Introduction
Texte intégral
- 1 Pour le judaïsme, par exemple : Sylvie Anne Goldberg (dir.), Histoire juive de la France, Paris, A (...)
1En ouverture du dernier dossier consacré par la Revue d’histoire du XIXe siècle aux questions religieuses, en 2004, Jacqueline Lalouette et Michèle Riot-Sarcey invitaient à « restituer toute son importance au substrat religieux qui inspire la plupart des réflexions séculières du XIXe siècle, de l’écriture de l’histoire à la pensée scientifique, de la morale individuelle au gouvernement des hommes ». Près de vingt ans plus tard, de nombreux chercheurs et chercheuses se sont saisis de ce projet, sans qu’on sache toujours comment nommer leur démarche. La formule d’« histoire religieuse » s’est imposée dans les années 1960 pour désigner la déconfessionnalisation de l’ancienne histoire de l’Église, consacrant le glissement de la préoccupation religieuse de l’attitude (la défense de la religion) à l’objet, mais il n’est pas sûr qu’elle ait perdu toute ambivalence ; c’est la raison pour laquelle certains préfèrent parler d’« histoire du fait religieux », qu’il s’agisse de l’histoire du christianisme, du judaïsme ou de l’islam. Si ces champs sont fort dynamiques1, nous avons choisi de consacrer ce dossier au catholicisme qui suscite depuis une dizaine d’années de nouvelles études offrant des points de vue inédits sur l’histoire du XIXe siècle.
- 2 C’est aussi ce dont témoigne le répertoire des thèses soutenues en histoire contemporaine établi p (...)
2La vitalité de l’histoire du catholicisme en France est cependant difficile à apprécier car l’impression produite dépend pour partie du point de départ que l’on choisit. L’histoire religieuse en France, le plus souvent du catholicisme, a connu à partir des années 1960 un grand essor auquel l’histoire du XIXe siècle n’a pas été étrangère, sous l’influence de la sociologie de Gabriel Le Bras et de quelques figures comme René Rémond, Jean Delumeau ou encore Alphonse Dupront. La multiplication des monographies diocésaines, de l’Orléanais de Christiane Marcilhacy à l’Ain de Philippe Boutry en passant par le Périgord de Ralph Gibson et la Picardie d’Yves-Marie Hilaire, a donné naissance à une « école française » d’histoire très réputée. Ce moment a connu un apogée dans les années 1970-1980 : les années qui suivent, jusqu’à aujourd’hui, paraissent atones par comparaison, voire déclinantes, si l’on observe des indicateurs comme le champ éditorial ou le nombre de thèses soutenues sur ces sujets2. Il faut cependant prendre garde à l’effet d’optique, et c’est ce dont témoigne en partie ce dossier. En effet, l’objet « catholicisme » a été intégré dans des démarches qui ne placent plus forcément au centre de leurs préoccupations l’histoire de l’Église catholique comme structure, ni même les pratiques et croyances religieuses. L’étude du « catholicisme » apparaît ainsi diffractée dans de multiples espaces qui ne recouvrent plus exclusivement le champ ancien de l’histoire du fait religieux, entendue comme un ensemble de réseaux spécialisés structuré autour de revues et d’équipes de recherche.
- 3 « Les Tiers-ordres dans le diocèse de Vannes », in Claude Langlois, Paul Wagret, Structures religi (...)
- 4 En particulier : Ralph Gibson, « Le catholicisme et les femmes en France au XIXe siècle », Revue d (...)
- 5 Bruno Dumons, « Histoire des femmes et histoire religieuse de la France contemporaine : de l’ignor (...)
- 6 Rebecca Rogers, “Le catholicisme au féminin. Thirty Years of Women’s History”, Historical Reflecti (...)
- 7 Claude Langlois, Le Catholicisme au féminin. Les congrégations françaises à supérieure générale au (...)
