Gabriele Metzler, Der Staat der Historiker. Staatsvorstellungen deutscher Historiker seit 1945
Texte intégral
- 1 Christoph Cornelißen, Gerhard Ritter. Geschichtswissenschaft und Politik im 20. Jahrhundert, Düsse (...)
- 2 Jin-Sung Chun, Das Bild der Moderne in der Nachkriegszeit: die westdeutsche „Strukturgeschichte“ i (...)
1La connaissance que nous avons de l’évolution de l’historiographie allemande au cours du xxe siècle s’est considérablement affinée depuis une vingtaine d’années grâce à une remarquable efflorescence de publications consacrées à ce sujet. Depuis le début des années 2000, les biographies portant sur les figures fondatrices de l’historiographie ouest-allemande de l’après-guerre (Gerhard Ritter, Hans Rothfels, Werner Conze, Theodor Schieder, etc.) se sont multipliées1 ; les études sur la genèse de certains courants historiographiques, qui ont exercé une influence déterminante sur l’évolution des sciences humaines dans l’Allemagne contemporaine, se sont également développées2. Les conclusions auxquelles parviennent les auteurs de ces recherches sont souvent proches : ces monographies examinent de manière critique l’idée selon laquelle 1945 aurait constitué une rupture profonde dans l’histoire sociale de l’élite bourgeoise cultivée allemande. C’est pourquoi les auteurs de ces ouvrages insistent le plus souvent sur la continuité de l’élite universitaire (considérée comme une fraction caractéristique de l’ensemble des groupes sociaux composant la classe dirigeante allemande) entre la République de Weimar, la période nazie et les premières années de la République fédérale. Ils soulignent également la stabilité du monde académique par-delà les bouleversements politiques, la permanence d’un habitus politique conservateur, voire autoritaire parmi les professeurs d’Université (Ordinarien) et, finalement, le caractère très progressif de l’occidentalisation et de la démocratisation de la société ouest-allemande dans les premières années de l’après-guerre.
2L’originalité de l’ouvrage de Gabriele Metzler réside à la fois dans l’étendue de la période étudiée (de 1945 jusqu’aux années 2010), dans l’immensité du corpus traité et dans la variété des thèmes abordés. Contrairement aux travaux évoqués qui se présentent le plus souvent comme des études de cas ou des contributions à l’histoire d’un courant historiographique ou d’une institution universitaire particulière, le livre de Metzler a pour ambition d’être une synthèse rétrospective. C’est pourquoi ce bilan critique de la recherche allemande en histoire contemporaine depuis 1945 ne repose pas sur le dépouillement d’archives, mais sur l’assimilation systématique de la production historiographique. Afin de surmonter les difficultés liées à l’envergure considérable de son champ d’étude, l’auteure subordonne ses analyses à deux axes principaux : l’un consiste à reconstituer la genèse de l’histoire contemporaine (Zeitgeschichte) comme discipline autonome dans le champ des sciences historiques ; l’autre réside dans l’étude des théories et des conceptions de l’État qui sous-tendent la recherche historique. L’auteure entrecroise ainsi deux perspectives dont l’une relève de l’histoire des sciences humaines et l’autre de l’histoire des idées politiques.
3C’est surtout dans les premiers chapitres consacrés à l’immédiat après-guerre et à la décennie 1950 que Gabriele Metzler consacre logiquement des développements approfondis à l’institutionnalisation relativement rapide de l’histoire contemporaine au sein de l’historiographie universitaire (p. 82-85). La part consacrée à l’étude des profondes transformations du cadre social et institutionnel qu’ont connues la corporation des historiens et l’historiographie universitaire décroît au cours des chapitres suivants. Le lecteur ne doit donc pas s’attendre à voir les éléments quantitatifs caractéristiques d’une enquête portant sur la sociologie des intellectuels occuper une large part de l’ouvrage. L’auteure évoque cependant avec précision des bouleversements majeurs, comme le remplacement rapide, après la réunification, des titulaires est-allemands des chaires d’histoire contemporaine dans les universités de l’ancienne RDA par des historiens ouest-allemands formés dans les universités de la République fédérale (p. 251).
