, j’ai donc pu, un siècle après leur écriture, voir dans ces textes des archives et les analyser au prisme de leurs deux enjeux originels : la richesse et la parenté.

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Notes

1 En souvenir probablement des griffonnages de Denise, une des petites-filles de Jean Carayol, sur l’agenda de 1895, visibles sur les reproductions.

2 Il correspond en tout point au modèle du livre de raison – c’est-à-dire un registre de comptabilité domestique – puisqu’il enregistre les deux éléments associés qui fondent le genre : la richesse et la parenté. Dans cette région, peu de livres de raison ont été conservés dans les archives publiques, à l’exception de celui d’un exploitant viticole bien plus aisé que Jean Carayol : Jean Tricard, « Les livres de raison français au miroir des livres de famille italiens : pour relancer une enquête », Revue historique, n° 624, 2002/4, p. 993-1011 ; Rémy Pech, « Le livre de comptes d’un bourgeois paysan des Corbières au milieu du xixe siècle », Hommage à Robert Laurent, Montpellier, Publications de l’Université Paul-Valéry, 1980, p. 193-216.

3 Il écrit ainsi à propos de son grand-père dans le livre de comptes : « Vous tous, mes enfants et petits-enfants à venir, quand vous lirez ces lignes souvenez-vous de cet ancêtre que vous n’avez pas connu mais que vous devez aimer et prier Dieu pour lui. »

4 Tous comme les lecteurs et lectrices des classes populaires étudiés par Anne-Marie Thiesse nient ou banalisent leur pratique : Anne-Marie-Thiesse, Le Roman du quotidien, lecteurs et lectures populaires à la Belle Époque, Paris, Le Chemin vert, 1984.

5 Ce second document n’est utilisé dans cet article qu’à titre d’appoint.

6 Jack Goody, La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Éditions de Minuit, 1979.

7 Archives départementales du Tarn (AD Tarn), 4 E 209/12, acte de mariage de Jean Carayol et Anne Bardy, 30 mars 1866.

8 L’alphabétisation est tardive dans tout le département du Tarn : en 1861, seuls 67 % des garçons et 56 % des filles sont scolarisés dans l’arrondissement de Castres et, en 1872, dans la ville de Mazamet distante de 8 km de La Trincalarié, 37,4 % de la population est illettrée : François Furet, Jacques Ozouf (dir.), Lire et écrire. L’alphabétisation des Français, de Calvin à Jules Ferry, vol. 1, Paris, Éditions de Minuit, 1977, p. 268 ; Jean Faury, Cléricalisme et anticléricalisme dans le Tarn (1848-1900), Toulouse, Publications de l’Université Toulouse-Le Mirail, 1980, p. 337. Sur les inégalités géographiques en matière de scolarisation : Antoine Prost, Histoire de l’enseignement en France, 1800-1967, Paris, Armand Colin, 1968, p. 104-107.

9 AD Tarn, 1T1/61, Lettre des habitants des hameaux [dont La Trincalarié] à l’inspecteur d’Académie, 16 janvier 1868.

10 Gérard Galibert, « Introduction à l’étude de la géographie humaine du Plateau d’Anglès », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, t. 21, fasc. 2-3, 1950, p. 160-177.

11 François Furet, Jacques Ozouf (dir.), Lire et écrire, op. cit., p. 350.

12 AD Tarn, 1T 1/61, lettre de l’inspecteur d’Académie au préfet du Tarn, 29 janvier 1868.

13 Ibid., 11 février 1869.

14 Les dons en nature aux instituteurs étaient fréquents et le bois pouvait être exigé pour chauffer l’école. AD Tarn, 1T1/165, dossier « Veaute Louis Charles » ; 4 E 34/22, acte de naissance de Berthe Veaute, 10 août 1895.

15 « Nous sommes allés baptiser une jeune fille de Monsieur Veaute de Trémengous. Moi et Eulalie nous sommes le parrain et marraine », agenda, 15 août 1895.

