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Dossier - Le patrimoine colonial urbain, une histoire mémorielle (1945-2024)

Autour du monument Leclerc à Douala

Activisme contestataire, « auto-incarcération » et velléités de patrimonialisation
Around the Leclerc monument in Douala: protest activism, “self-imprisonment” and patrimonialization attempt
Pascal Ndjock Nyobe

Résumés

La construction d’une barrière de protection autour d’une statue coloniale peut-elle participer à sa patrimonialisation ? Question centrale que se pose tout observateur averti au pied du monument dédié au Général Leclerc à Douala et « incarcéré » depuis 2015. Inauguré en 1949, et présenté comme le symbole d’une collaboration réussie entre la France et ses colonies au moment de son édification, le monument va être aussitôt intégré dans l’histoire, la géographie et le paysage de la ville. Les tumultes et la violence qu’a traversés le pays peu avant et au lendemain des indépendances ne remirent pas en cause sa présence, alors même que dans de nombreux pays africains, les indépendances ont donné lieu au renversement tous azimuts des éléments commémoratifs hérités de la colonisation. C’est donc avec quelque surprise que l’on découvre un matin de 2001 les premières traces de contestation de la présence de cette statue dans l’espace public (graffitis, tentatives de déboulonnement). Symbole du rejet de la présence des traces coloniales (monuments, odonymie) dans l’espace public, elle est le théâtre ces dernières années des cérémonies de l’Armistice du 11 novembre 1918 et de la Victoire du 8 mai 1945 organisée par le Consulat général de France. En analysant les documents d’archives, les articles de presses et les enquêtes orales effectuées à Douala, il nous est possible de situer le contexte d’édification de la statue et les enjeux contemporains dont elle est porteuse.

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Texte intégral

  • 1 Maurice Agulhon, « L’historien et la rencontre de l’objet : l’exemple de la République en sculpture (...)
  • 2 Enzo Traverso, Le passé, mode d’emploi. Histoire, mémoire, politique, Paris, La Fabrique, 2005, p.  (...)
  • 3 Kirk Savage, Monument Wars. Washington, D.C., The National Mall, and The Transformation of The Memo (...)
  • 4 Achille Mbembe, « La colonie : son petit secret et sa part maudite », Politique africaine, 2006/2, (...)
  • 5 Pour rester sur les rapports Europe-Afrique en lien avec les questions monumentales, notons la démo (...)

1Symboles de gloire pour les uns, avatars de la domination coloniale ou esclavagiste passée pour les autres, les monuments érigés dans les anciens territoires colonisés divisent. Objets au statut incertain, bien que lourds et scellés au sol, ils restent volatiles1, leur survie étant intimement liée à la mémoire qu’ils sécrètent. Chantier toujours ouvert2, la mémoire lorsqu’elle est douloureuse peut en effet surgir inopinément et remettre en cause la présence, même séculaire, de traces matérielles dont on imaginait la patrimonialisation définitivement accomplie. C’est ainsi qu’il faut comprendre les « guerres de monuments »3 survenue à travers le monde à la suite de la mort de George Floyd en 2020. Sous la bannière du mouvement Black Lives Matters, les statues de plusieurs personnages historiques controversés ont ainsi été renversées ou maculées : Edward Colston en Grande Bretagne (Bristol), Christophe Colomb (Boston, Miami, Virginie) et le général Lee (Charlottesville) aux États-Unis, Léopold II en Belgique (Anvers), Colbert en France (Paris), etc. Loin d’être un phénomène de mode, la contestation de ces monuments, qui représentent pour les ex-colonisés des « morts funestes élevés par de vaines croyances païennes au rang de divinités tutélaires »4, s’inscrit dans la longue durée et s’étend sur de nombreux territoires selon des modalités inhérentes à chaque contexte temporel et géographique. Outre les exemples récents ci-dessus évoqués, cette forme de damnatio memoriae organisée à l’initiative de mouvements sociaux et politiques à l’effet de faire table rase des objets issus du passé a une longue histoire5 et, pour rester sur d’autres exemples récents, a déjà été à l’œuvre autour d’autres personnages historiques comme Cecil Rhodes en Afrique Sud (Rhodes Must Fall), Faidherbe à Lille (Faidherbe doit tomber), ou de Bugeaud à Périgueux (Déboulonnons Bugeaud).

  • 6 Christine Deslaurier et Aurélie Roger, « Passés coloniaux recomposés. Mémoires grises en Europe et (...)
  • 7 Sarah Gensburger et Jenny Wüstenberg, Dé-commémoration. Quand le monde déboulonne des statues et re (...)
  • 8 Nora Greani, « Monuments publics au XXIe siècle », Cahiers d’études africaines, no227, 2017/3, p. 4 (...)
  • 9 Ibid.

2De nombreux travaux sont revenus sur cette façon que les « présents imparfaits » ont de se référer à des « passés recomposés »6 pour alimenter la « dé-commémoration »7 ambiante : le numéro 227 des Cahiers d’Études africaines (2017) examine à partir de monuments contemporains publics, les rapports entre récits politiques et constructions mémorielles8 ; c’est aussi cette façon que les politiques ont de se saisir des questions monumentales et mémorielles en Afrique que Patrick Dramé s’attache à étudier en s’appuyant sur l’exemple du monument dit de la « renaissance africaine » inauguré à Dakar en 2010 ; quant au numéro de Politique africaine coordonné par Christine Deslaurier et Aurélie Roger en 2006, il se propose d’appréhender tant en Europe (France, Allemagne, Belgique) qu’en Afrique (Namibie, Congo, Kenya, Cameroun), les « recompositions mémorielles du passé colonial »9. Au cœur de la réflexion de cette dernière référence, le terme de « mémoire grise » est abondamment discuté, notamment dans l’introduction, pour relever la marge de manœuvre et les « contours flous » de la mémoire.

  • 10 Principal pôle économique du Cameroun hier comme aujourd’hui, Douala a été à plusieurs reprises la (...)
  • 11 Daniel Fabre, Domestiquer l’histoire, ethnologie des monuments historiques, Paris, Editions de la m (...)
  • 12 S’inspirant de James Gibson, Sabine Marshal reprend la théorie de l’affordance pour montrer les mul (...)

3A Douala10 au Cameroun aussi, les vestiges coloniaux, notamment dans leur version monumentale, ne sont pas neutres ; ils ne sont pas des objets simples, dirait Daniel Fabre.11 Ils sont eux aussi sous l’emprise de conflits mémoriels qui ne sont jamais éloignés de préoccupations sociales et politiques. Longtemps abandonnés et ignorés par les populations après les indépendances, leur présence dans les rues de la ville est contestée depuis plus d’une vingtaine d’années. Parangon de ce rejet, le monument dédié au général Leclerc a été tour à tour cabossé, badigeonné, déboulonné et finalement ceint par une clôture métallique qui ne l’a pas définitivement mis à l’abri. Érigé en 1949, la présence de cet ensemble monumental (constitué d’une statue et d’un mur en bas-relief) qui commémore le général Philippe François Marie, Compte de Hautecloque (dit Leclerc), figure emblématique de la Résistance et de la Libération de la France, est de nos jours mal perçue dans une ville qui porte aussi en elle les souffrances et les stigmates de la brutalité coloniale. Paradoxalement, l’on y note aussi une absence monumentale d’édifices commémoratifs dédiés aux héros nationaux. C’est le fondement des actions initiées par deux activistes (Mboua Massock et Essama) pour inverser cette tendance. Leur acharnement à renverser Leclerc montre que les monuments sont bien des lieux d’affordance12 et, donc, des occasions pour une interaction physique. Le corps-à-corps entre les activistes et la statue s’est cependant limité très souvent en un duel, sans pouvoir donner lieu à des manifestations massives comme cela a été vu ailleurs, malgré la forte popularité dont jouissent les démolisseurs au sein de l’opinion publique camerounaise.

  • 13 Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 1.

4A l’observation, l’espace public doualais donne à voir, suivant une approche empruntée à Paul Ricœur, des catégories mémorielles marquées par un « trop de mémoire » coloniale (noms de rues, monuments, édifices coloniaux), que côtoie un « trop d’oubli »13 de la mémoire des luttes nationalistes et une mémoire sociale collective propre à la ville de Douala. Alors que les deux premières catégories sont communes à l’ensemble de la Nation, la dernière puise dans les dynamiques internes de Douala, historiquement réputée ville frondeuse. Outre les soubresauts liés aux revendications d’ouverture démocratique des années 1990, la ville est aussi le théâtre de tumultes mémoriels débouchant depuis plus de vingt ans sur la contestation de la présence de ce qu’il ne faut pas s’empresser de qualifier de « patrimoine colonial » urbain. En plus d’être d’essence coloniale, il est reproché à Leclerc d’occuper une position centrale sur la Place du Gouvernement, alors que les activistes contestataires y verraient plutôt des monuments dédiés aux héros de la lutte nationaliste qui, à l’observation, ne bénéficient d’aucun édifice commémoratif dans la ville. Les actes de rejet de la statue sont allés crescendo au cours des années suivantes pour aboutir à la décapitation, au renversement et à l’enfermement de la statue derrière une barrière métallique voulue par les autorités consulaires françaises et réalisée par les autorités municipales. Destinée à mettre le monument à l’abri, cette solution est au contraire perçue par les activistes comme un auto-enfermement (symbolique) de l’ex-puissance coloniale condamnée à disparaître (son souvenir) de l’espace public.

5Dans un contexte mondial qui voit les sociétés réévaluer leur histoire et leur mémoire, il convient de questionner les enjeux qui sous-tendent les actions de renversement de ce monument, de même que les logiques de ceux qui entendent coûte que vaille le maintenir. Autrement dit : y-a-t-il des raisons qui peuvent militer en faveur de la conservation de cet édifice comme témoignage du passé ? Ou au contraire, faut-il nécessairement le déboulonner pour apaiser les tensions ? Les deux tendances sont-elles conciliables ? Pour répondre à ces questions, cet article tout en analysant les manœuvres des différents acteurs, commence par décrire le contexte d’édification de la statue en 1949, de même que les motivations, avouées et inavouées, des commanditaires, avant d’explorer les rapports politiques pré et post indépendance qui ont alimenté les tensions mémorielles et les revanches locales conduisant à son rejet (par les activistes), à sa sécurisation (par les autorités municipales) et aux velléités de patrimonialisation portées par les autorités diplomatiques et consulaires françaises.

Un monument Leclerc à Douala, une inauguration consensuelle ?

  • 14 Le Cameroun Libre. Organe des Français libres du Cameroun, no365, 1er décembre 1949. Sauf indicatio (...)