4L’auteure souhaite avant tout brosser une histoire du concept d’État en Allemagne depuis 1945. La méthode qu’elle adopte consiste ainsi à dégager les présupposés politiques et les conceptions normatives (de l’État, de la société et de la démocratie) qui ont structuré, au cours des dernières décennies, les interprétations de l’histoire contemporaine. Les débats sur les causes qui précipitèrent la désintégration de la République de Weimar et l’avènement du régime national-socialiste permirent de révéler à de nombreuses occasions les lignes de fracture idéologique (et souvent générationnelle) qui ont divisé la corporation des historiens ouest-allemands. Cependant, il serait réducteur de présenter l’étude de Metzler comme un bilan des interprétations successives de la République de Weimar et du Troisième Reich. En effet, son livre prend en considération l’élargissement constant des problèmes qu’aborde l’histoire contemporaine au fil des décennies. Metzler intègre la recherche sur l’histoire de la République fédérale et de la RDA ; son étude s’achève sur un aperçu synthétique des réflexions inquiètes que les historiens consacrent à l’avenir de la démocratie dans le contexte des multiples crises qui se sont succédé depuis le début des années 2000. Bien que le corpus étudié soit d’une ampleur considérable, il nous semble que trois grandes constellations thématiques se dégagent des analyses de l’auteure.
- 3 La controverse fut provoquée par la parution, dans Die Zeit, d’un article de Jürgen Habermas dans (...)
- 4 Professeur à l’université d’Erlangen-Nuremberg, Michael Stürmer fut également conseiller d’Helmut (...)
5Le premier ensemble thématique est lié aux questions qu’a soulevées l’État-nation au cours de l’histoire allemande du xxe siècle : c’est sans doute le thème le plus directement lié aux débats sur l’identité historique et politique de la République fédérale. Les historiens se sont confrontés à ce problème essentiel à chaque étape du développement de la République fédérale. Metzler insiste cependant sur la stabilité du consensus pro-occidental qui a régné parmi les historiens ouest-allemands. C’est dans cette perspective qu’elle interprète la querelle des historiens de 1986-19873 : elle considère que les historiens conservateurs ne remirent jamais en question le consensus que constituait la politique d’intégration de la République fédérale dans le système politique et militaire occidental (OTAN, CEE) entreprise depuis Adenauer. Selon elle, la querelle des historiens vit s’affronter deux conceptions de l’intégration occidentale : pour les historiens sociaux-démocrates, l’occidentalisation consistait à approfondir la démocratisation de la société allemande, ce qui permettrait d’arrimer définitivement l’Allemagne aux démocraties libérales d’Amérique du Nord et d’Europe de l’ouest, et ainsi de mettre fin au Sonderweg de l’histoire allemande ; pour les historiens conservateurs (Metzler pense en premier lieu à Michael Stürmer4), l’intégration occidentale désignait principalement un système de solidarité militaire transatlantique dirigé contre la menace soviétique (p. 226). Cependant, l’auteure met en évidence la flexibilité du discours historiographique : en effet, les historiens réajustèrent leur discours sur l’État-nation à l’occasion de la réunification allemande dont le caractère pacifique et démocratique démentit les craintes que nombre d’entre eux nourrissaient à l’égard du phénomène national (p. 245).
- 5 Ernst Fraenkel (1898-1975) commença sa carrière comme avocat spécialiste du droit du travail. Il s (...)
- 6 La parution de l’étude pionnière que Karl Dietrich Bracher (1922-2016) consacra à la désintégratio (...)
- 7 Le point de départ de cette réinterprétation fonctionnaliste se trouve dans les recherches que Han (...)
6Le second complexe thématique engage la définition de la démocratie parlementaire. L’auteure montre combien cette question fut centrale dans les premières années de la République fédérale : parmi les jeunes historiens de cette époque figuraient Karl Dietrich Bracher et Gerhard A. Ritter, qui furent tous deux influencés par les sciences politiques et, plus particulièrement, par la théorie de la démocratie pluraliste d’Ernst Fraenkel5. Ceux-ci s’opposèrent aux continuateurs de la tradition de l’historisme qui présentaient les cabinets présidentiels de la fin de la République de Weimar comme une tentative d’assurer l’intérêt général que le système parlementaire avait été incapable de garantir. Contrairement à Werner Conze et à d’autres historiens de la génération précédente, Bracher défendait l’idée selon laquelle le pluralisme social et la compétition entre les groupes d’intérêt ne constituaient pas une menace pour la pérennité de l’État, mais que leur médiation à travers le système parlementaire était l’une des conditions nécessaires au bon fonctionnement des institutions démocratiques6 (p. 109-113, p. 121). À mesure que s’accentuèrent, au cours des années 1960, les polémiques sur la persistance de traditions autoritaires et sur le caractère inachevé de la démocratisation de la société ouest-allemande, les historiens approfondirent leur réflexion sur la relation entre l’État et la société. L’existence d’une société civile pluraliste et autonome, capable de s’ériger en contre-pouvoir face aux dérives de l’État bureaucratique, fut désormais conçue comme le critère décisif permettant d’évaluer le caractère réellement démocratique d’un régime politique. L’auteure montre de manière convaincante que la réinterprétation fonctionnaliste du Troisième Reich entreprise par Hans Mommsen participe pleinement de cette réflexion critique sur la relation entre l’État et la société7 (p. 142-144).