16 AD Tarn, 1T1/30, « État de situation des écoles publiques et libres avec le nom de l’instituteur, l’appréciation et le salaire, les élèves payants ou gratuits par cantons et communes ». En 1872, l’instituteur est Frédéric Viala, 23 ans, 2 ans de service, « instituteur assez capable et zélé », en 1873, il s’agit d’Antoine Faury, 30 ans, 4 ans de service, « capacités et aptitudes ordinaires » et en 1874, François Nouals, 25 ans, 4 ans de services, « n’est pas connu de l’inspecteur, arrivé depuis deux mois ».

17 En 1877, une école libre est ouverte par les Frères des Écoles chrétiennes dans la commune voisine de Boissezon sous la houlette du frère Ignace-Marie. Les registres de cette école n’ont cependant pas été conservés par les Archives lassaliennes. AD Tarn, 1T1/61 et Archives lassaliennes. Sur la présence de ces congrégations enseignantes dans le Tarn : Jean Faury, Cléricalisme et anticléricalisme, op. cit., p. 336-348.

18 AD Aude, Registre de recrutement du bureau de Carcassonne englobant l’arrondissement de Castres : états signalétiques des services, 1887, 104NUM/RW341/4.

19 L’enquête lancée par Victor Duruy en 1863 sur les idiomes et les patois montre que dans le Tarn le catéchisme est encore enseigné en occitan : André Chervel, Histoire de l’enseignement du français du xviie au xxe siècle, Paris, Éditions Retz, 2008, p. 28.

20 Sur la question du bilinguisme, de l’occitan et de l’enseignement du français : Daniel Fabre, Jacques Lacroix, La Vie quotidienne des paysans du Languedoc, Paris, Hachette, 1973, p. 394-396 ; Martyn Lyons, Le Triomphe du livre. Une histoire sociologique de la lecture dans la France du xixe siècle, Paris, Promodis-Éditions du Cercle de la Librairie, 1987, p. 25-42 ; Pierre Boutan, La Langue des Messieurs. Histoire de l’enseignement du français à l’école primaire, Paris, Armand Colin, 1996 ; André Chervel, Histoire de l’enseignement du français, op. cit., p. 14-33.

21 André Chervel, ibid., p. 27. Le modèle national de règlement des écoles publiques, consécutif à la loi Falloux du 15 mars 1850 précise à son article 29 que « le français sera seul en usage dans la classe ».

22 Sur l’étrangeté du français pour un enfant parlant breton : Pierre Jakez Hélias, Le Cheval d’Orgueil, Paris, Plon, 1975, p. 228-229.

23 Il s’agit des accents, des accords nominaux et verbaux, des homonymes grammaticaux ou encore des formes verbales homophones : Jean-Christophe Pellat, « Les graphies des Poilus, loin des canons orthographiques », in Agnès Steuckardt (dir.) Entre village et tranchées. L’écriture de Poilus ordinaires, Uzès, Inclinaison, 2015, p. 67-77.

24 Martyn Lyons, Le Triomphe du livre, op. cit., p. 40 : « Le patois répondait à certains besoins, dans certaines occasions de la vie et du travail paysan. Il y avait des mots propres pour désigner les plantes, les instruments agricoles et les ustensiles ordinaires des métiers ruraux. »

25 Agenda, 19 septembre 1895.

26 Agenda, 7, 13, 16, 17, 18 septembre ; 18 octobre.

27 Agenda, 22 mars.

28 Agenda, 30 octobre.

29 Agenda, 24 mai.

30 Frédéric Mistral, Tresor dóu Felibrige, dictionnaire provençal-français, t. 1 : A-F, Raphèle-lès-Arles, Marcel Petit, 1878, p. 88.

31 Agenda, 23 août, je souligne.

32 Le même phénomène s’observe pendant la Grande Guerre où l’occitan n’affleure que très peu dans les lettres des poilus de l’Hérault : Jean-Michel Géa, in Agnès Steuckardt (dir.), Entre village et tranchées, op. cit., p. 53-65.