6« Le général Leclerc de Hautecloque est glorifié par le Cameroun qui lui élève un monument à Douala ». Tel est le titre qui barre la Une du journal Le Cameroun Libre du 1er décembre 194914. Au fil des pages, l’on prend connaissance des détails de la cérémonie d’inauguration qui a drainé une foule dense et toutes les autorités civiles, administratives, militaires et traditionnelles de la ville. Débutée à 8h30 et présidée par Madame Leclerc (venue au Cameroun pour la circonstance accompagnée de son fils Hubert et sa fille Bénédicte qui seront faits pupilles du Cameroun) assistée du gouverneur Casimir, cette cérémonie est ponctuée par plusieurs moments majeurs : « …la sonnerie du “Garde à vous” fige les troupes et tous les assistants devant le cortège officiel qui arrive et salue le drapeau pendant que l’excellente fanfare du bataillon du Cameroun joue la “Marseillaise”. Madame Leclerc passe devant les délégations d’Anciens Combattants de Douala et de Yaoundé et s’incline devant leurs drapeaux ». Après la remise de nombreuses décorations, la sonnerie « Aux Champs » retentit pour donner lieu au dévoilement de la statue de Leclerc par le capitaine Savary, compagnon de la libération et grand blessé : « Le général apparaît alors dans la position qui lui était familière, le corps légèrement penché sur sa canne légendaire. » Réalisé par le sculpteur Evariste Jonchère et l’architecte Durand, le monument est un ensemble composé d’une statue de Leclerc qui se détache en pied sur un fond de mur concave relatant en bas-relief l’épopée et l’itinéraire de ce soldat, depuis Douala, jusqu’à Paris, en passant par Koufra, Fort Lamy, Mourzouk, Bir Hakeim, Dompaire, Alençon, Baccarat, Colmar, Le Mans, Saigon, etc. Sur ce même mur incurvé et à côté des années majeures du périple de Leclerc (1940 à 1945), sont visibles des armes d’assauts, des avions, des chars, ainsi que des paysages et autres éléments naturels rappelant les contrées et pays traversés (cocotiers, dunes de sables, fleuves, dromadaires, etc.). Les types humains (africains, européens, asiatiques) représentés rappellent éloquemment les pays et les trois continents où s’est écrite l’épopée de Leclerc et ses hommes. Tous ces éléments de décor sont orientés en direction de Paris dont le nom apparaît dans l’axe central avec en dessous une représentation de l’Arc de triomphe. Sur cet ensemble qui se lit chronologiquement, la ville de Douala où débuta l’aventure de Leclerc en août 1940 apparaît à l’entame de l’œuvre où l’on peut voir deux personnages de types européens montés sur une pirogue débarquant sur un rivage et salués par des soldats africains.

Fig. 1 Le monument Leclerc : la statue et son bas-relief.

Fig. 1 Le monument Leclerc : la statue et son bas-relief.

Photo prise par l’auteur

Fig. 2 Inauguration du monument Leclerc le 11 novembre 1949. Discours du Haut-commissaire

Fig. 2 Inauguration du monument Leclerc le 11 novembre 1949. Discours du Haut-commissaire

https://anosgrandshommes.musee-orsay.fr/​index.php/​Detail/​objects/​33949, consulté le 01 juin 2024.

7A la découverte de l’œuvre, la foule massée autour de l’édifice acclama longuement sa réalisation. Puis s’ouvrirent le moment des allocutions. Il y eut au cours de cette cérémonie quatre discours : prononcés à parts égales par des Camerounais et des Français. Les premiers qui prirent la parole étaient d’abord Pierre Myniem, ancien combattant camerounais des FFL, puis Théodore Lobé Bell, chef des populations du canton abritant le monument érigé. Après avoir remercié l’administration française d’avoir consenti à élever ce monument, le soldat camerounais prolongea son propos en rappelant les circonstances dans lesquelles Leclerc arriva à Douala : « Quand le 27 août 40 le Général [sic] Leclerc arriva au Territoire il trouva notre pays en danger de périr. Beaucoup d’Européens étaient hésitants et cherchaient à rendre malheureux le Cameroun. D’une main ferme le Colonel Leclerc prenait le commandement comme Gouverneur et chef militaire. L’ordre était sauvé et la tranquillité du Territoire du Cameroun tout entier était assurée. » L’allocution du chef Lobé Bell, qui « éprouve une grande joie dans le monde entier de ce que l’Union Française a enfin pu renouveler l’expression de ses sentiments pour [lui] », est pour lui l’occasion de se mettre en scène et de dire combien la réalisation de ce monument est l’aboutissement de son rêve qui disait ceci : « Pour que la figure du Général LECLERC reste vivante, je demande au nom du peuple Douala, au nom du Cameroun et à mon nom personnel, qu’une souscription soit ouverte pour élever une statue en la mémoire du Général LECLERC qui avait foi en la grandeur de son pays. »

  • 15 Georges Balandier, « La situation coloniale. Approche théorique », Cahiers internationaux de sociol (...)
  • 16 Achille Mbembe, « La colonie : son petit secret et sa part maudite », art. cité, p. 120.

8Il convient de s’arrêter un moment sur ces allocutions pour en saisir la portée. Donner la possibilité en pleine situation coloniale15 à des Camerounais de s’exprimer au cours d’un instant aussi solennel n’est pas anodin. Tant les textes commémoratifs que les prétextes et le contexte de cette cérémonie ne sont pas non plus banals. L’une des vocations premières de ces prises de paroles, qui témoignent d’une soumission au pouvoir colonial de ceux qui s’expriment, est surtout de susciter un sentiment d’adhésion et d’acception de cette implantation en terre coloniale d’un édifice destiné à traverser les époques. Plus que toutes les autres, la condition essentielle pour qu’un monument s’ancre durablement dans un espace est son acceptation par les populations riveraines. La cérémonie d’inauguration doit de ce fait être comprise comme un rituel dont le but était de soumettre les colonisés en les amenant à participer à leur propre asservissement. Achille Mbembe relève à cet égard qu’il « pouvait, par exemple, lui être demandé [au colonisé] de tressaillir, de crier, de trembler, de se prosterner en frémissant la poussière, d’aller de lieu en lieu, chantant, dansant et vivant sa domination comme une providentielle nécessité »16. Cette analyse nous fonde à dire que les autorités coloniales ont dû saluer à leur juste valeur, si elles ne les ont pas orchestrés, les propos de l’ancien soldat Myniem qui inscrivit Leclerc dans la postérité : « Aussi, pour nous tous, les Camerounais, nous ne l’oublierons jamais. » A sa suite, l’épilogue du discours du chef supérieur du canton Bell qui annonçait avoir rêvé de ce jour se situe dans le même sillage et est encore plus révélatrice de cet « art de l’adhésion » dont fit montre l’élite locale : « Nous voici maintenant devant ce monument magnifique du Sauveur qui nous a délivrés de la main de notre ennemi commun. Je m’incline, je m’incline et je m’incline devant ce monument avec les larmes chaudes. »

9Dans leurs discours qui furent beaucoup plus longs que les précédents, les discoureurs français de la cérémonie ne furent pas moins dithyrambiques. C’est d’abord M. Tripier, représentant de l’Association des Premiers Compagnons, qui outre la figure de Leclerc, insista davantage aussi sur « […] le souvenir des disparus qui nous sont chers. Beaucoup ont été les soldats de Leclerc […]. Ils sont morts pour tous les Français, pour tous les hommes libres et sur tant d’entre eux, pourtant, s’étend déjà l’oubli. » En rappelant la nécessité de ne pas oublier ces compagnons de la Libération, M. Tripier salua « le geste du Cameroun qui honore aujourd’hui Leclerc, et par-delà Leclerc, ses soldats ». Le dernier discours du jour, celui du Haut-commissaire par intérim Robert Casimir, alla dans le même sens. Après s’être attaché à montrer l’œuvre de la 2e Division Blindée formée par Leclerc à partir du Cameroun, il rappela son passage comme gouverneur de ce territoire sur lequel « il fit passer […] le souffle de l’enthousiasme et de l’espoir. »

  • 17 Eric Jennings, La France libre fut africaine, Paris, Perrin, 2017, p. 226. Popularisée par François (...)

10L’essentiel des allocutions, tenues ce 11 novembre 1949, sont destinées certes à rappeler le parcours héroïque du général Leclerc, mais surtout à présenter le monument inauguré comme l’aboutissement d’une volonté du territoire du Cameroun qui « tient à fixer sur son sol la première empreinte du grand soldat disparu ». Par un concours de circonstance, lorsque la cérémonie d’inauguration du monument Leclerc se déroule à Douala en novembre 1949, une mission de visite d’émissaires onusiens se trouve sur le sol camerounais. Les discours entendus au cours de cette cérémonie sont donc aussi destinés à la convaincre de l’efficacité de l’œuvre française au Cameroun et sur l’adhésion massive des indigènes au projet colonial français. La Une du journal Le Cameroun Libre du 1er décembre 1949 est à cet égard assez révélatrice de l’image consensuelle et unanimiste que veut véhiculer la France : « Le général Leclerc de Hautecloque est glorifié par le Cameroun qui lui élève un monument à Douala. » Véritable pied de nez au mouvement nationaliste naissant, l’effervescence créée autour du monument Leclerc semblait déjà annoncer aussi son rejet des décennies après par les héritiers du projet porté par l’Union des Populations du Cameroun (UPC) qui y verront un symbole majeur de la Françafrique17. Au moment même de son inauguration, l’on voit déjà en effet à l’œuvre les manières et les postures qui alimenteront après les indépendances les réseaux opaques et démagogiques construits par de Gaulle et ses hommes pour garder dans le giron français l’élite dirigeante africaine.

  • 18 Ruben Um Nyobè, « Contre la guerre-Pour la paix », AEF Nouvelle, mai 1949, p. 1, cité par Richard J (...)

11Ainsi, pour les autorités coloniales, il est évident que la réalisation de cet édifice commémoratif devait être présentée comme une initiative du Cameroun dont les populations se montraient ainsi reconnaissantes : « Aujourd’hui nous voyons le Cameroun grandi et porté par un noble sentiment de liberté et de fraternité », ne manqua pas de préciser dans son discours Pierre Myniem. Pourtant loin du rêve que l’on fit porter au chef supérieur Lobé Bell, l’idée de dédier un monument à Leclerc est bien une initiative de l’administration française, les Camerounais étant devenus tout au plus des faire-valoir de la glorification de l’officier français. Dans un texte publié en mai 1949, Um Nyobè, figure majeure de la lutte pour l’indépendance, critiquait déjà la minoration et le manque de reconnaissance à l’égard de la place du Cameroun dans la libération de la France : « Nul n’ignore le rôle prépondérant joué au cours de la Deuxième Guerre mondiale par les soldats et les travailleurs camerounais… »18

  • 19 Le Cameroun Libre. Organe des Français libres du Cameroun, no 359, 1er octobre 1949.

