Jean Gerson, Josephina. L’épopée de saint Joseph, texte établi par Giovanni Matteo Roccati, introduction et notes d’Isabel Iribarren, traduit et commenté par Isabel Iribarren, 2 t.
Jean Gerson, Josephina. L’épopée de saint Joseph, texte établi par Giovanni Matteo Roccati, introduction et notes d’Isabel Iribarren, traduit et commenté par Isabel Iribarren, 2 t., Paris, Les Belles Lettres, (« Bibliothèque scolastique », 15), 2019, 1266 p., 19,5 cm, 139 €, ISBN : 978‑2-251‑45031.
Texte intégral
1Trois mille hexamètres, mille deux cent soixante-six pages, douze longues Distinctiones, sept années de travail et une encore plus longue maturation du projet depuis les années 1980 : la traduction française de la Josephina présentée par Isabel Iribarren dans la jeune collection « Bibliothèque scolastique » des Belles Lettres est un événement. L’érudition en est éblouissante, la somme de travail édifiante. Il faut remonter très en amont pour resituer la genèse du projet. En 1967, Gilbert Ouy, célèbre paléographe et spécialiste gersonien, transcrit le Pastorium carmen, une œuvre de jeunesse de Jean Gerson, églogue en latin à la mode humaniste du temps. En 1981, la transcription de Gilbert Ouy est traduite en français par son ami, le Révérend Père jésuite François Picard. Ce dernier, alors aguerri au latin poétique du chancelier, entreprend ensuite de traduire le poème de la Josephina, entreprise jusque-là inédite. Il établit une première version française du texte. Entre-temps, en 1980, le philologue italien Giovanni Matteo Roccati établissait dans une thèse de doctorat sous la direction de Jacques Le Goff, l’édition scientifique du texte latin à partir de dix manuscrits et de l’editio princeps, reprise des éditions notoirement lacunaires de Louis Ellies du Pin (1706) et de Palémon Glorieux (1962) lesquelles ne prenaient en compte ni le témoin le plus important de la tradition manuscrite (Oxford, Bodleian Library, Rawlinson Poetry 156), ni la branche autonome de la tradition que représentait l’editio princeps de 1488, celle de Geiler de Kaysersberg à Strasbourg, vraisemblablement exécutée par un secrétaire de Gerson parallèlement à la composition du poème – ou, plus vraisemblablement témoin d’un manuscrit perdu. Cette minutieuse édition latine est révisée et mise à jour en 2001 à l’occasion de sa publication sur Cd-Rom, disponible au LAMOP (ISBN 2‑9516934‑0-0). Le P. Picard décédé, Gilbert Ouy reprend, dans les années 2000, la version française alors existante. Il l’infléchit selon ses propres habitus, lui conférant un tour humaniste et une liberté de traduction qui l’éloigne du texte littéral. Ainsi les Distinctiones deviennent des « Chants » délestant le poème de sa charge sciemment scolastique et conférant à l’ensemble une tonalité profane qu’il n’avait pas originellement. À la mort de Gilbert Ouy, en 2011, Isabel Iribarren, spécialiste d’histoire des doctrines scolastiques, était l’une des mieux placées pour envisager de reprendre la traduction en la réinscrivant dans son terreau culturel. Elle révise, remanie et complète le matériau traduit dont elle dispose pour faire « pivoter la traduction française de G. Ouy vers une lecture apte à révéler le versant doctrinal » (p. xi). Le résultat en est une élégante traduction, en versification libre, soucieuse de rendre compte de l’extrême agilité de la versification latine en hexamètre dactylique, mais sans métrique ni prosodie. Il fallait sacrifier la métrique à la lisibilité du texte et le choix est heureux.