33 Sur les agendas paysans, voir les travaux de Nathalie Joly, particulièrement : « Écritures du travail et savoir paysans, Aperçu historique et lecture de pratiques. Les agendas des agriculteurs », Ruralia, 1998/2 [http://journals.openedition.org/ruralia/50] (consulté en septembre 2022) ; Id., « Vaches et blés sur le papier. Socialisations à l’écrit du monde agricole », Communication & langages, n° 159, 2009/1, p. 77-90.

34 Jean-François Massol écrit, par exemple, en 1818 à propos du Tarn qu’il est nécessaire que « l’agriculture s’y perfectionne par des expériences bien constatées. Il s’agit seulement de convaincre le cultivateur routinier qu’en tierçant on épuise moins la terre » : Jean-François Massol, Description du département du Tarn, suivie de l’Histoire de l’ancien pays d’Albigeois et principalement de la ville d’Albi, Albi, Baurens, 1818, p. 223.

35 Archives nationales, F17/10798, mémoires d’instituteurs sur « les besoins de l’instruction primaire dans une commune rurale », Tarn, 1861.

36 « L’enseignement agricole dans les écoles primaires et les classes d’adultes », Bulletin administratif de l’instruction publique, t. 8, n° 164, 1867, p. 926-930 [https://education.persee.fr/doc/baip_1254-0714_1867_num_8_164_25735] (consulté en septembre 2022).

37 Nathalie Joly, « Vaches et blés », Art. cit., p. 78.

38 Jack Goody, La Raison graphique, op. cit., p. 145.

39 Nathalie Joly, « La diffusion de l’agenda-brouillard et de la discipline de l’écrit dans les exploitations agricoles au milieu du xixe siècle », in Didier Bensadon, Nicolas Praquin, Béatrice Touchelay (dir.), Dictionnaire historique, analytique et critique de comptabilité des entreprises, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2015.

40 Agenda, 15 juin ; 19-20 juillet.

41 Agenda : « Nous avons labouré et fait de broust » (16 septembre), « idem » (17, 18 septembre).

42 Émile Guillaumin, La Vie d’un simple, Paris, Livre de Poche, 1977 [1re éd. 1904], p. 245-253.

43 François Furet, Jacques Ozouf (dir.), Lire et écrire, op. cit., p. 358-359.

44 Livre de raison de Jean Carayol, fonds privé Anaïs Albert, p. 3.

45 Ibid., p. 2, 3.

46 Sur les dispositions gestionnaires produites par l’écriture d’un agenda : Bernard Lahire, « La division sexuelle du travail d’écriture domestique », Ethnologie Française, vol. 23, 1993/4, p. 510-511.

47 Nathalie Joly, « Vaches et blés », Art. cit.

48 Ibid., p. 79.

49 Rémy Cazals, Avec les Ouvriers de Mazamet : dans la grève et l’action quotidienne, 1900-1914, Paris, Maspéro, 1978.

50 Jean Faury, Cléricalisme et anticléricalisme, op. cit, p. 69-72.

51 Robert Laurent, « Tradition et progrès : le secteur agricole », in Fernand Braudel, Ernest Labrousse (dir.), Histoire économique et sociale de la France, t. 3, vol. 2 : L’Avènement de l’ère industrielle, 1789-1880, Paris, Presses universitaires de France, 1976, p. 694.

52 Il s’agit d’une exploitation en fermage, appartenant à Eugénie Combes de Payrin et que la famille exploite contre un loyer de 1 800 francs par an. AD Tarn, 3 E 86/230 : archives notariales, étude Escande, bail Cousinié-Carayol, 7 août 1890.

53 Le troisième garçon de la fratrie, Pierre, se marie en 1895 et quitte l’exploitation pour aller s’installer dans la propriété de ses beaux-parents dans le hameau voisin de La Môle.