12La mort de Leclerc en novembre 1947 fut l’occasion de constater la confiscation de la mémoire de la guerre par les autorités françaises. Sous leur houlette, un Comité pour l’érection d’un monument au Général Leclerc présidé par Jean Fayet fut créé dès l’annonce de son décès et une souscription publique organisée sur l’ensemble du territoire camerounais. Elle permit de réunir plus ou moins facilement les 6 676 000 francs métropolitains nécessaires à la construction de l’œuvre19. Outre le matériau utilisé (pierre, fonte et patine, bronze, armatures, lettres gravées sur socle, etc.), lui aussi entièrement importé de France, des monteurs spécialisés vinrent de la Métropole en octobre 1949. Dès les premiers jours donc, la commémoration du souvenir de Leclerc resta une affaire française, effaçant au passage non seulement le rôle déterminant des milliers de Camerounais qui l’ont accompagné dès les premiers jours de son aventure, mais aussi les affres de l’effort de guerre.

Un monument au service de la « gaullisation » du Cameroun

  • 20 Le Cameroun Libre. Organe des Français libres du Cameroun, no 96, 29 août 1941.

13Il y a un an que Douala passait sous les ordres du Colonel Leclerc. Peu d’entre nous connaissaient ce nom. Quelques-uns seulement avaient eu l’insigne faveur, quelques jours auparavant d’apprendre qu’un commandant Leclerc accompagné d’un capitaine de Boilambert étaient en Nigeria pour prendre contact avec les Français du Cameroun qui voulaient conserver à la France le territoire qu’elle avait chèrement conquis par les armes en 1916. Et ceci leur avait permis d’arrêter provisoirement les exodes de patriotes vers la colonie britannique voisine20.

  • 21 Au sujet de la 2e Division blindée, lire utilement Éric Jennings, op. cit.

14Ces propos sont extraits de l’allocution donnée le 27 août 1941 par le délégué du gouverneur à l’occasion de la « Libération du Cameroun ». Le mot « Libération » dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale au Cameroun signifie le ralliement de ce territoire à la cause du général de Gaulle dans les circonstances brièvement relevés supra. En effet, dans la bataille qui opposait Pétainistes et Gaullistes au sujet de l’avenir de la France, la question coloniale se posa rapidement comme un enjeu déterminant. Bien que le gouverneur en poste au Cameroun au début du conflit fût ouvertement favorable au régime de Vichy, l’affrontement plia rapidement en faveur de de Gaulle grâce à l’action de Leclerc. Conquérant du Cameroun dès le 27 août 1940, ce dernier y pris immédiatement le poste de gouverneur pour une courte période de trois mois avant de monter au Tchad d’où il forma une colonne constituée entre autres de soldats de plusieurs territoires africains, devenue par la suite la 2e Division blindée21 qui joua une partition importante dans la Libération de la France.

15La célébration de la « Libération du Cameroun » un an après, alors que la guerre est en cours ailleurs dans le monde, est pour les Gaullistes un moyen d’affirmer leur prise en main des colonies et de s’imposer aux yeux des alliés comme les seuls interlocuteurs légitimes. Pour asseoir cette autorité, tant aux yeux de l’opinion publique internationale qu’à ceux des Camerounais, il était impératif de frapper les esprits par l’organisation de cérémonies symboliques et commémoratives comme ce premier anniversaire de la « Libération » dont les festivités s’étalèrent sur trois jours. L’on connaissait déjà les « Trois glorieuses » dans l’histoire des révolutions en France, les Gaullistes venaient d’inventer les « trois glorieuses » de la Libération, les 26, 27 et 28 août, correspondant respectivement au ralliement du Tchad, du Cameroun et du reste des territoires de l’AEF, premières contrées coloniales à avoir rejoint la cause de de Gaulle. A Yaoundé, au cours de ce premier anniversaire la ville « s’est parée : oriflammes, drapeaux, tentures. Des jardins, des parterres ont surgi en quelques jours à tous les carrefours ». Les festivités furent marquées dès le 26 août notamment par un apéritif dansant auxquelles toutes les couches populaires furent conviées. Le 27 août, qui marque le jour où le Cameroun intégra la France Libre, le programme fut plus faste encore : salut au drapeau, sonneries, prises d’armes, allumage d’une flamme au pied de la croix de Lorraine, défilé, mouvements d’ensemble exécutés par des élèves, messe dans les jardins du palais du gouverneur et enfin à 10h30 inauguration d’un premier monument dédié à Leclerc et portant une plaque sur laquelle est gravée : « LE 27 AOUT 1940 LE COLONEL LECLERC A PRIS LE COMMANDEMENT DU CAMEROUN FRANÇAIS AU NOM DU GENERAL DE GAULLE CHEF DES FRANÇAIS LIBRES. »

16Personnage central du dispositif de de Gaulle en Afrique, Leclerc est donc célébré de son vivant. En avril 1941 déjà, Pierre Cournarie, son successeur au poste de Gouverneur du Cameroun, lui adresse une correspondance dont voici la teneur :

  • 22 Archives nationales de Yaoundé (ANY) 2AC2677, Médaille du mérite indigène. Correspondance Cournarie (...)

Le Cameroun, ne sachant comment vous témoigner sa reconnaissance pour les immenses services que vous lui avez rendus depuis le 27 août 1940, a tenu à vous décerner la médaille de 1ère classe du “mérite indigène” avec la citation suivante : “Colonel Leclerc de Hautecloque - par sa clairvoyance, son esprit d’initiative et d’audace son dévouement sans limites à la Patrie, sa foi ardente dans les destinées du pays, a rendu le 27 août 1940 le service le plus signalé aux populations indigènes du Cameroun en venant au nom du Général de Gaulle, prendre possession de cette terre conquise sur les Allemands pendant la guerre de 1914-1918, et que les Français ont fertilisé de leur sang, incarne pour tous les habitants du Cameroun français les vertus traditionnelles qui font de la France une nation immortelle22.

17Cette reconnaissance formulée par la plus haute autorité du territoire qui mêle à sa gratitude les « populations indigènes » et « tous les habitants du Cameroun français » fixe définitivement Leclerc dans la mémoire collective. Cette médaille, de même que le monument érigé à Yaoundé en 1941 ou alors les pièces de monnaie mises en circulation et rappelant les « trois glorieuses » ne sont que les prémices d’un travail de mémoire qui va aller crescendo. De façon quasi-prophétique, Pierre Cournarie acheva d’ailleurs sa correspondance en prédisant à Leclerc un avenir mémoriel encore plus glorieux en terre camerounaise :

  • 23 Ibid.

Après la Victoire, la Patrie reconnaissante vous décernera des marques de gratitude beaucoup plus grandes ; mais les Camerounais savent que celle-ci - malgré son peu d’importance - gardera à vos yeux toute la valeur que lui donnent les sentiments d’affectueux respect que la population tout entière du pays a voués à son ancien chef23.

  • 24 Éric Jennings, op. cit., p. 225.

18L’histoire ne dit pas comment Leclerc, qui rejeta à la même époque l’idée de nommer une rue à son nom à Yaoundé24, reçut cette distinction. Toujours est-il que le processus d’ancrage de sa mémoire prit plus d’ampleur à l’annonce de son décès le 28 novembre 1947. Le décompte des lieux d’inscription de son souvenir dans l’espace public camerounais permet de recenser autant des odonymes (à Yaoundé l’on retrouve une avenue du Colonel Leclerc et une avenue du 27 août 1940 ; à Douala, le boulevard Leclerc), que des enseignes d’établissements scolaires (le plus grand et ancien établissement d’enseignement général secondaire du Cameroun porte le nom de Lycée Général Leclerc construit en 1952 à Yaoundé), ou encore la statuaire publique (monument Leclerc à Ebolowa dans le sud du Cameroun, Stèle Leclerc à Yaoundé et les monuments Leclerc à Douala).

  • 25 Discours du président Chirac lors de sa visite à Yaoundé en 1999. Voir https://www.elysee.fr/jacque (...)

19Surreprésenté dans l’espace public camerounais, Leclerc y apparaît avec de Gaulle, voire plus que ce dernier, comme le personnage le plus important de l’enracinement du gaullisme. L’entame de son épopée en terre camerounaise revient dans de nombreux discours d’hommes politiques français. En visite au Cameroun en juillet 1999, le président français Jacques Chirac évoqua le destin qui lie la France au Cameroun notamment à travers le ralliement du pays en 1940 : « Comment ne pas évoquer, chez vous, le souvenir de Philippe de Hautecloque, […], l’une des figures les plus belles de notre histoire ? C’est ici, avec le ralliement du Cameroun à la France libre, que commença l’épopée fabuleuse qui, de Koufra au Berghof, en passant par Paris et Strasbourg, devait inscrire le nom de Leclerc dans la légende »25.

20Il n’est alors pas étonnant que les actes de vandalisme visant à contester l’influence, réelle ou soupçonnée, de la France au Cameroun ciblent principalement les monuments dédiés à cette figure historique. Avant d’insister sur le cas le plus emblématique du monument Leclerc de la Place du Gouvernement à Douala, notons au préalable que le quartier administratif de Bonanjo (connu aussi comme le plateau Joss), épicentre de la ville blanche du temps de la colonisation, abrite encore de nombreux monuments coloniaux dont principalement la stèle de Nachtigal (1886), le Monument aux morts (1925), la stèle du gouverneur Lucien Fourneau (1932), la statue de Leclerc en face de la poste centrale (1949), la stèle Leclerc (1953). Inaugurée le 25 septembre 1953, cette dernière qui se situe en contrebas du plateau Joss a été récemment rénovée et incluse dans le circuit mémoriel leclercien à la faveur de la commémoration du 8 mai 1945.

Trop de mémoires coloniales et trous de mémoires nationalistes

  • 26 Au sujet de ce parti politique, de ses leaders et du combat mené pour la lutte indépendantiste, lir (...)

21En filigrane de l’événement qui se déroule ce 11 novembre 1949, on devine un certain nombre d’enjeux politiques qui portent pour certains sur l’avenir du Cameroun. Au sortir de la guerre, le territoire jadis sous mandat de la SDN est placé sous le régime de la tutelle, avec l’obligation pour la France, puissance tutélaire, de rendre compte de sa gestion et de recevoir de façon régulière des missions de visite de l’ONU chargées de vérifier l’exactitude des informations délivrées dans les rapports annuels. Même si dans les faits, le Cameroun était administré comme une colonie, la particularité statutaire du territoire était prégnante dans l’esprit des Camerounais dont certains, dès avril 1948, fondèrent l’UPC, un parti anticolonial qui fixa l’indépendance du Cameroun comme un point essentiel de son programme politique26. Pour réaliser cet objectif, l’UPC déploya ses militants sur l’ensemble du territoire et mena d’actives campagnes de persuasion qui lui permirent rapidement de s’enraciner y compris dans les points les plus reculés, tout en élargissant son lobbying sur la scène internationale, notamment à la tribune de l’ONU où son secrétaire général (Ruben Um Nyobe) effectua plus tard de nombreux voyages.

22Les tensions entre l’administration coloniale et ce parti montèrent rapidement au point de provoquer une grave crise politique et sécuritaire qui déboucha sur son interdiction le 13 juillet 1955 et sur une sanglante guerre d’indépendance qui effaça de l’espace public tous les dirigeants upécistes dont certains furent tués dans le maquis (cas de Ruben Um Nyobe le 13 septembre 1958) et d’autres contraints à l’exil (au Ghana ou en Égypte). Entamée en période coloniale, la lutte menée contre les forces nationalistes se poursuivit même après l’indépendance du pays.

