Le chantier du Musée-mémorial du terrorisme. Entretien avec Henry Rousso, président de la mission de préfiguration
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RHC : Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à ces questions de mémoire du terrorisme ?
HR : Mes premières recherches portaient sur l’histoire du régime de Vichy. Je pensais alors que c’était un objet d’histoire comme les autres, et très vite, je vais me rendre compte que ce passé a un statut particulier en France. Je vais donc m’intéresser à la question de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale puis à beaucoup d’autres sujets. J’ai développé une sorte de goût pour ce que j’appelle un peu la métahistoire, c’est-à-dire pas simplement la mémoire de Vichy mais la mémoire tout court, et les questions épistémologiques qu’elle pose, pour lesquelles je n’avais pas un goût particulier au départ. S’ajoute à cela le fait que l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), où j’ai fait toute ma carrière, a été à l’origine un lieu contesté, en tous les cas qui a suscité beaucoup de discussions à l’époque et qu’il fallait défendre sur un plan épistémologique.
À la fin de 2018, j’ai été contacté par Elisabeth Pelsez, qui était déléguée interministérielle à l’aide aux victimes (DIAV). Elle avait été chargée par le président de la République et par le ministère de la Justice de diriger cette structure placée au sein du ministère de la Justice, qui a succédé au secrétariat d’État aux victimes après l’élection d’Emmanuel Macron. Elle a été chargée d’élaborer une politique publique en faveur des victimes du terrorisme qui me parait assez intéressante, une politique pensée de manière cohérente, en prenant en compte différents aspects, et notamment ce que j’ai appelé des vecteurs de mémoire. Du point de vue de la puissance publique, ce type d’approche n’était pas fréquent. C’est la première vraie politique de mémoire en France concernant le terrorisme.
Parmi les propositions qui ont été faites par un comité mémoriel dont je ne faisais pas partie, il y avait la création de ce musée-mémorial. Et sur les conseils de quelques amis proches, notamment de Denis Pechanski, qui, lui, faisait partie de ce comité, Elisabeth Pelsez m’a contacté (après avoir essuyé plusieurs refus d’autres personnes). J’ai accepté parce que c’était un véritable défi. D’abord, en raison du sujet, très sensible et qu’alors je ne connaissais pas bien. Et puis, j’avais participé à beaucoup de musées, mais comme historien, dans les conseils scientifiques. J’ai aussi beaucoup discuté avec Stéphane Audouin-Rouzeau et Annette Becker sur l’Historial de Péronne. J’ai eu envie d’entrer (très tardivement, puisque je partais à la retraite) dans l’action. Ne plus être uniquement l’universitaire, le chercheur, qui analyse dans un confort relatif tel ou tel objet mais celui qui se trouve confronté à la manière dont se construit une politique, voit comment ça marche de l’intérieur. Je n’ai pas été déçu.
RHC : Quelles sont les raisons pour lesquelles la puissance publique a tenu à mettre ce projet sur les rails, quelle est la genèse institutionnelle du projet ?
HR : Le point de départ, c’est 2015-2016, Paris, Montrouge, Saint-Denis, Nice, l’Hypercacher, les terrasses, le Bataclan. Ces attentats très meurtriers ont représenté un choc majeur pour la société française. Emmanuel Macron, qui succède à François Hollande, doit endosser tout cela. Ce qui se passe en 2017, les décisions qui sont prises au plus haut niveau s’inscrivent dans cette temporalité 2015-2016, mais elles viennent aussi s’articuler à quelque chose qui vient de la société civile. On retrouve un schéma. C’est le même que pour la Shoah, avec le rôle décisif de Serge Klarsfeld. L’initiative est prise par quelques individus constitués en associations. Là, c’est un peu la même chose, à cette différence que la Shoah était un événement qui relevait presque exclusivement du registre mémoriel, tandis que, pour le terrorisme, toutes les initiatives mémorielles s’inscrivent dans une politique de lutte contre le terrorisme. Je n’ai pas perçu tout de suite les effets de cette différence.
- 1 Le vol UTA 772 est un vol international régulier de la compagnie aérienne française Union de transp (...)
