Rowan Dorin, No Return: Jews, Christian Usurers, and the Spread of Mass Expulsion in Medieval Europe
Rowan Dorin, No Return: Jews, Christian Usurers, and the Spread of Mass Expulsion in Medieval Europe, Princeton, Princeton University Press (« Histories of Economic Life »), 2023, 392 p., 24 cm, 49,95 $, ISBN 978‑0‑691‑24092‑3.
Texte intégral
1No Return. Point de non-retour. L’idiome dit la subtilité d’un double sujet. Il s’agit, en classique histoire économique du Moyen Âge, de rappeler que l’usure peut être sanctionnée par une non-restitution du prêt. Il s’agit surtout d’évoquer, en une acception plus métaphorique, l’irréversibilité d’un phénomène. Ce point de non-retour qui, une fois atteint, change définitivement la face de l’histoire : la pratique des expulsions collectives est devenue, dans l’Occident latin, entre le xiie et le xve siècle, un fait de société et un ressort dans l’arsenal politique des États européens. D’exceptionnel qu’il était au xiie siècle, le phénomène de l’expulsion collective fut légitimé, normalisé et démultiplié à la fin du Moyen Âge. Le livre est l’histoire de cette normalisation. Il trace un phénomène, de son exceptionnalité à sa routinisation. Ce n’est donc pas, à proprement parler, un livre d’histoire économique sur l’usure, ni sur le crédit, ni sur les doctrines ecclésiastiques de l’usure, pas plus que ce n’est un livre sur l’histoire des persécutions contre les minorités juives, ni sur les violences antisémites, moins encore un récit sur les souffrances des communautés juives face aux mesures antijudaïques des autorités politiques et ecclésiastiques. Le livre de Rowan Dorin est, plus étonnamment et très scientifiquement, un livre sur la géographie des expulsions, leur diffusion et leurs synchronicités. Tout part, en effet, d’un surprenant constat (p. 2‑3) : la cartographie de l’expulsion des Juifs entre 1100 et 1350 correspond exactement à la cartographie de l’expulsion des usuriers étrangers à la même période. Autrement dit, il y a superposition de deux phénomènes : l’expulsion de Juifs et l’expulsion de non-Juifs, en l’occurrence usuriers. De cette superposition qui n’est pas coïncidence, l’auteur tire la thèse au cœur du livre : c’est l’association étroite entre usure et expulsion qui permet de légitimer discours normatifs et pratiques socio-politiques. La méthode adoptée prend ainsi l’allure d’un imposant syllogisme : l’usure, dénoncée comme péché, crime et hérésie, légitime la réponse de l’expulsion (la nouveauté) ; les prêteurs juifs sont qualifiés d’usuriers (la réduction rhétorique) ; donc les Juifs doivent être expulsés (la pénalité mise en pratique). Ce détour par les concepts d’usure et d’étrangéité évite de mettre face à face « communautés juives » et « expulsion » ou encore minorités, marginalités, identités ou religions, puisque l’usure concerne les prêteurs étrangers dont elle légitime l’expulsion. Ce détour est d’autant plus signifiant et convaincant dans la construction discursive des canonistes et théoriciens du temps, qu’il déjoue toute interprétation autour de la trop fameuse « société de persécution » (Robert I. Moore). Sans bruit, l’auteur rompt ainsi avec la grande généalogie des études mooriennes et préfère à la notion de persécution celle de répression. Des non-Juifs sont expulsés au même titre que des Juifs. La répression n’est pas nécessairement liée à des signes d’anxiété comme le veut la thèse moorienne, puisqu’elle ne vise pas exclusivement des minorités ou des catégories marginalisées, mais cible le Juif et l’étranger, comme si seul le prêteur à intérêt, le chrétien local, échappait à la stigmatisation d’usurier. Xénophobie plus qu’antisémitisme ? Protectionnisme économique plus qu’hostilité antijudaïque ? Les termes sonnent presque anachroniques, mais pourquoi pas. Quoi qu’il en soit, la catégorie témoigne plus volontiers d’un contexte de construction étatique des pouvoirs dans la pré-modernité que d’une « société persécutrice ». Comme le fut le phénomène de l’emprisonnement à la fin du Moyen Âge, celui de l’expulsion traduit la montée en puissance des technologies du pouvoir qui préfèrent neutraliser plutôt que persécuter. Le déplacement est subtil, sans être foucaldien. Il s’émancipe d’un poids historiographique lourd (R. I. Moore ou David Nirenberg), sans s’affranchir totalement des renouvellements récents d’un autre champ d’expertise (Giacomo Todeschini, Daniel Smail). Sous les abords d’un livre très classique, l’étude est indéniablement novatrice et disruptive dans son sujet, sa méthode, sa généalogie et ses sources archivistiques.