3Le premier de ces champs est l’histoire des femmes et du genre. La question de la place des femmes n’est pas neuve dans l’historiographie du catholicisme : dès 1984, l’Association française d’histoire religieuse contemporaine lui avait consacré une journée d’études, et d’importants travaux ont été menés dès ces années-là, en particulier pour tenter de décrire et d’expliquer les écarts de pratique religieuse entre femmes et hommes. Bien des historiens et des historiennes ont travaillé à cette rencontre entre histoire des femmes et histoire du catholicisme. On peut par exemple évoquer Claude Langlois dès 19723, l’historien britannique Ralph Gibson trop tôt disparu4, Bruno Dumons qui a publié plusieurs articles programmatiques5 ou encore Rebecca Rogers qui a défriché tout un pan de l’expérience des femmes catholiques, dans les pensionnats ou ailleurs6. Les années 2010 ont vu naître une série d’études croisant genre et catholicisme, prolongeant et renouvelant des chantiers engagés dès les années 1990. Les travaux d’Anne Jusseaume sur les congrégations religieuses s’inscrivent ainsi dans le sillage de ceux de Claude Langlois7 disparu en 2024.
- 8 Caroline Muller, Au plus près des âmes et des corps. Une histoire intime des catholiques au XIXe s (...)
- 9 Magali Della Sudda, « Discours conservateurs, pratiques novatrices », Sociétés & Représentations, (...)
- 10 Laure Bereni, « Penser la transversalité des mobilisations féministes : l’espace de la cause des f (...)
4Analyser les logiques de construction des subjectivités féminines est un axe privilégié de ces démarches8, dans un contexte où il est établi que le catholicisme a permis aux femmes de négocier des formes de liberté en investissant des espaces moins contraints par l’autorité des pères ou des maris, à l’exemple des associations charitables, des ligues9 ou des congrégations. Dans le dossier proposé ici, Inès Anrich s’intéresse ainsi à la façon dont les jeunes femmes négocient le droit d’entrer au couvent en France et en Espagne, et à la perception générale que les sociétés ont de leur autonomie et de leur capacité à consentir, sujet particulièrement d’actualité ces dernières années. Cette autonomisation est aussi au centre des discussions des théologiens autour de la possibilité de nommer des femmes « docteures de l’Église » : Clarisse Tesson analyse les rapports de force qui se nouent dans le monde catholique du début du XXe siècle autour de la reconnaissance de l’autorité intellectuelle des femmes. Car « l’espace de la cause des femmes10 » est aussi marqué par l’engagement, moins intuitif et moins documenté, d’une nébuleuse de groupes catholiques qui militent pour les droits des femmes, jusqu’à se dire ouvertement féministes pour certains. Ces deux contributions donnent déjà à voir la variété de ce que peut devenir l’objet « catholicisme » dans l’enquête historique : un terrain d’analyse des controverses liées à la promotion intellectuelle des femmes, et un laboratoire de réflexion sur l’agentivité féminine, et en particulier sur les conditions de l’émancipation de l’autorité familiale.
- 11 Michaël Gasperoni, Vincent Gourdon (dir.), Le Sacrement oublié. Histoire de la confirmation, XVIe- (...)
5On rejoint là une deuxième direction de notre dossier : l’histoire sociale, et en particulier l’histoire sociale de la famille, entendue comme l’étude de l’évolution des relations sociales entre individus et entre groupes. Les registres paroissiaux étudiés par Vincent Gourdon donnent à voir les réseaux qui se déploient autour de chaque nouveau-né et la façon dont chaque famille inscrit l’enfant dans une toile de liens stratégiquement choisis. L’analyse des noms des parrains et des marraines est ainsi révélatrice des « tissus relationnels des familles et individus », qui peuvent être restitués à chaque nouvelle naissance. Ces registres permettent alors de comprendre l’architecture générale des liens sociaux dans une grande diversité de situations, aussi bien pour étudier les migrations en ville que pour analyser les stratégies des anciens esclaves dans les sociétés colonialistes. Cette « saisie sociale du rite » (Vincent Gourdon) apporte une contribution conséquente à l’histoire de l’approfondissement des liens familiaux : à partir du choix du jour de la cérémonie, visible sur le registre, on voit se dessiner une nouvelle organisation du baptême centrée autour de la fête familiale et non plus du sacrement. Le cas de la confirmation a fait récemment l’objet d’analyses du même genre11. C’est aussi à cette histoire des liens entre parents et enfants qu’Inès Anrich contribue lorsqu’elle donne à voir les décisions parentales face aux vocations des filles, décisions étroitement liées aux situations matérielles des familles.