Il y avait un problème presque fonctionnel. Le président de la République se déplaçait beaucoup sur les lieux des attentats. Très vite s’est faite jour l’idée d’un mémorial national. C’était en 2017. On demande à Elisabeth Pelsez, qui est une magistrate, qui avait une compétence de par ses fonctions sur la problématique des victimes, mais qui n’en avait aucune sur la question de la mémoire, de réfléchir à un dispositif. Un peu dans l’urgence, elle achète quelques livres sur la mémoire. Et elle met rapidement sur pied ce comité scientifique qui va, au bout d’un an, émettre une série de propositions, qui vont de la création d’un musée-mémorial à l’introduction de l’étude du terrorisme dans les programmes scolaires en passant par l’idée d’une commémoration spécifique, pour laquelle une date est choisie, le 11 mars. Ce choix n’était pas évident. Les associations de victimes, par exemple, tenaient au 19 septembre, qui était la commémoration qu’ils avaient instaurée entre eux à la suite de l’attentat du DC-10 de l’UTA en 19891. Cet attentat est un moment fondateur dans la mémoire française du terrorisme. D’abord parce que c’est un attentat majeur, un des plus importants concernant les intérêts français. Ensuite parce qu’à la suite de cet attentat, l’un des fils d’une des victimes, Guillaume Denoix de Saint Marc, a commencé à œuvrer pour mettre en place une association, et créer un mémorial dans le désert du Ténéré.
- 2 La loi française du 9 septembre 1986 définit le terrorisme comme « une entreprise individuelle ou c (...)
Une personne qui a joué également un très grand rôle dans la genèse du projet, c’est Françoise Rudetzky. Je l’appelle la « Klarsfeld de la mémoire du terrorisme », parce que ce sont vraiment les mêmes méthodes. C’est un destin incroyable, effroyable aussi. Sa famille a été victime de la Shoah, puis victime d’un attentat en 1983 au restaurant Le Grand Véfour (on n’a jamais su l’origine de l’attentat). Elle a été transfusée et a été contaminée par le SIDA, c’est triplement une victime, mais elle n’a jamais abdiqué, toute sa vie elle s’est battue pour faire reconnaître les droits des victimes, pas seulement en termes de mémoire mais aussi d’indemnisation. Son combat a abouti, en 1986, à la promulgation de la première loi définissant le terrorisme. En 1986, on est quasiment encore dans la séquence des attentats du Hezbollah, le législateur va adopter la première loi qualifiant un certain nombre d’actes de terroristes, avec une définition juridique qui est encore celle d’aujourd’hui2. Cette loi a permis de mettre en place un système d’indemnisation des victimes, qui est l’un des meilleurs au monde.
Pour en revenir à la date du 11 mars, le choix de cette date s’explique par la volonté des pouvoirs publics de montrer une forme de solidarité internationale. Le 11 mars (2004), l’attentat de Madrid, est en effet une date européenne. Ce choix montrait que le terrorisme est un phénomène universel qui ne concerne pas un seul pays.
RHC : Qu’est-ce que le terrorisme, d’un point de vue historique ?
HR : C’est un archipel d’événements. Le terrorisme oblige à considérer des périodes très longues. Pour le musée-mémorial, nous avons choisi de nous concentrer sur le XXe et XXIe siècle, mais nous avons prévu une brève rétrospective depuis la Révolution française. Certains ouvrages remontent beaucoup plus loin dans le temps. En tout cas, ce qui est intéressant, c’est l’actualité nouvelle de cette thématique à partir des années 1980. On n’est pas loin du procès Barbie, les questions de mémoire sont vraiment au cœur de beaucoup de débats culturels et scientifiques à cette époque. La multiplicité des attentats par la suite, et surtout les attentats de 2015-2016, n’ont cessé d’alimenter l’inquiétude sociale, jusqu’à ces dernières années, où il y a une relative accalmie – avec un fort risque de reprise aujourd’hui. Pour nous, cela signifiait qu’on n’allait pas faire un musée d’histoire du terrorisme avec une date terminale. 2015, ce n’est pas la fin, ça continue. Le 7 octobre, pour nous, c’est un événement majeur. C’est un acte terroriste dont la nature, les conséquences et les représailles qu’il a entraînées ont bouleversé l’ordre mondial.
Ça a quelque chose d’un peu effrayant, parce que cela n’a jamais de terme. Ce n’est pas comme un événement circonscrit dans le temps, comme la Seconde Guerre mondiale par exemple (même si les ordres de grandeur dans le nombre de victimes sont totalement différents, bien sûr). Il n’y a aucune perspective de sortie. Le terrorisme, pour prendre le cas de la France depuis 2015, a profondément bouleversé la société française. Notre environnement urbain, toutes nos habitudes… Nos pratiques ont changé. Nous nous sommes habitués, par exemple, à ouvrir notre sac dix fois par jour. Les procès, là-dedans, c’est fondamental, même si la plupart des terroristes ont été tués. Les procès permettent à la société de mieux comprendre ce qui s’est passé. D’en prendre conscience. On est allé chercher de plus en plus bas dans l’échelle des responsabilités, faute de pouvoir traduire en justice les auteurs des attentats souvent décédés.