- 8 Detlev J. K. Peukert, Die Weimarer Republik. Krisenjahre der klassischen Moderne, Francfort-sur-le (...)
- 9 Konrad H. Jarausch et Martin Sabrow (éd.), Weg in den Untergang. Der innere Zerfall der DDR, Götti (...)
7Le troisième champ thématique aborde la réflexion sur l’émergence, depuis la fin du xixe siècle, de l’État social, et sur son évolution tout au long du xxe siècle. Metzler montre que si l’État social fait l’objet, depuis les années 1980, de réinterprétations originales et novatrices, cela est dû non seulement au contexte politique et social immédiat (crise économique de 1973-1974, offensive néolibérale dans le monde anglo-saxon depuis la fin de la décennie 1970 et fin de l’ère sociale-libérale en République fédérale), mais surtout au fait que ce domaine de recherche permet de mettre en exergue l’ambivalence consubstantielle au processus de modernisation. L’historien Detlev Peukert s’illustra ainsi en appliquant à l’histoire de l’État social une perspective originale dont les sources intellectuelles se trouvent à la fois chez Max Weber et Michel Foucault8 (p. 227-235). Selon Metzler, cette perspective de recherche a également eu le mérite de réintégrer pleinement la RDA dans l’histoire du développement de l’État social en Allemagne au xxe siècle. Les recherches de Martin Sabrow, Konrad H. Jarausch et Hans Günter Hockerts permettent ainsi de repenser, à la lumière de l’expérience est-allemande et de son « État-providence radicalisé », l’État social dont les capacités de contrôle et le potentiel autoritaire sont désormais plus nettement mis en valeur9 (p. 258-260).
8Gabriele Metzler parvient à faire ressortir, au milieu du paysage en perpétuelle évolution de l’histoire contemporaine allemande, les lignes de force qui en ont structuré le développement depuis 1945. Elle peut ainsi évaluer à sa juste mesure la contribution que les historiens ont apportée au processus d’apprentissage de la démocratie par la société allemande après la Seconde Guerre mondiale.
Notes
1 Christoph Cornelißen, Gerhard Ritter. Geschichtswissenschaft und Politik im 20. Jahrhundert, Düsseldorf, Droste, 2001 ; Jan Eckel, Hans Rothfels. Eine intellektuelle Biographie im 20. Jahrhundert, Göttingen, Wallstein, 2005 ; Jan Eike Dunkhase, Werner Conze. Ein deutscher Historiker im 20. Jahrhundert, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2010 ; Christoph Nonn, Theodor Schieder. Ein bürgerlicher Historiker im 20. Jahrhundert, Düsseldorf, Droste, 2013.
2 Jin-Sung Chun, Das Bild der Moderne in der Nachkriegszeit: die westdeutsche „Strukturgeschichte“ im Spannungsfeld von Modernitätskritik und wissenschaftlicher Innovation 1948-1962, Munich, Oldenbourg, 2000 ; Willi Oberkrome, Volksgeschichte. Methodische Innovation und völkische Ideologisierung in der deutschen Geschichtswissenschaft 1918 – 1945, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1993.
3 La controverse fut provoquée par la parution, dans Die Zeit, d’un article de Jürgen Habermas dans lequel celui-ci prenait pour cible les « tendances apologétiques » de quatre historiens, à savoir Ernst Nolte (1923-2016), Andreas Hillgruber (1925-1989), Michael Stürmer (né en 1938) et Klaus Hildebrand (né en 1941). La polémique éclata dans un contexte marqué par la polarisation du débat public : les intellectuels proches de la social-démocratie soupçonnaient Helmut Kohl, arrivé au pouvoir en 1982, de mener une politique ayant pour objectif de restaurer une conception conventionnelle de l’identité nationale dont l’inévitable contrepartie était, selon eux, la relativisation du national-socialisme, voire le refoulement de l’Holocauste. C’est dans ce contexte que Habermas prit position en faveur du patriotisme constitutionnel. Jürgen Habermas, « Eine Art Schadensabwicklung. Die apologetischen Tendenzen in der deutschen Zeitgeschichtsschreibung », dans „Historikerstreit“. Die Dokumentation der Kontroverse um die Einzigartigkeit der nationalsozialistischen Judenvernichtung, Munich, Piper, 1987, p. 62-76.
