Commenter les stratagèmes dans l’œuvre de Rabelais, entre rhétorique et art militaire
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- 1 Les seuls témoignages dont on dispose sont, pour les Stratagèmes, celui, du xvie siècle, d’Antoine (...)
- 2 Sur Rabelais et Langey, voir les ouvrages fondateurs de R. Cooper, Rabelais et l’Italie, Genève, Dr (...)
- 3 Pour des synthèses récentes, voir L. Piettre, « Guillaume du Bellay polumètis », L’Année rabelaisie (...)
- 4 B. Sans, « Numa, Scipion, Sulpicius Gallus et la représentation du pseudo-argument religieux », com (...)
1Rabelais aurait écrit un ouvrage latin nommé Stratagemata… Domini de Langeio, militis, in principio tertii belli Caesarei, ou dans sa traduction française, Stratagemes, c’est-à-dire proüesses, et ruses de guerre du preux et trescelebre chevalier Langey au commencement de la tierce guerre Cesariana1 – un livre consacré, comme son titre l’indique, à Guillaume Du Bellay, seigneur de Langey, alors le protecteur de Rabelais2. Publié à Lyon chez Sébastien Gryphe, vers 1539 pour les Stratagemata et 1542 pour les Stratagèmes, l’ouvrage est aujourd’hui introuvable et l’on n’a aucune preuve tangible de son existence – seulement des indices textuels, suffisamment remarquables, cependant, pour que la recherche récente en ait très amplement rendu compte3. Mon but est ici d’explorer, dans les romans de Rabelais, la dimension rhétorique de la notion a priori spécifique à l’art militaire de stratagème, en m’inspirant de la méthodologie adoptée par Benoît Sans lors d’une communication sur les stratagèmes chez les historiens anciens4. Il s’agit ici de rapprocher le stratagème de la notion de « pseudo-argument » pensée par Chaïm Perelman.
Stratagèmes et pseudo-arguments : de Frontin à Perelman
- 5 Le terme fait aussi écho au bréviaire de l’imperator, les Commentarii de César. Sur le sens génériq (...)
2Frontin (ier siècle ap. J.-C.), dans ses Stratagemata, définit l’ouvrage comme des commentarii, soit des notes5 sur les « faits habiles des chefs de guerre » (solertia ducum facta), qui s’ajoutent à un ouvrage aujourd’hui perdu sur l’art de la guerre :
- 6 Frontin, Stratagemata, Prologue, dans The Stratagems and the Aqueducts of Rome, trad. C. E. Bennett (...)
[…] deberi adhuc institutae arbitror operae, ut solertia ducum facta, quae a Graecis una στρατηγημάτων appellatione comprehensa sunt, expeditis amplectar commentariis. Ita enim consilii quoque et providentiae exemplis succincti duces erunt, unde illis excogitandi generandique similia facultas nutriatur ; praeterea continget, ne de eventu trepidet inventionis suae, qui probatis eam experimentis comparabit6.
- 7 La traduction, ici et infra, est celle de Ch. Nisard, dans Ammien Marcellin, Jornandès, Frontin (Le (...)
[…] je crois devoir ajouter à ce travail un complément nécessaire, en recueillant, dans de rapides commentaires, les ruses de guerre que les Grecs ont désignées sous le seul nom de Stratagèmes. Les généraux auront ainsi sous la main des exemples d’adresse et de prudence qui leur serviront à imaginer et à faire, dans l’occasion, de pareilles choses. Un autre avantage, c’est que l’auteur d’un stratagème n’en redoutera pas l’issue, s’il le compare à l’expérience qui en aura été faite avec succès7.
- 8 Voir sur ce point le dossier d’Exercices de rhétorique, no 3 | 2014, « Sur l’histoire », dir. I. Co (...)
3Si l’on est ici en présence d’une littérature éminemment pratique – une espèce de manuel à destination des duces, une proposition d’application des vues exposées par l’auteur dans son traité théorique –, cela ne signifie pas que les stratagèmes collectés par Frontin se réduisent à des actes guerriers. Dans l’Antiquité, il va de soi que la parole, ou pour mieux dire la rhétorique, fait partie des techniques que peut mobiliser un chef de guerre8. L’éloquence fait partie des qualités qu’on attend de lui. Ainsi Frontin met sur le même plan les res et les verba, les actions et les discours :
- 9 Frontin, Stratagemata, op. cit., p. 6.
Si qui erunt, quibus volumina haec cordi sint, meminerint στρατηγικῶν et στρατηγημάτων perquam similem naturam discernere. Namque omnia, quae a duce provide, utiliter, magnifice, constanter fiunt, στρατηγικὰ habebuntur ; si in specie eorum sunt, στρατηγήματα. Horum propria vis in arte sollertiaque posita proficit tam ubi cavendus quam opprimendus hostis sit. Qua in re cum verborum quoque inlustris exstiterit effectus, ut factorum ita dictorum exempla posuimus9.
- 10 Trad. citée, p. 504. Je souligne.
S’il en est que ces volumes intéressent, ils devront distinguer, malgré l’analogie naturelle de ces deux choses, les stratagèmes d’avec la stratégie. Car tout ce que la prévoyance, l’habileté, la grandeur d’âme, la constance, peuvent inspirer à un général, forme la matière de la stratégie en général ; et tout fait particulier qui pourra être rangé sous un des chefs sera un stratagème. C’est proprement dans l’art et dans l’adresse que réside et éclate le mérite des stratagèmes, soit qu’il faille éviter l’ennemi ou l’accabler. Les paroles même ayant pour cet effet des résultats aussi remarquables que les actions, nous avons cité aussi des exemples de paroles10.
4Voyons à présent comment Perelman décrit un pseudo-argument :
- 11 C. Perelman, Rhétoriques, Bruxelles, Éd. de l’Université de Bruxelles, 1989, p. 80.
Il est possible, en effet, que l’on cherche à obtenir l’adhésion en se basant sur des prémisses dont on n’admet pas soi-même la validité. Cela n’implique point hypocrisie ; car on peut avoir été convaincu par d’autres arguments que ceux qui pourront convaincre les personnes auxquelles on s’adresse11.
- 12 Voir C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca, La Nouvelle Rhétorique. Traité de l’argumentation [1958], (...)
En somme, dans le pseudo-argument, le locuteur se dissocie de son auditoire en fondant l’argument sur des prémisses valables pour ceux qui l’écoutent alors même que lui, il les perçoit comme erronées. On est donc en présence d’un auditoire particulier, non convaincu par cela même qui convainc le locuteur ; un auditoire, donc, qui se distingue de « l’auditoire universel » théorisé par le même Perelman, lequel fait de cette dimension universelle la caractéristique du discours philosophique12.
