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Sources et espaces de recherche

Le musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique d’Alligny-en-Morvan

Martine Chalandre
p. 187-199

Texte intégral

1Le musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique a ouvert en 2016, en plein cœur du Morvan, en Bourgogne. Cet écomusée original ambitionne de mieux faire connaître deux phénomènes qui ont marqué ce territoire : l’histoire des nourrices morvandelles, ces jeunes femmes parties se placer comme nourrices dans de riches familles parisiennes, et celle des milliers d’enfants, parisiens également, placés en Morvan par les services de l’Assistance publique. L’enfance et les migrations sur fond de pauvreté relient ces deux histoires trop souvent évoquées l’une sans l’autre que le musée réunit ici pour conter un destin collectif mais également évoquer les trajectoires personnelles de milliers d’anonymes1.

Une région pauvre

2Le paysage du Morvan est fait de vallées encaissées et de montagnes usées, culminant à 901 m, de forêts denses et de champs clos de haies vives. Le climat est rude, humide et froid… Vers 1840, le Morvan, à cheval sur les quatre départements bourguignons mais situé principalement dans la Nièvre, compte près de 120 000 habitants. Il n’a pas de véritables villes qui se situent plutôt sur son pourtour (Saulieu, Moulins-Engilbert, Clamecy) mais des bourgs ruraux. L’habitat est relativement dispersé. Dans une bonne partie des communes, plus de la moitié de la population vit dans des écarts. Les voies de communication sont rares malgré les chevelus de chemins qui relient les hameaux. Le problème crucial pour les morvandiaux d’alors est de pouvoir vivre dans ces conditions naturelles défavorables. L’activité est presque uniquement agricole et forestière avec une prédominance de petite paysannerie (petits propriétaires exploitants qui produisent un peu de tout : polyculture). Le Morvan est un pays de bois. Au xixe siècle la grande propriété, qui occupe 47 % du sol joue un rôle capital, tant du point de vue agricole que forestier. À côté d’une grande propriété locale et régionale existe une mainmise de propriétaires parisiens, souvent nobles. Le pays a connu à l’époque moderne le développement d’une importante activité de flottage de bois : grâce à l’Yonne et ses affluents, le bois de chauffage abattu dans le Morvan était acheminé jusqu’à Paris qui se trouve à moins de 250 km. Mais au milieu du xixe siècle, l’industrie du flottage commence à décliner avec la concurrence accrue de la houille.

Le nourrissage sur place

  • 2 Vigreux Marcel, Paysans et notables du Morvan au xixe siècle, jusqu’en 1914, Académ (...)

3Ainsi, vers 1850, moins de 10 % de la population vit dans l’aisance. Les revenus sont extrêmement faibles et les couples de paysans se tournent vers d’autres sources de revenus en dehors de l’agriculture2. Comme dans d’autres régions de moyenne montagne pauvre (Limousin, Auvergne), les hommes vont louer leur force de travail parfois fort loin. Cette émigration saisonnière prend ici la forme de la « galvache », le départ des hommes qui vont sur les routes comme transporteurs avec leurs attelages de bœufs, ce qui leur permet d’améliorer leur niveau de vie. Parallèlement, les femmes de journaliers, parmi les plus pauvres, vont trouver peu à peu dans l’accueil d’enfants de l’Assistance publique un revenu complémentaire et régulier. De plus, les plus âgés d’entre ces enfants, vont constituer une main-d’œuvre à bas prix. Le lien à l’enfant au xixe siècle n’est pas le même qu’actuellement, celui-ci représente souvent une paire de bras supplémentaire pour l’exploitation agricole. Cette activité va devenir considérable dans le Morvan : 46 700 enfants auraient été placés par les différentes agences morvandelles de l’Assistance publique entre 1807 et 1891. Ce sont surtout les communes rurales du Haut Morvan qui sont touchées, celles pour qui ces activités constituent un revenu dans un environnement où aucune industrie n’est implantée et où l’agriculture reste pauvre.

