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AccueilNuméros25Pour Christiane Deloince-Louette....2. Usages d’HomèreLes trois citations homériques de...

Pour Christiane Deloince-Louette. Le commentaire, entre rhétorique et philologie (XVIe-XVIIe siècles)
2. Usages d’Homère

Les trois citations homériques des Essais de 1580

Francis Goyet

Texte intégral

1Christiane Louette étant une très grande spécialiste d’Homère à la Renaissance, en manière d’hommage je me concentrerai ici sur Homère chez Montaigne. Au plaisir d’offrir à ma chère collègue et amie une petite curiosité homérique, s’ajoutera la satisfaction de rappeler l’une des grandes leçons de Jean Céard – mon directeur de thèse comme je fus celui de Christiane. Cette leçon, nous en éprouvons elle et moi, lors du séminaire RARE, toute la pertinence pour les études seiziémistes : il faut retrouver Montaigne (par exemple) a pris telle citation d’un auteur de l’Antiquité.

2Les citations homériques des Essais représentent un corpus des plus minces : sept au total. Et je n’en retiendrai que trois, celles qui datent de la princeps, 1580. On a là comme une unité de lieu, ou de temps, qui me suffira en fait de justification méthodologique ; conséquemment, je ne raisonnerai que sur le texte de l’édition de 1580.

  • 1 Question que j’ai commencé à aborder dans « La traduction du latin mouere par faire impression : un (...)

3J’aurai trois parties, une pour chacune des trois citations, que je traiterai dans l’ordre suivant : celle de II, 1 ; de II, 12 ; enfin, de I, 47. On ira ainsi du moins au plus de rhétorique, ce qui, de degré en degré, nous mènera à une hypothèse que je formulerai en conclusion. Car, depuis fort longtemps, ce qui m’intrigue chez Montaigne, c’est la façon dont il traite (ou plutôt maltraite) la question de la rhétorique1.

1. « Tales sunt hominum mentes… » (Essais, II, 12)

  • 2 Pléiade p. 353/PUF p. 333, et II, 12, p. 598/564. « Pléiade » renverra à : Montaigne, Les Essais, é (...)

4Le chapitre 1 du livre II constate, comme le dit son titre, « l’inconstance de nos actions ». La citation homérique, qui intervient assez vite, illustre ce thème. Soit, dans le texte de 1580 :

  • 3 Bordeaux, S. Millanges, 1580, t. II, p. 4. Ici comme ailleurs dans mes citations : graphies moderni (...)

Nous n’allons pas, on nous emporte, comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avec violence, selon que l’eau est ireuse ou bonasse : chaque jour nouvelle fantaisie, et se meuvent nos humeurs avec les mouvements du temps,
Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse
Iuppiter auctifero lustrauit lumine terras.
À qui aurait prescrit et établi certaines lois et certaine police en sa tête, nous verrions tout partout en sa vie reluire une égalité de mœurs, un ordre, et une relation infaillible des unes choses aux autres3.

L’éd. Pléiade traduit : « Les esprits des hommes sont semblables au rayon dont le père lui-même / Jupiter, a baigné la terre d’une lumière féconde ». Le temps dont parle Montaigne juste avant est donc le temps qu’il fait. Les « esprits des hommes », ou comme il le dit nos humeurs, varient en fonction de la météo.

5La citation réapparaît à II, 12 (dans 1580, t. II, p. 339) :

L’air même et la sérénité du ciel nous apporte quelque mutation, comme dit ce vers Grec en Cicéron,
Tales sunt hominum mentes quali pater ipse
Iuppiter auctifera lustrauit lampade terras.
Ce ne sont pas seulement les fièvres, les breuvages et les grands accidents qui renversent notre jugement : les moindres choses du monde agissent contre lui [1588 sq. : monde le tournevirent].

La thématique est clairement la même. Les mouvements du temps (à II, 1) provoquent en nous quelque mutation (à II, 12), le changement soit de nos humeurs, soit de notre jugement.

6Pour les deux vers latins, voici la note de l’éd. Pléiade (p. 1501, n. 5 ; redit en plus bref p. 1612, n. 3) :

Paroles d’Ulysse à Phémie dans Homère, Od. XVIII, 136-137, traduites par Cicéron, citées par saint Augustin, La Cité de Dieu, V, viii (éd. Vivès, p. 145) : « L’esprit de l’homme est tel qu’est le père Jupin / Quand clere sa lumière illumine les terres », et glosées par Vivès (p. 146). Les mêmes vers sont repris en II, 12 (p. 598).

Les deux vers français cités dans cette note sont de Gentien Hervet (1499-1584), traducteur de l’édition d’Augustin que lit Montaigne : De la Cité de Dieu […] Illustrée des Commentaires de Iean Louys Viues, Paris, N. Chesneau, 1570. Mais l’essentiel pour mon propos est la source. Il faudrait d’ailleurs ajouter ce fait très important : Augustin est le seul à avoir transmis la traduction latine de ces deux vers par Cicéron, où l’on voit aujourd’hui un fragment du De Fato.

  • 4 La leçon lampade a été proposé par Joachim Camerarius, peu après un passage sur l’incertitude de la (...)

7La note n’en dit pas plus. La raison en est peut-être que le sujet évoqué est, sur le fond, d’une grande banalité. Une autre raison serait que le court chapitre d’Augustin a en fait une tout autre problématique, celle du Fatum : les idées des gens sont déterminées par Jupiter. D’un point de vue plus formel, en Pléiade comme dans les autres éditions modernes des Essais, aucune note ne relève une bizarrerie textuelle. À II, 12, Montaigne modifie le deuxième vers : à II, 1 il a écrit auctifero et lumine ; à II, 12, il écrit maintenant auctifera et lampade. Augustin, lui, avait écrit auctiferas et lumine. Soit trois auctifer- différents ! Vivès dans son commentaire soupçonne que le deuxième vers a un texte corrompu, parce que selon lui ce vers latin de Cicéron ne rend pas exactement le sens chez Homère. On dirait que, sensible ou non à la remarque de Vivès, Montaigne se plaît à imaginer des corrections, à jouer les Lambin ou les Muret4.