  • 27 Lire à ce sujet, notamment, Achille Mbembe, « Pouvoir des morts et langage des vivants. Les errance (...)
  • 28 L’expression est d’Achille Mbembe, dans « Pouvoirs des morts et langage des vivants… », art. cité.
  • 29 Achille Mbembe convoque cette expression pour désigner la propension de l’État à s’approprier puis (...)

23Finalement vaincus par les forces coloniales et leurs affidés locaux qui prennent les rênes du pays au moment de l’indépendance, les upécistes subirent ensuite une chasse aux sorcières qui se poursuivit sur le plan mémoriel et symbolique par l’adoption de textes réglementaires (Cf. l’Ordonnance du 12 mars 1962 relative à la « lutte contre la subversion) allant jusqu’à l’interdiction d’évocation publique du souvenir de leur action et de leur existence. Conséquemment à cette politique broyeuse de souvenir, aucun monument, ni édifice public n’est dédié à Um Nyobe (tué dans le maquis en 1958), Félix Moumié (empoisonné à Genève en 1961 par un agent des renseignements français), Castor Ossende Afana (décapité dans le maquis à l’Est du Cameroun en mars 1966), Ernest Ouandie (fusillé par le régime post-colonial à Bafoussam en 1971), etc., tous leaders du parti nationaliste camerounais éliminés peu avant ou après l’indépendance. Pendant des décennies, il n’a pas été possible de prononcer publiquement leurs noms, les travaux de recherche historique portant sur leur itinéraire et sur leurs combats furent eux-aussi interdits27. Dans ce contexte d’« insécurité épistémologique »28 qui poussa les historiens à déserter les recherches sur le nationalisme, le vide mémoriel et historiographique laissé béant fut comblé par « l’État-historien »29 qui disait quelle histoire devait être produite et qui pouvait être considéré comme héros de la Nation.

Fig. 4 Inscriptions à la peinture rouge sur le monument Leclerc par Mboua Massock en 2006

Fig. 4 Inscriptions à la peinture rouge sur le monument Leclerc par Mboua Massock en 2006

https://www.dibussi.com/​2006/​03/​mboua_massok_wh.html, consulté le 15 mai 2024.

  • 30 Né en 1953 en Sanaga Maritime, berceau et bastion de l’UPC, Mboua Massock est fils de militant deve (...)
  • 31 Maud de la Chapelle, Nos héros et martyrs d’abord. L’espace public du Douala postcolonial comme thé (...)

24En 2006, lors de sa deuxième tentative de renversement du monument Leclerc à Douala, l’activiste Mboua Massock30 mentionna sur le bas-relief situé à l’arrière de l’édifice « À démolir. Nos héros et nos martyrs d’abord. » Inscrits à l’encre rouge, pour signifier à la fois un pied de nez fait à la Mairie de la ville qui lorsqu’elle s’attaque aux édifices construits sans autorisation utilise une peinture de la même couleur pour dire « à démolir », mais aussi le sang versé par les nationalistes pour la libération du Cameroun, ces propos de l’activiste situent le conflit dans une dimension politico-mémorielle dont la prise en compte est essentielle pour comprendre les enjeux qui se nouent autour de la présence des monuments coloniaux à Douala. C’est sous cet angle qu’il faut comprendre non seulement les dates et les formes de son activisme devant les monuments coloniaux. L’épisode de 2001 n’ayant laissé aucune trace photographique, sa présence devant le monument en 2006 avait aussi vocation à laisser une empreinte, forme d’archivage de son action qui semble faire de lui un « artiste » dans le registre performatif. Comme l’a constaté Maud de la Chapelle, dix ans plus tard, en 2016, il en gardait encore un souvenir enthousiasmé : « Il tient à l’unique photo du monument peint par ses soins comme à la prunelle de ses yeux. Il l’a faite éditer en format carte postale et en conserve le dernier exemplaire dans son bureau »31.

25Constater l’absence de monuments commémoratifs dédiés aux nationalistes camerounais dans les villes camerounaises est un pléonasme. Douala n’échappe pas à cette forme d’amnésie entretenue par les pouvoirs postcoloniaux. Et même lorsque l’État décide de célébrer les grandes figures de l’histoire nationale, des maladresses (volontaires) sont flagrantes. Ainsi, acculé sur la nécessité de reconnaître le rôle central des nationalistes dans l’affirmation du pays comme nation souveraine, le président Biya qui succéda en 1982 à Ahmadou Ahidjo, premier président (décédé en 1989) et bourreau de la plupart des nationalistes camerounais, entreprit d’honorer et de « réhabiliter certaines figures de l’histoire du Cameroun. » Aussi, promulgua-t-il la loi n° 91/022 du 16 décembre 1991 qui dans sa teneur stipule :

Article 1er.- (1) La présente loi porte réhabilitation de grandes figures de l’histoire du Cameroun, aujourd’hui disparues, qui ont œuvré pour la naissance du sentiment national, l’indépendance ou la construction du pays, le rayonnement de son histoire ou de sa culture. (2) En application des dispositions de l’alinéa (1) ci-dessus, sont réhabilités. MM. Ahmadou Ahidjo, Um Nyobé Ruben, Moumié Félix, Ouandié Ernest.

Article 2.- La réhabilitation visée à l’article 1er ci-dessus a pour effet de dissiper tout préjugé négatif qui entourait toute référence à ces personnes, notamment en ce qui concerne leurs noms, biographies, effigies, portraits, la dénomination des rues, monuments ou édifices publics.

26Ce texte de loi jeta le trouble dans les rangs des fidèles des personnes « réhabilitées ». Passons outre la notion de « réhabilitation » qui suggère de façon sous-jacente que ces personnalités auraient jadis été diffamées ou déchues, et intéressons-nous, avec le sociologue Pierre Abomo, à l’énumération faite des personnalités concernées : « MM. Ahmadou Ahidjo, Um Nyobé Ruben, Moumié Félix, Ouandié Ernest » :

  • 32 Pierre Abomo, « Le destin politique de la mémoire du nationalisme camerounais : entre réhabilitatio (...)

27C’est la présence dans la même liste d’Ahmadou Ahidjo et des leaders indépendantistes qu’il a combattus farouchement et dont il a contribué à bannir la mémoire et à criminaliser l’action qui peut choquer. Comment placer sur le même podium de l’histoire, mettre sur le même piédestal le bourreau et ses victimes ? Si on considère que les nationalistes étaient effectivement des criminels ayant causé du tort à la nation, il n’est point besoin de les réhabiliter. Il faudrait au contraire saluer l’action et rendre hommage à celui ayant contribué à leur chute, en l’occurrence l’ancien président Ahmadou Ahidjo. Si par contre, l’on admet que ces nationalistes faits « héros nationaux » ont été diffamés et ont vu leur mémoire salie, alors il faudrait les réhabiliter effectivement et souligner l’action dommageable de leur(s) oppresseur(s). En voulant faire une chose et son contraire, l’État contribue à obscurcir la mémoire nationale et à créer la confusion32.

28En tout état de cause, l’amalgame provoqué par ce texte de loi est d’autant plus prégnant que plus de trente ans après sa promulgation, les villes du Cameroun n’ont toujours pas reçu le moindre monument dédié aux nationalistes. Les revendications des activistes autour des monuments coloniaux trouvent ainsi une pertinence qu’elles n’auraient pas eue s’ils existaient des édifices commémoratifs consacrés aux leaders de l’indépendance du Cameroun. A contrario, l’espace public continue d’abriter des monuments hérités de la période coloniale et devenus malgré eux les boucs-émissaires d’une politique mémorielle inadéquate, boiteuse et encore fortement tributaire de la gestion d’un passé que les Camerounais regardent différemment.

Contestation, décapitation, « auto-incarcération »

  • 33 Marc Michel, « Leclerc et l’Afrique noire », dans Christine Levisse-Touzé (éd.), Du capitaine de Ha (...)
  • 34 Entretien personnel avec Mboua Massock, le 14 août 2012.
  • 35 La dernière dégradation du monument a eu lieu en mai 2024, alors qu’approchait la commémoration de (...)

29Alors que les indépendances ont donné lieu au renversement tous azimuts des éléments commémoratifs hérités de la colonisation dans d’autres pays africains, le monument Leclerc à Douala a connu une quarantaine d’années de quiétude que Marc Michel s’est vite fait de justifier comme étant le signe que la « mémoire de Leclerc n’était pas aussi chargée ”d’ignominie coloniale“ »33. A l’aube du nouveau millénaire, quelques mois après le constat de l’historien français, la situation change brusquement. En janvier 2001 en effet, un personnage jusque-là connu pour être un farouche opposant du régime de Yaoundé est appréhendé au pied du monument. Il sera plus tard présenté au juge pour cause de détérioration d’un monument public. Relâché après avoir été entendu sur procès-verbal, Mboua Massock avoua avoir manqué sa tentative de déboulonnement de la statue car « c’est un monument solide. Malgré mes coups de burin, je n’ai pas pu le renverser »34. Ce fut le premier épisode d’une longue série d’attaques qui se poursuivent jusqu’à nos jours35.

  • 36 https://www.liberation.fr/planete/2001/01/11/cameroun-la-statue-de-leclerc-a-eu-chaud_350563/, cons (...)

30Malgré l’échec de la première tentative de déboulonnement, l’incident fut relayé par la presse, y compris internationale, d’autant qu’à cette date le Cameroun recevait le sommet France-Afrique. Dans son édition en ligne du 11 janvier 2001, le journal Libération titra « Cameroun : la statue de Leclerc a eu chaud ». La suite de l’article annonce qu’un « activiste camerounais, Mboua Massock a été interpellé mardi 9 janvier, par la police, alors qu’il tentait de détruire une statue du général Leclerc. Un acte justifié selon lui par le fait que Leclerc ”ne fait pas partie des Camerounais morts pour la cause nationale“ »36. Plus déterminé que jamais, le « rebelle moral » refait surface au pied du monument en 2006 et annoncera un brin d’humour plus tard : « cette fois, j’ai réussi à cabosser son nez. » Effectivement les services techniques de la Mairie de Douala durent faire quelques travaux de restauration de l’œuvre, le plus urgent à faire étant certainement d’effacer les écrits laissés par l’activiste sur le bas-relief situé dans le dos de la statue : « nos héros et nos martyrs d’abord », avait-il écrit à la peinture rouge. C’est le même message qu’il y réinscrivit quelques années après, non sans avoir ajouter toujours à l’encre rouge, d’abord le 19 mai 2009 : « 50 ans d’indépendance pas prise. Ça en est trop », puis le 1er octobre 2009 : « ...Nous insistons. Non aux vestiges coloniaux improductifs. » Comme déjà évoqué supra, il devient évident que le conflit mémoriel (r)ouvert en 2001 émane d’un constat : la ville de Douala, notamment son centre historique, est parsemé de monuments et de repères odonymiques dédiés aux coloniaux, alors que les nationalistes et héros camerounais y sont absents. C’est le principal grief fait par Mboua Massock à cette statue. Pour sa défense devant les juges, il a rédigé en 2006 l’argumentaire défensif de l’accusé, un volumineux document de plusieurs dizaines de pages dans lequel il ne manque pas de rappeler les sources historiques de son combat :

  • 37 Cf. Argumentaire défensif de l’Accusé, 2007, non édité.