4Certains font remonter au xviiie siècle l’accueil des premiers enfants. Pourtant, à cette période le placement n’est que ponctuel. C’est au tout début du xixe siècle qu’il va se mettre en place. Les premiers accueils d’enfants assistés de la Seine dateraient de 1807, de la Nièvre de 1813. Dans un premier temps, les nourrices morvandelles élèvent surtout les enfants assistés du département de la Nièvre, qu’elles vont chercher sur place à Nevers, jusqu’en 1840. À cette époque ceux de Paris deviennent majoritaires.

5Des jugements sévères ont été portés sur cette « industrie » des nourrices dites « sur place ». Si les conditions d’accueil des enfants assistés sont difficiles, maisons inconfortables, pas d’eau courante, nourriture peu variée, il faut savoir que ce sont les conditions de vie générale de la population, et que les enfants des familles morvandelles sont élevés dans ce même dénuement : pauvreté, climat peu favorable… La mortalité infantile est forte et touche davantage les enfants arrivant de Paris ; mais en raison de leur jeune vécu, ils sont déjà très fragiles à leur arrivée dans le Morvan : faiblesse due à des grossesses non désirées et cachées, au transport… Ce qui est dénoncé comme un manque d’hygiène touche parfois à des pratiques traditionnelles qui, il est vrai, n’ont rien à voir avec les préceptes médicaux très hygiénistes de l’époque, mais qui ont semblé faire leurs preuves dans le milieu morvandiau depuis des générations.

6On peut noter aussi la bataille politique qui sous-tend cette dénonciation des nourrices sur place. Par exemple, le docteur Monot (1830-1914), maire de Montsauche, grand pourfendeur de cette implantation massive de l’Assistance publique dans le Morvan, est un bonapartiste convaincu ; l’administration de l’Assistance publique est pour lui un suppôt de la République, administration qu’il accuse d’ailleurs de favoriser certaines familles dans l’obtention d’enfants à élever, en fonction des choix électoraux…

De nouveaux venus : les effets de la présence des enfants de l’AP

7L’arrivée massive de ces enfants « étrangers » dans les villages du Morvan, où ils vont grandir et parfois s’installer, n’a pas été sans effet sur les structures de l’organisation rurale. Par l’apport financier de leur « éducation » et leur participation aux tâches de la ferme, ils contribuent à l’enrichissement relatif de la paysannerie. Ils sont vecteurs d’une amélioration sensible, bien que lente, de la qualité de vie, ils transforment la composition des villages, la gestion de la main-d’œuvre journalière, la démographie, la propriété…

8L’accueil des enfants de l’Assistance publique, s’il n’a pas permis d’enrichir considérablement les familles morvandelles qui le pratiquaient, a sensiblement contribué à l’amélioration de leurs conditions de vie, par l’apport d’un revenu régulier, et surtout, d’un apport en numéraire, dans une économie largement tournée vers l’autarcie. Les sommes en jeu, même si elles n’étaient pas considérables, ont permis aux exploitants agricoles de vivre de façon moins précaire et de mieux résister aux crises agricoles.

9Le contact avec les directeurs d’agence a ouvert les familles morvandelles à d’autres types de fonctionnements, notamment en les familiarisant avec l’administration, la médecine, l’école… Un des points marquants de cet aspect a été la mise en place d’un suivi médical des enfants de l’Assistance, accompagné de la gratuité des soins pour ces derniers et plus tard, la constitution de tout un réseau de médecins-inspecteurs chargés d’effectuer ce suivi médical. Lors des visites régulières chez le médecin (ou visites de celui-ci à domicile), il est certain qu’il donne des conseils d’hygiène qui ne profitent pas seulement aux enfants accueillis.