5Dans La Nouvelle Rhétorique, un raisonnement semblable se retrouve sous la plume de Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca, non plus sous le nom de « pseudo-argument », mais sous le nom d’argument ad hominem (celui qui n’est valable que pour un auditoire particulier), par opposition à l’argument ad humanitatem qui vaut pour l’auditoire universel :
- 13 Ibid., p. 148-149.
L’argumentation qui vise l’auditoire universel, l’argumentation ad humanitatem, évitera, autant que possible, l’usage d’arguments qui ne seraient valables que pour des groupes particuliers. Ce sera le souci, notamment, de l’argumentation philosophique.
Nous pourrions distinguer des types d’arguments ad hominem aussi variés que les auditoires auxquels ils s’adressent ; nous proposons de les qualifier d’arguments ad hominem, au sens restreint, lorsque l’orateur sait qu’ils seraient sans poids pour l’auditoire universel, tel qu’il se le représente13.
Et les auteurs d’illustrer ainsi cette distinction :
- 14 Ibid.
En voici un exemple très simple. On sera onze à déjeuner. La bonne s’exclame : « Oh, cela porte malheur ! » Pressée, la maîtresse répond : « Non, Marie, vous vous trompez : c’est treize qui porte malheur. » L’argument est sans réplique et met immédiatement fin au dialogue. Cette réponse peut être considérée comme un type d’argumentation ad hominem. Elle ne met en cause aucun intérêt personnel de la servante, mais se base sur ce que celle-ci admet. Plus rapidement efficace que ne le serait une dissertation sur le ridicule des superstitions, elle permet d’argumenter dans le cadre du préjugé, au lieu de le combattre14.
L’exemple choisi par les auteurs mérite qu’on s’y arrête. La distinction entre les deux interlocutrices est une distinction sociale : on a la « bonne » et la « maîtresse ». Seconde remarque : la maîtresse de maison est ici « pressée » ; l’utilisation de ce type d’argument semble impliquée par l’urgence. Pas le temps de convaincre de l’absurdité d’une superstition ; il s’agit simplement de persuader la bonne du fait que le nombre de convives attendus n’est pas un problème.
6Dans la suite du même passage, les auteurs de La Nouvelle Rhétorique entreprennent de défendre un tel type d’argument, et délaissent la catégorie de « pseudo-arguments » pour celle d’« arguments ad hominem » :
- 15 Ibid.
Les arguments ad hominem sont souvent qualifiés de pseudo-arguments : c’est que ce sont des arguments qui persuadent manifestement certaines personnes, alors qu’ils ne le devraient pas, pour la bonne raison, pense celui qui les dévalue ainsi, qu’ils n’auraient aucun effet sur lui-même. En fait, celui qui les traite avec un tel mépris, croit, d’une part, que la seule vraie argumentation est celle qui s’adresse à l’auditoire universel, et, d’autre part, s’érige en représentant authentique de cet auditoire. C’est parce que, à leurs yeux, toute argumentation doit valoir pour l’auditoire universel, que certains verront dans l’efficacité des arguments ad hominem stricto sensu un signe de la faiblesse humaine15.
Il est ainsi non seulement possible mais « rationnel » de feindre d’adopter les convictions de son interlocuteur pour souligner ses contradictions (à partir de son point de vue) :
- 16 Ibid.
Schopenhauer qualifiera d’artifice (Kunstgriff) l’usage de l’argument ad hominem consistant à mettre l’interlocuteur en contradiction avec ses propres affirmations, avec les enseignements d’un parti qu’il approuve ou avec ses propres actes. Mais il n’y a rien d’illégitime dans cette façon de procéder. Nous pourrions même qualifier pareille argumentation de rationnelle, tout en admettant que les prémisses discutées ne sont pas admises par tous16.
- 17 T. Herman, « L’argument ad hominem en question : de Gaulle et la désignation de l’ennemi (1940-1942 (...)
- 18 E. Danblon, « The Notion of Pseudo-Argument in Perelman’s Thought », Argumentation, vol. 23 / 3, 20 (...)
Comme l’a noté Thierry Herman, l’argument ad hominem ainsi compris n’est rien d’autre qu’« une variante du principe rhétorique fondamental qui est d’adapter son discours à l’auditoire17 ». À la suite de Perelman et Olbrechts-Tyteca, Emmanuelle Danblon a suggéré que le pseudo-argument puisse supposer une certaine communauté, lorsque l’auditoire donne son consentement à une croyance dans la mesure même où il désire être persuadé18.
7Faire le lien entre la notion antique de stratagème et les récentes notions de pseudo-argument ou d’argument ad hominem semble particulièrement pertinent pour Rabelais. Cela pour plusieurs raisons :
- 19 Du grec ἀναγνώστης, « lecteur ». Voir N. Le Cadet, « “Beuveurs tresillustres, et vous verolez tresp (...)
1. L’époque considérée, celle de la Renaissance, pense la littérature avec des catégories rhétoriques, car la notion même de littérature y est anachronique, de même que celle de lectorat : un auteur comme Rabelais écrit pour des lecteurs et lectrices en nombre limité, tout en se formant sans doute l’image de lecteurs idéaux, les anagnostes19. Les notions d’auditoire universel ou particulier font donc écho à un problème familier aux auteurs du temps : pour qui écrit-on ?
- 20 Voir C. La Charité, « Rabelais et l’humanisme militaire dans Gargantua », art. cité.
- 21 C. La Charité, « Rabelais’s Lost Stratagemata (ca 1539) : A Commentary on Frontinus ? », dans The U (...)
2. Le thème des stratagèmes irrigue tous les romans de Rabelais ; ses deux premiers romans, en particulier, se présentent comme des parodies d’ouvrages historiographiques et l’auteur y travaille le motif du stratagème comme un passage inévitable des récits de guerre20. En outre, Claude La Charité a émis l’hypothèse séduisante que les Stratagemata perdus de Rabelais se seraient présentés comme un commentaire des ruses de Langey à la lumière du traité de Frontin21.
3. Mais au stratagème comme manipulation de l’ennemi, destinée à le détruire (sans pitié aucune) s’ajoute le stratagème comme artifice salutaire destiné à aider un ami – voire comme artifice de l’auteur destiné à l’ami lecteur.
- 22 La Nouvelle Rhétorique, op. cit., p. 149.