Je me dois aussi de relever que je place le procès en cours sous le signe de la poursuite de la lutte très coûteuse engagée par nos aînés dès qu’est devenue perceptible, la volonté de certains peuples envahisseurs de s’approprier notre espace vital aujourd’hui sur le plan local dénommé Cameroun et au cours de laquelle pas loin de deux millions de mes cohéritiers ont vu leur vie leur être soustraite. Vous comprendrez donc pourquoi je ne puis Monsieur le Juge, poursuivre mon propos qu’en m’étant, selon nos usages, incliné devant cette abondante marée de leur sang et l’étendue de graves souffrances et sacrifices par eux endurées et consenties le long de successives luttes de résistance dont ils ont été des acteurs, pour certains privilégiés, aux fins de la satisfaction en leur honneur de l’exigence du rite de la minute de silence qui dans notre milieu à nous, est ce temps fort où, par un chant rituel, les héros, martyrs et autres sacrifiés de la cause sont solennellement honorés, sacralisés et sublimés37.

31En pleine audience, dans une ambiance un peu agitée, « le Combattant » entonna ensuite un chant dédié au « sacrifié », avant de poursuivre la lecture de son texte qui retrace le parcours historique du Cameroun dont il souligne la particularité avant de « rappeler que les colonisateurs, par des méthodes subtiles et efficaces, ont neutralisé […] notre logiciel mental de départ pour le remplacer par celui par eux fabriqué… ». Ponctué par des interpellations répétées de « Monsieur le juge », le discours se poursuit par l’énonciation de ce que Mboua Massock appelle les « outils pédagogiques de maintien dans nos esprits aux fins de nous asservir en continu même en leur absence physique. » Outre la langue et la culture, il cite « les prénoms, les dénominations de tout type d’édifice public, la déformation ou la non prise en compte de notre histoire propre, l’édification en honneur de leurs fils et filles des stèles, monuments, mausolées, ou statues que le colon a su utiliser là où il a pris possession des lieux. »

32Minimisant les accusations de dégradation de bien public pesant sur lui, l’activiste trouvait « dommageable […] pour vous que de ne vous accrocher qu’aux simplistes considérations juridiques pour vous prononcer dans telle affaire où l’enjeu central reste la personnalité, l’identité et la dignité du pays et du peuple qu’avec vous, je partage en héritage. »

33Dans ce registre, le prévenu tout en reconnaissant les faits qui lui sont reprochés ne manque pas de se saisir de l’opportunité pour faire du palais de justice le cadre idéal pour un plaidoyer en faveur des héros, des grandes figures, de l’identité et de l’histoire du Cameroun. Il en profite pour faire un long développement sur l’appropriation ou la réappropriation des valeurs africaines au détriment de celle véhiculées par la colonisation.

  • 38 Entretien personnel avec Mboua Massock à Douala le 14 août 2012.

34Pourtant, même s’il considère que « la rencontre de notre peuple, […] avec de funestes personnages tels en particulier De Gaulle et Leclerc n’a […] apporté que [lamentations, que désolations, que grincement de dents, que cris et pleurs », Mboua Massock n’est pas moins virulent à l’égard des dirigeants post-coloniaux : « Nous ne pouvons pas être si généreux de donner toute une place à Leclerc. On peut même décider de maintenir Leclerc, mais pas à cette place […] Ce pays existe déjà. Et les meilleures places doivent revenir à nos héros. »38 La dispute spatiale introduite par cet argument procède d’une volonté d’éjecter du centre historique toute trace coloniale pour n’y implanter que des édifices dédiés aux nationaux.

  • 39 Farouche partisan de la démolition des vestiges coloniaux, André Blaise Essama est aujourd’hui âgé (...)

35Après des arrestations souvent brutales et nombreuses, de plus en plus âgé, Mboua Massock a peu à peu quitté la scène de la contestation des monuments coloniaux. Depuis 2013, c’est André Blaise Essama qui se présente comme son héritier39. Moins porté à la discussion et se voulant plus pragmatique, il a entamé une série d’actions d’abord contre les plaques des rues d’origine coloniale de la ville de Douala, avant de faire du renversement du monument Leclerc un objectif prioritaire. Plusieurs fois il a déboulonné et/ou décapité la statue et emporté les têtes.

  • 40 Tout en annonçant la démolition de tous les monuments coloniaux, ce mouvement propose de construire (...)
  • 41 Achille Mbembe, « La Colonie, La colonie : son petit secret et sa part maudite », art. cité, p. 126 (...)

36Sur le modèle des mouvements tels que Rhodes Must Fall, et dans le but de drainer le maximum de ses partisans aux pieds des monuments coloniaux André Blaise Essama lance en 2015 le mouvement Essama Hoo Haa40. Cependant, à la différence des mouvements sociaux et politiques qui ont mobilisé des foules entières autour des monuments contestés ailleurs dans le monde, les actions d’Essama, comme celles de Mboua Massock avant lui, restent isolées et n’ont jamais donné lieu à des manifestations populaires. Pourtant abondamment suivi et relayé sur les réseaux sociaux, l’activiste se retrouve toujours seul lorsqu’il faut passer à l’action. L’autoritarisme et le strict encadrement de la liberté d’expression, qui ont encore cours au Cameroun, ne suffisent pas pour expliquer cet état des choses. L’on peut y ajouter le fait qu’ici, « la conscience du temps est le dernier souci de l’État, voire de la société elle-même »41.

  • 42 Entretien personnel avec André Blaise Essama à Douala le 24 janvier 2020.

37Après de nombreuses tentatives, Essama parvient à renverser la statue et à en emporter la tête le 30 août 2013. Monté sur le piédestal resté vite, les témoins pouvaient l’entendre exulter : « J’ai cassé ce monument afin que le Général Leclerc rejoigne la terre de ses ancêtres en Hexagone. Car je pense bien que sa place est certainement de ce côté-là. » Entre 2013 et 2015, ce geste de décapitation de la statue sera répété pas moins de 6 fois, et les têtes à chaque fois emportées. Lasse de mouler de nouvelles têtes pour la statue, la Mairie de la ville entoura le monument d’une barrière métallique en novembre 2015. Un obstacle qui ne l’a pas totalement mis à l’abri puisque l’activiste réussit aujourd’hui encore à commettre ses actes, tout en ironisant sur ce retournement de situation : « ces gens (les autorités de la ville) me mettent souvent en prison parce que j’ai cassé le monument. Mais pourquoi mettent-ils encore leur propre monument en prison ? Ils s’auto emprisonnent. Moi je vais en prison de temps à autre, mais lui Leclerc est désormais éternellement emprisonné ».42

Fig. 7 : Le monument Leclerc tel qu’il se présente depuis novembre 2015

Fig. 7 : Le monument Leclerc tel qu’il se présente depuis novembre 2015

Photo prise par l’auteur

38L’antagonisme provoqué jadis par l’épisode colonial s’exprime aujourd’hui autour de la question monumentale au point de susciter d’inattendus malentendus comme on a pu l’observer en décembre 2017 au cours de la confrontation entre l’activiste Essama et l’artiste française Sylvie Blocher. Sensible à la question, cette dernière entend dire un mot dans le débat sur les conséquences de la colonisation dans les consciences des populations et sur l’espace urbain des villes africaines. Aussi, invitée par le centre d’art contemporain, Doual’art, à prendre part au Salon Urbain de Douala (SUD), cette dernière réalisa-t-elle un « happening » afin de « s’adresser directement aux Camerounais et plus précisément à l’histoire passée et présente du Cameroun ». Son œuvre consistait en une gigantesque structure métallique de trois mètres de haut et de forme humaine reprenant l’autoportrait de l’artiste, une femme blanche sexagénaire, levant une pancarte sur laquelle l’on pouvait lire en français en anglais (recto-verso), en lettres majuscules et manuscrites : « bien que je n’en aie pas le droit je vous présente les excuses. » Alors qu’elle pensait susciter au mieux le consentement des habitants de la ville, au pire un débat sur la place de la colonisation dans la société camerounaise post-coloniale, c’est le contraire qui se produisit. Moins d’un jour après son inauguration, l’œuvre d’art fut violemment détruite par l’activiste Essama, accompagné d’une demi-douzaine de personnes sous le regard acquiesçant d’une foule en extase.

  • 44 Entretien personnel avec André Blaise Essama le 24 janvier 2020.

39Pour l’activiste, « c’est la France qui essaye de faire perdurer sa présence par l’espace public. L’ayant fait par le passé de façon forcée, elle procède aujourd’hui par des mécanismes subtils comme l’art pour parvenir à ses fins »44. Outrée de cette accusation, alors qu’elle était convaincue de faire œuvre utile en dénonçant le silence sur les exactions coloniales françaises au Cameroun, Sylvie Blocher est tout aussi étonnée du déferlement de violence subi par son œuvre :

  • 45 https://observers.france24.com/fr/20171208-cameroun-art-francaise-colonisation-pardondetruite, cons (...)

mon travail est hanté par la question de savoir comment un pays ou un peuple peut se reconstruire sans avoir reçu d’excuses de ceux qui l’ont violenté. Avec cette statue je voulais poser la question des ”excuses" françaises et donc par la même occasion celle de la mémoire. En ce sens, je pense avoir le même combat qu’Essama. Je l’avais d’ailleurs invité à l’inauguration de mon œuvre et je lui ai rendu visite en prison après son arrestation mardi. Je m’étonne donc de sa violence à mon égard45.

  • 46 André Blaise Essama Décoloniser la ville. 2013-Présent, op.cit., p. g5.
  • 47 https://observers.france24.com/fr/20171208-cameroun-art-francaise-colonisation-pardondetruite, cons (...)

40Dans la brochure publiée à son initiative, André Blaise Essama revient lui aussi sur cet épisode en qualifiant la réalisation de Blocher de « provocation » et en estimant que « l’installation de Sylvie Blocher ne fait que remuer le couteau dans la plaie »46. Rangeant le projet artistique dans le registre de la néo-colonisation, il assume avoir « détruit cette performance artistique avec le soutien des chefs traditionnels et des populations de Douala qui n’en veulent pas. C’était une manipulation, une escroquerie. C’était une œuvre d’autoglorification »47.

  • 48 Un projet d’expropriation et d’expulsion des Camerounais initié par l’administration allemande et p (...)
  • 49 Cameroon Tribune du 6 janvier 2009.