10L’arrivée de ces « petits Paris » dans les villages morvandiaux a aussi modifié les conditions de travail de l’ensemble de la population agricole, notamment celles des domestiques, puisque ce sont parmi eux que se trouvait le plus grand nombre d’enfants de l’Assistance. Dès l’âge de 13 ans l’administration ne verse plus de salaire pour eux ; ils sont alors, pour la plupart, placés comme valets ou servantes de ferme. L’administration, si elle se dégage financièrement, est responsable des enfants placés jusqu’à leur majorité. Aussi négocie-t-elle, via le directeur d’agence, les conditions de travail, les salaires des pupilles, tout étant consigné dans les contrats de placement qui engagent la responsabilité des employeurs. L’instauration de ces contrats de placement a permis la sécurité de l’emploi et une évolution des salaires qui s’est répercutée sur l’ensemble de la classe domestique.

11Avec la mise en place de cette activité plus féminine, toute femme devient une nourrice potentielle. Le revenu tiré d’une telle activité est important dans un contexte de relative pauvreté. Aussi les femmes vont-elles voir se revaloriser leur position au sein de la famille. L’hébergement d’un enfant de l’Assistance apporte en effet au foyer un peu de numéraire, rare dans cette économie de subsistance. Puis lorsque l’enfant grandit ce sont des bras supplémentaires pour aider aux travaux agricoles. Il est plus sûr, pour les nourrices, d’élever des enfants de l’Assistance publique que des enfants de Paris confiés par leurs familles pour être élevés à la campagne. Dans ce cas, elles prennent le risque de ne pas être payées.

Les nourrices sur lieu

12L’autre volet de cette histoire c’est l’activité des nourrices sur lieu : celles qui quittent le Morvan pour aller allaiter à domicile, souvent à Paris, des enfants de la riche bourgeoisie. C’est dans les années 1840 que ce mouvement s’amorce et va prendre une ampleur considérable, puis décliner au moment de la Première Guerre mondiale. Ce phénomène est relativement connu et a participé à la renommée du Morvan. Quels en sont les apports pour ce territoire ?

13Un des premiers apports est d’ordre économique. Le salaire que reçoivent les nourrices sur lieu est relativement important comparé à ce que rapporte une exploitation agricole. Il est presque net, déposé sur un livret de caisse d’épargne, il peut fructifier jusqu’au retour de la nourrice dans le Morvan. Les envois réguliers à la famille contribuent à améliorer l’ordinaire de la famille restée dans le Morvan. Mais c’est surtout le pécule, rapporté à la fin d’une nourriture – un séjour à Paris – qui va améliorer la situation familiale et celle de l’exploitation.

14De nouvelles constructions traduisent cet « enrichissement » : les « maisons de lait ». Si tous les morvandiaux ne vont pas jusque-là, au moins améliorent-ils considérablement leur habitat. Les maisons sont agrandies et rehaussées, les toits de tuiles ou d’ardoises remplacent peu à peu les toits de chaume. Des ouvertures plus grandes sont percées, les carrelages remplacent le sol en terre battue, des pièces s’y ajoutent, une plus grande intimité du couple devient possible, n’oublions pas la cohabitation générationnelle alors courante. Cette nouvelle aisance financière s’accompagne d’une ouverture, née du passage dans une famille bourgeoise, dans les soins du corps et la tenue de la maison. La notion de confort, voire de luxe, entre peu à peu dans la maison par le biais du nouveau mobilier qui vient y prendre place. Le goût du superflu se manifeste aussi par quelques objets de décor, vases, porcelaines, souvent donnés par la famille parisienne. Les nourrices ont parfois rapporté de Paris, donnés par leurs maîtresses, châles, robes de soie, souliers fins qui, dans les conditions de de vie rurale, ne peuvent être portés tous les jours mais sont néanmoins remarqués lors de la messe du dimanche… L’amélioration de l’alimentation est elle aussi sensible, elle devient plus variée, la viande, même si elle n’est pas encore courante, est un peu plus présente sur la table et les visiteurs étrangers la remarquent.