On a renforcé la lutte contre le terrorisme. Il y a un arsenal juridique extrêmement complet depuis 1986, et qui pose autant de problèmes qu’il n’en résout. La question de l’apologie du terrorisme, par exemple, est délicate à traiter en droit. De même l’association de malfaiteurs, ou la complicité. Concernant les complices, par exemple dans le cas de l’affaire Samuel Paty, il y a eu une forme d’hésitation sur leur degré de connaissance de ce qui allait se passer. Le terrorisme est un acte criminel, au sens où il faut une intention, il faut une préméditation, etc.
En ce sens, l’histoire du terrorisme, ce n’est pas seulement l’histoire des attentats, c’est celle de ses victimes, de ses effets, de la réaction des sociétés. C’est notre perspective.
J’ajouterai que le CNRS a été très réactif. Très vite après les attentats du 13 novembre [2015] une équipe de recherche a été créée qui travaillait spécifiquement sur la mémoire de l’événement. Et, par mémoire, j’entends aussi bien les aspects sociaux, collectifs, que médicaux et psychiques. C’était très nouveau, cette approche interdisciplinaire. Ce qu’ajoute le comité mis sur pied par Elisabeth Pelsez, c’est la dimension institutionnelle. La reconnaissance par l’État. Très vite, nous avons travaillé avec la Justice et avec l’Élysée.
RHC : Quel a été le rôle du président de la République ?
HR : Très important, même si ce n’est pas lui qui a été à l’initiative de ce projet. Emmanuel Macron a été tout de suite convaincu. Il n’a pas fait le tri dans les propositions du comité piloté par Elisabeth Pelsez, il a dit : « Je prends tout ». Il a demandé qu’une politique soit élaborée, mais il ne s’est pas occupé du reste, le reste, c’est de l’intendance. Ce n’est pas lui qui m’a donné ma première lettre de mission, en février 2019, c’est Edouard Philippe, le Premier ministre. C’est le Président qui renouvèlera en revanche ma mission après la période Covid, qui a marqué un temps d’arrêt du projet.
J’ai oublié de le préciser, c’est important : déléguée interministérielle jusqu’en 2021, Elisabeth Pelsez a quitté ses fonctions pour venir travailler avec moi au sein de la mission de préfiguration du musée mémorial. Ce qui tombait bien parce j’étais retraité de la fonction publique, je ne pouvais pas diriger une structure telle qu’on l’envisageait. Nous sommes un groupement d’intérêt public. Et puis, honnêtement, Je n’avais aucune compétence ni aucun goût pour aller frapper à la porte des cabinets. Nous avons fait un tandem qui s’est avéré exceptionnel. Si on n’avait pas été tous les deux, nous n’aurions jamais réussi à faire ce que nous avons fait. Elle a donc rejoint la mission qu’elle avait elle-même initialement conçue.
RHC : Comment associer les missions d’un musée et celles d’un mémorial ?
HR : Des musées/mémoriaux sur le terrorisme, il y en a d’autres dans le monde. Les Américains en ont fait deux : à Oklahoma City, le premier du genre, à la suite de l’attentat de 1995, et bien sûr, celui de New York, que je connaissais de longue date. les deux directeurs Kari Watkins et Clifford Chanin sont membres de notre observatoire d’orientation, une de nos deux instances avec le Conseil scientifique. On a même créé un réseau de tous les musées consacrés au terrorisme dans le monde. Entre un musée et un mémorial, les missions sont complémentaires, pas contradictoires. L’idée d’un musée-mémorial s’est très vite imposée à nous. Cécile Besse Advani, qui est la fille de Georges Besse, l’ancien PDG de Renault assassiné par Action Directe, est venue avec nous à plusieurs reprises dans des réunions, où elle disait : « le mémorial, oui, c’est bien, mais nous, nous ne voulons pas d’un monument aux morts. Ce que nous voulons, c’est un lieu de transmission, un lieu de compréhension. Pour moi, Le musée est beaucoup plus important que le mémorial. » Cette phrase, elle dit beaucoup de choses de nos intentions.
RHC : Avez-vous rencontré des obstacles de nature politique ?
Nous travaillons de manière très régulière avec le ministère de la Justice, qui nous aide énormément, notamment sur un plan juridique, ou en nous communiquant des informations. Nous sommes en liaison avec le PNAT, le parquet national antiterroriste, avec lequel nous avons des échanges constants.
Et puis il y a la Culture, parce qu’il s’agit d’un musée. Le ministère de la Culture nous a permis d’avancer par ses ressources, son expertise en matière de musées. Nous travaillons par exemple avec un organisme, un opérateur du ministère de la Culture, qui est l’OPPIC [Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers du ministère de la Culture]. L’OPPIC, c’est notre assistant à la maîtrise d’ouvrage, c’est lui qui réalise les études et supervise les travaux.