  • 5 T. Kubota, Montaigne lecteur de la Cité de Dieu d’Augustin, Paris, Champion, 2019, p. 270, no 21.

8Peut-on aller plus loin ? Une thèse postérieure à l’édition en Pléiade nous en apprend un peu plus, celle de Takeshi Kubota sur, précisément, Montaigne lecteur d’Augustin. Ce peu est très précieux : les deux vers de l’Odyssée sont cités, en grec, dans les Esquisses pyrrhoniennes de Sextus Empiricus, ainsi que dans son Contre les astrologues. Comme, sauf erreur, T. Kubota ne poursuit pas cette piste5, je vais chercher à indiquer où elle mène.

  • 6 Sexti Empirici […] Pyrrhoniarum Hupotypôseôn libri tres, Paris, Martin Le Jeune, 1569, p. 536, l. 1 (...)
  • 7 Esquisses pyrrhoniennes, Paris, Le Seuil, 1997, p. 503.

9Dans ses Esquisses pyrrhoniennes, Sextus Empiricus cite pas moins de trois fois ces deux vers d’Homère. Le passage pertinent est celui mentionné par T. Kubota : III, 25, 244. Ce qui le prouve est le commentaire que Montaigne fait juste après la citation de II, 1. Son « equalité de meurs » (graphies de 1580, et unique occurrence du syntagme dans les Essais) découle du terme grec de Sextus dans son propre commentaire, diomalismos. Ou plutôt, du aequabilitas de la traduction latine dans laquelle Montaigne lit Sextus, celle d’Henri Estienne : « ex aequabilitate actionum comprehendere6 ». Soit chez Sextus, dans la traduction de Pierre Pellegrin7 :

Dire que l’on saisit [katalambanomen] celui qui possède l’art de vivre à la régularité de ses actions [tô diomalismô tôn praxeôn], c’est surestimer la nature humaine et formuler des vœux plutôt que de dire la vérité :
Car l’esprit des hommes sur terre change
comme le jour qu’apporte le Père des hommes et des dieux.

En grec : toios gar noos estin epikhthoniôn anthrôpôn,
hoion ep’èmar agèsi Patèr andrôn te theôn te.

Estienne : Tali etenim mente est mortalis praeditus omnis,
Qualis missa dies à patre hominumque Deumque.

  • 8 Ainsi que le verbe, diomalizein, « rester le même, être d’une humeur égale » : Longin l’emploie à p (...)
  • 9 Lettres de Cicéron à Brutus, I, 16, 10, dans Cicéron, Correspondance. Lettres 1 à 954, trad. CUF, é (...)

Formé sur homoios, « le même », diomalismos est en grec un substantif assez rare8. Sa traduction par aequabilitas est fort juste, puisque le mot latin signifie, entre autres, « régularité » ou « unité » du caractère dans toute la vie (Cicéron, Les Devoirs, I, 90 : « aequabilitas in omni vita », avec pour exemples Socrate ou Laelius). Aequabilitas est un quasi-synonyme de constantia : Brutus dit à Cicéron qu’il doit faire preuve aujourd’hui du courage qu’il avait montré comme consul, donc avoir « constance et régularité », « constantia et aequabilitate9 ».

  • 10 Les Essais…, éd. Gournay, Paris, Michel Nivelle, 1617 (sur Gallica), p. 1018.

10La proximité avec Sextus étant évidente, l’hypothèse probable me paraît la suivante. Lisant en latin non pas l’Odyssée ou Augustin mais Sextus Empiricus, Montaigne tombe sur les deux vers d’Homère traduits par Estienne, « Tali etenim mente… » Il les remplace par ceux de Cicéron, qui commencent presque de même, « Tales sunt hominum mentes… » ; et, à II, 1, il paraphrase la traduction Cicéron avant de la citer : « se meuvent nos humeurs avec les mouvements du temps ». Pour quelle raison ce remplacement ? Peut-être parce qu’à des vers latins de son époque Montaigne préfère ceux de l’Antiquité. Peut-être aussi parce que, sur le fond, le pluriel mentes de Cicéron lui convient mieux que le singulier mens d’Estienne. Mens est plus abstrait, « intelligence, raison » ; et mentes, plus concret : « disposition d’esprit » (qui peut changer), donc « humeur » au sens de « manière de voir, de penser », quasi-synonyme de fantaisie(s), qui a souvent dans les Essais le sens de « pensée, idée qui me passe par la tête ». Du reste, le passage de l’Odyssée est ainsi traduit en prose par Hervet en 1570 : « les pensées des hommes se changent souvent, et ne s’accordent pas toujours avec elles-mêmes ». De même encore, dans la première traduction française des citations latines des Essais, Marie de Gournay rend le début du vers latin par : « L’humeur de l’homme est telle10… »

2. « Instillata patris uirtus tibi » (Essais, II, 12, p. 579/547)

11La première citation homérique nous a ainsi introduits à une pratique citationnelle complexe. C’est un premier rappel : le chemin peut être tortueux. Le sûr est que Montaigne ne tire pas cette citation-là d’une lecture directe de l’Odyssée.

12Pour le « Instillata… », comme on va le voir, le chemin est également assez tortueux. Et cette fois, je ferai intervenir la rhétorique. La citation arrive dans un passage qui traite de l’âme humaine. Voici le texte de 1580 (t. II, p. 310) :

Le commun des anciens [tient], qu’elles [les âmes] sont engendrées de père en fils d’une pareille manière et production que toutes autres choses naturelles, argumentant par la ressemblance des enfants aux pères,
Instillata patris virtus tibi :
Fortes creantur fortibus et bonis
,
et qu’on voit écouler des pères aux enfants non seulement les marques du corps, mais encore une ressemblance d’humeurs, de complexions et inclinations de l’âme.

Soit, dans la traduction qu’en donne l’édition en Pléiade : « La vaillance de ton père a été instillée en toi : / les courageux naissent des courageux et des preux. » Il s’agit, nouveau bricolage, d’un montage de deux auteurs : Homère pour le premier vers, Horace pour le second. Puisque les deux vers sont donnés comme s’ils se suivaient, je vais les analyser tous les deux.