15C’est surtout un nouvel état d’esprit que les nourrices ont rapporté de leur tranche de vie à Paris. Elles ont parfois eu l’occasion de s’y instruire, en suivant les leçons avec les enfants plus âgés, elles ont sans doute perdu leur accent morvandiau, le contact avec un monde plus raffiné, plus doux et plus aisé leur a surtout laissé entrevoir des possibilités de vie moins rude.

Une transformation des rôles féminins ?

16On peut imaginer aussi quel combat ces femmes ont alors dû mener pour faire reconnaître ou accepter, dans leur milieu d’origine, ces nouvelles conceptions qui remettaient en question toutes les valeurs de la société rurale d’alors. Jusqu’alors dans la société morvandelle la place de la femme est celle d’une auxiliaire de travaux qui n’est pas rémunérée et souvent peu considérée. S’y ajoute la pression des générations antérieures avec lesquelles tout jeune couple qui s’installe partage le quotidien. Grâce à leur activité de nourrice sur lieu elles vont rapporter plus d’argent que les hommes à la maison, ce qui va leur donner un certain pouvoir dans les décisions fondamentales en plus d’une certaine indépendance. Au sein du couple, désormais mieux informées, elles revendiquent aussi une liberté pour leur propre corps. Des études ont montré que, de retour au pays, ces femmes trouvaient le moyen de contrôler les naissances. D’où un fléchissement de la courbe des naissances dans la seconde moitié du xixe siècle.

17C’est le rapport des morvandelles à elles-mêmes qui a fondamentalement changé. Elles ont découvert l’existence du bien-être et accordent désormais plus d’importance à leur propre existence. Parce qu’elles ont touché du doigt l’instruction, elles sont désormais sensibles à la promotion sociale et aux avantages que les études peuvent apporter. C’est donc aussi à long terme, au fil des générations, dans l’éducation qu’elles donneront à leurs enfants que ce passage à Paris sera sensible… Après une absence de 14 mois ou plus, le retour au pays ne se fait pas sans difficultés. Souvent les femmes étaient encore jeunes lorsqu’immédiatement après leur accouchement, qui avait lieu généralement peu de temps après leur mariage, elles s’en allaient pour Paris pour une durée supérieure à un an. Elles confiaient leur enfant et leur mari aux bons soins de leur mère ou belle-mère qui se chargeaient de gérer les différentes tâches de la maison. Son enfant grandit, sans elle, il s’est attaché à la personne qui s’est occupée de lui. De son côté, elle s’est prise d’affection pour cet enfant qu’elle a allaité et qui n’est pas le sien. Quant à son mari, elle n’a eu que peu de temps pour vivre avec lui et mieux le connaître. La correspondance qu’ils s’envoient est maigre du fait de leurs difficultés à maîtriser la langue écrite. Aussi quand elle revient au pays, tout un fossé affectif s’est créé entre ces deux personnes, fossé auquel il faut ajouter des habitudes et conceptions de vie totalement différentes, opposées qui les ont modelées pendant 14 mois ou plus. Fossé accentué par la perception des populations villageoises qui, voyant revenir des femmes plus élégantes et les sachant plus riches, les estiment fières et dédaigneuses. Dans certains cas ces difficultés du retour au pays n’ont pu être surmontées et certaines nourrices, au bout de quelques jours, sont reparties vers Paris, comme « nourrice sèche » – qui n’allaitent pas – ou autre domestique.

18Ces histoires d’enfants et de nourrices ont indubitablement laissé des traces dans la mémoire collective, si le musée n’a ouvert qu’en 2016 c’est peut-être aussi, en dehors de tous les autres aléas, parce que la parole pouvait enfin se libérer après ces décennies de non-dit. Une parole donnée à ceux qui ne l’avaient pas souvent : enfants placés, abandonnés, enfants laissés par leurs jeunes mères parties en allaiter d’autres à Paris pour améliorer le sort de leur famille morvandelle, mères nourricières, mères abandonnant leurs enfants sous le regard hostile de la société.