Pour revenir aux obstacles, la plupart des gens que nous sommes allés voir au début nous ont dit, même sans hostilité : « Qu’est-ce que vous allez montrer dans un musée sur le terrorisme ? » Le ministère de la Culture, d’ailleurs, nous disait la même chose : « Vous n’êtes pas un musée, vous n’avez pas de collections ».
Philippe Belaval, qui présidait le Centre des monuments nationaux, que je connaissais du temps où il dirigeait les Archives de France, m’avait dit : « Faites un centre d’interprétation, (c’est-à-dire des écrans, des cimaises avec des photos) et puis oubliez les objets ». Et c’est là que nous avons découvert les scellés judiciaires. Par hasard, lors d’une visite aux Archives nationales. J’avais pris rendez-vous et demandé à voir ce qu’il y avait sur le terrorisme. On m’a sorti des cartons d’archives. Avec ça, vous ne faites pas un musée. Et puis, dans un carton, je vois un objet, un petit carnet. C’était un scellé, qui n’aurait pas dû être là. En rentrant, j’en parle à Elisabeth, qui m’explique ce qu’est un scellé judiciaire. Elle écrit alors au président du tribunal judiciaire de Paris, qui nous donne rendez-vous quasiment le lendemain. Ce qu’il faut savoir, c’est que les scellés judiciaires, en principe, sont détruits une fois le cas clos. Et donc, nous avons pu accéder aux scellés judiciaires au greffe du Tribunal judiciaire. Et là, on nous sort des choses un peu en vrac, sur les attentats de Toulouse, sur l’assassinat du préfet Erignac (notamment l’arme qui a servi au meurtre), des milliers d’objets collectés au cours des enquêtes puis déposés dans des cartons entreposés dans les caves du nouveau bâtiment, dans le 17e arrondissement de Paris. Nous avons demandé à pouvoir les récupérer. La réponse a été oui, avec un certain nombre de garanties juridiques. Les magistrats, à la différence des fonctionnaires de la Culture, ont tout de suite compris l’importance du projet et ont tout fait pour nous aider, grâce à Elisabeth.
RHC : Quel volume cela représente-t-il ?
HR : Selon les affaires, cela peut aller de quelques objets à des milliers. Par exemple, sur Carlos, ou sur l’attentat du Hezbollah, tout ou presque a été détruit. A l’inverse, les scellés judiciaires sur les attentats de 2015 sont très riches. Les scellés judiciaires, pour le procès des attentats du 13 novembre 2015, cela représente une masse considérable. Des milliers d’objets.
La question des objets, la question matérielle, en fait, est fondamentale, surtout dans la perspective d’un musée. Nous n’avions pas les moyens de trier, nous ne savions pas sur quels critères, nous avons donc tout pris. L’arme qui a tué le préfet Erignac. La caméra Go-Pro de Mohammed Merah. Samuel Sandler [décédé en 2024], le père et grand-père des victimes de Merah, nous ont demandé ce que nous comptions en faire. Évidemment il ne s’agit pas de montrer demain les images que Merah a filmées. Mais regardez ce qui s’est passé avec les images de la Shoah. Il y a un certain nombre d’images qui n’étaient pas considérées comme montrables à une certaine époque, mais les mêmes images, 30 ou 40 ans après, on a pu les montrer dans un contexte muséal. En fait, j’ai adopté une logique de conservateur. Je conserve pour l’avenir, sans savoir quel sera l’usage de ce que nous gardons. Et en faisant cela, nous avons amené un certain nombre de magistrats à s’interroger sur la pratique, courante, de détruire les scellés judiciaires. Ils se sont dit qu’il y avait là peut-être un matériau qui pouvait être patrimonialisé. Qu’entre le Code de procédure pénale et le Code du patrimoine, il y avait peut-être des passerelles. Ça a été pour moi l’un des aspects les plus intéressants de ce travail. Nous avons transformé un élément de la procédure criminelle en élément patrimonial, un élément de mémoire. Aujourd’hui, nous avons à peu près 2-3000 objets dans nos collections, 60 % d’entre eux proviennent des scellés.
RHC : D’où viennent les 40 autres pour cent ?