- 23 Voir L. Piettre, « Guillaume Du Bellay polumètis », art. cité, répondant à M. Huchon, « Textes et s (...)
4. La question des stratagèmes apparaît comme inséparable du questionnement rabelaisien sur la foi, et plus exactement sur la croyance – les « prémisses » au sens de Perelman, pour qui l’argument ad hominem « permet d’argumenter dans le cadre du préjugé, au lieu de le combattre22 ». En ce sens, une place toute particulière doit être accordée au stratagème religieux, sur lequel mettent l’accent plusieurs travaux récents sur Rabelais et son protecteur Guillaume Du Bellay23.
8Il semble donc possible de distinguer au sein du corpus romanesque rabelaisien divers types d’auditoire qui détermineront eux-mêmes un certain type de stratagème argumentatif, qu’il faut associer, enfin, à une certaine idée de ce qui constitue l’humanité de l’auditoire.
Le pseudo-argument appliqué à l’ennemi : anéantir, brûler, en rire
- 24 Sur cette dimension du personnage, outre les travaux déjà cités de R. Cooper et les miens, voir L. (...)
- 25 Voir mon article « Langey, nom français de Machiavel ? Guillaume Du Bellay et la réforme de l’armée (...)
9Rabelais s’est intéressé de très bonne heure à l’art militaire. Cet intérêt s’inscrit dans le courant de l’humanisme militaire porté en France notamment par Budé et les protecteurs de Rabelais, les frères Du Bellay, en particulier Jean, le cardinal, et Guillaume, seigneur de Langey, homme de lettres et homme d’armes, réputé pour son talent de « diplomate-espion24 » et l’efficacité de son réseau de renseignement, et mêlé de près à la tentative de réforme de l’armée menée par François Ier en 1534, l’institution des légions provinciales, que Langey a pu inspirer25. On voit que Rabelais avait quelques raisons de lui dédier des Stratagemata.
- 26 Sur le personnage, voir l’étude classique de M. Marrache-Gouraud, « Hors toute intimidation » : Pan (...)
10Dans le premier roman de Rabelais, Pantagruel, comme dans le second, Gargantua, l’auteur joue d’un dispositif narratif bien connu, qui parodie à la fois les romans de chevalerie et les chroniques royales : il raconte la naissance d’un prince, ses années de formation, puis ses exploits, en particulier militaires. Or dès Pantagruel, c’est avant tout par ses ruses de guerre, par ses stratagèmes, que triomphe le héros, ainsi que ses compagnons, et tout particulièrement Panurge, incarnation rabelaisienne de la ruse, et dont le nom signifie qu’il est prêt à « tout faire », à toute action, fût-elle trompeuse, pour se tirer d’affaire26. Hautement significatif est l’épisode où il utilise un stratagème pour déconfire pas moins de six cent soixante chevaliers. Pantagruel se propose de les combattre seul :
- 27 Rabelais, Pantagruel, xxv, éd. N. Le Cadet dans Tout Rabelais, dir. R. Menini, Paris, Bouquins, 202 (...)
Ainsi qu’il disoit cela ilz adviserent six cens soixante chevaliers montez à l’advantage sus chevaulx legiers, qui acouroyent là veoir quelle navire c’estoit qui estoit de nouveau abordée au port, et couroyent à bride avallée pour les prendre s’ilz eussent peu. Lors dist Pantagruel. Enfans, retirez vous en la navire, voyez cy de noz ennemys qui accourent, mais je vous les tueray icy comme bestes et feussent ilz dix foys autant : ce pendent retirez vous et en prenez vostre passetemps27.
C’est un passe-temps digne d’un roman de chevalerie que le géant promet à ses gens, et le lecteur pourrait s’attendre à un combat épique – à ceci près que le jeu semble déjà trop facile : comme l’indique la comparaison qui rabaisse l’ennemi au rang de « bestes », une victoire si aisée ne serait pas héroïque. Or, Panurge propose à son maître de prendre sa place :
- 28 Ibid., p. 165-167.
Adonc respondit Panurge. Non, seigneur, il n’est de raison que ainsi faciez : mais au contraire retirez vous en la navire et vous et les aultres. Car tout seul les desconfiray icy : mais y ne fauldra pas tarder : avancez vous. À quoy dirent les aultres, « c’est bien dict. Seigneur, retirez vous, et nous ayderons icy à Panurge, et vous cognoistrez que nous sçavons faire. » Adonc Pantagruel dist. Or je le veulx bien, mais au cas que feussiez plus foybles, je ne vous fauldray [je ne vous ferai pas défaut]28.
- 29 Sur le rapprochement des géants rabelaisiens avec Hercule – le héros grec mais aussi l’Hercule gaul (...)
11La ruse d’un Panurge se substitue ainsi à la force d’un Pantagruel, et, en conséquence, le « passetemps » qui nous est offert n’est plus une épopée ; pour mieux dire, c’est un Ulysse grotesque qui remplace l’Hercule rabelaisien29. Si plaisir il y a, c’est celui de voir à l’œuvre l’auteur de stratagèmes, comme si nous lisions Frontin ou Végèce :
Alors Panurge tira deux grandes cordes de la nef, et les attacha au tour qui estoit sur le tillac et les mist en terre et en fist un long circuyt, l’un plus loing, l’aultre dedans cestuy là. Et dist à Epistemon, entrez dedans la navire, et quand je vous sonneray, tournez le tour [cabestan] sus le tillac diligentement en ramenant à vous ces deux chordes.
- 30 Pantagruel, p. 167.
Puis dist à Eusthenes et à Carpalim. « Enfans, attendez icy et vous offrez es ennemys franchement, et obtemperez à eux et faictes semblant de vous rendre, mais advisez, que ne entrez au cerne [cercle] de ces chordes : retirez vous tousjours hors. Et incontinent entra dedans la navire, et print un fais de paille et une botte de pouldre de canon et espandit par le cerne des chordes, et avec une migraine de feu se tint auprès.
Soubdain arriverent à grande force les chevaliers, et les premiers chocquerent jusques auprés de la navire, et par ce que le rivage glissoit, tumberent eux et leurs chevaulx jusques au nombre de quarante et quatre30.
On passe alors des res aux verba, à l’éloquence trompeuse de Panurge :
- 31 Ibid.
Quoy voyans les aultres approcherent pensans que on leur eust resisté à l’arrivée. Mais Panurge leur dist. « Messieurs, je croy que vous soyez faict mal, pardonnez le nous : car ce n’est de nous, mais c’est de la lubricité de l’eau de mer, qui est tousjours unctueuse. Nous nous rendons à vostre bon plaisir. » Autant en dirent ses deux compagnons, et Epistemon qui estoit sur le tillac.