Un lieu, une démarche

19Dans les années 1980, le comité scientifique du parc naturel régional du Morvan conçoit un écomusée « éclaté » en plusieurs « maisons à thèmes » reflétant l’histoire du Morvan, de ses habitants et des activités économiques de sa population et confortant la thématique « échanges et migrations » comme avérée depuis 2000 ans. Parmi les thèmes retenus : le seigle, Vauban, la galvache, l’agriculture et l’élevage, les hommes et les paysages, le patrimoine oral, les enfants assistés et les nourrices3.

20Sur ce dernier thème, plusieurs projets sont ébauchés mais ne verront pas le jour. Finalement la communauté de communes des Grands Lacs du Morvan se saisit du projet en 2005. Le lieu est trouvé : ce sera l’ancien relais de poste d’Alligny-en-Morvan. Ce bâtiment convient pour au moins deux raisons. Pendant de nombreuses années, jusqu’en 1999, ce bar-hôtel-restaurant familial, associé à une petite ferme, a animé la vie du village. Cette implantation représente donc une manière de renouer avec ce passé en recréant un pôle d’animation dans le centre du village. D’autre part Alligny-en-Morvan fut, entre 1911 et 1924, la commune d’accueil de l’enfant placé Jean Genet (1910-1986) qui deviendra un des plus grands écrivains du xxe siècle.

21Pour la mise en œuvre du projet, dans la droite ligne de la philosophie des écomusées, il a été souhaité que la démarche soit la plus participative possible. C’est ainsi que l’Association des amis de la maison des enfants de l’Assistance publique et des nourrices est créée en avril 2007. Son objet est de faire connaître l’histoire de l’Assistance publique et des nourrices en Morvan, ainsi que son lien avec l’histoire nationale. C’est aussi d’assurer la transmission de cette histoire aux jeunes, dans un cadre scolaire ou non. Ainsi que s’interroger sur les pratiques familiales et sociales d’aujourd’hui, en incitant des chercheurs et des professionnels à se pencher sur ces questions.

22Pour ce faire l’association réunit des personnes souhaitant participer à la mise en œuvre de la Maison (environ 110 adhérents). Une collection d’objets et de témoignages est constituée. Une exposition itinérante « Enfants de l’Assistance publique et nourrices du Morvan : une histoire partagée » a été créé en 2008, avec l’aide scientifique du parc naturel régional. D’Alligny-en-Morvan, elle a ensuite circulé dans plus de vingt communes du Morvan et des alentours. Accompagnée d’animations (conférences, spectacles, projections de films…) elle a contribué à faire connaître le projet et a permis de nouer de nombreux contacts, de recueillir des témoignages et des documents. Pour essayer de mieux comprendre ce que fut la vie de tous les enfants placés dans le Morvan par les différents organismes parisiens chargés de les recueillir depuis le milieu du xviie siècle jusqu’au début du xxe siècle, des bénévoles collectent dans une base de données structurée toutes les informations qu’ils peuvent obtenir à leur sujet. Cette étude fait appel à différentes sources. En plus des éléments qui peuvent être transmis directement par les descendants, un dépouillement progressif est effectué, sur le plan local, des registres paroissiaux et des registres d’état civil des communes les plus proches d’Alligny-en-Morvan. L’objectif est d’élargir progressivement ce type d’analyse à l’ensemble des communes du Parc du Morvan, l’assistance des bénévoles étant essentielle pour avancer. Pour avoir la vision la plus globale possible des placements réalisés par Paris dans les quatre départements (Nièvre, Yonne, Côte d’Or, Saône-et-Loire) auxquels appartiennent lesdites communes, les informations locales sont croisées avec le contenu des « Registres de placement à la campagne » tenus principalement par l’Assistance publique, en particulier au xixe siècle, mais accessibles uniquement aux archives départementales de Paris. Là aussi, des bénévoles assurent la numérisation de ces documents, qui peuvent ensuite être dépouillés. Actuellement 11 000 enfants ont été identifiés, il est probable qu’environ 15 0000 aient été placés dans le Morvan pendant la période considérée. Un centre de ressources se constitue peu à peu. Des liens sont créés, avec des professionnels contribuant à la formation d’assistants familiaux, d’assistants maternels. Actuellement ils ont été tissés surtout avec le conseil départemental de la Nièvre qui a la responsabilité de la petite enfance. Des rencontres sont prévues avec d’autres partenaires pour élargir ce périmètre.