54 En déclin à l’échelle nationale, « l’autorité paternelle survit au xixe siècle dans les régions rurales isolées, surtout dans les Pyrénées et le Massif central » : Anne-Marie Sohn, Chrysalides. Femmes dans la vie privée (xixe-xxe siècle), vol. 1, Paris, Publications de la Sorbonne, 1996, p. 223.

55 Comme l’indique une mention liminaire sur l’agenda « Jean Carayol fermier à La Trincalarié ».

56 « Les deux propriétés devront être travaillées, cultivées et fumées de la même manière et dans les mêmes proportions, sans distinction, ni préférence pour aucune d’elles », AD Tarn, 3 E 86/230 : archives notariales, étude Escande, bail Cousinié-Carayol, 7 août 1890.

57 François Furet, Jacques Ozouf (dir.), Lire et écrire, op. cit., p. 335, 360.

58 Jeanne Favret-Saada, Les Mots, la mort, les sorts, Paris, Gallimard, 1977, p. 333-334.

59 L’acte de mariage de 1895 précise que Jean Carayol (père) fait « donation en huitièmes à titre de préciput et hors part de tous les biens meubles et immeubles sans aucune exception ni réserve qui composent sa succession au décès. Pour par son dit fils jouir et disposer de ce huitième à dater du jour du décès de son père donateur ». Le fils aîné est donc héritier préciputaire, c’est-à-dire avantagé par rapport aux autres enfants. AD Tarn, 3 E 86 132 : archives notariales, étude Prades, contrat de mariage de Jean Carayol et Eulalie Farret, 21 mars 1895.

60 Jean-Marie Privat, « Sur La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage de Jack Goody », Questions de communication, vol. 33, 2018/1, p. 304-306.

61 L’écriture domestique est encore largement masculine à la fin du xixe siècle, à l’inverse de la situation décrite par Bernard Lahire pour la période contemporaine : Bernard Lahire, « Masculin-féminin : L’écriture domestique », in Daniel fabre (dir.), Par écrit. Ethnologie des écritures quotidiennes, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1997, p. 145-161.

62 Jean-François Massol, Description du département du Tarn, op. cit., p. 169.

63 Jean-Claude Farcy, La Jeunesse rurale dans la France du xixe siècle, Paris, Éditions Christian, 2004.

64 Martine Segalen, Mari et femme dans la société paysanne, Paris, Flammarion, 1980.

65 Christine Delphy, « Agriculture et travail domestique. La réponse de la bergère à Engels », Nouvelles Questions Féministes, 1983/5, p. 2-17.

66 Sur la notion de travail reproductif ou procréatif : Marie Mathieu, Lucile Ruault (dir.), numéro « Le Travail procréatif. Contrôle de la fécondité, engendrement et parentalité », Recherches sociologiques et anthropologiques, n° 48, 2017/2.

67 Anaïs Albert, La Vie à crédit. La consommation des classes populaires parisiennes à Paris (années 1880-1920), Paris, Éditions de la Sorbonne, 2021.

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Table des illustrations

Titre Page de l’agenda de Jean Carayol
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Titre Fig. 1. Agenda, 14 juillet 1895
Crédits © Fonds privé Anaïs Albert.
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Titre Fig. 2. Agenda, 12 mars 1895
Crédits © Fonds privé Anaïs Albert.
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Titre Fig. 3. Agenda, 24 juin 1895
Crédits © Fonds privé Anaïs Albert.
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Titre Fig. 4. Arbre généalogique de la famille Carayol.
Crédits Établi par Anaïs Albert.
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Pour citer cet article

Référence papier

Anaïs Albert, « La raison graphique de Jean Carayol »Revue d'histoire du XIXe siècle, 65 | 2022, 192-212.

Référence électronique

Anaïs Albert, « La raison graphique de Jean Carayol »Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 65 | 2022, mis en ligne le 01 janvier 2026, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/8651 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rh19.8651

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Auteur

Anaïs Albert

Anaïs Albert est maîtresse de conférences à l’Université Paris-Cité et membre du laboratoire Identités, Cultures, Territoires (ICT)

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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