HR : Des dons, des prêts, des dépôts. Par exemple, nous avons en dépôt des bottes d’un pompier de New York qui vient du Musée du 11 septembre. Pour ce qui est des prêts, nous les négocions mais nous n’avons pas encore les objets, il faudra attendre l’ouverture du musée. Les dons viennent généralement des familles des victimes. Et puis il y a des acquisitions. Nous avons un budget pour les acquisitions, pour nous conformer au modèle « Musée de France », même si nous n’avons pas ce label. Nous avions recruté une conservatrice qui nous a expliqué ce qu’il fallait faire pour être considéré comme un musée. Nous avons notamment acquis des dessins de procès. Vous savez que les photographies sont interdites durant les procès. En revanche, un dessinateur - ici, en l’occurrence, une dessinatrice, Noëlle Herrenschmidt -, qui a fait toute sa carrière comme dessinatrice de procès, a produit beaucoup de dessins. Elle a couvert notamment le procès Papon. C’est l’une des plus connues en France. Elle a pris sa retraite et nous a vendu ses planches originales du procès V13. Bien sûr, les procès pour terrorisme sont filmés, mais pas tous. Même quand ils sont filmés, l’accès aux images est compliqué, il faut faire une requête auprès du tribunal. Et de toute manière, on ne pourra en montrer que quelques minutes. Alors que des dessins, on peut les montrer, on peut montrer les avocats, on peut montrer les victimes, le décor… D’ailleurs, pour l’anecdote, une historienne, Claire Sécail, qui travaille avec nous, a suivi et dessiné les audiences du procès de l’affaire Samuel Paty. Elle a un talent incroyable.
RHC : Et puis, il y a les artistes.
HR : Très vite, les artistes se sont emparés du sujet. Un certain nombre ont produit des œuvres inspirées par les affaires de terrorisme. Par exemple, C215 [artiste graffeur, de son vrai nom Christian Guémy] a fait des fresques, des pochoirs. On connait notamment la fresque qu’il a réalisée rue Nicolas Appert, dans le 11e arrondissement, en hommage aux onze victimes de la rédaction de Charlie. Nous avons beaucoup de dons d’artistes. Nous avons même des dons parfois exceptionnels qu’on ne peut pas accepter, parce qu’on n’a pas les moyens de les entreposer. Il y a une artiste américaine (je ne me souviens pas de son nom) qui avait proposé une œuvre à la Fondation Pinault, qui ne l’a pas acceptée. Elle voulait nous la donner. Il y avait 130 éléments, des Polaroïds - le nombre de victimes recensées à l’époque du 13 novembre. Nous ne l’avons pas acceptée non plus, à l’époque, nous n’avions pas la moindre idée de ce que nous pouvions en faire. Il y a aussi le cas, qui a pris une certaine importance, des victimes qui deviennent artistes. Des photographes, des dessinateurs. Le cas le plus emblématique pour nous, c’est celui de Mostafa Salhane, le chauffeur de taxi de l’attentat du marché de Noël de Strasbourg qui, le 11 décembre 2018, a conduit le terroriste sur la place du marché. Il en est resté traumatisé. Il s’est mis à peindre, à dessiner, à produire des œuvres et on en a pris quelques-unes dans nos collections. On les a même exposées, c’est quelque chose d’assez stupéfiant, avec une grande puissance d’expression. Notre idée n’est pas d’exposer des œuvres pour elles-mêmes, nous privilégions l’aspect documentaire. En plus de sa valeur esthétique, artistique, une œuvre doit avoir une valeur documentaire. Parce qu’elle vient d’une victime, ou parce qu’elle représente quelque chose auquel on est particulièrement attaché. Par exemple, nous avons un tableau réalisé par Coco, la dessinatrice qui a survécu au massacre de la rédaction de Charlie par les frères Kouachi. Il est dans nos réserves. Nous le montrerons peut-être un jour, avec l’accord de Coco, et celui de Charlie avec qui les rapports n’ont pas toujours été simples.
À vrai dire, tout est compliqué dans cette histoire. Nous commettons parfois des erreurs, nous heurtons des sensibilités ou des susceptibilités sans le vouloir. Récemment, nous avons fait visiter le nouveau site, la caserne de Lourcine [boulevard du Port-Royal, dans le 13e arrondissement de Paris], qui est en déshérence depuis plusieurs années, à quelques représentants des associations de victimes. Nous sommes descendus dans le sous-sol, qui n’est pas éclairé, nous utilisions des lampes de poche. On commençait à expliquer un peu ce qu’on allait faire quand deux victimes sont parties précipitamment : elles avaient le sentiment de revivre le Bataclan. Ce genre de choses peut arriver à tout moment.
RHC : Quelle place ferez-vous aux caricatures de Mahomet, qu’avait publiées Charlie ?