- 12 Bruno Dumons, « Pour une histoire transnationale du “catholicisme au féminin” (XIXe-XXe siècles). (...)
- 13 Charles Mercier, « Pour une histoire globale du fait religieux “contemporain” », Revue historique,(...)
- 14 Sur ce croisement entre histoire transnationale, mobilisations et catholicisme : Alexandre Dupont, (...)
6D’autres contributions placent d’ailleurs les aspects matériels et économiques de la vie religieuse au cœur de leur démarche. S’inscrivant dans une histoire de la culture matérielle du religieux, Anne Jusseaume analyse l’organisation concrète de la production du vêtement dans les couvents et les logiques symboliques et spirituelles du travail des femmes au temps de l’industrialisation. Ce sont aussi des liens entre économie et spiritualité que traite Antoinette Guise Castelnuovo : le « miracle de Gallipoli » – l’apparition de billets de banque au carmel – a aussi pour conséquence un miracle économique de plus long terme. En effet, les religieuses du couvent convertissent le miracle en un capital symbolique et financier, via la diffusion de reliques et d’images qui internationalisent bientôt les événements de Gallipoli et insèrent le carmel dans un réseau étendu de soutiens. La vitesse de circulation des récits du miracle, puis des objets liés, révèle la force de mobilisation de réseaux catholiques transnationaux dont l’histoire en est encore à ses balbutiements12, en raison de la « faible interpénétration des travaux d’histoire religieuse et d’histoire globale portant sur les deux cent cinquante dernières années13 ». De ce point de vue, l’article d’Arthur Hérisson illustre l’importance de prendre en compte ces mobilisations transnationales pour comprendre pleinement certains épisodes politiques majeurs : en France, la « crise du Seize-Mai » 1877, conséquence d’un ordre du jour anticlérical, ne peut se comprendre sans revenir à la tentative du pape Pie IX d’obtenir des évêques et catholiques français un soutien via l’allocution Luctuosis exagitati. Cette tentative échoue, ce qui signale, entre autres, la reconfiguration des engagements politiques catholiques européens14 au moment où la rhétorique du complot clérical regagne de la vigueur.
- 15 Là encore, Claude Langlois, dans le sillage de Michel de Certeau, a joué un grand rôle, voir son r (...)
- 16 Philippe Artières, La Vie écrite. Thérèse de Lisieux, Paris, Les Belles Lettres, 2011 ; voir le de (...)
- 17 Florian Mazel, « Histoire et religion, entre pratique historiographique, principes épistémologique (...)
7Ces différentes démarches se nourrissent de questions qui ne recouvrent pas celles qui étaient posées par l’histoire du catholicisme dans sa version cléricale d’abord, ni dans celles des travaux universitaires des années 1970-1980. Pour autant, des objets plus traditionnels de l’histoire du catholicisme ne sont pas oubliés : l’histoire de la théologie, de ses praticiens, de ses catégories de pensée est au cœur des travaux de Clarisse Tesson15 ; l’histoire de l’Église comme institution adossée à des procédures (reconnaître le miracle, définir la sainteté) au centre de ceux d’Antoinette Guise Castelnuovo. L’histoire du « surnaturel » s’intègre à une histoire culturelle attentive à la stabilisation d’un récit « type » du miracle, à la façon du fait divers ; aux supports de ces récits, à leur éditorialisation et mise en série en un temps de massification de l’imprimé. Le religieux continue certes d’exister à l’état « concentré » et spécifique, dans la pratique, la dévotion, la théologie, la pastorale, la spiritualité – le destin d’une Thérèse de Lisieux qui transforme en profondeur le catholicisme du XXe siècle par la publication posthume de son autobiographie, Histoire d’une âme (1898), en est, à sa manière, une éclatante illustration16 – mais les curiosités se sont élargies et dans nombre de recherches actuelles, dans toutes les périodes, « il n’y a plus lieu de distinguer un domaine ou un questionnement propre à l’histoire religieuse17 ».
- 18 Danièle Hervieu-Léger, Catholicisme, la fin d’un monde, Paris, Bayard, 2003.
- 19 Rose-Marie Lagrave, « Un catholicisme panoptique », in Id., Se Ressaisir. Enquête autobiographique (...)