Ce pendent Panurge s’esloignoit et voyant que tous estoyent dedans le cerne des chordes, et que ses deux compaignons s’en estoient esloignez faisans place à tous ces chevaliers qui à foulle alloyent pour veoir la nef et qui estoit dedans, soubdain crya à Epistemon, tire, tire31.
Le piège se termine par le massacre, par le feu, de la totalité des ennemis, sauf un :
- 32 Ibid.
Lors Epistemon commença tirer au tour, et les deux chordes se empestrerent entre les chevaulx et les ruoyent par terre bien aysement avecques les chevaucheurs : mais eulx ce voyant tirerent à l’espée et les vouloyent desfaire, dont Panurge met le feu en la trainée et les fist tous là brusler comme ames dannées. Hommes et chevaulx nul n’en eschappa, excepté un qui estoit monté sur un cheval turcq, qui le gaigna à fouyr : mais quand Carpalim l’apperceut, il courut aprés en telle hastiveté et allaigresse qu’il le attrappa en moins de cent pas, et saultant sur la crouppe de son cheval, l’embrassa par derriere et l’amena à la navire32.
- 33 Ibid., xxvi, p. 169 sq.
12À première vue, ce stratagème relève de la pure technique militaire ; pire, c’est d’un piège qu’il s’agit, soit d’une technique de chasse plutôt que de guerre ; pire encore, le piégeage est une technique ignoble qui, à l’époque de Rabelais, est réservée aux roturiers et aux animaux braconnés (lièvres, lapins, petits oiseaux), à l’opposé de la chasse au plus gros gibier, activité réservée à la noblesse et qui valorise la poursuite (qui laisse une chance à l’animal). Les malheureux ennemis sont ici destinés à être « tu[és] comme bestes ». Au chapitre suivant, Carpalim s’en va chasser « pour avoir de la venaison33 » ; la chasse s’avère fructueuse, et ses multiples prises renforcent le parallèle entre les ennemis défaits et de simples bêtes. À quoi fait écho une autre comparaison qui les assimile non plus à des animaux mais à des réprouvés, puisqu’ils finissent par « brusler comme ames dannées ».
- 34 Ibid., xxvii, p. 175.
13Nous sommes ici, cependant, dans un roman et non dans un traité d’art militaire. Le stratagème est d’emblée présenté comme un spectacle, un « passetemps » pour Pantagruel et les siens ; Panurge apparaît comme un metteur en scène. C’est aussi un maître de la parole et le stratagème qu’il utilise ne consiste pas qu’en action mais aussi en discours qui jouent de la naïveté des ennemis. Le rire naît enfin de leur abêtissement même. Il signale le triomphe de l’intelligence et donc de la parole sur la force brute, de Minerve sur Mars, selon une idée chère à Rabelais, comme à Budé et aux Du Bellay, que vient signaler le monument que Pantagruel fait dresser pour immortaliser cette victoire, où l’on peut lire qu’« engin [l’ingéniosité, la ruse] mieulx vault que force34 ».
14Dans Gargantua, un autre stratagème est utilisé par un compagnon du héros, Gymnaste. Il y joue avec la croyance de ses interlocuteurs, en partant d’une simple expression, puisqu’il se décrit comme un « pauvre diable », associant ses paroles à un exercice de voltige hippique qui signale sa virtuosité dans l’art équestre mais qui achève de déboussoler les troupes de Picrochole :
- 35 Gargantua, xxxiv-xxxv, éd. N. Le Cadet dans Tout Rabelais, op. cit., p. 439.
Quoy, dist Tripet, ce gautier icy se guabele de nous. Qui es tu ?
Je suis (dist Gymnaste) pauvre Diable. […]
Ces motz entenduz, aulcuns d’entre eulx commencerent avoir frayeur, et se seignoient de toutes mains pensans que ce feust un Diable desguisé, et quelq’un d’eulx nommé Bon Joan, capitaine des franctopins, tyra ses heures de sa braguette et cria assez hault, Agios ho theos. Si tu es de Dieu sy [alors] parle, sy tu es de l’aultre sy t’en va. Et pas ne s’en alloit, ce que entendirent plusieurs de la bande, et departoient de la compagnie35.
- 36 C. La Charité, « Rabelais et l’humanisme militaire », art. cité, § 43.
- 37 Familiere Institution pour les legionaires en suyvant les ordonances faictes sur ce par le roy comp (...)
- 38 Voir L. Piettre, « Langey, nom français de Machiavel », art. cité.
Comme l’a remarqué Claude La Charité36, ce « Bon Joan », « capitaine des franctopins », c’est-à-dire de franc-archers, cette milice crée par Charles VII et obsolète au temps de François Ier, est à rapprocher du « Jacques Bonhomme » évoqué par la Familiere Institution (1536), traité défendant l’institution des légions provinciales en 1534 et condamnant certaines pratiques ordinaires dans l’armée française, en l’occurrence celle de s’entourer, pour un officier, d’un trop grand nombre de pages et serviteurs37. Or ce traité militaire, que j’ai récemment proposé d’attribuer à Guillaume Du Bellay et son entourage (dont peut-être Rabelais), défend aussi des conceptions réformatrices en matière religieuse38. Les capitaines doivent réprouver les « sophistes » quant à la façon de louer Dieu et doivent s’initier aux langues anciennes, dont le grec et l’hébreu – il s’agit, en somme, d’un programme évangélique bien dans l’esprit du Gargantua. Alors que l’armée de Gargantua est constituée de « légionnaires », celle de Picrochole l’est de franc-archers, et Bon Joan, s’il semble connaître quelques mots de grec, n’a pas compris le sens de l’Évangile puisque lui et ses hommes tombent dans le piège que leur tend Gymnaste :
- 39 Gargantua, xxxv, p. 441.
Tandis qu’ainsi voltigeoit, les marroufles en grand esbahissement disoient l’ung à l’aultre. Par la mer dé c’est un lutin, ou un diable ainsi desguisé. Ab hoste maligno libera nos domine : et fuyoient à la route regardans darriere soy, comme un chien qui emporte un plumail.
Lors Gymnaste voyant son advantaige descend de cheval : desguaigne son espée, et à grands coups chargea sus les plus huppés, et les ruoit à grands monceaulx blessez, navrez, meurtriz39 […].
Ce n’est qu’après coup que Gymaste explique sa ruse :
- 40 Gargantua, xxxvi, p. 443.