  • 11 Jean de Coras, Arrêt memorable… [sur le cas Martin Guerre], Lyon, Antoine Vincent, 1561, p. 15-16 : (...)
  • 12 Celui-ci signe en effet la notice de II, 12, dans : Montaigne, Les Essais, Paris, Librairie Général (...)

13Je note d’abord le petit problème d’identification. Celle du deuxième vers n’a jamais été difficile : il est tiré d’une ode d’Horace qui était très célèbre11. Mais pour le premier vers, l’identification est relativement récente. Sauf erreur, c’est l’édition des Essais de 2001 qui est la première à avoir repéré l’Odyssée derrière ce latin : l’honneur de la découverte revient à Jean Céard12. Voici sa note : « Traduction latine d’un vers du discours de Mentor-Pallas à Télémaque (Odyssée, II, 271) : Ei dè toi sou patros enestaktai menos èü (“si réellement la belle énergie de ton père a coulé en toi”). » On remarque que le latin cité par Montaigne omet le Ei/si initial, ce qui revient à faire de la proposition une affirmation : oui, la belle énergie d’Ulysse a coulé en Télémaque ; ou, dans le latin, littéralement, « instillée en toi, la vaillance de ton père ». – « Belle énergie » est repris à la traduction de l’Odyssée par Victor Bérard.

14Mais Jean Céard lui-même ne dit pas de qui est la traduction latine. La question reste donc ouverte de savoir où Montaigne l’a prise. Grâce à Google Livres (requête du 16.IX.2025), dont on ne disposait pas en 2001, on trouve aisément, sans mérite ni honneur, trois attestations de la traduction latine antérieures à 1580.

  • 13 « Nobiles illos esse, qui parentibus bonis, aut potentibus, aut claris orti sunt » : Ioannis Stobae (...)
  • 14 Première page (n. p.) de son épître au noble dédicataire de l’Appendix bibliothecae Conradi Gesneri(...)

15Le point de départ est l’Anthologie de Stobée. Tout comme Augustin est le seul à avoir transmis le distique de Cicéron, Stobée est le seul à avoir transmis, en grec, un passage de Plutarque inconnu par ailleurs. Dans ce passage, Plutarque cite le vers sous la forme « enestaktai menos èü » : cette citation tronquée, qui vaut affirmation, sert d’argument en faveur de la noblesse de naissance – le verbe est sur stazô, « verser goutte à goutte », que Plutarque reformule avec sperma, etc. En 1543, Conrad Gesner dans son édition bilingue de Stobée traduit le vers grec sous la forme citée par Montaigne, Instillata patris… : Anthologie, section lxxxvi intitulée « Sont nobles ceux qui sont nés de parents pleins de bravoure, ou puissants, ou illustres13 ». En 1555, il utilise lui-même ce vers Instillata dans un texte d’éloge14.

16Enfin, en 1578, la traduction latine, par Gesner, du passage de Plutarque est elle-même traduite en français par Jean Papon (v. 1507-1590)). Secrets du troisième et dernier notaire, Lyon, Jean de Tournes, p. 489 :

[…] est vrai, que naturellement en la génération et origine de l’homme sont comme en semence mêlés et couvertement compris coins ou rejetons des vertus et singularités du père, et partant lesdites vertus sont communiquées à l’enfant. Homère parlant à Télémaque noble et vertueux lui dit, Instillata patris virtus tibi. Par ces termes graves et pleins de naturelle philosophie, il attribue les grandes vertus, dont il était illustré et de tous admiré, à la génération, signifiant, qu’en ce peu de semence, dont il avait été conçu, y étaient par une naturelle mêlure [mélange] quelques gouttes des vertus du père distillées.

Soit dans les Essais, mais plus loin : « Quel monstre est-ce, que cette goutte de semence, de quoi nous sommes produits » (II, 37, p. 801/763).

  • 15 En 1624, la traduction latine du début du passage de Plutarque, s’arrêtant à Instillata patris virt (...)

17Savoir Montaigne a pris la traduction latine permet ainsi de situer le cheminement de sa pensée, comme précédemment le fait de retrouver Sextus sous Homère. Ici, la réponse précise à la question n’est d’ailleurs pas absolument sûre, puisque pour Stobée cela peut être Gesner ou Papon. La première hypothèse paraît la plus probable, tant Montaigne a pioché dans l’Anthologie bilingue de Gesner : on l’imagine volontiers en alerte, quand il y repère un alinéa attribué en marge à son cher Plutarque. Ensuite, ce serait lui qui ferait le rapprochement (peu original) avec le Fortes creantur. Mais en termes de cheminement de la pensée, peu importe au fond. L’essentiel est le fait que les deux citations, Homère et Horace, interviennent à propos de la même thématique ou plutôt de la même problématique, celle, sans surprise, du débat sur noblesse de naissance et noblesse de cœur. Pour mon propos général, c’est là le point important. Certes, tout cela est topique dans une controverse, un débat15. Mais qui dit débat dit rhétorique et/ou dialectique, pléthore d’arguments et/ou d’éloquence, dans un sens ou dans l’autre.

  • 16 François Villeneuve, dans son édition et traduction de : Horace, Odes et épodes, Paris, Les Belles (...)

18J’en viens maintenant au vers d’Horace sur les fortes : Odes, IV, 4, v. 29 ; tout le début de cette ode a été « longtemps admiré de tous16 ». Le patris virtus d’Homère – ou plutôt de Gesner – a peut-être rappelé à Montaigne le patrum virtus d’Horace dans la suite de la strophe ou quatrain (v. 30-32, trad. CUF modifiée) :

est in iuuencis, est in equis patrum
uirtus

taurillons et chevaux ont de leurs pères
la valeur, et les aigles indomptables
ne procréent pas la craintive colombe.

Mais l’ode n’en reste pas à cette logique de haras, comme le montre une analyse sous l’angle de la rhétorique.