23Le commissariat de l’exposition permanente est confié au parc naturel régional du Morvan. En 2010, un maître d’œuvre est choisi sur concours, ce sera l’atelier Correia4. Extérieurement, le bâtiment s’habille de blanc, à l’image des nourrices morvandelles et de leurs dentelles, faisant aussi référence au lait, élément si important dans l’alimentation du petit enfant. Sa couverture est en ardoises, comme les « maisons de lait » des alentours, ces maisons construites ou agrandies, modifiées par les nourrices.

Fig. 1 : L’ancien relais de poste d’Alligny-en-Morvan réhabilité en musée

Fig. 1 : L’ancien relais de poste         d’Alligny-en-Morvan réhabilité en musée

24Comment, dans le cadre d’une exposition, raconter cette histoire ou plutôt ces histoires, tant le nombre d’acteurs impliqués est considérable ? Comment ne pas faire l’impasse ni sur les côtés sombres (la maltraitance, la pauvreté, le manque d’affection…) ni sur les côtés lumineux (les liens du lait, la solidarité, la réussite…) ? Comment évoquer dans le même espace les évolutions sociales et sociétales qui auront une influence évidente sur la vie de ces enfants et femmes, la place de la femme dans la société ou encore le développement des transports qui rapprochent le Morvan de Paris ?

25Dès le début, un recueil de témoignages est organisé par Gaïd Pitrou (en charge du projet au parc naturel régional de 2007 à 2010) et poursuivi par Marion Lemaire jusqu’en 2016. En effet, nombreux sont encore parmi les habitants du Morvan ceux qui sont directement concernés par ces placements familiaux, que ce soit comme anciens enfants placés, anciennes familles nourricières, anciens professionnels de l’Aide sociale à l’enfance. Des objets sont collectés : livrets, colliers, meubles, vêtures, rubans des coiffes de nourrices…

Fig. 2 : Un collier d’enfant, coll. musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique.

Fig. 2 : Un collier d’enfant, coll. musée des         nourrices et des enfants de l’Assistance publique.

Fig. 3 : Une vêture de fille de 6 ans (années 1960), coll. musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique.

Fig. 3 : Une vêture de fille de 6 ans (années         1960), coll. musée des nourrices et des enfants de l’Assistance         publique.

26De tous ces matériaux, complétés par une recherche bibliographique dans les services d’archives est imaginé un scénario d’exposition qui fait la part belle aux montages sonores. Les objets présentés, originaux ou copies pour les archives fragiles, ont été choisis car représentatifs du sujet ; témoins matériels, ils sont aussi vecteurs d’émotion. Les montages sonores, réalisés par « Drôle de trame »5, qui croisent extraits de lecture d’archives et de témoignages, sont de véritables « objets sonores ».

27Ils donnent la parole à ceux qui ont vécu cette histoire. Une attention particulière a été apportée au choix des extraits afin que dans leur ensemble, ils soient révélateurs de la complexité des relations humaines qui se nouent autour d’une histoire commune.

Fig. 4 

Fig. 4 

Jeannette et Claude Taris, pupilles de l’AP, élevés et scolarisés à Alligny dans les années 1930, dans deux familles géographiquement proches. Ils se sont mariés et leur vie professionnelle s’est déroulée en région parisienne. Ils ont deux filles et sont revenus à Alligny à la retraite, dans la maison où Jeannette avait vécu enfant.

©Photographie : Stéphane Jean-Baptiste.