- 20 Annie Ernaux, Une femme (Gallimard, 1988), L’Autre fille (NiL Éditions, 2011) ou encore Les Années(...)
8Ce déplacement des questions reflète pour partie les évolutions du catholicisme français et de son effondrement statistique récent. La diversification des profils « philosophiques » chez les chercheuses et chercheurs qui s’intéressent à ces questions n’est pas étrangère au renouvellement des curiosités. Ce que Danièle Hervieu-Léger a décrit dans un livre important de 2003 comme l’« exculturation du catholicisme » dans la société française – son déclin comme infrastructure culturelle après celui des croyances et des pratiques18 – a eu pour effet de multiplier ensuite, y compris dans les milieux intellectuels, les individus sans culture ou passé religieux stabilisé, là où, au début des années 1960, ils étaient encore relativement rares. À cette date, Fernand Boulard estimait à 3 % seulement le nombre des Français d’ascendance catholique qui n’avaient plus aucun contact rituel avec l’Église. La France est restée jusque-là, a fortiori au XIXe siècle, un pays de culture catholique ultra-majoritaire et, pour beaucoup, cette culture n’était pas simplement un élément de décor. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les pages que Rose-Marie Lagrave consacre à cet aspect de la vie familiale dans les années 195019, ou celles d’Annie Ernaux au sujet de sa mère, à la même époque20. Mais les préoccupations confessionnelles sont devenues étrangères à toute une partie de la nouvelle génération historienne, qui inscrit plus volontiers sa démarche à l’intérieur de dynamiques communes à l’ensemble du champ historiographique, tandis que le « milieu » de l’histoire religieuse, autrefois si novateur, donne parfois l’impression d’être en retard sur les tendances collectives, en dépit d’évidents efforts d’adaptation.
- 21 Voir aussi Aïcha Limbada, La nuit de noces : une histoire de l’intimité conjugale, Paris, La Décou (...)
9Il ne s’agit plus « d’identifier les marques d’un processus de sécularisation dont l’Europe serait le prototype », pour emprunter les mots de la contribution de Carol Harrison : libérés de ce souci, les historiens et historiennes peuvent alors « déchristianiser les questionnaires », comme les médiévistes ont l’habitude de le faire, c’est-à-dire d’interroger les réalités indissociablement sociales et religieuses du passé avec des grilles de lecture autres que celles issues des Églises, y compris les « questionnaires » que celles-ci ont elles-mêmes produits. Les sources produites par et dans l’Église catholique constituent en effet des corpus extrêmement riches et, au total, peu mobilisés. Vincent Gourdon indique que les registres paroissiaux ont fait l’objet d’un « abandon académique » général dès lors que des actes civils ont été disponibles : pourtant, ces registres paroissiaux donnent des informations de nature différente de leur pendant civil. Si la sociologie religieuse classique du XXe siècle, celle de Gabriel Le Bras et de Fernand Boulard, avait eu tendance à s’enfermer dans la comptabilité et la cartographie des pratiques sans trop s’occuper de leur signification sociale et familiale, on peut désormais considérer ces sources d’un autre œil et leur restituer d’autres possibles méthodologiques, qu’il s’agisse de l’acte de baptême, de la dispense de parenté et de bien d’autres encore. Ces sources ont beaucoup à offrir, tout comme les archives vaticanes21, récemment ouvertes pour la période du pontificat de Pie XII, dont on comprend qu’elles permettent d’enrichir des pans entiers de l’histoire politique européenne et mondiale.
- 22 Alain Corbin (dir.), Histoire des émotions, t. 2 : Des Lumières à la fin du XIXe siècle, Paris, Le (...)
- 23 Revue d’histoire du XIXe siècle, no 31, 2005/2, « La “Société de 48” a cent ans », en particulier (...)
- 24 Revue d’histoire du XIXe siècle, no 28, 2004/1, « Religion, politique et culture au XIXe siècle », (...)
- 25 Maurice Agulhon, « L’esprit de 48 au pilori : Le XIXe siècle à travers les âges de Philippe Muray, (...)
- 26 Nicole Edelman (dir. du volume) « Savoirs occultés : du magnétisme à l’hypnose », Revue d’histoire (...)
