Ariane Ferry et de Sandra Provini (dir.), Figures et personnages de criminelles. Des histoires tragiques au roman policier
Ariane Ferry et de Sandra Provini (dir.), Figures et personnages de criminelles. Des histoires tragiques au roman policier, Rouen, PURH, 2023, 408 p.
Texte intégral
1Comme l’indiquent, dans leur introduction, Ariane Ferry et Sandra Provini, les deux coordinatrices de ce substantiel ouvrage collectif, Figures et personnages de criminelles. Des histoires tragiques au roman policier trouve son origine dans un colloque éponyme organisé à l’université de Rouen en juin 2017, en lien avec l’ambitieux programme « La force des femmes, hier et aujourd’hui ». Il s’agit donc d’une suite de 27 textes issus des communications présentées lors de ces journées. Elle offre l’avantage d’une perspective diachronique et interdisciplinaire mais aussi intermédiale. Elle a l’inconvénient d’une inévitable dérive par rapport au projet initial.
2L’objectif de ce travail, qui rassemble des chercheurs, pour la plupart français, majoritairement des femmes (25 sur 30), spécialistes de disciplines, de périodes et d’aires géographiques différentes, consiste en effet, à suivre l’évolution, en Europe, de la représentation des femmes criminelles dans la littérature et les arts, du Moyen Âge jusqu’aux années 2000. À l’arrivée, les personnages de meurtrières sont essentiellement examinés dans deux types d’écrits fictionnels, français et anglo-saxons, à deux époques dissemblables séparées l’une de l’autre par deux siècles : l’histoire tragique des XVIe et XVIIe siècles ; le roman policier des XIXe-XXIe siècles. Les articles, rédigés par des auteurs chevronnés comme par des doctorants et post-doctorants, sont nécessairement de facture inégale et s’avèrent plus ou moins informés sur les figures criminelles observées. Le lecteur ou la lectrice s’étonnera que l’historienne Arlette Farge soit qualifiée de « sociologue » (p. 69), que Marguerite Steinheil soit orthographiée « Steinhel » (p. 48) et Parent-Duchâtelet « Duchâtel ». Il sera également déconcerté par certaines erreurs factuelles. Comment peut-on affirmer que les écrivains ne se sont pas intéressés à l’empoisonneuse Hélène Jegado avant Jean Teulé en 2013 alors qu’Armand Fouquier romance le parcours funeste de la servante bretonne dès 1865 ? Pourquoi laisser entendre que la seule adaptation cinématographique de l’affaire Papin est La Cérémonie de Claude Chabrol et oblitérer Les Blessures assassines de Jean-Pierre Denis, film daté de 2000 ? Comment expliquer les importantes lacunes dans une bibliographie dont le titre le plus récent date de 2020. Quid, par exemple, du Bain de l’histoire (2009), l’ouvrage de Guillaume Mazeau sur Charlotte Corday, tueuse à laquelle s’intéressent pourtant deux contributrices.
3En l’état, disons-le, ce livre, qui se déploie en trois parties d’égale longueur, apporte néanmoins du neuf. Dans le premier ensemble, centré sur des analyses de contenu, les chercheurs démontrent, en confrontant canards et recueils d’histoire tragique, puis canards et complaintes, que l’histoire des femmes criminelles, mythiques ou historiques, dépend du type de récit qui les rapporte et des publics auxquels ils s’adressent. Ils prouvent aussi que les comptes-rendus de procès d’assises et les romans contemporains se nourrissent mutuellement, que les tribunaliers vont piocher des descriptions de meurtrières chez Balzac, Maupassant ou Courteline, lesquels puisent leurs personnages de coupables dans les faits divers contemporains ou, pour certains comme Dumas ou Stendhal, dans des affaires judiciaires du passé.
4Les auteurs de cette première partie observent également la façon dont romanciers et cinéastes retraitent, voire déconstruisent, les représentations initiales des criminelles produites par la justice pénale et par la presse afin de répondre aux besoins de nouveaux contextes politiques, géographiques et culturels. Il ne manque, dans ces huit articles presque tous bâtis sur des corpus solides, qu’une réflexion sur la part, dans ces réécritures, entre enjeux du temps présent et contraintes liées au changement de support artistique ou de genre littéraire.