Venu que fut raconta l’estat onquel avoit trouvé les ennemys et du Stratageme qu’il avoit faict, luy seul contre toute leur caterve [troupe], afferment que ilz n’estoient que maraulx, pilleurs et brigans, ignorans de toute discipline militaire, et que hardiment ilz se missent en voye, car il leurs [sic] seroit tres facile de les assommer comme bestes40.
Là encore, l’ennemi est animalisé au moyen d’une comparaison (« comme bestes ») identique à celle que l’on trouve dans Pantagruel.
15Un troisième exemple de ruse se situe cette fois plus clairement du côté du discours, dans Pantagruel. Le héros, se souvenant des classiques de la littérature militaire, emploie un prisonnier, précisément le rescapé de la déconfiture des 660 chevaliers. Il fait usage, successivement, de trois stratagèmes. Le premier consiste à charger le captif de porter un message à l’ennemi, sans lui préciser, bien sûr, qu’il s’agit d’une fausse information :
- 41 Pantagruel, xxviii, p. 181. Je souligne.
Aprés tous ces propos Pantagruel appella leur prisonnier et le renvoya, disant.
Va t’en à ton Roy en son camp, et luy dis nouvelles de ce que tu as veu, et qu’il se delibere de me festoyer demain sus le midi : car incontinent que mes galleres seront venues, qui sera de matin au plus tard, je luy prouveray par dixhuyt cens mille combatans et sept mille Geans tous plus grans que tu me veois, qu’il a faict follement et contre raison de assaillir ainsi mon pays. En quoy faignoit Pantagruel avoir armée sur mer. Mais le prisonnier respondit qu’il se rendoit son esclave, et qu’il estoit content de jamais ne retourner à ses gens, ains [mais] plutost combatre avecques Pantagruel contre eulx, et pour dieu qu’ainsi le permist41.
Le second stratagème du géant est de lui faire porter un présent :
- 42 Ibid.
À quoy Pantagruel ne voulut consentir, ains luy commanda que partist de là briefvement [bientôt] et allast ainsi qu’il avoit dict, et luy bailla une boette pleine de Euphorbe et de grains de Coccognide confictz en eau ardente [en eau-de-vie] en forme de compouste, luy commandant la porter à son Roy et luy dire que s’il en pouvoir manger une once sans boire, qu’il pourroit à luy resister sans peur42.
Ce cadeau empoisonné renvoie évidemment à la plus célèbre des ruses de guerre (le cheval de Troie) et au plus célèbre des rusés (Ulysse). Le troisième stratagème est purement verbal. Il consiste cette fois dans l’utilisation d’une prémisse religieuse d’apparence très sérieuse :
- 43 Ibid.
Adonc le prisonnier le supplia à joinctes mains que à l’heure de sa bataille il eust de luy pitié : dont luy dist Pantagruel. Après que tu auras le tout annoncé à ton Roy, metz tout ton espoir en dieu, et il ne te delaissera poinct. Car de moy encores que soye puissant comme tu peuz veoir, et aye gens infinitz en armes, toutesfoys je n’espere en ma force, ny en mon industrie : mais toute ma fiance est en dieu mon protecteur, lequel jamais ne delaisse ceulx qui en luy ont mis leur espoir et pensée43.
- 44 Voir M. A. Screech, L’Évangélisme de Rabelais. Aspects de la satire religieuse au xvie siècle, Genè (...)
- 45 Pantagruel, xxv, p. 167.
16Pantagruel a donc convaincu le prisonnier, qui semble inquiet, de repartir le cœur léger dans son camp en plaçant « tout [s]on espoir en dieu ». Cette recommandation est ironique du point de vue du lecteur, puisque en se citant soi-même comme exemple Pantagruel nous rappelle qu’il n’a pas « nombre infini » de soldats, et qu’il est à la fois doué d’une grande force et d’une grande « industrie », terme qui semble en l’occurrence traduire le grec panourgia. Il s’appuie en somme sur la foi naïve de son interlocuteur pour le persuader de retourner à son armée ; les prémisses théologiques du raisonnement semblent d’ailleurs tout à fait spécieuses. On sait que Rabelais adhérait plus probablement à une conception souple du libre arbitre, selon laquelle l’être humain fait son salut par sa volonté propre et par la grâce de Dieu – cette collaboration de l’homme avec Dieu pour faire son salut prenant chez Melanchthon le nom de doctrine du synergisme44. Il y a donc ici tromperie délibérée, comme si sa naïveté en matière religieuse justifiait l’anéantissement de l’adversaire, comme si ne pas comprendre le pseudo-argument religieux justifiait qu’il soit traité comme « bestes » ou « ames damnées45 ».
Du pseudo-argument appliqué à l’ami
17J’en viens au stratagème qui se trouve le plus proche de ce que Perelman appelle pseudo-argument : l’utilisation de la croyance religieuse de ses soldats pour les persuader de la faveur des dieux. Je dois ici faire un pas de côté, puisque je n’ai abordé que les romans de Rabelais, et qu’il me faut à présent parler d’un ouvrage tout à fait particulier, les Instructions sur le faict de la guerre, publiées en 1548. C’est un ouvrage sans nom d’auteur, mais que son premier éditeur a attribué (sans en mettre le nom en page de titre) à Guillaume Du Bellay-Langey, mort en 1543, parce que le manuscrit aurait été trouvé dans sa très riche bibliothèque après son décès. Comme Langey était un réformateur de l’armée, il semblait alors ne faire aucun doute qu’il était l’auteur de ce traité d’art militaire. Ce n’est qu’au siècle suivant qu’un certain baron de Fourquevaux en a revendiqué la paternité pour son père, qui lui-même avait servi Langey. Mais Langey et Rabelais ont très probablement collaboré à l’ouvrage, qui semble largement lié aux fameux Stratagemata perdus de Rabelais. Or, un passage fait le lien entre les stratagèmes religieux bien connus des auteurs de traités et des historiens anciens, et des stratagèmes modernes dont celui de Jeanne d’Arc :
- 46 Instructions sur le faict de la Guerre, Paris, Vascosan, 1548, f° 56 r°.