- 27 Quelques exemples : dans le dossier « Le genre de la mondialisation » (RH19 no 68, 2024/1), Inès A (...)
10À rebours de la situation française que nous venons de décrire, Carol Harrison souligne ici que les questions religieuses sont revenues au centre de l’historiographie en langue anglaise depuis quelques années. Sa contribution montre, à partir des terrains britanniques et américains, la richesse de travaux à la croisée de l’histoire du catholicisme et d’autres objets : l’histoire coloniale et l’articulation entre nation et religion, l’histoire du pluralisme religieux, l’histoire des femmes, pour n’en citer que quelques-uns. On peut se demander si un tel regain serait possible en France, à l’heure où les recherches en histoire du fait religieux sont parfois accueillies avec scepticisme car soupçonnées de mener une discrète apologétique. Dans une certaine mesure, l’histoire de la revue qui accueille ce dossier en témoigne. Née en 1904 dans le contexte de la séparation des Églises et de l’État, au sommet des luttes anticléricales en France, la « Société de 1848 » a eu assez logiquement tendance à considérer que c’était au « camp d’en face » de faire sa propre histoire, d’autant plus qu’il constituait, et constitue toujours à bien des égards, un milieu bien organisé, avec ses sociétés savantes, ses revues spécialisées (notamment la Revue d’histoire de l’Église de France née en 1910), et ses éditeurs. Certains chercheurs ont cependant joué le rôle de passeurs et passeuses : Philippe Boutry, Jacqueline Lalouette ou Alain Corbin, qui a toujours pris soin de faire figurer les questions religieuses dans les entreprises collectives qu’il a dirigées, jusqu’à la publication de l’Histoire des émotions22. La « Société de 1848 » ne s’interdisait certes pas d’aborder la religion, comme n’importe quel autre sujet relatif à 1848 puis, plus tard, aux révolutions du XIXe siècle, mais elle entendait le faire dans sa perspective et dans un esprit résolument « démocratique » et « scientifique », dans une démarche associant « histoire savante et engagée23 ». On a vu que le dernier numéro thématique consacré aux questions religieuses datait de 2004. Il fut dirigé par Jacqueline Lalouette et Michèle Riot-Sarcey, et portait sur « Religion, politique et culture24 », en lien avec la question du moment des concours du Capes et de l’agrégation. La revue a aussi ponctuellement abordé les questions religieuses sous l’angle des spiritualités quarante-huitardes25, s’intéressant tour à tour au positivisme de Pierre Leroux, aux « savoirs occultes et occultés » du XIXe siècle comme le spiritisme et le magnétisme (étudiés notamment par Nicolas Edelman26), etc. Ces contributions sont importantes parce qu’elles font remonter à la surface tout un pan oublié de l’histoire idéologique de la période, mais aussi parce qu’elles révèlent des mobilités spirituelles cachées qui se laissent moins aisément deviner par la seule observation des cultes reconnus de la France du XIXe siècle. Dans la revue comme ailleurs cependant, « le catholicisme » est devenu un terrain ou un pourvoyeur de sources pour penser d’autres objets27.
- 28 Pour citer une expression de Michel Lagrée dans un compte rendu des Cloches de la terre d’Alain Co (...)
11C’est une chance mais aussi un risque : le catholicisme, comme la religion d’une manière plus générale, est « un monde » (pour reprendre une formule d’Émile Poulat) qui articule théologie, spiritualité, droit canon, pratiques sociales, logiques institutionnelles, etc. Il ne s’agit évidemment pas de réserver les travaux sur le catholicisme aux catholiques, mais comprendre ce monde sans culture catholique ou « archive intérieure28 » initiale implique un coût d’entrée certainement plus élevé que pour les historiens des générations précédentes. Il n’y a rien d’infranchissable dans ce travail de familiarisation, et bien d’autres champs en exigent de similaires. À l’heure cependant où des thèses en histoire qui mobilisent des sources ou des terrains catholiques ne sont plus forcément encadrées par des historiens ou historiennes spécialistes de ces questions, on ne peut que rappeler l’importance de cet effort d’acculturation, y compris bibliographique. Cela permettrait d’éviter certains écueils interprétatifs qui nous guettent ; pour ne citer qu’un exemple, la notion d’obéissance revêt un sens particulier dans le cadre d’une congrégation ou d’un ordre monastique : elle est investie d’un engagement spirituel et symbolique qu’il faut considérer et analyser, sans le dissoudre dans d’autres rapports d’autorité, par exemple dans ceux qui existent en contexte colonial pour les missionnaires. Par la variété thématique des perspectives qu’il présente et la richesse des recherches qu’il réunit, ce dossier témoigne du fait que cet effort n’a rien d’insurmontable.