2De quoi s’agit-il plus précisément ? La Josephina est L’épopée de saint Joseph, une histoire de la Sainte Famille en douze Distinctiones, de l’Annonciation à la mort de Joseph, son protagoniste. C’est une œuvre composée par l’un des plus grands théologiens du xve siècle, chancelier du chapitre Notre-Dame de Paris, c’est-à-dire chancelier de l’Université, Jean Gerson (1363‑1429). Il écrit entre 1414 et 1417 alors qu’il est Père conciliaire au concile de Constance (1414‑1418), lequel avait pour but de mettre un terme au Grand Schisme qui divisait l’Église d’Occident depuis quelque quarante années. L’exemplaire définitif de la Josephina date du 28 juillet 1418. Le choix de composition est celui du poème religieux élaboré à partir du récit biblique et des Apocryphes de l’enfance du Christ. Poème destiné à la méditation, à l’élévation spirituelle de l’âme et à la prière, il est également le lieu d’élaborations doctrinales inédites et l’occasion de prolongements polémiques ciblés. Malgré le foisonnement de thèmes, une idée centrale domine : Gerson entend promouvoir le culte du mariage virginal de Joseph et de Marie. Au centre donc, l’idée d’union. Une idée d’autant plus brûlante que le mariage des saints époux s’avère être l’image allégorique de l’union du Christ à son Église, objet de toutes les aspirations en ces temps troublés de Schisme. Cette thématique, Gerson la présente sous la forme de ce qu’il appelle une pieuse vérité, proposée à la prière des fidèles. La credulitas pia ne prétend pas au statut de vérité orthodoxe solennellement énoncée par ce qui serait le magistère. La chose est plus complexe. Il s’agit pour Gerson de lier poétique et mystique ou, pour le dire autrement, de réhabiliter théologiquement l’inspiration poétique. L’ars poetica entend « faire doctrine » c’est-à-dire viser à la construction normative des vérités de foi ainsi qu’à l’édification spirituelle des savants, premier public visé par Gerson au concile de Constance, autant que des simples, dont il eut, sa vie durant, le constant souci. La credulitas pia est donc une vérité probable, minutieusement discernée par le théologien et qui incite à la dévotion envers Dieu et les saints. D’où la nouvelle modalité de l’autorité des maîtres dans cette figure atypique du théologien-poète.
3Douze distinctions déploient la fresque narrative de Joseph et de la Sainte Famille, à l’image des douze chants de l’Énéide virgilien ou des douze parties de l’Africa de Pétrarque, références éminemment classiques en ce début de xve siècle mais références scolastiquement assumées par l’emploi des Distinctiones. Le terme désigne couramment la notion de division d’un texte dans les commentaires ou traités scolastiques, il est synonyme de « partie ». C’est le terme même qui structure le Livre des Sentences du Lombard, le manuel de théologie de base pour tous les étudiants à partir du xiiie siècle. La Josephina partagerait avec le Livre des Sentences ce statut d’enseignement de base, élémentaire et encyclopédique en même temps. L’enchaînement des douze Distinctiones n’est pas chronologique mais l’ensemble de la narration est néanmoins retracé : la fuite en Égypte (Ire distinction), le séjour en Égypte (II), le retour à Nazareth (III), l’Annonciation (IV), les noces solennelles (V), la Visitation (VI), la naissance de Jésus (VII), la circoncision de Jésus (VIII), les Rois (IX), la présentation de Jésus au Temple (X), Jésus retrouvé au Temple (XI), la mort de Joseph (XII). La traduction restitue l’atmosphère affective qu’a voulu donner Gerson à son poème religieux : on y voit Marie prodiguer les soins à son enfant, Joseph œuvrer dans le foyer familial en coupant du bois et en entretenant le feu ; on y lit les angoisses des parents à l’annonce des exils successifs, des pressions politiques, des menaces sur l’enfant. Tout y est de l’atmosphère issue des Apocryphes : les langes, le lait, les larmes, les songes, les pleurs et les gémissements, les soupirs et les craintes, les alertes, les départs et les retrouvailles, les rencontres et les annonces prophétiques. Les époux se soutiennent l’un l’autre. L’enfant grandit, il s’émancipe. Les personnages se succèdent : Hérode, Siméon, Anne, Élisabeth, Zacharie, Jean Baptiste. Interviennent aussi de nombreuses allégories : Sagesse et Virginité, Allégorie et Morale, Grâce et Nature, Anagogie et Piété. Le tissu narratif est foncièrement biblique, on l’aura compris, et l’auteur tisse son poème de réminiscences constantes qu’il développe librement. Les constructions par antitype sont fréquentes. L’autre Joseph, le fils de Jacob, surplombe de sa stature notre Joseph. De même Joseph d’Arimathie. Marie et Marthe ont leur antitype, Rachel et Léa. Le style est très vivant : beaucoup de dialogues, d’exclamations, de mises en scène quasi théâtrales. Le poème se prêterait aisément à la performance scénique du Mystère. Les dialogues sont vifs, les jeux de pronoms nombreux : l’auteur s’adresse à Joseph à la deuxième personne du singulier alors qu’il vouvoie Marie. La première personne du pluriel rend compte des décisions communes. Les didascalies soutiennent l’attention et la représentation imagée des scènes. Les tableaux se succèdent, animés et enlevés. Une crèche vivante, un « mistère » médiéval, une méditation déjà ignacienne.