41Cet imbroglio est révélateur des enjeux et contradictions que l’on peut lire et entendre dans l’espace urbain doualais. Pour être compris dans leur globalité, ces enjeux doivent intégrer la morphogénèse de la ville qui seule concilie forme et histoire pour donner du sens aux usages réservés de l’espace, au tracé des rues, à la distinction (encore) présente entre les différents quartiers de la ville, à la construction ou au rejet de tel ou tel monument. Ainsi, le quartier administratif sur le plateau Joss (Bonanjo), jadis « ville blanche » selon une conception bipartite de l’espace en situation coloniale, concentre l’essentiel des édifices coloniaux, ou ce qu’il en reste (bâtiments et monuments)48. Avec ses beaux parcs, ses rues propres et bien entretenues, ses bâtiments modernes, etc., Bonanjo apparaît comme un îlot de quiétude dans une ville devenue le terreau et le symbole de l’incivisme et du désordre urbain. A la différence des autres quartiers, c’est par exemple l’un des rares où sont interdits les incontournables moto-taxis, désormais moyen de déplacement le plus répandu de cette métropole surpeuplée et dépourvue de transports en commun. Solution au problème de transport de la ville, l’activité des motos-taxis n’est pas moins un véritable fléau, « …Les opérateurs du secteur [étant] restés en marge de la loi, et apparaiss[a]nt comme une horde incontrôlable »49.

42A contrario, le rond-point Bonakouamouang (dans le quartier Akwa) où fut installée l’œuvre de Sylvie Blocher est un espace très fréquenté. On y trouve notamment une station de service fort couru par les conducteurs d’engin à deux roues qui n’y vont pas seulement pour consommer du carburant, mais aussi pour faire leur sieste et discuter de divers problèmes de société. Lors de son opération de démantèlement de l’œuvre d’art de l’artiste française, Essama n’eut pas de mal à trouver parmi eux des bras pour l’accompagner dans son initiative. Lorsque l’activiste postule que cette œuvre est une provocation, c’est que sa réalisation dans un quartier populaire est perçue comme telle par les populations. « Ils auraient dû construire leur monument de la femme blanche à Bonanjo. C’est leur zone là-bas. Ici, c’est l’espace du bas-peuple », renchérit un moto-taximan interrogé sur le sujet. Selon une conception issue du passé colonial, la délimitation de l’espace non plus entre blancs et noirs, mais entre une bourgeoisie africaine qui a investi les anciens quartiers européens, et le reste de la population, reste frappante par les relents de ségrégation que l’on peut y lire.

« Il faut sauver le soldat Leclerc »

43La détermination de certains activistes à évincer Leclerc du plateau Joss rencontre l’obstination des autorités consulaires françaises à l’y maintenir, et même à en faire, étonnamment, le lieu privilégié des cérémonies du 11 novembre, alors même qu’à quelques mètres de là se trouve un monument aux morts beaucoup plus indiqué pour ce type de commémoration. A la question de savoir pourquoi la cérémonie de l’Armistice se tenait devant un monument autre que celui construit jadis par l’administration coloniale pour les besoins de la cause, un responsable du détachement de l’armée française à Douala nous répondit en 2017 que « Leclerc est un personnage central du gaullisme et, donc, de la Ve République. » Une réponse suffisante pour expliquer pourquoi les autorités consulaires et diplomatiques au Cameroun tiennent à « sauver le soldat Leclerc. »

  • 50 Entretien personnel avec Mboua Massock à Douala le 14 août 2012.

44Plus qu’une simple rivalité entre ancien colonisateur (Leclerc) et ancien colonisé (Mboua Massock) ou descendant d’ancien colonisé (Essama), le maintien des monuments coloniaux in situ pose aussi une question de légitimité et de propriété, débouchant sur un vieux contentieux non vidé au moment de l’indépendance, les rênes du pays ayant été remises aux collaborateurs les plus fidèles de la France. Dans un entretien d’août 2012, Mboua Massock était catégorique sur la destination que devrait emprunter la statue de Leclerc : « Leclerc est attendu en France. Le soleil des tropiques l’a suffisamment dérangé »50. Cette recommandation teintée d’humour fut déjà énoncée dans son « Argumentaire défensif de l’accusé » en 2007. Devant les juges, il s’interrogeait en effet sur l’entité propriétaire du monument querellé :

D’autre part et j’en termine Monsieur le Juge, je me dois de revenir sur certaines questions essentielles qui restent sans réponse depuis le déclenchement de ce procès. En effet, les bien- pensants soutiennent, et c’est à notre sens juste, que qualité et intérêt sont indispensables pour ester en justice. Pour le cas d’espèce et ce depuis les enquêtes préliminaires, nous sollicitons savoir :

- Quelle est la législation qui régit la présence de ces statues dont le monument Leclerc à la place tantôt dite de l’indépendance, tantôt du gouvernement ici même à Bonanjo ?

  • 51 Cf. Argumentaire défensif de l’Accusé, 2007, op. cit

- La place dont il s’agit serait-elle une extension du territoire français ?51

45Le fait que la Mairie de Douala soit la structure technique en charge de la réhabilitation du monument suggère-t-elle qu’elle en est la propriétaire ? L’avocat d’André Blaise Essama en doute. Jean de Dieu Momo, promettait au cours d’une audience en avril 2016 d’apporter la preuve que « le monument détruit est un patrimoine de l’armée française. » Depuis le début des procès intentés contre les démolisseurs, le renvoi des différentes audiences et même l’abandon des poursuites ont été motivés plusieurs fois par l’absence remarquée de la Mairie de la Ville, supposée être la partie plaignante. Une situation qui continue de susciter des questionnements au sujet du véritable propriétaire de cet édifice : « s’il appartient à la France, déclare Maître Momo, une autorité française devrait être présente ; s’il appartient au Cameroun, un représentant des ministères chargés des monuments nationaux devrait être présent. » Aucune des entités évoquées ne s’étant jamais présentée aux audiences, le « rebelle moral » continuait de trouver incongru d’être condamné « pour un monument sans propriétaire » :

  • 52 Entretien personnel entre Mboua Massock et Maud de la Chapelle à Douala, le 14 juin 2016, cité dans (...)

Soit c’est construit par l’État du Cameroun, soit il doit donner un avis pour intégrer un monument construit avant l’indépendance. Or ce monument ne correspond à aucune de ces classifications. Donc il est là sans être là…mais il est là. Il n’est ni classé, ni construit avec l’accord de l’État. L’État n’est pas partie prenante de ce monument. Donc qu’on me juge, pour ensuite me condamner... mon adversaire c’est qui ? Qui dit que j’ai détruit son monument ? Personne ! (...) J’ai demandé à l’État qui est propriétaire de ce monument aujourd’hui : personne ! ; C’est fantaisiste qu’on me condamne sur un élément qui n’a aucune légalité.52

46Cependant, si les autorités françaises sont évoquées de façon allusive, c’est à dessein. Mboua Massock est même persuadé que ce sont elles qui agissent dans l’ombre pour maintenir en place le monument Leclerc :

  • 53 Ibid.

Lorsqu’ils ont eu vent de l’atteinte du monument par la peinture, les responsables français à Douala ont décidé immédiatement de remettre la peinture, pour que les inscriptions, qui y étaient portées, disparaissent. Des personnes attentives, qui passaient par là, ont eu le temps de filmer les inscriptions. L’histoire retiendra ce qui s’est passé. Il y a des photos qui peuvent l’attester. Ils veulent falsifier l’histoire de notre pays. Nous nous y opposons.53

47Un employé de la Mairie de Douala abonde dans le même sens :

« Je ne sais pas pourquoi ce monument est si important pour les Français. Ils nous pressent pour qu’on le réhabilite chaque fois qu’il est endommagé. » Une équipe de la Mission logistique française (détachement de l’armée française à Douala) croisée devant le monument le 7 mai 2024 nous confirmait qu’il « a été demandé prestement à la mairie de la ville de rafraîchir le site, en prélude à la cérémonie de demain. »

  • 54 Située sur le Boulevard de la Liberté, en contrebas du plateau Joss, la stèle est composée d’un blo (...)

48Le lendemain en effet, le monument était rénové et prêt à accueillir la cérémonie de commémoration de la Victoire du 8 mai 1945, présidée par Thierry Marchand, l’ambassadeur de France au Cameroun. Cette cérémonie organisée à l’initiative des autorités diplomatiques françaises et où les autorités camerounaises conduites par le Gouverneur de la Région du Littoral sont tout au plus des figurants, s’est déroulée en deux phases. Elle a débuté d’abord devant la stèle dédiée à Leclerc54, elle aussi rénovée pour la circonstance, puis au monument Leclerc proprement dit. Au cours de la première phase de la cérémonie, M. Marchand a prononcé une courte allocution pour rappeler l’importance de cet instant commémoratif qui replace le Cameroun au fondement de la France Libre : « Ici, le général a retrouvé un sol, un terreau fertile pour la Renaissance ». Le diplomate français achève son discours pas une demande qui en dit long sur la volonté française de maintenir présent dans l’espace public le souvenir de Leclerc : « J’aimerais qu’une plaque commémorative soit inscrite ici pour que la jeunesse puisse savoir qu’il s’est passé quelque chose d’important à cet endroit. »

  • 55 Marc Michel, « Leclerc et l’Afrique noire », dans Christine Levisse-Touzé (éd.), Du capitaine de Ha (...)

49La deuxième phase de la cérémonie se déroula ensuite devant le monument Leclerc, sur la Place du Gouvernement où l’ambassadeur de France, après les différents hymnes et avant le dépôt de la gerbe en compagnie du gouverneur de la Région, lu le message du ministre français des Armées, et de la secrétaire d’État auprès du ministre des Armées, chargée des Anciens combattants et de la Mémoire. A l’exception de cette lecture, le rituel de ce 8 mai 2024 ressemblait en tous points à la cérémonie de l’Armistice qui se déroule devant le monument tous les 11 novembre, toujours à l’initiative des autorités françaises. Comme le pressentait Marc Michel il y a un quart de siècle, « la mémoire de Leclerc en Afrique noire, même au Cameroun, [risque] de n’être plus qu’un souvenir français »55.

50La fin de la Première Guerre mondiale, qui pourtant a changé le destin du Cameroun en le faisant basculer dans le giron de la France et de la Grande Bretagne, tout comme l’épopée des Camerounais de la Colone Leclerc, semblent ne pas constituer des repères historiques majeurs pour les pouvoirs publics et les populations. L’analyse des façons quotidiennes de se représenter la présence dans l’espace public d’édifices coloniaux montre que de nombreux Camerounais continuent de les regarder sans y voir un intérêt, en les considérant comme la propriété des Français, voire en en ignorant existence. Un Camerounais quarantenaire croisé à Bonanjo commentait ainsi la présence (absente) de la statue de Leclerc à Bonanjo :

Je fréquente ce quartier depuis plus de 20 ans. J’y viens régulièrement pour signer des documents. Mais j’avoue que ce n’est que lorsque Mboua et André Blaise [Mboua Massock et André Blaise Essama] ont commencé à attaquer Leclerc que j’ai su qu’il y avait un monument à cet endroit. Et pourtant j’apprends qu’il date de très longtemps. Il ne nous intéresse pas. Quand la place sera occupée par un héros camerounais, nous viendrons l’admirer.