5Plus éclectique, la deuxième partie est principalement dévolue à la façon dont les romanciers ont reconfiguré, au fil des ans, deux grandes figures topiques : la femme fatale et l’infanticide. La première, dont la Milady de Dumas est le parangon, se métamorphose, au XXe siècle, soit en personnage parodique et ridicule, comme chez Nabokov soit, dans les romans catholiques de Bernanos et Mauriac, en meurtrière introspective, consciente que son forfait n’a servi à rien car il ne la délivre aucunement de son ennui existentiel.
6Qu’elle soit servante ou esclave, la mère infanticide n’est jamais dépeinte par les écrivains comme une « criminelle née » mais comme une victime tuant son enfant parce qu’elle n’a pas les moyens de l’élever ou pour qu’il ne connaisse pas la même vie qu’elle. Il en va tout autrement de la femme aisée, représentée en monstre froid qui se débarrasse sans regret du fœtus dont elle ne veut pas ou du bébé qu’elle ne supporte plus.
7Plusieurs chercheurs de ce deuxième ensemble montrent aussi à quel point la description et le jugement porté sur la meurtrière dépendent du courant littéraire auquel se rattachent les écrivains : romanesque, réaliste ou naturaliste.
8Dans la troisième et dernière partie du livre, il ne s’agit plus de saisir ce qui est dit des criminelles dans des récits variés, étalés du XVIe siècle au XXe, des histoires tragiques (1559) de Pierre Boaistuau aux néo-polars féministes des années 1990, mais de saisir l’objectif des différents auteurs et les procédés stylistiques qu’ils expérimentent pour parvenir à leur fin.
9Pierre Boaistuau cherche moins à instruire le lecteur qu’à mettre à l’épreuve des croyances sur les meurtrières et à tenter de comprendre leur psychologie. Son successeur, Bayle, dans son Dictionnaire, se fixe lui aussi pour but de déconstruire des stéréotypes, de croiser les discours contradictoires tenus sur les femmes coupables à des époques et en des lieux différents, de pointer des erreurs des copistes, et d’appeler à se méfier des textes de seconde main. Dans leur sillage, d’autres romanciers montrent que l’histoire est affaire de points de vue, d’articles manipulés et que, sur la longue durée, les femmes présentées comme criminelles sont surtout des êtres aux mœurs trop libres, victimes de leur mauvaise vie.
10Mais au fil du XXe siècle, dans le néo-polar féminin, les écrivaines prennent le contrepied de leurs homologues masculins. Leurs anti-héroïnes, qui toutes présentent des points communs, sont des justicières qui non seulement n’éprouvent pas de remords car elles ont tué un individu ignoble mais se sentent soulagées après l’accomplissement de leur crime. Dans ces ouvrages, les scènes de procès sont prétextes à pointer les préjugés de la société, par exemple de l’époque victorienne, à reconsidérer les clichés de genre et à s’affranchir du stéréotype de la femme fatale. Par le truchement du roman, ces autrices parviennent à toucher de nombreuses lectrices qui s’identifient non pas au personnage principal du récit mais à celui de l’enquêtrice. En effet, cette dernière, consciente de l’inefficacité de son institution face au mari violent, au viol ou à la pédophilie, choisit le plus souvent de ne pas arrêter ces justicières.
11On le voit, tel quel ce volume est déjà très riche et comme il ne constitue, selon les deux éditrices, que le premier volet d’une série de publications tout porte à croire que les époques et les thèmes non traités ici le seront ultérieurement.
Pour citer cet article
Référence électronique
Myriam Tsikounas, « Ariane Ferry et de Sandra Provini (dir.), Figures et personnages de criminelles. Des histoires tragiques au roman policier », Revue d’histoire culturelle [En ligne], 9 | 2024, mis en ligne le 31 octobre 2024, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rhc/11751 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1321g
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