19Certes, l’éloge d’un noble commençait nécessairement par un rappel de sa haute naissance : c’est, parmi les « lieux de la personne », le lieu dit en latin genus et en grec genos, « la famille » (les gènes !), « car on croit généralement que les fils ressemblent à leurs père et mère et à leurs ancêtres » (Quintilien, Institution oratoire, V, 10, 24, trad. CUF). Mais l’éloge en venait vite à l’éducation, « car il importe de savoir par qui et comment on a été élevé » (V, 10, 25, lieu educatio et disciplina,), et de là à tout ce qui est personnel, actions d’éclat et autres mérites – ce qui constitue l’essentiel de tout éloge.

20L’ode d’Horace applique ces préceptes, mais subtilement. Auguste a commandé au poète un éloge de son beau-fils Drusus Claudius Nero, récemment vainqueur dans les Alpes. Drusus a pour ancêtre direct l’un des vainqueurs du frère d’Hannibal, lors de la bataille du Métaure (v. 37-40) : on peut donc louer en lui l’aigle à « la force héréditaire », « patrius uigor » (v. 5). Mais Auguste, lui, n’est pas le géniteur de Drusus. La surprise alors n’est pas que le poète loue également le commanditaire, mais qu’il le loue, juste avant notre vers 29, pour son « cœur paternel », « paternus animus » (v. 27-28). Les peuples germaniques vaincus par Drusus

ont appris ce que pouvaient une intelligence, un caractère [mens, indoles]
pieusement cultivés dans un intérieur béni des dieux,
ce que pouvait le cœur d’Auguste, paternel
pour l’enfance des Nérons [Drusus et son frère Tibère].

C’est là le quatrain précédent le nôtre sur les fortes (v. 25-28, trad. CUF). On sait donc d’avance que le quatrain Fortes va être le premier temps d’un balancement. Assurément, les forts naissent des forts (début de notre quatrain), mais l’éducation fait plus : « doctrina sed » (premiers mots du quatrain encore suivant). L’éducation ou doctrina, c’est-à-dire Auguste (v. 33-36, trad. CUF modifiée) :

Mais l’éducation développe la vigueur native [uim insitam],
une droite culture renforce les âmes ;
toutes les fois que les règles morales ont fait défaut,
les vices viennent défigurer les mieux nées [bene natae].

Et voilà comment l’éloge devient, aussi, celui d’Auguste. Nouveau Mentor, Auguste a su éduquer Drusus, lui transmettre sa science politique et militaire – transmission qui, elle, ne doit rien aux gènes.

  • 17 Pas Victor Bérard. Dans son édition de l’Odyssée (CUF, 1924, t. I, p. 44), les v. 271-278 sont selo (...)

21De même, chez Homère, Pallas-Mentor passe vite de menos (v. 271, tout début de son discours) à mètis (v. 279) : elle/il passe du caractère d’Ulysse, héréditaire, à sa ruse ou sagesse pratique qui, elle, ne l’est pas. Pallas connaît donc la rhétorique de l’éloge17. Et ce, même si les traités de rhétorique sont postérieurs à l’Odyssée, car ils disent synthétiser des observations et pratiques bien antérieures.

22De façon générale, le vieux débat sur la noblesse de naissance s’organise à peu près comme le débat moderne sur l’inné et l’acquis. On peut ou bien les opposer, ou bien les articuler. La rhétorique de l’éloge les articule : non seulement a, l’inné, mais aussi et surtout b, l’acquis. Montaigne, lui, peut se passer de l’articulation. Il isole l’un des arguments en faveur de la vraisemblance du a, et en fait une affirmation valable en soi, qui peut s’autoriser de deux vers antiques. Pour autant, ce qui lui a fourni arguments et citations, c’est la table bien pleine d’un débat de longue durée : d’une rhétorique ou dialectique qui se déploie dans tous les sens, en pour et en contre.

3. « Epeôn de polus… » (Essais, I, 47, p. 301/281)

23Le pour et le contre se trouve précisément dans la troisième et dernière citation, sans que l’on sache très bien, en première lecture, si cela s’applique à la rhétorique ou à la dialectique. Dans les deux cas, le débat est par définition contradictoire, d’où des formules latines bien connues : pour la rhétorique, pro et contra ou in utramque partem ; pour la dialectique, sed contra.

24La citation est au tout début du chapitre 47, intitulé « De l’incertitude de notre jugement ». Voici l’incipit du chapitre, dans le texte de 1580 (t. I, p. 429) :

C’est bien ce que dit ce vers,
Epeôn de polus nomos entha kai entha [en caractères grecs],
il y a prou loi de parler partout et pour et contre. [L’éd. de 1595 écrit : « prou de loy ».]

Soit Homère, Iliade, XX, 249, sans le premier mot du vers (pantoioi). C’est l’une des sentences que Montaigne a fait peindre sur les solives de sa bibliothèque (en Pléiade, p. 1314, no 27).

25Dans les notes de l’éd. Céard, Isabelle Pantin fait ici deux constats très intéressants, qui sont deux découvertes. D’une part, le contexte immédiat de l’Iliade ne cadre pas avec la traduction du vers par Montaigne, « il y a prou loi… ». D’autre part, l’accentuation du grec νομος est elle-même problématique : 1580 accentue le premier o, et l’Iliade, le second. Soit, chez Montaigne, nόmos, « loi », et chez Homère, nomόs, « champ » et au figuré « abondance ». Mais I. Pantin ne poursuit pas cette piste.

26À ces deux constats en apparence indépendants, je propose une réponse unique, et fort simple, qui est en ligne avec mes deux analyses précédentes. Ce n’est pas en lisant cursivement l’Iliade en grec que Montaigne a remarqué ce vers, mais chez Diogène Laërce. Et, très probablement, de Diogène Laërce il n’est pas retourné à Homère.

  • 18 Montaigne dit « de çà de là » (p. 157/152) pour les abeilles qui font leur miel de ce qu’elles pren (...)