  • 56 Entretien personnel avec André Blaise Essama le 24 janvier 2020.
  • 57 Ibid. Dans son procès fait à Leclerc, Essama va jusqu’à le qualifier de « raciste ». Même s’il n’ét (...)
  • 58 Voir la vidéo en suivant ce lien : https://web.facebook.com/watch/ ?v =535771937314122, consulté le (...)

51Ce manichéisme et cette façon de détourner son regard s’appuient sur d’autres accusations encore plus curieuses. Nombre de Camerounais sont persuadés que la colonisation était porteuse d’une dimension mystico-magique dont les monuments sont les avatars résiduels. Par conséquent il faut s’en débarrasser au plus vite. Pour André Blaise Essama par exemple, « la libération du Cameroun de la domination française ne sera possible qu’au terme de rites mobilisant les fragments de monuments »56. À cet égard, Interrogé sur la destination prise par les têtes emportées suite à ses multiples décapitations de la statue de Leclerc, il déclare tantôt les avoir dissimulées dans des plantations de bananeraies, tantôt les avoir jetées au fond du fleuve « afin que les ancêtres sawa s’en chargent et lui rendent, à travers certains rites, tout le mal qu’il a fait aux Camerounais »57. Abondant dans le même sens, un internaute estime dans une vidéo réalisée devant la statue mise en cause et postée sur sa page facebook que Leclerc doit être destitué de la Place du Gouvernement à Bonanjo : « C’est un monsieur qui n’a rien à voir avec mes ancêtres. [...] Voilà les gens qui se lèvent la nuit et qui font la sorcellerie dans la ville. Oui ! Parce qu’il n’a rien à voir avec moi. Ce n’est pas mon ancêtre »58.

Conclusion

  • 59 Achille Mbembe, De la Postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, (...)

52Surgi de façon inattendue dans l’espace public camerounais au tournant des années 2000, le débat sur l’avenir des traces coloniales n’a cessé de prendre de l’ampleur. Occulté longtemps par des politiques (anti) mémorielles mornes ou volontairement coercitives, le passé nationaliste refait par conséquent surface et contraint de nombreux acteurs (gouvernement, représentations diplomatiques, municipalités, activistes) à redéfinir leur rapport au patrimoine. Principale ville du Cameroun hier comme aujourd’hui, Douala est le théâtre d’un activisme contestataire qui, à défaut d’honorer les héros nationalistes, s’emploie à détrôner les statues héritées de l’épisode colonial. Victime expiatoire de cette anamnèse, le monument Leclerc est devenu le symbole du rejet de la mémoire coloniale à telle enseigne que sa mise en cage il y a bientôt dix ans est vue comme une victoire pour Mboua Massock, André Blaise Essama et leurs nombreux partisans. Pendant ce temps, avançant tantôt masquée, tantôt à découvert, la représentation diplomatique française (le consulat de France à Douala) s’emploie non seulement à le maintenir in situ mais aussi à le patrimonialiser, malgré la forte contestation dont il est l’objet. Ainsi, tous les 11 novembre depuis de nombreuses années, et récemment le 8 mai depuis 2024, le monument Leclerc devient le théâtre de cérémonies commémoratives qui ont vocation à le maintenir dans le paysage urbain. De ce bras de fer entre activistes et autorités émergent des questionnements sur la légitimité des acteurs. En cela, les figures d’Essama, ou celle de Mboua Massock, remettent en selle les logiques de reproduction systémique de la colonisation et de la « post-colonie »59 encore perçues aujourd’hui dans les anciennes sociétés colonisées comme étant fondées sur les inégalités entre acteurs dans leur rapport à l’espace. Dans ce cas de figure, la statue de Leclerc est présentée comme la preuve de la continuité du système colonial qui est désormais soupçonné de s’appuyer sur ses relais locaux pour perdurer. Pour apaiser toutes ces tensions de plus en plus grandissantes autour de la mémoire coloniale dans la ville, outre d’ériger des monuments dédiés aux nationalistes camerounais, il semble aussi impératif d’engager un travail de sensibilisation et d’éducation sur la dimension ambivalente du monument Leclerc, qui véhicule certes le souvenir de cet officier français, mais peut par ailleurs sécréter également la mémoire de tous les soldats africains qui ont contribué à forger son épopée et dont personne ne se souvient.

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Notes

1 Maurice Agulhon, « L’historien et la rencontre de l’objet : l’exemple de la République en sculpture », dans Pierre Nora (ed.), Science et conscience du patrimoine, Paris, Fayard, 1997, p. 36.

2 Enzo Traverso, Le passé, mode d’emploi. Histoire, mémoire, politique, Paris, La Fabrique, 2005, p. 18.

3 Kirk Savage, Monument Wars. Washington, D.C., The National Mall, and The Transformation of The Memorial Landscape, Berkeley, University of California Press, 2009.

4 Achille Mbembe, « La colonie : son petit secret et sa part maudite », Politique africaine, 2006/2, n° 102, p. 122.

5 Pour rester sur les rapports Europe-Afrique en lien avec les questions monumentales, notons la démolition du premier monument, au sens occidental du terme, installé sur le sol africain par l’explorateur portugais Vasco de Gama en 1897 et démoli peu après par des populations africaines. Il s’agissait d’une énorme croix commémorative appelée en portugais padrão. Cf. Sabine Marschall, « The Sunday Times Heritage Project: Heritage, the Media and the Formation of National Consciousness », Social Dynamics, 37(3), 2011, 409-423.

6 Christine Deslaurier et Aurélie Roger, « Passés coloniaux recomposés. Mémoires grises en Europe et en Afrique », Politique africaine, no 102, Paris, Karthala, 2006, p. 5-27.

7 Sarah Gensburger et Jenny Wüstenberg, Dé-commémoration. Quand le monde déboulonne des statues et renomme des rues, Paris, Fayard, 2023.

8 Nora Greani, « Monuments publics au XXIe siècle », Cahiers d’études africaines, no227, 2017/3, p. 495-514.

9 Ibid.

10 Principal pôle économique du Cameroun hier comme aujourd’hui, Douala a été à plusieurs reprises la capitale politique, avant de perdre définitivement ce statut en 1946 au profit de Yaoundé au tempérament moins sulfureux. Grâce à son port, l’un des plus modernes de la côte ouest africaine du temps de la colonisation, la ville (100 000 habitants en 1950, près de 4 millions aujourd’hui), a toujours été un lieu de brassage d’une main d’œuvre foisonnante venue de l’arrière-pays aspirée par les activités économiques. Connue comme frondeuse, Douala est rapidement devenue aussi l’épicentre de l’évolution politique et démocratique du pays (création des premiers partis politiques, dont l’Union des Populations du Cameroun et syndicats). Il n’est donc pas étonnant qu’ici éclatent aussi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale les premières étincelles menant à la lutte armée pour l’indépendance du pays (grèves violemment réprimées, manifestations anticoloniales, émeutes, etc.).

11 Daniel Fabre, Domestiquer l’histoire, ethnologie des monuments historiques, Paris, Editions de la maison des sciences de l’Homme, 2016.

12 S’inspirant de James Gibson, Sabine Marshal reprend la théorie de l’affordance pour montrer les multiples interactions et usages possibles des monuments. A côté de leurs approches sémiotiques et discursives, l’auteure attribue d’autres propriétés (matérielles notamment) aux monuments, qui permettent de saisir les engagements quotidiens et les interactions corporelles que les gens ordinaires ont avec ces symboles. Cf. Sabine Marshal, « Monuments affordance », Cahiers d’Études africaines, 227, 2017, p . 671-690.

13 Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 1.

14 Le Cameroun Libre. Organe des Français libres du Cameroun, no365, 1er décembre 1949. Sauf indication contraire, toutes les citations concernant la cérémonie d’inauguration sont extraites de la même source. Il convient de préciser que cet organe de presse a été fondé pour la propagation des idéaux de la France Libre. A côté d’autres journaux plus anciens comme l’Éveil du Cameroun fondé en 1927, ou encore le Bulletin d’Information du Cameroun créé en 1939, Le Cameroun Libre devint rapidement un journal important des milieux coloniaux, son directeur Henri Coulouma étant un membre influent de l’Association des Colons du Cameroun (ASCOCAM) créée au sortir de la guerre pour contrecarrer toute tentative d’émancipation économique, politique et civique des Camerounais.

15 Georges Balandier, « La situation coloniale. Approche théorique », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 11, 1951, p. 44-79.

16 Achille Mbembe, « La colonie : son petit secret et sa part maudite », art. cité, p. 120.

17 Eric Jennings, La France libre fut africaine, Paris, Perrin, 2017, p. 226. Popularisée par François-Xavier Verschave, l’expression françafrique, à connotation péjorative, indique l’ensemble des relations opaques et ambiguës qui lient les dirigeants africains et français depuis la naissance de la Ve République. Lire à ce sujet François-Xavier Verschave, La françafrique. Le plus long scandale de la République, Paris, Stock, 1998.

18 Ruben Um Nyobè, « Contre la guerre-Pour la paix », AEF Nouvelle, mai 1949, p. 1, cité par Richard Joseph, Le mouvement nationaliste au Cameroun. Les origines sociales de l’UPC, Paris, Karthala, 1986, p. 66.

19 Le Cameroun Libre. Organe des Français libres du Cameroun, no 359, 1er octobre 1949.

20 Le Cameroun Libre. Organe des Français libres du Cameroun, no 96, 29 août 1941.

21 Au sujet de la 2e Division blindée, lire utilement Éric Jennings, op. cit.

22 Archives nationales de Yaoundé (ANY) 2AC2677, Médaille du mérite indigène. Correspondance Cournarie à Leclerc, 1941.

23 Ibid.

24 Éric Jennings, op. cit., p. 225.

25 Discours du président Chirac lors de sa visite à Yaoundé en 1999. Voir https://www.elysee.fr/jacques-chirac/1999/07/24/allocution-de-m-jacques-chirac-president-de-la-republique-sur-les-relations-franco-camerounaises-lallegement-du-fardeau-de-la-dette-des-pays-les-plus-pauvres-du-continent-africain-la-poursuite-de-la-democratisation-la-prevention-des-conflits-yaou, consulté le 14 mai 2024.

26 Au sujet de ce parti politique, de ses leaders et du combat mené pour la lutte indépendantiste, lire entre autres, Richard Joseph, Le mouvement nationaliste au Cameroun. Les origines sociales de l’UPC, Paris Karthala, 1986 ; Achille Mbembe, La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun (1920-1960) : Histoire des usages de la raison en colonie, Paris, Karthala, 1996 ; Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob Tatsitsa, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, Paris, La Découverte, 2011.

27 Lire à ce sujet, notamment, Achille Mbembe, « Pouvoir des morts et langage des vivants. Les errances de la mémoire nationaliste au Cameroun », Politique africaine, no22, juin 1986, pp. 37-72 ; Andreas Eckert, « Mémoires anticolonialistes au Cameroun. La recherche vaine de "héros nationaux" », dans Jean-Pierre Chrétien et Jean-Louis Triaud, Histoire d’Afrique. Les enjeux de mémoire », Paris, Karthala, 1999, pp. 472-487.