Fig. 5

Fig. 5

Jean-Jacques Brucker pupille de l’AP et sa mère adoptive, il est arrivé à Ouroux-en-Morvan à 2 ans dans les années 1950, après deux autres placements, dans une famille sans enfant. Il a été adopté, un plus jeune « frère de lait » a été élevé là également, qui a repris la ferme familiale. Après une scolarité dans le Morvan et à Nevers, une carrière professionnelle l’a amené à sillonner une grande partie sud de la France. À la retraite l’installation à Ouroux était une évidence. Son père adoptif était lui aussi un enfant placé, sa mère (90 ans aujourd’hui) avait un « frère de lait » de l’AP.

©Photographie : Stéphane Jean-Baptiste. Cette photographie comme la précédente figure dans le parcours du musée.

28Le musée s’inscrit, avec d’autres sites touristiques bourguignons, dans une démarche commune afin de développer une filière innovante de mise en valeur du patrimoine, grâce à l’utilisation de technologies numériques de pointe. La concrétisation s’exprime par la « Galerie numérique », présente à travers des dispositifs visuels et sonores au musée et sur le web6. Le musée abrite un café-boutique qui est autant un nouvel espace de vie pour les habitants d’Alligny qu’un espace central dans l’animation du lieu. Trois chambres d’hôtes ont été créées dans le jardin du musée. Dans chacune d’elles des œuvres ont été réalisées (par Céline Maulini, Nadia Wallis, Marc Camille Chaimowicz). Il s’agit d’une action « Nouveaux commanditaires » initiée par la Fondation de France (Le Consortium, Dijon) à la demande de l’association afin de créer les conditions d’une expérience sensible pour leurs occupants.

29« Le lait de la tendresse », comme disait Jorge Semprun, a sûrement manqué à nombre de ces enfants, certains l’ont néanmoins trouvé et ont eu de véritables « sœurs et frères de lait » comme on dit souvent en Morvan. Cela fait partie de notre identité morvandelle.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 : L’ancien relais de poste d’Alligny-en-Morvan réhabilité en musée
URL http://journals.openedition.org/rhei/docannexe/image/4086/img-1.JPG
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Titre Fig. 2 : Un collier d’enfant, coll. musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique.
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Titre Fig. 3 : Une vêture de fille de 6 ans (années 1960), coll. musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique.
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Titre Fig. 4 
Légende Jeannette et Claude Taris, pupilles de l’AP, élevés et scolarisés à Alligny dans les années 1930, dans deux familles géographiquement proches. Ils se sont mariés et leur vie professionnelle s’est déroulée en région parisienne. Ils ont deux filles et sont revenus à Alligny à la retraite, dans la maison où Jeannette avait vécu enfant.
Crédits ©Photographie : Stéphane Jean-Baptiste.
URL http://journals.openedition.org/rhei/docannexe/image/4086/img-4.jpg
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Titre Fig. 5
Légende Jean-Jacques Brucker pupille de l’AP et sa mère adoptive, il est arrivé à Ouroux-en-Morvan à 2 ans dans les années 1950, après deux autres placements, dans une famille sans enfant. Il a été adopté, un plus jeune « frère de lait » a été élevé là également, qui a repris la ferme familiale. Après une scolarité dans le Morvan et à Nevers, une carrière professionnelle l’a amené à sillonner une grande partie sud de la France. À la retraite l’installation à Ouroux était une évidence. Son père adoptif était lui aussi un enfant placé, sa mère (90 ans aujourd’hui) avait un « frère de lait » de l’AP.
Crédits ©Photographie : Stéphane Jean-Baptiste. Cette photographie comme la précédente figure dans le parcours du musée.
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Pour citer cet article

Référence papier

Martine Chalandre, « Le musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique d’Alligny-en-Morvan »Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière », 19 | 2017, 187-199.

Référence électronique

Martine Chalandre, « Le musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique d’Alligny-en-Morvan »Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière » [En ligne], 19 | 2017, mis en ligne le 22 novembre 2019, consulté le 19 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rhei/4086 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rhei.4086

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Auteur

Martine Chalandre

Présidente de l’association des amis de la maison des enfants de l’Assistance publique et des nourrices

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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