HR : Le problème s’est posé tout de suite, quand on a commencé à travailler avec des écoles. Nous avons monté une exposition en ligne et contacté des enseignants à qui nous avons proposé de travailler avec leurs élèves sur les sujets de leur choix. Rien n’était imposé. Nous proposions de venir parler du projet, en discuter avec les élèves, leur donner des éléments de compréhension. Avec l’idée de publier en ligne le résultat de ce travail. Et l’un des lycées avait travaillé sur les caricatures de Charlie et, en principe, nous aurions dû publier ce travail sur notre site, en liaison avec le travail scolaire. Et là, nous avons eu un débat. D’un côté, mettre en ligne ces images pouvait constituer un réel danger pour les élèves et leurs enseignants. De l’autre, ne pas les mettre c’était envoyer un message négatif sur le projet. Nous avons contacté le ministère de l’Éducation nationale qui nous a conseillé de ne pas mettre en ligne ces caricatures en liaison avec un travail scolaire, ce que nous avions déjà décidé, et demandé d’anonymiser cette exposition en ligne pour des raisons de sécurité. En revanche dans le musée les caricatures seront bien exposées, avec une scénographie particulière Ce sera notre lieu, avec notre sécurité, notre responsabilité, nos risques à nous. Mais nous ne faisons pas courir de risques aux lycées. Cette prudence n’a pas été comprise, nous avons été attaqués. Nous n’avions pas assez anticipé ce genre de problèmes. Nous avons été confrontés pour la première fois à cette question : « Est-ce qu’on peut tout montrer ? » On savait que ça allait nous arriver, mais on se disait que ce serait pour plus tard, lorsque que le musée serait ouvert. En fait, c’est arrivé tout de suite. Et ça a été un choc, un vrai choc car d’entrée de jeu nous avons été confrontés à un dilemme entre sécurité et liberté dans un contexte où les lycées et collèges étaient pris pour cibles avec les assassinats des enseignants Samuel Paty et Dominique Bernard. Pour ma part, après des hésitations, je me suis rangé à l’idée que nous ne pouvons pas faire prendre de risques à d’autres que nous, quitte à ne pas être compris. Le principe de responsabilité dans ce cas précis, l’a emporté.
Ce débat nous a ensuite beaucoup rapprochés. On s’est rendu compte qu’on pouvait s’écouter. Au sein de la mission, tout le monde n’est pas forcément d’accord. Je crois que j’ai pris conscience, même si ça me gêne, du fait qu’il y a des gens qui sont choqués, heurtés dans leurs convictions, leurs croyances, par certaines images ou certains mots. C’est comme ça. Je peux défendre la laïcité sur tous les tons, brandir tous les drapeaux que je veux, c’est ainsi. Et les gens qui me disent « Je suis choqué » sont des gens pour qui j’ai la plus grande estime. Je dois tenir compte de leur point de vue, qui plus est dans un musée qui se veut inclusif, puisque c’est quasiment la première chose auxquelles on doit faire attention aujourd’hui, quand vous créez un lieu comme celui-là. L’inclusion, ce n’est pas un mot d’ordre un peu creux. Cela se traduit très concrètement en termes de discours et de parcours de médiation. La question de l’accessibilité, qui en est l’une des traductions, ne consiste pas seulement à permettre aux personnes à mobilité réduite d’accéder au même endroit que les autres. Cela signifie que tous les publics doivent être pris en compte et trouver dans le musée un lieu d’accueil. Par exemple sur les questions spécifiques d’accessibilité, il ne s’agit pas de créer simplement un élément de parcours à part, mais d’intégrer cette dimension de telle sorte à ce que tout le monde puisse en bénéficier. C’est une discussion qui m’a passionné car ce que je prenais comme une contrainte s’est révélé très structurant. Ainsi, les aveugles, ne peuvent pas voir les films, évidemment. Mais il existe toute une série de dispositifs de médiation qui permettent de prendre en compte ce handicap et peuvent s’avérer intéressants pour tous. En fait, j’ai compris le sens profond de l’inclusion en réfléchissant à un projet comme celui-ci et en l’inscrivant dans un lieu, ou, plutôt, des lieux.
RHC : Pourriez-vous nous parler plus précisément de ces lieux ?
HR : La recherche du lieu a suivi la sortie de la crise Covid. Une première décision, importante, a été prise : celle de trouver un lieu dans Paris ou la région parisienne. Certaines associations voulaient l’installer à Nice. Pour un musée-mémorial d’envergure nationale voire internationale, Paris ou la région parisienne s’imposaient. Nous avons alors pris contact avec la Mairie de Paris mais trouver une friche disponible dans la capitale s’est révélé à ce moment-là difficile, d’autant que le projet était encore balbutiant et manquait de visibilité pour entraîner facilement l’adhésion. En avril 2021, Marc Guillaume, le préfet de la Région Ile-de-France, nous contacte pour nous dire : « J’ai quelque chose pour vous. C’est à Suresnes, sur le Mont Valérien. » Il s’agissait du site de l’ancienne École de plein air [fondée en 1935], occupée alors partiellement par l’Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation inclusive, l’INSEI.