27Dans l’Iliade, le contexte est le suivant. « Énée, sur le point d’affronter Achille, coupe court de cette façon à l’échange des défis » (éd. Céard, p. 457, n. 1). Nomόs/champ s’explique alors par le fait qu’« Énée met l’accent sur l’infinie profusion, le vaste champ des paroles disponibles » (ibid., n. 2). Comme le dit Bailly (entrée νομός) : epeôn polus nomόs signifie « au propre vaste est le champ des paroles, c-à-d on peut parler et s’injurier indéfiniment ». S’injurier, et non pas discuter ; indéfiniment, plutôt que « et pour et contre », puisque entha kai entha signifie « çà et là », sans idée d’opposition. Assurément, il ne s’agit pas là d’un débat réglé, d’un pro et contra dans une controverse18.

  • 19 Érasme, Les Adages, trad. J.-C. Saladin et alii, Paris, Les Belles Lettres, 2011, t. III, p. 395-39 (...)

28C’est bien ce que comprend Érasme, sans doute parce qu’il cite, lui, l’ensemble du passage homérique : Adages, no 2816, intitulé « Verbis pugnas, non re », « Tu te bats en paroles, non en actes ». L’adage est constitué uniquement des vers homériques 201-202 et 246-250, en grec puis en traduction latine, introduits par cette simple remarque, « Facile est conuitiis altercari, verum re vincere difficile », « Il est aisé de combattre en s’invectivant, mais difficile de vaincre en réalité19 ». Altercari décrit ici un échange d’insultes, pas un débat réglé en pour et en contre. Or, dans le chapitre de Montaigne, après l’incipit, les exemples donnés sont, eux, des échanges d’arguments, dans une situation de parole réglée, le Conseil de guerre avant la bataille. Montaigne ne reprend donc pas le vers Epeôn à l’adage 2816 ; ou bien, s’il a songé à Érasme, il n’a pas retenu son interprétation.

29Il a suivi un autre chemin indirect. Ici, et sauf erreur, l’honneur de la découverte revient à Alain Legros. Éditant en Pléiade les sentences peintes, celui-ci note (p. 1900) que Montaigne a lu ce vers « dans Diogène Laërce, Vie de Pyrrhon ».

  • 20 Daniel Babut, note 176 de son édition et traduction de : Plutarque, Œuvres morales, traité 70 Sur l (...)

30Chez Diogène Laërce (IX, 73) comme chez Montaigne, le vers est tronqué de son premier mot, pantoioi (qui appartient pour le sens au vers précédent). D’autre part et surtout, la traduction qu’en donne Montaigne correspond au commentaire qu’en fait Diogène Laërce. Cela suffit à expliquer que l’on soit très loin du contexte immédiat dans l’Iliade. Diogène Laërce a en effet la même pratique que nombre de philosophes de l’Antiquité, dont Sextus Empiricus : « exploiter une citation poétique sans tenir compte de sa signification dans le contexte20 ». C’est en soi une première réponse au premier constat d’Isabelle Pantin.

31Il s’en déduit la réponse au second constat, nόmos/loi au lieu de nomόs/champ. Selon l’éd. PUF des Essais (à sa p. xlvii), voici l’édition avec traduction latine dans laquelle Montaigne a lu Diogène Laërce : De vita et moribus…, trad. Ambroise le Camaldule (Ambrogio Traversari, 1386-1439), éd. Jean Boulier, Lyon, Antoine Vincent, 1556. Le passage qui nous intéresse y est page 626 : le vers est donné en caractères grecs, au sein de la traduction latine. Or, cette édition de 1556 écrit elle aussi nόmos/loi. Montaigne se serait donc contenté de recopier, avec exactitude, le grec qu’il avait sous les yeux.

  • 21 Requête du 14.09.2025, donnant respectivement : Diogène Laërce, De vita et moribus…, Lyon, Seb. Gry (...)

32En tout état de cause, ce nόmos/loi ne se trouve pas seulement dans cette édition de 1556. Avant 1580, une simple requête polus nomos (en grec) sur Google Livres le signale dans trois publications différentes : d’autres éditions de la traduction d’Ambroise le Camaldule ; une édition strasbourgeoise de l’Iliade ; une édition italienne des Adages d’Érasme, expurgés par Paul Manuce21. Cela posé, la traduction d’Ambroise le Camaldule correspond bien, elle, à nomόs/abondance, avec son copia de même sens : « Verborum hinc atque hinc ingens est copia cuiuis ». Et son hinc atque hinc, présent aussi dans l’adage érasmien, rend très précisément le grec entha kai entha : « çà et là », sans idée d’opposition.

33Il me semble probable que Montaigne, en recopiant le grec, ait repéré qu’était problématique le nόmos/loi qu’il avait sous les yeux. Il se débrouillerait alors de l’écart entre loi (au texte grec) et abondance (dans la traduction latine) en rendant par « loi de » et en ajoutant prou, « beaucoup » : « il y a prou loi de parler partout et pour et contre ». Prou loi : « beaucoup de loi ». Comme bien expliqué par Isabelle Pantin, il ne faut pas comprendre ici loi au sens de droit, le droit de prononcer des paroles, et d’opposer un contre à un pour. Loi dans ce genre d’expression renvoie à loisible, comme par exemple avoir « plus de loi d’imaginer » (Essais, p. 545/516). Prou loi signifie donc « beaucoup de possibilités », et de fait, la suite du chapitre I, 47 varie ce loi uniquement par le verbe pouvoir : « il pourra dire » (p. 302/281), « qui n’eût pu aussi bien dire » (p. 305/284), « il put imaginer au contraire » (p. 306/286).

  • 22 Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, dir. M.-O. Goulet-Cazé, Paris, Librair (...)
  • 23 Trad. citée de P. Pellegrin, 1997.
  • 24 Trad. E. Naya dans : Montaigne, Essais, éd. E. Naya, D. Reguig-Naya et A. Tarrête, Paris, Gallimard (...)