4La Josephina pourtant n’est pas l’Énéide. S’il colore son œuvre d’une palette humaniste, Gerson reste fondamentalement un théologien scolastique. Son approche de l’enfance de Jésus, sous couvert d’une ars poetica religieuse et dévotionnelle reste éminemment un commentaire du texte biblique. Une exégèse dont la forme hexamétrique ne doit pas tromper. Gerson commente. Son point de départ reste biblique, évangélique essentiellement, vétérotestamentaire ponctuellement. Les Apocryphes, on l’a dit, sont mobilisés. La Josephina n’est rien d’autre qu’une immense fresque poético-exégétique, à la faveur de laquelle Gerson s’essaie à quelque audace doctrinale comme le mariage virginal ou la jeunesse de Joseph. Pris dans une réticularité intertextuelle serrée, le poème est environné d’écrits parallèles : le sermon Jacob autem genuit que Gerson prononce à Constance le 8 septembre 1416 vient éclairer la Josephina, de même que la Consolatio theologiae. Variation autour d’un même thème : l’approche exégétique. Face à cette nature fondamentalement exégétique du poème, Isabel Iribarren, à son tour, adopte la posture commentatrice. Commentaire du commentaire, l’habitus scolastique sature cet opus magnum : une véritable démultiplication kaléidoscopique se déploie en cinq niveaux de profondeur exégétique. Tout d’abord, l’Introduction générale présente l’ensemble des deux volumes en une synthèse complète, historique et contextualisée. Pas moins de 175 pages. Deuxième niveau de profondeur, un long chapitre d’analyse suit chacune des distinctions. Douze chapitres s’imposent ainsi comme autant de commentaires exhaustifs, déclinés rituellement en un résumé et une analyse historico-doctrinale, sorte de commentaire questionné à la mode médiévale. Une troisième strate d’analyse se situe dans la section « Notes de fin d’ouvrage » qui commente, cette fois-ci, de manière linéaire, c’est-à-dire avec un renvoi de notes au niveau des vers. Enfin, les gloses infrapaginales sont, d’une part, celles de l’apparat critique pour le texte latin (gloses de G. M. Roccati), elles-mêmes construites en écho du commentaire philologique, métrique et prosodique de G. M. Roccati publiée en 2001, d’autre part les notes des citations textuelles d’œuvres gersoniennes au service de l’analyse doctrinale auxquelles s’ajoutent la bibliographie et l’historiographie récentes sur les sujets évoqués. Ainsi donc postille introductrice, commentaire questionné, commentaire linéaire, apparat critique, gloses infrapaginales et commentaire philologique enserrent le texte dans une approche encadrante digne des mises en page manuscrites du Moyen Âge. Indéniablement, selon l’essence de la scolastique, l’auctoritas appelle son commentaire. Par une intéressante mise en abîme, I. Iribarren adopte la posture de l’exégète médiéval en une exégèse au carré. Le travail de commentaire de texte peut alors commencer, massivement doctrinal, ponctuellement historique. À sa manière, le commentaire est une somme dans la mesure où I. Iribarren quadrille toutes les thématiques de l’historiographie récente en histoire de la philosophie médiévale, française et internationale. Les grandes études d’une génération de médiévistes philosophes y figurent, éclairant le commentaire à la lumière de l’actualité scientifique récente. Ainsi le thème de l’Immaculée conception est traité en référence aux travaux de Marielle Lamy et de Paul Krupa ; l’affaire du tyrannicide évoque la référence classique à André Coville, en omettant cependant les recherches récentes de Sebastián Provvidente ; les questions de pratiques magiques et superstitieuses autour de la virtus verborum s’appuient sur les travaux de Béatrice Delaurenti et d’Irène Rosier ou ceux autour de la causalité astrale font référence aux études de Laura Ackerman Smoller, de Jean-Patrice Boudet ou de Nicolas Weill-Parot. Comme il se doit, Paul Payan est cité comme pionnier des études en joséphologie, Sylvain Piron comme spécialiste de Pierre Olivi, Irene Caiazzo pour l’autorité de Macrobe au Moyen Âge, Marc Vial pour la théologie mystique de Gerson, et ainsi de suite. Bref, un sans-faute sur l’ensemble des figures imposées, sinon peut-être une évocation du Pseudo-Bernard qui ne citerait pas l’ouvrage de Cédric Giraud, paru en 2016, Spiritualité et histoire des textes entre Moyen Âge et époque moderne. Manqueraient peut-être aussi quelques grands noms relatifs au contexte conciliaire de Constance : Hélène Millet trop peu présente ici, Sophie Vallery-Radot, Thomas Martin Buck ou Herbert Kraume.