Avec Elisabeth et d’autres membres de la mission, nous nous rendons sur les lieux. Nous avons été époustouflés. Un parc magnifique, 5000 mètres carrés de bâtiment, dont 1200 pour les surfaces d’expositions, on voit tout de suite le lien à faire entre l’histoire de ce lieu, dédié aux enfants fragiles (« chétifs », disait-on avant la Seconde Guerre) et celle que l’on voulait raconter dans le musée-mémorial. Et nous étions à 200 mètres d’un autre mémorial, celui de la France combattante, haut lieu de la mémoire nationale. D’ailleurs, nous avons eu un premier rendez-vous, qui s’est très bien passé, avec la présidente de l’ONaCVG [Office national des combattants et des victimes de guerre]. C’était parfait. Nous rédigeons un dossier pour Emmanuel Macron. C’était en 2021. Et pendant trois ans, jusqu’en 2024, nous pensons que le musée-mémorial a trouvé son lieu, à Suresnes. Certes, le bâtiment était classé monument historique depuis 2002 et nous savions que cela serait une source de difficultés mais cela n’entamait pas notre optimisme. Nous avions un formidable architecte en chef des monuments historiques, Pierre-Antoine Gatier, qui m’a appris que les architectes du monde entier venaient découvrir ce bâtiment qui avait été très novateur à son époque [construit par les architectes Eugène Beaudouin et Marcel Lods à la demande du maire de Suresnes Henri Sellier]. C’est lui qui avait la lourde tâche de transformer une ancienne école de plein air en un musée du terrorisme. Il s’est beaucoup investi dans ce projet. Les associations de victimes, de leur côté, étaient ravies d’avoir trouvé un lieu qui donnait de l’espoir, qui offrait d’une certaine manière une forme de sérénité. Nous, on avait tout de suite intégré le parc dans le parcours que nous avions imaginé, la sortie devait se faire de la manière la plus douce et la plus ouverte possible. Nous avons élaboré un projet qui devait montrer que l’usage que nous allions faire de ce lieu collait avec la mémoire de ce lieu. En collaboration avec les occupants du site, l’INSHEA (Institut national supérieur formation et recherche - handicap et enseignements adaptés, aujourd’hui INSEI). Ils nous ont d’ailleurs grandement sensibilisés aux problématiques du handicap. La ministre de la Culture, Rima Abdul Malak, soutenait alors fortement le projet.
En somme, le projet était bien lancé. L’avant-projet définitif d’architecture, avait été validé par le ministère de la Culture, qui avait accepté les propositions de l’architecte. Le coût était important : pour mettre le bâtiment aux normes, renforcer la sécurité, etc. On arrivait à un total de 95 millions d’euros de travaux. Mais au printemps 2024, Rachida Dati est nommée au ministère de la Culture. Et le ministère donne un coup d’arrêt au projet, officiellement en raison de son coût. Mais il y avait un autre problème que j’ai sous-estimé à l’origine. la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, la Fondation de la Résistance, la Fondation pour la mémoire de la déportation, le Souvenir français, sont contre le projet. Lors d’une rencontre, leurs responsables expliquent le motif de leur inquiétude : nous allions installer un musée sur le terrorisme à l’endroit même où les résistants, qualifiés de terroristes par le régime vichyste et les Allemands, avaient été exécutés. Je réponds qu’au contraire, c’était l’occasion ou jamais d’expliquer la différence entre résistance et terrorisme. Je sens que l’atmosphère n’est pas bonne mais j’étais loin de me douter ce qui allait se passer. En première ligne, il y avait le président de la Fondation de la mémoire de la Shoah, Pierre-François Veil, l’un des trois fils de Simone Veil dont la véhémence des propos a surpris la plupart des participants. Serge Wolikov, un collègue de l’université de Bourgogne, président de la Fondation pour la mémoire de la Déportation me dit « tu comprends, ton projet, ça va faire de l’ombre à la mémoire de la Résistance ». Je lui réponds qu’au contraire, il y a une possibilité formidable d’éclairer la Résistance sous un autre jour, qu’on pourrait faire des parcours communs, que nous allons intégrer quelque chose sur les résistants, en expliquant que c’est pendant l’Occupation que le terrorisme est utilisé pour la première fois comme une qualification criminelle. Mais rien n’y fait, je ne les convaincs pas. Ils étaient hostiles au projet. Ils n’ont rien voulu entendre. Pierre-François Veil déclare devant l’assistance qu’il fera tout pour empêcher ce projet. Ce fut en effet le cas puisque ces fondations ont adressé une lettre au président de la République et que très certainement la position de Pierre-François Veil a largement pesé sur la décision de Rachida Dati, très proche de la famille Veil, d’arrêter le projet sine die. Nous sommes alors avec la dissolution de l’Assemblée nationale, en juin 2024, pris dans une crise politique qui met un terme provisoire au projet. Le projet n’est plus d’actualité à l’Élysée et rencontre une hostilité radicale au gouvernement. Fin 2024, nous sommes convoqués à Matignon, Élisabeth Pelsez et moi. On nous a dit que le projet est « réorienté ». On nous informe que le mémorial sera installé à Paris à l’endroit où se trouve le Jardin de la mémoire qui, lui, commémore les attentats de novembre 2015 – une absurdité. Il n’y avait plus de musée, on allait faire des expos en ligne. On est en pleine confusion politique et mémorielle, tout ça à quelques semaines de la commémoration des attentats de janvier 2015. Cinq ans de travail, rayés d’un trait de plume.