Sertorius faignoit qu’une Biche qu’il avoit aprivoysee, l’advertissoit de toutes choses de la part de ses Dieux, qui estoit cause que les Espagnolz adjoustoient tresgrande foy à son dire : mesmement que des nouvelles qu’il sçavoit secretement plustost que lesditctz Espagnolz, & de quelque chose advenue bien loing de son Camp, il faisoit semblant luy avoir esté annoncees par icelle beste : & des choses qu’il entreprenoit à faire, comme presqu’asseuré d’en venir au dessus, il affermoit en avoir esté admonnesté par sadicte Biche. Sylla disoit qu’il parloit souvent avec un image qu’il avoit eu du temple d’Apollo en Delphos : lequel il portoit tousjours en son sain, quand il entroit en Bataille. Du temps du Roy Charles VII en la guerre qu’il avoit contre les Anglois, fut Jehanne la pucelle en France, reputee une personne divine, & chacun affermoit qu’elle avoit esté envoyee de par Dieu : mais à ce que l’on veult dire, ce avoit esté le Roy qui s’estoit advisé de ceste ruse, pour donner quelque bonne esperance aux François, leur faisant entendre la solicitude que nostre Seigneur avoit de son Royaume : & avecques ce que ledict Roy travailloit en ce que la susdicte Jehanne fut trouvee veritable en ses ditz, & que la plus part de ses entreprinses vinssent à bonne fin, pour executer lesquelles elle mesmes s’armoit, & se trouvoit parmy les Chevalliers aux combatz : les François y eurent une telle fiance, que de là en avant la force des Anglois descheut de jour en jour, & la leur augmenta46.
- 47 Voir mon « Guillaume Du Bellay polumètis », art. cité.
- 48 Voir V. Woillet, « Machiavel et Gargantua : présences et conditions de réception », Études rabelais (...)
Il est établi47 que ce passage développe quelques lignes de L’Art de la guerre de Machiavel, dont les Instructions sont en grande partie une paraphrase, la pensée machiavélienne trouvant plus d’un écho dans les œuvres de Langey et Rabelais48. Là encore, cette pensée a des implications théologiques, la dévotion populaire pour les saints étant assimilée à une superstition – Jeanne d’Arc n’était ni béatifiée ni canonisée à l’époque, mais sa légende, déjà bien établie, était l’objet de vifs débats.
- 49 Qui fait le lien avec la ruse de Sertorius mais pas avec celle de Charles VII utilisant Jeanne d’Ar (...)
18Un pseudo-argument semblable à celui de Sertorius ou de Charles VII ne se trouve pas à proprement parler dans les romans « militaires » de Rabelais, où le héros conduit ses troupes, soit le Pantagruel et le Gargantua – si ce n’est, comme l’a remarqué Claude La Charité49, dans le passage où Gymnaste se fait passer pour un diable, jouant non de la superstition de ses troupes, mais de celle de l’ennemi. Il n’est d’ailleurs pas anodin que ces « franctopins » renvoient précisément au temps de Charles VII, un temps où les soldats français adhéraient naïvement à ce stratagème qu’était Jeanne d’Arc aux yeux de Machiavel et de l’auteur des Instructions – donc sans doute aussi, on l’aura compris, aux yeux de Langey et Rabelais.
19On trouve en revanche des pseudo-arguments religieux dans le Tiers et le Quart Livre. Dans ces romans, le personnage principal devient Panurge, celui-là même qui utilisait des stratagèmes cruels dans le premier roman. Panurge, dévoré du désir de se marier, et tout autant dévoré par la crainte d’être fait cocu et battu par sa femme, se trouve dans une situation d’indécision, d’irrésolution qui l’amène à consulter divers oracles dans le Tiers Livre puis, à la fin de ce roman et dans le Quart Livre¸ à partir en quête de l’oracle de la Dive Bouteille.
20Dans le Tiers Livre, donc, Panurge s’adresse à frère Jean, le belliqueux moine de Gargantua, pour avoir son conseil :
- 50 Tiers Livre, xxvi, éd. R. Cappellen dans Tout Rabelais, op. cit., p. 727-729.
« […] Couillant hacquebutant, couillon culletant frere Jean mon amy, je te porte reverence bien grande et te reservoys à bonne bouche : je te prie diz moy ton advis. Me doibs je marier ou non ? » Frere Jan luy respondit en alaigresse d’esprit, disant. « Marie toy de par le Diable, marie toy, et carillonne à doubles carrillons de couillons. Je diz et entends le plus toust que faire pourras. Dés huy au soir faiz en crier les bancs et le challit. Vertus Dieu à quant te veulx tu reserver ? Sçaiz tu pas bien, que la fin du monde approche ? Nous en sommes huy plus prés de deux trabutz et demie toise, que n’estions avant hier. L’Antichrist est desjà né, ce m’a l’on dict. Vray est que il ne faict encores que esgratigner sa nourrisse et ses gouvernantes : et ne monstre encores les thesaurs [ses trésors]. Car il est encores petit. Crescite. Nos qui uiuimus. Multiplicamini. Il est escript. C’est matiere de breviaire. Tant que le sac de bled ne vaille trois patacz, et le bussart [tonneau] de vin, que six blancs. Vouldrois tu bien qu’on te trouvast les couilles pleines au jugement ? dum uenerit iudicare [quand il viendra pour juger]50.
Frère Jean mêle des citations de la Genèse et des Psaumes (ici plaisamment confondues) à une référence à l’Antéchrist dont la figure était précisément largement utilisée dans les controverses religieuses du temps. La peur du jugement (donc également la peur de mourir) est associée au désir tenace de Panurge, à des considérations bien plus corporelles (rester « les couilles pleines au jugement »). Ce jeu sur les craintes de ce pauvre pécheur qu’est Panurge peut être rapproché de l’éloquence très particulière de frère Jean qui rappelle celle des franciscains, adeptes d’une prédication adaptée aux auditoires populaires. Quoi qu’il en soit, son éloquence emporte immédiatement l’adhésion, et Panurge a beau jeu d’insister sur la nécessité de se servir de ses parties viriles tant qu’il lui est loisible de s’en servir.
21On retrouve une argumentation assez semblable dans le Quart Livre où Panurge se trouve cette fois en proie à la panique, lorsque le navire des pantagruélistes affronte une forte tempête. Si Pantagruel, qui reste tranquille et serein, reconnaît que Panurge peut à raison avoir peur de mourir noyé, car c’est l’une des morts les plus effrayantes qui soient, frère Jean s’emploie au contraire à persuader Panurge qu’il n’avait pas lieu de s’inquiéter. Et c’est une fois de plus une preuve prophétique qu’il utilise :
- 51 Quart Livre, xxiv, éd. R. Menini dans Tout Rabelais, op. cit., p. 1035.