34Mais en voilà assez sur nόmos/loi. Pour la question de la rhétorique, le plus intéressant dans la traduction du vers par Montaigne est évidemment son « et pour et contre » final. C’est cette expression qui signe qu’il est en train de lire Diogène Laërce. Car celui-ci commente ainsi le vers : « aequas verborum vires obiectionesque significans » (trad. Ambroise le Camaldule), littéralement ‘désignant par là les forces égales des paroles et les objections’. C’est-à-dire, dans une traduction actuelle : le poète « veut ici parler de la force égale et de l’opposition des discours22 », soit en grec isostheneia puis antithesis. On retrouve là la dernière des expressions sceptiques selon Sextus : en grec « panti logô logos isos antikeitai » (Diogène Laërce IX, 74 et Sextus I, 27, 202 ; sentence peinte no 35) ; en français « à tout argument s’oppose un argument égal23 » ou « de même force24 ». Cette expression sceptique est redite par Montaigne sous la forme « Il n’y a nulle raison qui n’en ait une contraire » (incipit du chap. II, 15).

35Le « et pour et contre » de Montaigne correspond donc au préfixe grec anti- cher à ses auteurs sceptiques : l’antithesis de Diogène Laërce, l’antikeitai de Sextus. Du reste, dans le chapitre II, 12, Montaigne dit comme ici « la loi de parler et pour et contre est pareille » (p. 532/505), pour rendre une autre des expressions pyrrhoniennes. Last, but not least : chez Sextus, la dernière des expressions sceptiques est aussi la plus importante, car c’est le « principe par excellence de la construction sceptique, qu’à tout argument s’oppose un argument égal » (Sextus I, 6, 12, trad. Pellegrin).

  • 25 Notice signée de Catherine Magnien-Simonin et Michel Magnien. Curieusement, leur note sur le vers E (...)

36En somme, on peut mettre un bémol à l’affirmation qui en Pléiade (p. 1471) clôt la notice du chapitre I, 47 : « Seule la conclusion du chapitre correspond au programme philosophique annoncé par son titre25 », à savoir l’impossibilité absolue de « juger », de trancher, de prendre parti ; donc la suspension du jugement chère à Sextus. Si l’on repère que le tout début de ce chapitre est pyrrhonien, lui aussi renvoie d’emblée, de façon certes plus cryptique, au programme philosophique affiché par le titre, « De l’incertitude de notre jugement ». En tout état de cause, le « et pour et contre » de Montaigne cadre parfaitement avec ce qui chez lui suit immédiatement, les exemples militaires qui constituent le corps du chapitre.

Conclusion : le pyrrhonisme contre la rhétorique

37Le problème final est en somme de mesurer l’écart entre le tout début du chapitre I, 47 et ses exemples militaires (du type « offensive, ou défensive ? »). D’un côté le pyrrhonisme, de l’autre la rhétorique.

  • 26 Respectivement : Essais, III, 5, p. 939/895 (Il. XXIV, 348) ; III, 5, p. 909/866 (Od. XVII, 347) ; (...)

38Ce que mes trois parties ont montré jusqu’ici, c’est que Montaigne n’a pas eu besoin de lire Homère pour en extraire les trois citations de 1580. Si on se tourne vers les Essais de 1588 et 1595, le résultat est le même. Comme le signalent les notes en Pléiade, quand Montaigne cite un vers homérique, c’est ou bien via Platon (Protagoras, Charmide et l’Apologie de Socrate), ou bien, « sans doute », via Cicéron (De Finibus26). Un tel résultat est décevant. On aurait aimé l’idée d’une lecture directe d’Homère, et on rêverait de découvrir un exemplaire de l’Iliade et de l’Odyssée plein de notes et de traits dans la marge, comme Montaigne l’a fait pour son César ou son Lucrèce, exemplaires qui, eux, ont été retrouvés. À défaut, mes analyses ont fait percevoir autre chose : la manière tortueuse dont il se promène à travers les livres, ce que j’ai appelé le cheminement de sa pensée. Moins la pensée elle-même, le résultat du parcours, que la façon d’y arriver. Cela reste précieux, parce qu’on a alors le sentiment de s’approcher de quelque chose comme l’intention de l’auteur, le but secret qu’il poursuit. Sur ce terrain-là, très glissant comme on sait, je n’avancerai pour finir qu’une suggestion ou hypothèse.

39Dans I, 47, la pensée est indéniablement pyrrhonienne. De ce point de vue, mon analyse ne fait qu’abonder dans le sens d’Emmanuel Naya. Si celui-ci ne signale pas le relais qu’a été Diogène Laërce, il a fort bien perçu que la philosophie sceptique était présente dès l’incipit du chapitre :

  • 27 Dans : Montaigne, Essais, éd. citée (en Folio), t. I, p. 685.

La citation d’Homère qui ouvre le chapitre non seulement en justifie le titre, mais encore l’organise par voie de contradiction : dès qu’il s’agit de juger, il est toujours possible de se prononcer en un sens, comme en sens contraire. Les six cas militaires qui suivent ne viennent qu’illustrer ce constat sceptique – exposé entre autres par Sextus Empiricus au premier livre des Hypotyposes pyrrhoniennes : dès que l’esprit déborde les apparences pour fixer un sens déterminé et y ajuster une action adéquate, il sombre dans une « recherche » portant sur des réalités « obscures », recherche toujours ouverte à la contradiction27.

On ne saurait mieux décrire la philosophie du chapitre 47, sa thèse « officielle », qu’énonce la traduction par Montaigne du vers homérique. Mais Naya en oublie la moquerie qui flotte, un peu cachée, en ce début de chapitre. Il ne nomme pas la cible qui donne saveur à toute cette philosophie. La cible, c’est la rhétorique.

40Le « et pour et contre » qui énonce la thèse est, en soi, une provocation envers les rhétoriciens. Ensuite, le premier des six exemples raille ce que Montaigne a appelé précédemment la « parlerie », celle de deux Italiens, l’ambassadeur Taverna (I, 9, p. 59/37) et, par excellence, Cicéron (I, 40, p. 249/253). Ce premier exemple les parodie : Montaigne s’y fait tour à tour l’avocat du pro puis celui du contra, ce qui laisse entendre que leur supposé art de bien dire est des plus faciles. « Qui voudra être de ce parti », qui voudra plaider le pro, « il pourra dire… » (p. 302/281). « Mais pourquoi ne dira l’on aussi au contraire ? que c’est l’effet », etc. (p. 302/282). Les deux plaidoiries, pro puis contra, alignent des arguments, mais elles sont aussi du dire, des paroles, et donc, pour Montaigne, du vent, du bla-bla : de la rhétorique.