2Cet iconoclasme sourd renverse un autre schéma historiographique. En choisissant de cartographier le phénomène de l’expulsion, l’auteur choisit de poser la spatialité au fondement de sa démonstration. Comment rendre compte de l’ubiquité des pratiques d’expulsion dans les sociétés du Moyen Âge tardif ? La spatialité met en valeur l’éclatante évidence d’un phénomène : le lien entre usure, étrangéité et expulsion. Ce qui est condamné comme un péché voire une hérésie, c’est l’usure. Partant, l’usure légitime l’expulsion. Il suffit d’assimiler le Juif prêteur à un usurier. La manœuvre est banale dans les pratiques hérésiologiques médiévales. L’usure ne renvoie pas ici à un statut, c’est une accusation. L’usure ne dit pas une situation, mais un rapport de force. D’où le fait que les chrétiens prêteurs, non assimilés à des usuriers, ne soient pas poursuivis. Par cette méthodologie de la spatialité savamment appuyée sur des fonds archivistiques variés, l’auteur se tient loin de l’histoire lacrymale des Sephardic Studies et autres histoires des expulsions de communautés juives au Moyen Âge central et tardif. Il ne s’agit plus d’évoquer les expériences vécues des communautés juives ou les récits de leurs membres, mais de scruter, à partir des archives, la diffusion d’une mesure répressive, du point de vue des autorités dirigeantes. Une histoire des vainqueurs, certes, mais une non moins subtile histoire des manipulations rhétoriques et des malléabilités conceptuelles qui entendent légitimer un phénomène politique non originellement antijudaïque, puis réemployé comme tel. La répression des usuriers l’a emporté, discursivement et socialement, sur la protection due aux Juifs par les autorités publiques. L’usure comme catégorie légale s’est ainsi avérée un puissant outil de légitimation dans l’arsenal répressif des pouvoirs, plus encore que ne furent les constructions théologiennes et les catégories canoniques, d’une part, ou les accusations de crimes rituels ou de profanations sacramentelles, d’autre part.
3Entrons dans le détail du propos. Trois parties, thématico-chronologiques, structurent la démonstration. Les xiie et xiiie siècles inventent l’expulsion, en Angleterre (1154‑1272) et en France (1144‑1270) (Partie I). En 1274, le célèbre décret du concile de Lyon II, Usurarum voraginem, qui assimile l’usure à l’hérésie canonise l’expulsion et officialise l’idée grâce aux actes synodaux et aux relais des législations locales, grâce aux sermons et aux sommes à l’usage des pasteurs (Partie II). Après 1274, en France et en Angleterre, l’expulsion devient une pratique contagieuse, répétée et modélisée. Parce qu’elle est à ce point diffusée et normalisée, elle peut être tantôt stimulée, tantôt freinée, tantôt contournée voire ignorée. Quoi qu’il en soit, arrivée à un point de non-retour, l’expulsion se routinise (Partie III). L’ensemble est étayé par une exploration impressionnante d’archives dont il faut saluer l’extrême maîtrise et la haute technicité d’analyse. Situé dans plus de quinze pays, le matériau archivistique scrute les législations royales, princières, municipales, épiscopales ou pontificales ainsi que les constructions canoniques ou législatives.
4Reste entière la question de l’expulsion des Juifs dans la péninsule Ibérique du xve siècle. À cette date et dans ce contexte, l’usure n’est pas l’argument à la source des expulsions les plus célèbres, celles de 1391 (premières vagues), mais aussi 1492 (Castille et Aragon) puis 1496 (Portugal), 1497 (Navarre). La tradition historiographique des études sépharades aura montré que la montée en puissance de l’hostilité antijudaïque et des violences sociales, la question de l’identité religieuse et de la foi, le problème des conversos, la pureté du sang et l’obsession de la purification, le problème des marranos, le rôle des ordres mendiants et de leur prédication ségrégationniste à la manière d’un Vincent Ferrier furent à la source de la décision d’expulsion des rois de Castille et d’Aragon. Comment alors rendre compte de la transition d’un phénomène à un autre ? Comment, en historien, raconter le récit de la couture entre les deux types d’expulsion, l’expulsion pour usure et l’expulsion pour identité religieuse ? Comment saisir la mutation de contexte entre la France et l’Angleterre des xiie-xive siècles et l’Espagne du xve siècle ? Que disent les archives ? Avons-nous affaire à deux histoires déconnectées ou peut-on penser le glissement de l’une à l’autre ? Soulever ce dossier, loin de pointer quelque critique que le livre ne pourrait en aucune manière susciter, revient à appeler de nos vœux une suite, le second pan d’un diptyque sur les expulsions de masse au Moyen Âge. Pousser plus loin la chronologie et interroger de nouvelles catégories permettra de saisir dans l’entièreté de sa complexité une pratique répressive qui a façonné les sociétés tardo-médiévales. Le livre, appelé à devenir un classique, s’avère non seulement un maître-ouvrage mais également une promesse de chantiers à venir dont il faut se réjouir.
Pour citer cet article
Référence papier
Bénédicte Sère, « Rowan Dorin, No Return: Jews, Christian Usurers, and the Spread of Mass Expulsion in Medieval Europe », Revue de l’histoire des religions, 4 | 2024, 633-635.
Référence électronique
Bénédicte Sère, « Rowan Dorin, No Return: Jews, Christian Usurers, and the Spread of Mass Expulsion in Medieval Europe », Revue de l’histoire des religions [En ligne], 4 | 2024, mis en ligne le 01 novembre 2024, consulté le 09 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rhr/13456 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12tfl
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