12Pour les historiens et historiennes du XIXe siècle, le « catholicisme » kaléidoscopique est tour à tour terrain d’enquête, laboratoire d’observation, pourvoyeur d’archives : il s’intègre dans des démarches variées dont nous avons voulu montrer ici quelques aperçus, soutenant que cet effet de diffraction est une chance de renouveler les questions et de nourrir de nouvelles enquêtes.
Notes
1 Pour le judaïsme, par exemple : Sylvie Anne Goldberg (dir.), Histoire juive de la France, Paris, Albin Michel, 2023 ; pour le protestantisme et une relecture récente et remarquée d’un sujet ancien : Jérémie Foa, Survivre. Une histoire des guerres de Religion, Paris, Le Seuil, 2024 ; pour l’histoire de l’islam : John Victor Tolan, Nouvelle histoire de l’islam, VIIe XXIe siècle, Paris, Tallandier, 2022. Voir aussi Dominique Avon, L’Histoire religieuse contemporaine en France, Paris, La Découverte, 2022.
2 C’est aussi ce dont témoigne le répertoire des thèses soutenues en histoire contemporaine établi par l’Association H2C « Historiens et historiennes du contemporain », au 22 avril 2024 : [https://www.asso-h2c.fr/2024/04/22/les-theses-soutenues-en-histoire-contemporaine-2019-2023-continuites-et-nouvelles-tendances/] (consulté en octobre 2024).
3 « Les Tiers-ordres dans le diocèse de Vannes », in Claude Langlois, Paul Wagret, Structures religieuses et célibat féminin au XIXe siècle, Lyon, Centre d’histoire du catholicisme, 1972, p. 3-115.
4 En particulier : Ralph Gibson, « Le catholicisme et les femmes en France au XIXe siècle », Revue d’histoire de l’Église de France, tome 79, no 202, janvier-juin 1993, p. 69-93. On espère voir un jour la traduction de son excellent A Social History of French Catholicism, 1789-1914, Londres, Routledge, 1989.
5 Bruno Dumons, « Histoire des femmes et histoire religieuse de la France contemporaine : de l’ignorance mutuelle à l’ouverture », Clio. Histoire, Femmes et Société, vol. 15, 2002, p. 147-157.
6 Rebecca Rogers, “Le catholicisme au féminin. Thirty Years of Women’s History”, Historical Reflections, vol. 39, 2013/1, p. 82‑100.
7 Claude Langlois, Le Catholicisme au féminin. Les congrégations françaises à supérieure générale au XIXe siècle, Paris, Le Cerf, 1984.
8 Caroline Muller, Au plus près des âmes et des corps. Une histoire intime des catholiques au XIXe siècle, Paris, Presses universitaires de France, 2019.
9 Magali Della Sudda, « Discours conservateurs, pratiques novatrices », Sociétés & Représentations, vol. 24, 2007/2, p. 211-231.
10 Laure Bereni, « Penser la transversalité des mobilisations féministes : l’espace de la cause des femmes », in Christine Bard (dir.), Les Féministes de la deuxième vague, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, p. 27-41.
11 Michaël Gasperoni, Vincent Gourdon (dir.), Le Sacrement oublié. Histoire de la confirmation, XVIe-XXe siècle, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2022.
12 Bruno Dumons, « Pour une histoire transnationale du “catholicisme au féminin” (XIXe-XXe siècles). Circulations missionnaires, dévotions spirituelles, révolutions sociales et sexuelles », Revue de l’histoire des religions, 2020/3, p. 423-445.
13 Charles Mercier, « Pour une histoire globale du fait religieux “contemporain” », Revue historique, vol. 692, 2019/4, p. 959-982.