41Mon hypothèse d’ensemble est simple. Le pyrrhonisme est la face positive et visible de la médaille. La face négative et cachée, c’est la critique radicale de la rhétorique. Montaigne se sert du premier comme arme, philosophique, pour abattre la seconde. C’est plus fort que ses autres stratégies, banales, le recyclage ad nauseam des critiques platoniciennes contre la rhétorique, ou, à la manière de Xénophon, Sparte préférée à Athènes comme le faire au dire.

  • 28 A. Tarrête, « Montaigne et Ronsard face à l’“erreur” protestante », Bulletin de la Société Internat (...)

42Cette hypothèse d’ensemble rejoint celle d’Alexandre Tarrête à propos de II, 12 : « La charge anti-rationaliste très radicale de l’Apologie doit […] être comprise comme une riposte au discours protestant28 ». Je dirais de même que la charge anti-rhétorique des Essais vise la capacité des protestants à mener le peuple « par les oreilles ». Montaigne serait sous le choc de ces scènes vues partout en France : une foule se pressant pour écouter, en plein air, un prédicateur calviniste parlant comme un prophète de l’Ancien Testament, manteau long, barbe longue, paumes et yeux tournés vers le ciel. Tel Ronsard dans la Remontrance au peuple de France, Montaigne oppose les éléments de cette foule – le vulgaire, les femmes, les artisans et les « enfants » ou plutôt adolescents – aux « gens d’entendement », formule récurrente des Essais. L’urgence pour lui est que ces derniers soient insensibles à toute rhétorique (qu’ils n’écoutent pas les calvinistes). Il leur fournit avec le pyrrhonisme un « préservatif » (II, 12, p. 592/559), de quoi se préserver de la nouvelle doctrine religieuse, mais aussi de la rhétorique : non pas en se bouchant les oreilles, mais en sachant reconnaître comme « apparences » et non vérités les beaux propos de tous les beaux parleurs et raisonneurs, catégorie qui inclut les philosophes dogmatiques.

43En un mot, c’est Ulysse avec les Sirènes. Ligoté à son mât pyrrhonien, l’Ulysse moderne résistera à leur éloquence. Dans les Essais, elles lui chantent (p. 656/619, ajout de 1588) :

Deçà vers nous, deçà, ô très louable Ulysse,
Et le plus grand honneur dont la Grèce fleurisse.

Selon Google, cette traduction de l’Odyssée (XII, 184-185) n’est attestée que dans les Essais. Ne serait-elle pas… de Montaigne lui-même ?

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Notes

1 Question que j’ai commencé à aborder dans « La traduction du latin mouere par faire impression : une anti-rhétorique ? », Littératures classiques, no 96 (Les intraduisibles du vocabulaire critique, dir. D. Denis, C. Barbafieri et L. Susini), 2018, p. 109-118.

2 Pléiade p. 353/PUF p. 333, et II, 12, p. 598/564. « Pléiade » renverra à : Montaigne, Les Essais, éd. J. Balsamo, M. Magnien et C. Magnien-Simonin, Paris, Gallimard (« Pléiade »), 2007. « Éd. PUF » : id., éd. P. Villey et V.-L. Saulnier, Paris, PUF, 1965.

3 Bordeaux, S. Millanges, 1580, t. II, p. 4. Ici comme ailleurs dans mes citations : graphies modernisées, ponctuation et casse conservées, abréviations résolues ; le grec sera translittéré.

4 La leçon lampade a été proposé par Joachim Camerarius, peu après un passage sur l’incertitude de la connaissance humaine (Commentarius explicationis primi libri Iliados Homeri…, Strasbourg, Crato Mylius [Kraft Müller], 1538, p. 12). Quant aux leçons auctifero et auctifera, proposées par Montaigne, elles ne sont pas attestées avant lui, à en croire du moins Google Livres. Au siècle suivant, Méric Casaubon proposera lui aussi auctifera, et encore auctiferus (De nupera Homeri editione…, Londres, J. Shirley, 1659, p. 88 ; je traduis) : « la meilleure leçon, comme chez certains, est auctiferus ; et, si est vraie celle qu’a indiquée Camerarius, lampade, je ne douterais pas qu’il faudrait préférer auctifera, autrement dit astrifera (c’est-à-dire en grec hèliakè [solaire] d’où aussi hèliakai hèmerai chez Eustathe, etc.). » L’hypothèse auctiferus est séduisante : « Jupiter qui féconde tout », qui est l’auctor de toutes choses, donc une épithète cultuelle, tout comme alma chez Lucrèce (I, v. 2), « alma Venus », « Vénus nourricière ».

5 T. Kubota, Montaigne lecteur de la Cité de Dieu d’Augustin, Paris, Champion, 2019, p. 270, no 21.

6 Sexti Empirici […] Pyrrhoniarum Hupotypôseôn libri tres, Paris, Martin Le Jeune, 1569, p. 536, l. 12.

7 Esquisses pyrrhoniennes, Paris, Le Seuil, 1997, p. 503.

8 Ainsi que le verbe, diomalizein, « rester le même, être d’une humeur égale » : Longin l’emploie à propos du sublime « qui ne se soutient pas également partout » (Traité du sublime, 33, 4, trad. Boileau).

9 Lettres de Cicéron à Brutus, I, 16, 10, dans Cicéron, Correspondance. Lettres 1 à 954, trad. CUF, éd. J.-N. Robert, Paris, Les Belles Lettres, 2021, no 937, p. 999.