Notre seule carte, c’était justement l’approche des commémorations des dix ans des attentats de janvier 2015. Nous avons utilisé nos relais médiatiques, avec le soutien actif de victimes et des associations de victimes, de plusieurs grands magistrats, dont François Molins, qui préside notre Observatoire d’orientation, de la mairie et du conseil de Paris qui a voté une résolution en faveur du maintien du projet, et de beaucoup d’autres, chercheurs, enseignants, etc. L’argument était de dire : comment peut-on arrêter un tel projet, pour lequel plusieurs millions d’euros ont déjà été dépensés, alors même que la mémoire du terrorisme est plus que jamais à l’ordre du jour ? Malgré la position du gouvernement Barnier, il est vrai démissionnaire, et l’opposition de la ministre de la Culture, indifférente à l’attente des victimes, le président de la République a relancé le projet en janvier 2025, en maintenant le site de Suresnes. Mais il nous a été demandé de réduire le budget d’investissement ce qui a conduit à supprimer les espaces d’expositions temporaires et ou dédiés à une programmation culturelle, une solution à dire vrai peu viable pour un musée aujourd’hui.
Les blocages n’en ont pas pour autant été levés. Finalement, en septembre 2025, l’Élysée nous informe que le site de Suresnes n’est pas viable compte tenu des coûts de restauration et nous propose d’autres lieux, via le ministère des Armées. Parmi eux, la partie désaffectée de la caserne Lourcine, dans le 13e arrondissement de Paris, contiguë au campus Port-Royal de Paris 1. D’un côté, nous sommes heureux à la mission de préfiguration de sortir de l’impasse et plus encore de construire ce grand projet national au cœur de Paris avec une budget moitié moindre : 45 millions d’€ étalés sur plusieurs années, une somme raisonnable au regard de ce type de projets. De l’autre, nous savons qu’il faudra tout recommencer et reconcevoir avec ce nouveau lieu, en particulier la scénographie, même si le programme muséographique, c’est-à-dire les contenus de l’exposition de référence (permanente), pratiquement achevé, peut parfaitement être réadapté à ce nouveau lieu.
RHC : Le projet est donc de nouveau sur les rails ?
HR : Oui, complètement. À l’heure actuelle (septembre 2026), nous préparons le concours d’architecture et de scénographie qui doit se dérouler de septembre 2026 à mai 2027. L’ouverture du site est désormais prévue pour la fin de l’année 2031 ou le début de l’année 2032. D’autres obstacles peuvent encore surgir, c’est une évidence eu égard au contexte politique général, mais nous sommes avec toute l’équipe optimistes. Si nous ne l’étions pas, nous aurions mis la clef sous la porte depuis longtemps.
RHC : Merci pour votre témoignage.
HR : Merci à vous !
Notes
1 Le vol UTA 772 est un vol international régulier de la compagnie aérienne française Union de transports aériens (UTA), opéré par un McDonnell Douglas DC-10 reliant Brazzaville, en République du Congo, à Paris, en France, avec une escale à N’Djaména, au Tchad. Le 19 septembre 1989, il est victime d’un attentat à la bombe au-dessus du désert du Ténéré, près de Bilma au Niger, tuant sur le coup les 170 passagers et membres d’équipage. L’attentat, non revendiqué, a été attribué après enquête au régime du colonel Khadafi.
2 La loi française du 9 septembre 1986 définit le terrorisme comme « une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ».
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Laurence Guignard, Laurent Martin et Henry Rousso, « Le chantier du Musée-mémorial du terrorisme. Entretien avec Henry Rousso, président de la mission de préfiguration », Revue d’histoire culturelle [En ligne], 12 | 2026, mis en ligne le 31 août 2026, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rhc/18588 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16qan
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