14 Sur ce croisement entre histoire transnationale, mobilisations et catholicisme : Alexandre Dupont, Une internationale blanche. Histoire d’une mobilisation royaliste entre France et Espagne dans les années 1870, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020.
15 Là encore, Claude Langlois, dans le sillage de Michel de Certeau, a joué un grand rôle, voir son recueil : Claude Langlois, Le Continent théologique. Explorations historiques, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016. L’histoire de la théologie apparaît aussi en plein renouvellement du côté de l’histoire moderne : Jean-Pascal Gay, Morales en conflit : théologie et polémique au Grand Siècle, 1640-1700, Paris, Le Cerf, 2011.
16 Philippe Artières, La Vie écrite. Thérèse de Lisieux, Paris, Les Belles Lettres, 2011 ; voir le dernier livre de Anne et Claude Langlois sur les objections à la canonisation de Thérèse de Lisieux des experts romains de la Congrégation des Rites : Anne Langlois, Claude Langlois, Fallait-il canoniser Thérèse de Lisieux ? Entre durables objections et plaidoyer de Benoît XV (1914-1921), Lyon, Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes, 2024.
17 Florian Mazel, « Histoire et religion, entre pratique historiographique, principes épistémologiques et enjeux de sociétés », Recherches de science religieuse, vol. 109, 2021/4, p. 701-716.
18 Danièle Hervieu-Léger, Catholicisme, la fin d’un monde, Paris, Bayard, 2003.
19 Rose-Marie Lagrave, « Un catholicisme panoptique », in Id., Se Ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe, Paris, La Découverte, 2023, p. 71-108 : « Pour ma famille, nul doute : la religion catholique l’a structurée et façonnée. Ma mère y a puisé son courage, et mes parents ont concocté des règles éducatives extraites d’un fonds religieux, transmis de génération en génération. »
20 Annie Ernaux, Une femme (Gallimard, 1988), L’Autre fille (NiL Éditions, 2011) ou encore Les Années (Gallimard, 2008).
21 Voir aussi Aïcha Limbada, La nuit de noces : une histoire de l’intimité conjugale, Paris, La Découverte, 2023.
22 Alain Corbin (dir.), Histoire des émotions, t. 2 : Des Lumières à la fin du XIXe siècle, Paris, Le Seuil, 2016, p. 322-351.
23 Revue d’histoire du XIXe siècle, no 31, 2005/2, « La “Société de 48” a cent ans », en particulier l’introduction par Jean-Claude Caron, « Un siècle de science et de militance : pour une histoire savante et engagée », p. 7-14.
24 Revue d’histoire du XIXe siècle, no 28, 2004/1, « Religion, politique et culture au XIXe siècle », avec des articles de Gianfrancesco Borioni, Philippe Boutry, Sylvain Milbach, Jacqueline Lalouette, Sophie Delvallez et Alice Primi, André Encrevé, Hugh McLeod, Nicole Edelman et Mathilde Guilbaud.
25 Maurice Agulhon, « L’esprit de 48 au pilori : Le XIXe siècle à travers les âges de Philippe Muray, 1984 », Revue d’histoire du XIXe siècle, 1985/1.
26 Nicole Edelman (dir. du volume) « Savoirs occultés : du magnétisme à l’hypnose », Revue d’histoire du XIXe siècle, no 38, 2009/1.
27 Quelques exemples : dans le dossier « Le genre de la mondialisation » (RH19 no 68, 2024/1), Inès Anrich évoque le refus d’exil des religieuses ; dans « L’intimité de l’exil » (RH19 no 61, 2020/2), Alexandre Dupont aborde le rôle de l’Église dans la construction d’une internationale blanche.
28 Pour citer une expression de Michel Lagrée dans un compte rendu des Cloches de la terre d’Alain Corbin, in Revue d’histoire de l’Église de France, n° 207, 1995, p. 486-487.
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Référence papier
Guillaume Cuchet et Caroline Muller, « Introduction », Revue d'histoire du XIXe siècle, 69 | 2024, 9-17.
Référence électronique
Guillaume Cuchet et Caroline Muller, « Introduction », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 69 | 2024, mis en ligne le 01 janvier 2025, consulté le 22 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/rh19/9812 ; DOI : https://doi.org/10.4000/134jc
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