5Que retiendra alors le lecteur de ces analyses purement doctrinales, parfois ardues à suivre, pourtant parfaitement contextualisées ? Pour filer la métaphore kaléidoscopique, c’est à une démultiplication du visage de Gerson que l’on assiste, on aurait presque pu conclure sur « les portraits de Gerson ». Les touches sont disséminées dans l’édition et le lecteur procède lui-même à sa synthèse propre. Tout d’abord, Gerson offre son propre autoportrait en une intéressante spécularité : en brossant les traits de Joseph pèlerin, « grand pèlerin sur cette terre » (v. 2825), c’est de lui-même que parle Gerson, lui qui affectionnait tant l’étymologie de son propre nom issu de son hameau natal. Gershom est l’étranger, écrit-il souvent dans ses écrits, à l’heure où il est lui-même l’exilé de Lyon. Gerson est Joseph en proie aux tribulations des multiples errances et départs, dès le Prologue ou ailleurs dans la Consolatio theologiae. Sous la plume de Gerson, l’inverse est également vrai : Joseph est aussi Gerson. S’adressant à Joseph, il écrit : « Souviens-toi que tu fus jadis un étranger, un Gerson mystique accablé par beaucoup de soucis », Advena quod fueris et Gerson misticus olim (v. 2840‑2841). Cette identification de la double figure du pèlerin Gerson-Joseph décrite dès le Prologue (v. 38‑44) commente la gravure sur laquelle est inaugurée l’editio princeps de 1483, reprise dans l’édition de Geiler (1488) par Dürer lui-même (Dürer Pilger) (v. 45‑59). Double portrait en miroir donc. Le portrait de Gerson est aussi celui que nous peint Isabel Iribarren dans son propre commentaire. Ressort des analyses un prélat réformateur, théologien-poète audacieux dans ses innovations doctrinales, un Gerson très ockhamiste, voire thomiste, un Père conciliaire soucieux et responsable de l’unité de l’Église, censeur des déviances doctrinales et ecclésiologue gagné aux théories conciliaires, un universitaire très parisien, un clerc très séculier et un directeur de conscience soucieux des âmes et de leur progrès spirituel, un homme exigeant qui aime l’élitisme mais aussi un cœur de pasteur et de prédicateur ; un expert qui ambitionne le conseil des grands de ce monde et revendique une place politique pour le savant et le théologien. On pourrait encore aller plus loin. Gerson est aussi un homme de combat, et, à son corps défendant, un polémiste passionné et passionnel, ce que dit bien Isabel Iribarren à la faveur de tel ou tel développement théologico-doctrinal. Le portrait de Gerson se construit donc par les combats qui le forgent : l’opposition doctrinale à Ubertin de Casale, la sensibilité anti-dominicaine et anti-mendiante dès ses années de jeunesse polémiques contre Juan de Monzón et de l’expulsion des dominicains de l’université, le combat contre Jean Hus, la réfutation de Jean Petit et de son apologie du tyrannicide, etc. De même, le portrait de Gerson est éclairé par l’ensemble de son réseau – celui des Célestins par son frère Jean ou celui de Pierre d’Ailly par ses attaches anciennes dès l’époque du collège de Navarre – et celui de son contre-réseau, les Bourguignons, et, avant eux, les canonistes parisiens, les cessionnistes et les soustractionnistes, le clan de Simon de Cramaud et de ses acolytes. Démultiplication donc des visages de Gerson au miroir de la Josephina, au miroir de son éditrice, au miroir des appétences du lecteur. Comment mieux dire l’immense portée du travail scientifique que nous offre Isabel Iribarren, modèle éditorial pour d’autres œuvres gersoniennes ou matrice de ce que serait idéalement une future édition des Opera omnia ?
Pour citer cet article
Référence papier
Bénédicte Sère, « Jean Gerson, Josephina. L’épopée de saint Joseph, texte établi par Giovanni Matteo Roccati, introduction et notes d’Isabel Iribarren, traduit et commenté par Isabel Iribarren, 2 t. », Revue de l’histoire des religions, 3 | 2021, 564-569.
Référence électronique
Bénédicte Sère, « Jean Gerson, Josephina. L’épopée de saint Joseph, texte établi par Giovanni Matteo Roccati, introduction et notes d’Isabel Iribarren, traduit et commenté par Isabel Iribarren, 2 t. », Revue de l’histoire des religions [En ligne], 3 | 2021, mis en ligne le 01 septembre 2021, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rhr/11364 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rhr.11364
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