4 Professeur à l’université d’Erlangen-Nuremberg, Michael Stürmer fut également conseiller d’Helmut Kohl pour les questions de politique étrangère. Stürmer estimait, dans ses articles destinés à la presse écrite, que la cohésion de la société ouest-allemande et de la République fédérale était menacée par « l’oubli de l’histoire » (Geschichtsvergessenheit), ce qui fut interprété par Habermas comme une tentative de restauration apologétique de l’histoire nationale. Michael Stürmer, « Geschichte in geschichtslosem Land », dans „Historikerstreit“, op. cit., p. 36-38. Voir également le recueil d’articles : Michael Stürmer, Deutsche Fragen oder Die Suche nach der Staatsräson. Historisch-politische Kolumnen, Munich, Piper, 1988.
5 Ernst Fraenkel (1898-1975) commença sa carrière comme avocat spécialiste du droit du travail. Il s’exila en 1938 aux États-Unis dont il étudia le système institutionnel et juridique. Il revint s’installer en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale et fut nommé en 1953 professeur titulaire de la chaire de théorie et d’histoire comparée des systèmes politiques à l’Université libre de Berlin. Profondément marqué par la crise institutionnelle qu’avait traversée la République de Weimar à partir de 1930, Fraenkel élabora une théorie de la démocratie qui exerça une influence déterminante sur les politologues et les historiens qui furent formés à Berlin-ouest au cours des années 1950. Cette théorie reposait sur l’idée selon laquelle la volonté générale ne pouvait trouver son expression que dans des compromis entre les groupes d’intérêt, et non dans des mécanismes de légitimation plébiscitaire (opposition constante à Carl Schmitt). Voir Ernst Fraenkel, Deutschland und die westlichen Demokratien, Stuttgart, Kohlhammer, 1964 ; id., Gesammelte Schriften. Band 5. Demokratie und Pluralismus, Baden-Baden, Nomos, 2007.
6 La parution de l’étude pionnière que Karl Dietrich Bracher (1922-2016) consacra à la désintégration de la République de Weimar donna l’occasion à Werner Conze (1910-1986) d’exprimer ses désaccords avec les interprétations que développait le jeune historien. Karl Dietrich Bracher, Die Auflösung der Weimarer Republik. Eine Studie zum Problem des Machtverfalls in der Demokratie, Stuttgart, Ring-Verlag, 1955 ; Werner Conze, « Karl Dietrich Bracher: „Die Auflösung der Weimarer Republik – eine Studie zum Problem des Machtverfalls in der Demokratie“ », Historische Zeitschrift, 183, 1957, p. 378-382. Voir également : Werner Conze, « Die Krise des Parteienstaates in Deutschland 1929/30 », Historische Zeitschrift, 178, 1954, p. 47-83.
7 Le point de départ de cette réinterprétation fonctionnaliste se trouve dans les recherches que Hans Mommsen a consacrées, dans les années 1960, à la bureaucratie du Troisième Reich. Mommsen s’opposait aux théories du totalitarisme en insistant sur l’irrationalité et le chaos institutionnel du régime nazi. Voir Hans Mommsen, Beamtentum im Dritten Reich. Mit ausgewählten Quellen zur nationalsozialistischen Beamtenpolitik, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 1966.
8 Detlev J. K. Peukert, Die Weimarer Republik. Krisenjahre der klassischen Moderne, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1987 ; id., Max Webers Diagnose der Moderne, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1989.
9 Konrad H. Jarausch et Martin Sabrow (éd.), Weg in den Untergang. Der innere Zerfall der DDR, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1999 ; Konrad H. Jarausch, „Realer Sozialismus als Fürsorgediktatur. Zur begrifflichen Einordnung der DDR“, Aus Politik und Zeitgeschichte, B 20, 1998, p. 33-46 ; Hans Günter Hockerts (éd.), Drei Wege deutscher Sozialstaatlichkeit. NS-Diktatur, Bundesrepublik und DDR im Vergleich, Munich, Oldenbourg, 1998.
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Référence papier
Benjamin Pinhas, « Gabriele Metzler, Der Staat der Historiker. Staatsvorstellungen deutscher Historiker seit 1945 », Revue d’histoire des sciences humaines, 38 | 2021, 269-273.
Référence électronique
Benjamin Pinhas, « Gabriele Metzler, Der Staat der Historiker. Staatsvorstellungen deutscher Historiker seit 1945 », Revue d’histoire des sciences humaines [En ligne], 38 | 2021, mis en ligne le 23 juillet 2021, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rhsh/6213 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rhsh.6213
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