Par le digne froc que je porte, dist frere Jan à Panurge, couillon mon amy, durant la tempeste tu as eu paour sans cause et raison. Car tes destinées fatales ne sont à perir en eau. Tu seras hault en l’air certainement pendu : ou bruslé guaillard comme un père. Seigneur voulez vous un bon guaban [caban] contre la pluie ? Laissez moy ces manteaulx de Loup et de Bedouault [blaireau]. Faictez escorcher Panurge, et de sa peau couvrez vous. Ne approchez pas du feu, et ne passez par davant les forges des mareschaulx, de par Dieu. En un moment vous la voyriez en cendres. Mais à la pluie exposez vous tant que vouldrez, à la neige, et à la gresle. Voire par Dieu, jectez vous au plonge dedans le profond de l’eau, jà ne serez pourtant mouillé. Faictez en bottes d’hyver : jamais ne prendront eau. Faictez en des nasses pour apprendre les jeunes gens à naiger. Ilz apprendront sans danger. […]
Panurge mon amy, dist frere Jan, n’aye jamais paour de l’eau, je t’en prie. Par element contraire sera ta vie terminée51.
- 52 Ibid., viii, p. 959.
Il est intéressant de voir que c’est le sort que Panurge réservait à ses ennemis dans Pantagruel, le feu, qui lui est promis par frère Jean. Évoque-t-il sa possible damnation ? Il le fait ailleurs52. Mais ici, sans doute pas de façon définitive, puisque l’ensemble de la pérégrination de Panurge symbolise également la quête du salut.
22En conclusion, je voudrais insister sur ce qui fait le caractère commun de tous les stratagèmes que j’ai relevés : c’est l’opacité des personnages dont nous ne pouvons pénétrer les consciences – impossible par conséquent de parler de pseudo-argument sans faire des hypothèses sur ce à quoi Rabelais adhère ou n’adhère pas, et ce à quoi il suppose que le lecteur doit adhérer. On est en fait en présence d’un jeu qui suppose la participation active des lecteurs. À l’auditoire idéal des lecteurs s’oppose la masse des auditoires particuliers représentés dans le roman. Rappelons que les romans rabelaisiens se présentent eux-mêmes, dans leurs Prologues, comme des remèdes miracles destinés à soigner tous les maux – ce qui est un faux pseudo-argument de vente puisqu’il ne convainc personne. Le rire lui-même naît de la reconnaissance des stratagèmes utilisés ; il permet aussi de distinguer divers types de personnages, des ennemis abêtis que l’on piège comme des animaux sauvages, au pécheur fourbe mais touchant qu’incarne Panurge, image de l’humaine condition et d’une ruse qui lui sert davantage à se tirer d’affaire qu’à chercher ou à défendre la vérité.
Notes
1 Les seuls témoignages dont on dispose sont, pour les Stratagèmes, celui, du xvie siècle, d’Antoine Du Verdier, La Bibliothèque […] contenant le catalogue de tous ceux qui ont escrit ou traduict en françois et autres dialectes de ce royaume, Lyon, Barthélemy Honorat, 1585, p. 183 ; et, pour les Stratagemata, celui extrêmement tardif de Charles Perrat, « Le Polydore Virgile de Rabelais », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, vol. 11 / 2, Librairie Droz, 1949, p. 167‑204.
2 Sur Rabelais et Langey, voir les ouvrages fondateurs de R. Cooper, Rabelais et l’Italie, Genève, Droz, 1991 ; et id., Litteræ in tempore belli : études sur les relations littéraires italo-françaises pendant les guerres d’Italie, Genève, Droz, 1997 ; et sur Langey, ma thèse remaniée : L. Piettre, L’Ombre de Guillaume Du Bellay sur la pensée historique de la Renaissance, Genève, Droz, 2022.
3 Pour des synthèses récentes, voir L. Piettre, « Guillaume du Bellay polumètis », L’Année rabelaisienne, n° 6, 2022, p. 373‑392 ; C. La Charité, « Rabelais, nouveau Protée et homme de main des frères Du Bellay », dans Les Frères Du Bellay et l’Europe : Politique et culture à la Renaissance, éd. D. Crouzet, R. Gorris Camos et L. Petris, Genève, Droz, 2025, p. 339‑391. De nouvelles synthèses, de C. La Charité et de moi-même, sont à paraître dans le collectif L’Empreinte des Du Bellay, dir. L. Piettre et C. Roudière-Sébastien, Rennes, Presses universitaires de Rennes.
4 B. Sans, « Numa, Scipion, Sulpicius Gallus et la représentation du pseudo-argument religieux », communication aux journées d’études « D’Homère aux Jésuites. (De-)constructions rhétoriques du divin à travers le temps », Lausanne, 16 septembre 2021. Je remercie vivement l’auteur de m’avoir communiqué son texte.
5 Le terme fait aussi écho au bréviaire de l’imperator, les Commentarii de César. Sur le sens générique de ce mot, voir L. Piettre, « Commentaires », dans Dictionnaire de l’autobiographie, dir. F. Simonet-Tenant (Paris, Champion, 2017), suppl. numérique, notice mise en ligne en 2024, URL : https://ecrisoi.univ-rouen.fr/dictionnaire/commentaires, consulté le 18/12/2024.
6 Frontin, Stratagemata, Prologue, dans The Stratagems and the Aqueducts of Rome, trad. C. E. Bennett et C. Herschel, éd. M B. Mac Elwain, Cambridge (Mass.), Londres, Harvard University Press, W. Heinemann, 1980, p. 2.
7 La traduction, ici et infra, est celle de Ch. Nisard, dans Ammien Marcellin, Jornandès, Frontin (Les Stratagèmes), Végèce, Modestus, Paris, F. Didot, 1869, p. 503.
8 Voir sur ce point le dossier d’Exercices de rhétorique, no 3 | 2014, « Sur l’histoire », dir. I. Cogitore et G. Ferretti, mis en ligne le 17 juin 2014, consulté le 19 septembre 2020 ; URL : http://journals.openedition.org/rhetorique/202.
9 Frontin, Stratagemata, op. cit., p. 6.
10 Trad. citée, p. 504. Je souligne.
11 C. Perelman, Rhétoriques, Bruxelles, Éd. de l’Université de Bruxelles, 1989, p. 80.
12 Voir C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca, La Nouvelle Rhétorique. Traité de l’argumentation [1958], 5e éd., Bruxelles, Éd. de l’Université de Bruxelles, 2000, ici p. 40 : « Les philosophes prétendent toujours s’adresser à un pareil auditoire, non pas parce qu’ils espèrent obtenir le consentement effectif de tous les hommes […] mais parce qu’ils croient que tous ceux qui comprendront leurs raisons ne pourront qu’adhérer à leurs conclusions. […] Une argumentation qui s’adresse à un auditoire universel doit convaincre le lecteur du caractère contraignant des raisons fournies, de leur évidence, de leur validité intemporelle et absolue, indépendante des contingences locales ou historiques. »
13 Ibid., p. 148-149.
14 Ibid.
15 Ibid.
16 Ibid.
17 T. Herman, « L’argument ad hominem en question : de Gaulle et la désignation de l’ennemi (1940-1942) », dans Polémique et rhétorique, dir. L. Albert et L. Nicolas, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2010, p. 366. Comme le note l’auteur, une telle définition est très distincte de l’acception plus courante de la notion d’argument ad hominem comme « attaque de l’èthos d’autrui et non […] adaptation aux croyances particulières de l’allocutaire ».