28 L’expression est d’Achille Mbembe, dans « Pouvoirs des morts et langage des vivants… », art. cité.

29 Achille Mbembe convoque cette expression pour désigner la propension de l’État à s’approprier puis à confisquer et à contrôler la production historique sur les mouvements nationalistes et indépendantistes camerounais. Dans l’introduction à Ruben Um Nyobè, Ecrits sous maquis, (Paris, L’Harmattan, 1985), l’on peut lire à ce sujet : « En contradiction avec le texte oral produit par les "gens de la brousse", le texte écrit et les discours institutionnels ne cessaient de mettre l’accent sur les projets séditieux qui avaient mû les personnages impliqués dans le Nkaà Kundè. Um Nyobè était décrit comme un "vulgaire bandit, rebelle communiste et athée, démesurément ambitieux et soucieux de vendre le pays aux Russes." » p. 11.

30 Né en 1953 en Sanaga Maritime, berceau et bastion de l’UPC, Mboua Massock est fils de militant devenu lui-même militant de ce parti politique. Son enfance dans l’espace et le temps de la répression coloniale et postcoloniale contre l’UPC a forgé son anticolonialisme et son engagement politique. Dans les entretiens que nous avons eus avec lui depuis plus d’une quinzaine d’années, il semble évident que son action est connectée aux effets traumatiques de l’épisode colonial et postcolonial. Farouche opposant au régime de Yaoundé, il s’est notamment illustré au Cameroun au début des années 1990 en initiant un vaste mouvement de désobéissance civile dénommé « villes mortes », qui paralysa de nombreuses villes du pays et failli faire vaciller le pouvoir du président Biya. Se faisant appeler tantôt « rebelle moral », tantôt « combattant », Mboua Massock a aussi ouvert un front contre les legs coloniaux et pour la réhabilitation des héros camerounais et un retour à ce qu’il appelle l’authenticité africaine. C’est à ce titre qu’il a délaissé ses prénoms chrétiens inscrits sur son état civil (il est connu à l’état civil comme Mboua Camille Parfait) pour devenir selon son arbre généalogique Mboua Massok Ma Batalon ba Bilap Bi Momassô Ma Ndun Linkund, usuellement contracté en « Mboua Massock ».

31 Maud de la Chapelle, Nos héros et martyrs d’abord. L’espace public du Douala postcolonial comme théâtre des conflits entourant la mémoire nationale camerounaise, mémoire de Master 2 sous la direction de Claire Ducournau, Université Paul-Valéry Montpellier 3, 2016, p. 101.

32 Pierre Abomo, « Le destin politique de la mémoire du nationalisme camerounais : entre réhabilitation et rejet », Cahiers Mémoire et Politique, n° 4, 2017, p. 96.

33 Marc Michel, « Leclerc et l’Afrique noire », dans Christine Levisse-Touzé (éd.), Du capitaine de Hauteclocque au général de Gaulle, Bruxelles, Complexe, 2000, p. 272.

34 Entretien personnel avec Mboua Massock, le 14 août 2012.

35 La dernière dégradation du monument a eu lieu en mai 2024, alors qu’approchait la commémoration de la Victoire du 8 mai 1945. La statue de Leclerc pourtant ceinte par une barrière métallique avait alors été retrouvée la tête recouverte de détritus et débris de toutes sortes.

36 https://www.liberation.fr/planete/2001/01/11/cameroun-la-statue-de-leclerc-a-eu-chaud_350563/, consulté le 10 mai 2024. La date de cette première tentative n’est pas anodine. Outre sa volonté de vouloir brouiller l’actualité du sommet France Afrique qu’accueillait le Cameroun, Mboua Massock entendait également commémorer le trentenaire de l’assassinat en janvier 1971 de Ernert Ouandié, dernier chef historique de l’UPC.

37 Cf. Argumentaire défensif de l’Accusé, 2007, non édité.

38 Entretien personnel avec Mboua Massock à Douala le 14 août 2012.

39 Farouche partisan de la démolition des vestiges coloniaux, André Blaise Essama est aujourd’hui âgé de 48 ans. Activiste au parcours pas bien connu et chantre du rejet de la présence française au Cameroun, ce diplômé en informatique s’est davantage fait connaître lorsqu’il a réussi à renverser et à décapiter la statue de Leclerc. Essama est aussi connu comme un opposant au régime de Yaoundé.

40 Tout en annonçant la démolition de tous les monuments coloniaux, ce mouvement propose de construire des monuments célébrant les héros camerounais. L’expression Hoo Haa entendue dans les rues, notamment auprès des jeunes, renvoie à une attitude de défiance contre un ordre établi et consistant à prendre par la force ce qui ne l’a pas été par des moyens pacifiques. Faisant suite à l’action de son mouvement, Essama publie en 2019 une brochure (Décoloniser la ville. 2013-Présent, Initiative Perspektivwechsel, Berlin, 2019) dans laquelle il décline sa vision de l’espace public qu’il imagine sans « tâche coloniale. » En lieu et place, face à l’inaction gouvernementale sur la question des héros camerounais, il envisage de réaliser de nombreux monuments dédiés aux nationalistes dont le dépôt dans l’espace public demeure interdit par les autorités.

41 Achille Mbembe, « La Colonie, La colonie : son petit secret et sa part maudite », art. cité, p. 126.

42 Entretien personnel avec André Blaise Essama à Douala le 24 janvier 2020.

43 La vidéo du renversement de l’œuvre de Sylvie Blocher est visible à cette adresse : https://observers.france24.com/fr/20171208-cameroun-art-francaise-colonisation-pardon-detruite, consulté le 30 mai 2024.

44 Entretien personnel avec André Blaise Essama le 24 janvier 2020.

45 https://observers.france24.com/fr/20171208-cameroun-art-francaise-colonisation-pardondetruite, consulté le 30 mai 2024.

46 André Blaise Essama Décoloniser la ville. 2013-Présent, op.cit., p. g5.

47 https://observers.france24.com/fr/20171208-cameroun-art-francaise-colonisation-pardondetruite, consulté le 30 mai 2024.

48 Un projet d’expropriation et d’expulsion des Camerounais initié par l’administration allemande et pas remise en question par l’administration française a, du temps de la colonisation, fait de ce plateau un espace essentiellement réservé aux Européens. Aujourd’hui principal quartier administratif et résidentiel, sa fonction n’a pas changé avec l’indépendance du pays, à telle enseigne que le quartier est resté, pour les populations de l’arrière-ville, un bastion difficilement fréquentable.

49 Cameroon Tribune du 6 janvier 2009.

50 Entretien personnel avec Mboua Massock à Douala le 14 août 2012.

51 Cf. Argumentaire défensif de l’Accusé, 2007, op. cit

52 Entretien personnel entre Mboua Massock et Maud de la Chapelle à Douala, le 14 juin 2016, cité dans Maud de la Chapelle, Nos héros et martyrs d’abord…, op. cit., p. 94.

53 Ibid.

54 Située sur le Boulevard de la Liberté, en contrebas du plateau Joss, la stèle est composée d’un bloc monolithique surmonté d’une croix de Lorraine. Inauguré en mars 1953 par le général De Gaulle en tournée en Afrique, ce monument a été érigé sur le lieu où Leclerc et ses hommes débarquèrent dans la nuit du 26 août 1940 pour s’emparer du Cameroun.

55 Marc Michel, « Leclerc et l’Afrique noire », dans Christine Levisse-Touzé (éd.), Du capitaine de Hauteclocque au général de Gaulle, Bruxelles, Complexe, 2000, p. 272.

56 Entretien personnel avec André Blaise Essama le 24 janvier 2020.

57 Ibid. Dans son procès fait à Leclerc, Essama va jusqu’à le qualifier de « raciste ». Même s’il n’étaye son propos d’aucun exemple probant, il faut souligner avec Eric Jennings que Leclerc était imbibé de préjugés méprisants sur les soldats noirs, comparés à ceux venus du Maghreb qu’il qualifiait de « soldats superbes ». Voir Eric Jennings, op.cit. p. 132.

58 Voir la vidéo en suivant ce lien : https://web.facebook.com/watch/ ?v =535771937314122, consulté le 8 mai 2024.

59 Achille Mbembe, De la Postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2000.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 Le monument Leclerc : la statue et son bas-relief.
Crédits Photo prise par l’auteur
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Titre Fig. 2 Inauguration du monument Leclerc le 11 novembre 1949. Discours du Haut-commissaire
Crédits https://anosgrandshommes.musee-orsay.fr/​index.php/​Detail/​objects/​33949, consulté le 01 juin 2024.
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Titre Fig. 3 25 mars 1953, inauguration par de Gaulle de la stèle Leclerc
Crédits Site internet Fondation Charles de Gaulle https://www.charles-de-gaulle.org/​les-activites/​grand-public/​expositions/​de-gaulle-lamitie-franco-africaine-70eme-anniversaire-de-lafrique-francaise-libre-7/​, consulté le 30 mai 2024
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Titre Fig. 4 Inscriptions à la peinture rouge sur le monument Leclerc par Mboua Massock en 2006
Crédits https://www.dibussi.com/​2006/​03/​mboua_massok_wh.html, consulté le 15 mai 2024.
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Titre Fig.5&6 : Essama arrachant les plaques des rues dédiées aux Français à Douala
Crédits Facebook « Décoloniser les villes du Cameroun » https://www.facebook.com/​photo ?fbid =288873092549543&set =pcb.288873132549539&locale =bg_BG, consulté le 27 mai 2024
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Titre Fig. 7 : Le monument Leclerc tel qu’il se présente depuis novembre 2015
Crédits Photo prise par l’auteur
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Titre Fig. 8 & 9 : L’œuvre d’art de Sylvie Blocher dans les rues de Douala, décembre 2017
Crédits https://actucameroun.com/​2017/​12/​07/​cameroun-libere-apres-plus-de-24-heures-de-detention-lactiviste-blaise-essam-a-detruit-monument-de-francaise-sylvie-blocher-erige-veille-carrefour-bonakouamouang/​, consulté le 28 mai 202443.
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Pour citer cet article

Référence électronique

Pascal Ndjock Nyobe, « Autour du monument Leclerc à Douala »Revue d’histoire culturelle [En ligne], 9 | 2024, mis en ligne le 01 novembre 2024, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/rhc/13593 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13214

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Auteur

Pascal Ndjock Nyobe

Historien, Pascal Ndjock Nyobe est enseignant-chercheur au sein du laboratoire Histoire et Sciences du patrimoine et du département des sciences historiques de l’université de Douala (Cameroun). Auteur de plusieurs articles et de deux ouvrages, ses travaux de recherche portent notamment sur le patrimoine historique et culturel, sur l’histoire coloniale et l’histoire de la Grande Guerre au Cameroun. pascal_ndjock@yahoo.fr

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