10 Les Essais…, éd. Gournay, Paris, Michel Nivelle, 1617 (sur Gallica), p. 1018.

11 Jean de Coras, Arrêt memorable… [sur le cas Martin Guerre], Lyon, Antoine Vincent, 1561, p. 15-16 : même si Dieu peut créer les âmes qu’il veut, il semble « que les semblances des hommes, passent jusqu’aux races [aux lignées], et que tout animal, non seulement procrée son semblable, mais encore lui départ ses propres et naturelles vertus. Fortes creantur […] aquilae columbam [ = v. 29-32 d’Horace]. » Il est certain que Montaigne a lu cet opuscule de Coras.

12 Celui-ci signe en effet la notice de II, 12, dans : Montaigne, Les Essais, Paris, Librairie Générale Française (« La Pochothèque »), dir. J. Céard, édition réalisée par D. Bjaï, B. Boudou, J. Céard et I. Pantin, 2001 (désormais « éd. Céard »), p. 852, n. 2. Dans sa traduction anglaise des Essais, antérieure (Montaigne, The Complete Essays [1987], Londres, Penguin Books, 2003, p. 615), Michaël Screech qualifie le vers Instillata d’« anon. » (« anonyme »).

13 « Nobiles illos esse, qui parentibus bonis, aut potentibus, aut claris orti sunt » : Ioannis Stobaei Sententiae…, éd. et trad. Gesner, Zurich, Christoph Froschauer, 1543, p. 440 (grec) et 441 (latin ; 1re page de la section), dans un alinéa repéré en marge par « Plutarchi pro Nobilitate ».

14 Première page (n. p.) de son épître au noble dédicataire de l’Appendix bibliothecae Conradi Gesneri (Zurich, Froschauer, 1555, *2 ro).

15 En 1624, la traduction latine du début du passage de Plutarque, s’arrêtant à Instillata patris virtus tibi, se trouve chez Paolo Beni (1552/3-1625) dans une page intitulée « Controverse XLIII, la noblesse se transmet-elle dans le fœtus ? » (« Num nobilitas transmittatur in fœtu » : P. Beni, In Aristotelis libros rhetoricorum commentarij, Venise, Guerigli, 1624, p. 245 ; le Instillata y est p. 246, l. 1). Plutarque y est le premier des trois témoignages ou autoritates qui concluent le pro : suivent une citation d’Euripide reprise à Stobée, et la strophe ou quatrain d’Horace commençant par le vers Fortes creantur.

16 François Villeneuve, dans son édition et traduction de : Horace, Odes et épodes, Paris, Les Belles Lettres (« CUF »), 1929, p. 163. – Par la suite, « CUF » seul renverra à l’édition et traduction, dans cette collection, de l’auteur cité.

17 Pas Victor Bérard. Dans son édition de l’Odyssée (CUF, 1924, t. I, p. 44), les v. 271-278 sont selon lui « le type de l’interpolation » à supprimer, « œuvre de quelque rhapsode », parce que 270-271 ressemblent trop à 278-279 sur la mètis. (La reprise du même vers est plutôt de la ponctuation par oral : petit a, menos ; petit b, mètis.)

18 Montaigne dit « de çà de là » (p. 157/152) pour les abeilles qui font leur miel de ce qu’elles prennent à droite et à gauche.

19 Érasme, Les Adages, trad. J.-C. Saladin et alii, Paris, Les Belles Lettres, 2011, t. III, p. 395-396.

20 Daniel Babut, note 176 de son édition et traduction de : Plutarque, Œuvres morales, traité 70 Sur les contradictions stoïciennes, CUF, t. XV-1, 2004.

21 Requête du 14.09.2025, donnant respectivement : Diogène Laërce, De vita et moribus…, Lyon, Seb. Gryphe, 1541, p. 400 (et 1561, p. 572) ou Anvers, Chr. Plantin, 1566, p. 391 (l’éd. H. Estienne de 1570, elle, écrit nomόs) ; Iliade, éd. Johannes Lonicer, Strasbourg, Wolfgang Cephalus [Koepfel], 1525, f. 224r (de même dans la rééd. 1534) ; [Érasme] Adagia, Florence, Giunta, 1575, col. 985.

22 Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, dir. M.-O. Goulet-Cazé, Paris, Librairie Générale Française (« La Pochothèque »), 1999, p. 1110.

23 Trad. citée de P. Pellegrin, 1997.

24 Trad. E. Naya dans : Montaigne, Essais, éd. E. Naya, D. Reguig-Naya et A. Tarrête, Paris, Gallimard (« Folio »), 2009, t. II, p. 724, n. 3 – longue note sur les expressions sceptiques.

25 Notice signée de Catherine Magnien-Simonin et Michel Magnien. Curieusement, leur note sur le vers Epeôn ne rapproche pas de l’expression sceptique « loi de parler… » à II, 12, alors même que, dans II, 12, la note de Jean Balsamo dit bien : « Même formule en I, 47 (p. 301). » Et aucun des trois éditeurs n’a tenu compte de la note d’Alain Legros sur la sentence peinte no 27, pourtant dans le même volume (p. 1900) : « Homère, Iliade, XX, 249, dans Diogène Laërce, Vie de Pyrrhon. Sentence ainsi traduite dans Les Essais : “il y a prou de loy [beaucoup de possibilités] de parler par tout et pour et contre” (I,47, p. 301). » Je ne fais guère ici que réunir ces éléments épars.

26 Respectivement : Essais, III, 5, p. 939/895 (Il. XXIV, 348) ; III, 5, p. 909/866 (Od. XVII, 347) ; III, 12, p. 1100/1053 (Od. XIX, 163) ; II, 16, p. 656/619 (Od. XII, 184-185).

27 Dans : Montaigne, Essais, éd. citée (en Folio), t. I, p. 685.

28 A. Tarrête, « Montaigne et Ronsard face à l’“erreur” protestante », Bulletin de la Société Internationale des amis de Montaigne, 62 (2015/2), p. 101-117 (lu en ligne).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Francis Goyet, « Les trois citations homériques des Essais de 1580 »Exercices de rhétorique [En ligne], 25 | 2026, mis en ligne le 21 janvier 2026, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rhetorique/2111 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15j7d

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