18 E. Danblon, « The Notion of Pseudo-Argument in Perelman’s Thought », Argumentation, vol. 23 / 3, 2009, p. 351‑359.
19 Du grec ἀναγνώστης, « lecteur ». Voir N. Le Cadet, « “Beuveurs tresillustres, et vous verolez tresprecieux” : Rabelais et les anagnostes », Revue d’histoire littéraire de la France, vol. 115 / 2, 2015, p. 261‑282.
20 Voir C. La Charité, « Rabelais et l’humanisme militaire dans Gargantua », art. cité.
21 C. La Charité, « Rabelais’s Lost Stratagemata (ca 1539) : A Commentary on Frontinus ? », dans The Unfolding of Words : Commentary in the Age of Erasmus, dir. J. Rice Henderson et P. M. Swan, Toronto, University of Toronto Press, 2012, p. 167‑187.
22 La Nouvelle Rhétorique, op. cit., p. 149.
23 Voir L. Piettre, « Guillaume Du Bellay polumètis », art. cité, répondant à M. Huchon, « Textes et signes : Rabelais et les stratagèmes », dans Théories critiques et littérature de la Renaissance : mélanges offerts à Lawrence Kritzman, dir. T. Reeser et D. LaGuardia, Paris, Classiques Garnier, 2021, p. 239‑250. Sur le lien avec les Du Bellay, voir aussi O. Pédeflous, « Rabelais à l’école d’Hermès : diplomatie et stratagèmes en milieu Du Bellay », dans Inextinguible Rabelais, dir. M. Huchon, N. Le Cadet et R. Menini, Paris, Classiques Garnier, 2021, p. 57‑78 ; et C. La Charité, « Rabelais, nouveau Protée », art. cité.
24 Sur cette dimension du personnage, outre les travaux déjà cités de R. Cooper et les miens, voir L. Piettre, « “Des follyes j’en puis assez fere plus que de saigesses” : les voyages de Guillaume Du Bellay, diplomate-espion », dans Enquête sur les Mémoires d’Ancien Régime, dir. M. Hersant, t. I, dir. N. Kuperty-Tsur, Paris, Classiques Garnier, 2025, p. 65‑89.
25 Voir mon article « Langey, nom français de Machiavel ? Guillaume Du Bellay et la réforme de l’armée, avec Rabelais en embuscade », à paraître dans L’Empreinte des Du Bellay, op. cit.
26 Sur le personnage, voir l’étude classique de M. Marrache-Gouraud, « Hors toute intimidation » : Panurge ou la parole singulière, Genève, Droz, 2003. Sur la « panurgie », voir aussi Fr. Goyet, « Prudence et “panurgie” », dans Les Audaces de la prudence, Paris, Classiques Garnier, 2009, p. 109‑145 ; L. Piettre, « Comment devenir “escors et preux”, des sphincters aux oreilles : l’intelligence pratique chez Rabelais », Fabula-LhT, n° 29, 2023, https://doi.org/10.58282/lht.3455, consulté le 20 novembre 2025.
27 Rabelais, Pantagruel, xxv, éd. N. Le Cadet dans Tout Rabelais, dir. R. Menini, Paris, Bouquins, 2022, p. 165. Toutes les citations des Cinq Livres renverront à cette édition.
28 Ibid., p. 165-167.
29 Sur le rapprochement des géants rabelaisiens avec Hercule – le héros grec mais aussi l’Hercule gaulois –, voir Fr. Goyet, « D’Hercule à Pantagruel : l’ambivalence des géants », dans Rabelais pour le xxie siècle, dir. M. Simonin, Genève, Droz, 1998, p. 177-190.
30 Pantagruel, p. 167.
31 Ibid.
32 Ibid.
33 Ibid., xxvi, p. 169 sq.
34 Ibid., xxvii, p. 175.
35 Gargantua, xxxiv-xxxv, éd. N. Le Cadet dans Tout Rabelais, op. cit., p. 439.
36 C. La Charité, « Rabelais et l’humanisme militaire », art. cité, § 43.
37 Familiere Institution pour les legionaires en suyvant les ordonances faictes sur ce par le roy compoussee nouvellement, Lyon, François Juste, 1536, f° 35 r°.
38 Voir L. Piettre, « Langey, nom français de Machiavel », art. cité.
39 Gargantua, xxxv, p. 441.
40 Gargantua, xxxvi, p. 443.
41 Pantagruel, xxviii, p. 181. Je souligne.
42 Ibid.
43 Ibid.
44 Voir M. A. Screech, L’Évangélisme de Rabelais. Aspects de la satire religieuse au xvie siècle, Genève, Droz, 1959.
45 Pantagruel, xxv, p. 167.
46 Instructions sur le faict de la Guerre, Paris, Vascosan, 1548, f° 56 r°.
47 Voir mon « Guillaume Du Bellay polumètis », art. cité.
48 Voir V. Woillet, « Machiavel et Gargantua : présences et conditions de réception », Études rabelaisiennes, LXI, 2023 ; et mon travail à paraître, « Langey, nom français de Machiavel ? », art. cité.
49 Qui fait le lien avec la ruse de Sertorius mais pas avec celle de Charles VII utilisant Jeanne d’Arc (« Rabelais et l’humanisme militaire », art. cité, § 43-44).
50 Tiers Livre, xxvi, éd. R. Cappellen dans Tout Rabelais, op. cit., p. 727-729.
51 Quart Livre, xxiv, éd. R. Menini dans Tout Rabelais, op. cit., p. 1035.
52 Ibid., viii, p. 959.
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Référence électronique
Lionel Piettre, « Commenter les stratagèmes dans l’œuvre de Rabelais, entre rhétorique et art militaire », Exercices de rhétorique [En ligne], 25 | 2026, mis en ligne le 21 janvier 2026, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rhetorique/2069 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15j7a
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